‹ Précis de la déclinaison latineChapitre 4 sur 289 · Les Hindous ne comptent pas le vocatif comme un cas · texte numérisé non relu

Les Hindous ne comptent pas le vocatif comme un cas

Ace. fém, navâs {novâs, véâç) ;

Nom.-acc. neutre.

navâ {nova, véâ) ; etc.

Duel.

Nom.-acc. masc.

navâ (veto), etc.

Le thème de ce même mot, c'est nava. Il a pour fonction, comme tous les thèmes, de former des mots composés. Étant donné par exemple le substantif vèças = oTxoç = vïctcSy qui signifie une maison, la locution navas véças (les deux mots mis au nomin. singulier), signifierait « nouvelle maison » ; et le composé navavèças (le premier mot mis au thème et soudé avec le second), signifierait « qui a une nouvelle maison »,

Le substantif patis signifie < époux > (xéatç). L'accusatif est patim (::6atv). Le thème est pati, et si l'on voulait traduire en indien un composé comme le latin vîripotens le premier membre de ce composé serait pati-. De même paraçus « la hache » (xéXexuç) devient au commencement des composés paraçu. < Père » se dit pità (T:aTTf;p, pater), pluriel pitdras (luaTépeç), vocatif singulier pitar avec l'accent reculé sur la première syllabe (TuiTsp). Pour faire des composés indiens comme icaxpoxTivoç, raTpôx6|jLoç on prendrait une autre forme qui est le thème, pitr^.

Autant le vieil indien a de terminaisons difiérentes pour les thèmes, autant on peut y distinguer de déclinaisons. Les mots qui ont un thème en a, comme nava, suivent une déclinaison très-analogue à celle de novus ou de véo;. Les mots qui ont un thème en i, u, r, s, au, etc., donnent des variétés d'une déclinaison qui correspond à la troisième décUnaison grecque, et ces variétés rappellent respectivement les paradigmes de secuHs et de ::5Xiç, de manus et de xéXexuç, de ^an^p, de genus et de y^voç, de vauç.

Constater des fsdts si simples, mentionner, comme des formes dignes d'attention autant que les cas ordinaires, les thèmes ou cas de composition, et par là compléter de fait les paradigmes, c'était, semble-t-il, chose aisée et sans mérite. Il faut pourtant savoir grand gré aux Hindous de n'y avoir point manqué, car le thème existe dans la langue grecque et les Grecs n'ont pas su le voir.

1. Prononcer r à peu près comme éré ou èrè^ en glissant assez vite pour ne faire du tout qu'une syllabe.

Le vice capital des études faites sur le mécanisme du langage par les Grecs, et à leur exemple par les Latins, c'est qu'ils ont brouillé les recherches de syntaxe avec les recherches de morphologie. De là un désordre qui s'est transmis jusqu'à nous, et qui feit qu'aujourd'hui encore nous enseignons aux enfants la déclinaison de bonus bona à part des déclinaisons de dominus et de rosa (comme si l'emploi substantif ou adjectif d'un mot dans la syntaxe lui faisait prendre dans la flexion des finales particulières), — que nous mettons le « pronom » ipse ipsa ipsum loin de l'adjectif bonus bona bonum^ et près du pronom ego mihi me — que nous donnons à templa accusatif une place si bien choisie, qu'il est séparé de templa nominatif et qu'il sépare teniplis datif de templis ablatif; — que nos grammaires allongent religieusement tous les paradigmes pluriels d'une ligne consacrée au vocatif, alors que ni le grec, ni le latin, ni l'indien, ni aucune langue congénère, n'ont jamais eu de vocatif du pluriel.

Imbus des préjugés qui étaient inséparables de cette méthode vicieuse, les grammairiens grecs ne se sont pas avisés qu'à côté des cas qui sont des mots, comme véoç, véov, véoto, il pouvait y avoir une forme analogue qui ne fût qu'une portion de mot, comme vso- dans veoxevÔTfjç, veo|j.Y)v{a, NeoircéXejjLoç, veoup^oç, v£(Î)vy)to<;. S'ils y avaient songé comme les Hindous, ils auraient complété leurs paradigmes de véoç, de 7:éXt<;, de 'icsXexuç, de [xéXaç, de xéXoç, ^^ 7 joignant les formes qui constituent le premier membre des composés dans veo-xsvôifj;, 7coXt-Tr6p6oç, 7:eX6Xu-9^poç, jjieXiv-uopoç, TeXec-çdpoç.

Le jour où les procédés des grammairiens grecs furent appliqués à l'analyse du latin, on aurait trouvé de même c^es cas de composition dans sacrurficium, ponti-fex, tibî-cen, bûr-caeda, et les auteurs d'artes et de commentaires ne se seraient jamais avisés de dire que dans nugi-^erulus le premier élément est « corruptum ^ . »

Le thème, en tant qu'on entend par là le cas de composition, a donc une existence réelle dans les langues classiques tout comme en indien. Il faut s'arrêter un peu sur la syntaxe de ce cas méconnu.

Si l'on réunit un certain nombre de composés, — peu importe qu'on les prenne dans une langue exotique comme le vieil indien ou dans les langues qui nous sont plus familières, — on reconnaîtra bientôt que, considéré au seul point de vue du sens, le cas de

i. Pompeius, p. 169, 12 Keil.

— vn —

composition équivaut à des cas très-clivers, tantôt à l'accusatif, tantôt à Finstrumental, tantôt à Tablatif, tantôt aussi à l'accord. Dans Jx^uxaY^jÇ (qui harponne le poisson), ix^u a la valeur que prendrait, dans une phrase rédigée en deux mots distincts, f'/Ouv. Dans l/J^ùSooYJoq (mangé par les poissons), îx^u vaut Otco tûv îx^jwv. Dans veoTcsvôifjç, vso est un adjectif indéclinable, virtuellement accordé avec un substantif qui, bien que neutre quand il est isolé (wévôoç), prend ici tous les genres aussi bien que tous les cas et nombres. On peut dire avec exactitude que iyfiu ou veo est le cas, onmibus du substantif tx06<; ou de l'adjectif véoç, et que quiconque dit cas de composition peut tout aussi légitimement dire : cas général.

Entre le thème, considéré comme cas général, et les cas particuliers, il y a en indien, en grec et en latin, et il y avait déjà dans la langue unique d'où ces trois langues sont sorties, cette profonde différence, que les cas particuliers sont des mots indépendants et que le cas général est un élément de mot, indissolublement lié à l'autre élément qui le suit toujours. Mais, bien qu'elle puisse dater de plus de trente ou de quarante siècles, cette différence n'a pas toujours existé. Il y a en effet une forme dans laquelle on ne peut méconnaître un second aspect du thème, et qui non-seulement dans la langue-mère arioeuropéenne, mais encore dans le sanskrit classique, dans le grec classique, dans le latin classique, était toujours traitée comme un mot indépendant. Cette forme est le vocatif.

 Torigine, la grammaire comparée ne permet pas d'en douter, ce que nous appelons vocatif n'était autre chose que le cas général. En grec encore xoXt et lïeXexu sont à la fois des cas de composition et des vocatifs. A la vérité, dans cette langue, vée est différent de veo-, mais en indien une forme unique, nava, réunit les deux fonctions. Les vocatifs indiens sont toujours pareils aux cas de composition correspondants quand la dernière ' lettre est une consonne. L'accentuation fournit une autre ressemblance digne de remarque. En grec et en indien l'accent du vocatif est indépendant de celui des autres cas (icar/jp TcaTep) ; avant de Élire porter l'accent sur une syllabe qui, aux autres cas, est atone, le vocatif la perdait purement et simplement; règle qui subsiste encore en indien ^ Or, quand deux mots entrent en com-

i . Eq règle générale, les vocatifs indiens sont entièrement atones. Placés au commencement d'un hémistiche ils prennent un accent, mais

BUGHEUSa b

position, l'un des deux perd son accent. Bref, il n y a pas à douter de l'identité primitive du cas de composition et du vocatif, du moins d'après les raisonnements qu'on peut tirer de la forme.

Le sens conduit naturellement à la même conclusion. Dans îxOuv SéSopxa la finale de l'accusatif exprime la dépendance où se trouve le substantif par rapport au verbe dont il est le régime. Dans lx^\>'K7r(iiq la dépendance du premier élément par rapport au second est logiquement la même : mais nous sommes certains que cette fois elle n'est pas exprimée, puisque {/.Ou- peut prendre le sens d'un cas quelconque aussi bien que celui de l'accusatif. Dans une phrase comme îy^ôù, aipif)G(i) œc, entre le substantif et le verbe il n'y a plus même de dépendance logique. Donc, la dépendance du vocatif étant nulle et celle du cas de composition étant sans exposant, les deux cas ont ceci de commun (et de trèscaractéristique par rapport au nominatif, au génitif, à l'accusatif, etc.), qu'ils ne portent aucune marque de dépendance. De même que le vocatif, le cas de composition est grammaticalement indéterminé.

Sur tous les points l'histoire du vocatif devient plus nette, quand on l'identifie au cas de composition. Un mot n'a qu'un cas de composition; il n'a donc aussi qu'un vocatif. Voilà pourquoi nos langues n'ont pas de vocatif véritable au duel ou au pluriel.

En somme, le vocatif et le cas de composition ne sont qu'une seule et même chose : le thème. Qui dit cas de composition dit thème enchaîné dans une combinaison, et qui dit vocatif dit thème resté libre.

Aux yeux de la grammaire historique moderne, le thème est surtout important sous un troisième aspect, c'est-à-dire en tant que partie constitutive des formes casueUes.

Que l'on compare les formes indiennes navas, patis, pay^açiLS, on voit que chacune d'elles est le total qu'on aurait en soudant une consonne s au cas de composition nava, pati, paraçu: si donc le nominatif est un cas déterminé, c'est qu'au cas omnibus

cet accent est sans aucun rapport avec l'accent des autres cas, et se place invariablement sur la première syllabe du vocatif, c'est-à-dire de l'hémistiche. Ce nouvel accent tient donc au vers, ou si Ton veut à la phrase, plutôt qu'au mot lui-même. En grec l'avancement de l'accent dans waTTQp wàtep ne peut s'expliquer que par une perte totale de l'accent spécial du mot et par la naissance d'un accent nouveau, accent non solidaire du premier, et qui à son origine était moins un accent du mot qu'un accent de la phrase.

il a joint un élément déterminatif s. Dans les accusatifs navam, patim, paraçum on retrouve de même le cas général nava, pati, paraçu et un élément déterminatif m. De même en grec le premier élément de veo7:€vÔV)ç, TcoXiTcépOoç, 7:eX6>w(pépoç est contenu intégralement dans véoç et véov, -îréXiç et icéXiv, TcéXexuç et 7:éXe>wv, et reçoit toujours au nominatif l'adjonction d'un ç, à l'accusatif l'adjonction d'un v. De même encore en latin sacruficium contient ce qui reste de sacrum si Ton en retranche Ym. La loi est commune à toutes les formes casuelles de toutes les langues congénères : elles ont toujours pour premier élément le cas de composition, ou plutôt un équivalent du type commun d'où sont déjà sortis le cas de composition d'une part et le vocatif de l'autre. Par exemple magnus et magnum ont pour premier élément une forme magnû, qui à l'origine ne différait ni du vocatif magnë ni du cas de composition contenu dans magnïloquentia.

Les aspects du thème sont donc en résumé :

L L'aspect indépendant, où il sert de vocatif.

L'aspect à demi dépendant, où il sert de premier membre dans un composé et conserve ainsi une certaine

IL l individualité, et

l'aspect dépendant, où U est soudé à une désinence casueUe pour former un mot fléchi.

Magnë est un thème indépendant. — Magnî" est un thème à demi dépendant et magnu- un thème dépendant.

Entre l'aspect à demi dépendant et l'aspect dépendant il y a un aspect mixte qui forme transition. De même que le thème se soude dans magnïloquentia à un substantif loquentia qui est un mot véritable, dans magnùr-s à une consonne s qui n'est qu'une désinence casuelle, il peut se souder aussi à quelque chose d'intermédiaire entre un mot et une simple désinence : à un suffixe dérivatif. Le résultat de la soudure est alors un mot dérivé : exemples magnîtas, magnîties^ 7nagnïtudo. Il résulte de là qu'il n'y a proprement d'aspects bien tranchés que l'aspect indépendant (thème-vocatif) et l'aspect plus ou moins dépendant (thème de composition, de dérivation et de flexion).

Les Hindous ont l'honneur d'avoir reconnu l'unité de ce dernier, c'est-à-dire de s'être rendu compte qu'il y a au commencement de tous les cas, dérivés et composés d'un même mot une forme invariable. Mais ils n'ont jamais considéré le langage au point de vue historique, et ils n'ont pas su éclairer leurs analyses par la chronologie.

On ne saurait an contraire avoir sur ce point d*hésitation sérieuse lorsqu'une fois on cherche à se représenter le langage comme construit peu à peu par l'industrie inconsciente de rhomme : l'aspect dépendant du thème ne peut exister qu'à la condition d'avoir été antérieurement indépendant. En d'autres termes, de même que tout thème employé comme vocatif est un mot, tout thème employé conmie simple portion de mot a été un mot ; et naturellement il Êiut admettre que les suffixes ou désinences que nous voyons soudés au thème ont aussi été des mots.

'IX^, atpf^acd ae n'est pas un mot, c'est une phrase. Il y a eu un temps où un mot composé comme ^x^uirr^ç était une phrase, où un mot dérivé comme {y.ôùa ^ était une phrase, où un mot fléchi comme 1"/,^^^ était une phrase. La structure syntactique est encore parfaitement nette daus le composé, parce que chacun des deux éléments y conserve intégralement son sens propre; elle est obscure dans la forme dérivée et dans la forme flexionnelle, parce que le sens du second élément s'est altéré et émoussé. Mais c'est là une difiërence qui tient à l'âge plutôt qu'à la nature : les « phrases » Ix%cl et l/fidq ont subi les injures du temps longtemps avant la phrase {x^^^<Çi parce que les « mots » a et ç que l'on trouve dans ces deux formes, soudés au mot 1%^, se sont éteints alors que le mot xf,Yvuiu restait indéfiniment vivace.

On ne peut échapper à la nécessité de reconnaître, en décomposant les formes fléchies, dérivées, composées, des thèmes d'une part, et d'autre part des désinences, des suffixes, des éléments terminaux de composition. On est aussi obligé de considérer les portions de mots que l'on isole ainsi comme ayant été autant de mots indépendants. Mais en le faisant il faut se rendre compte de ce qu'un tel procédé d'analyse a de conventionnel et se méfier des illusions qu'il pourrait engendrer.

n est clair que ces « mots » indépendants, î/Ou, a, ç, et peutêtre même l'adjectif non isolable ^cxpiç, n'ont jamais été indépendants en grec, et qu'ils ne l'étaient nullement à l'époque où la nation arioeuropéenne a commencé de se partager en Êimilles distinctes. L'indépendance de ces éléments remonte à une période infiniment plus ancienne. Quand l'élément initial 1%^ était un mot, il ne se prononçait pas encore lx^\ quand il s'est prononcé ^x^i ce n'était déjà plus un mot. Ce qui existait primitivement, c'est un élément dont la foime ne nous est pas connue, et

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