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mars jusqu'à celui de novembre, Savary n'y vit le thermomètre varier que depuis 20 à 27 degrés au-dessus de zéro; on ne voit jamais de la neige et des gelées dans la plaine; au mois de février la terre se pare de fleurs et de moissons précoces (0. Si cependant on voulait tracer un tableau général de la végétation, il faudrait avant tout distinguer les provinces septentrionales comprises dans le bassin du Da* nube, de celles qui se trouvent au sud du mont Hœmus. Dans les provinces méridionales on voit les terrasses des montagnes se couronner de foi'êts variées, où se succèdent tour à tour le sapin commun, le sapin à feuille d'if, le pin larissio, le, cèdre, l'yeuse, le chêne à cochenille, le chêne commun, le superbe platane d'Orient, l'érable, le caroubier, le sycomore, le noyer, le châtaignier et le hêtre. Mais nous n'avons aucune observation exaoie sur les divers niveaux auxquels chaque espèce d'arbre commence à croître: il est probable que les zones de végétation ont quelques rapports avec ceux de l'Italie et de la Sicile (2); mais les arbres du nord y descendent plus au midi que dans les Apennins. Les forêts du montHœmus présentent moins de mélange. Au nord, ce sont les chênes, les ormeaux, les tilleuls qui dominent; ni le platane, ni le caroubier, ni le sycomore n'ont passé la barrière du mont Hcemus, à moins que l'art et les soins des hommes ne les y aient forcés. Sur le Danube, les pommiers, les poiriers, les cerisiers, les abricotiers , les pruniers couvrent les collines ; la Valachie en possède des forêts entières. Ces mêmes arbres fruitiers dépassent la chaîne de l'Hœmus et couvrent en beaucoup d'endroits les hautes collines de la Thrace , de la Macédoine et de l'Epire. Jusqu'au parallèle, les oliviers et les orangers restent sur les bords de la mer, ayant encore à craindre la proximité des montagnes et des neiges; mais
CO Sat'aiy, Lettre XXXI. — (^) Voyez la descrip. spéciale de ces pays.
EUROPE : Péninsule orientale. 691
au sud du parallèle, le climat change tout-à-fait. Les pommiers et les poiriers disparaissent. Le principal arbre fruitier est l'olivier, dont les bois entiers, entremêles de lauriers et de myrtes à larges feuilles, ornent les côtes de la Crète et de l'Attique. Là s'élèvent aussi l'oranger, le figuier, le pistachier-lentisque, l'arbre à mastic (p/stachia terebinthus)^ le mûrier noir et le grenadier. Plusieurs de ces fruits paraissent indigènes dans la Grèce , et entre autres l'olivier, que Tournefort trouva spontané sur le mont Ida (I).
« Les buissons et les arbustes y prennent un autre caractère, les labiées frutescentes y dominent 5 mais ce que l'œil distingue avec le plus de plaisir, c'est le laurier-rose et le câprier en buisson ; l'un dessinant les cours des ruisseaux , l'autre se groupant avec les rochers; on voit aussi partout le laurier-cerise, deux espèces à'arbutus, savoir, Yunedo et Xandrachne. Le sol de la Grèce étant en grande partie calcaire , les végétaux propres à cette sorte de terrain y abondent. C'est ainsi que les montagnes de la Crète se couvrent de stachys cretica^ herbe aux blessures , d'acanihe à feuilles de chardon, de chicorée épineuse, à^origcumm dictamnus^ dictame de Crète, astragale tragacanthe ^ d'où se tire la gomme adragant , de sauges à pommes , etc. Le cistus creticus , qui croît spontané et cultivé dans les îles de l'Archipel , fournit le véritable laudanum oriental. Les résines aromatiques ou autres abondent aussi dans l'Archipel. Nulle part les lentisques et les térébinthes ne sont aussi beaux et aussi communs que dans l'ancienne Délos. On désigne comme indigènes de l'Archipel et des environs de Constantinople le coton herbacé, l'œillet arbrisseau , le lichen parellus , avec lequel on prépare le beau rouge végétal appelé archil^ et une foule d'autres plantes
(') Voyage dans le Lovant, t I, p. 19.
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qui ne peuvent pas figurer dans un aperçu géographique. Mais observons que la vigne donne des produits différens sur les bords du Danube et sur les rivages de l'Archipel ; les raisins de la Grèce contiennent plus de principes sucrés, et fournissent des vins de liqueur; ceux de la Valachie produisent un suc plus aqueux et plus acide; tandis que les vignobles de la Servie et de l'Hertzegovine, abrités contre les excès de chaleur et de froid , donnent des grappes remplies d'un jus généreux et propre à faire des vins également forts et agréables. Avec un peu plus de culture, la Turquie d'Europe réunirait tout ce que les vignobles du monde entier produisent déplus vanté.
« Les végétaux du midi et du nord se mêlent sur les rivages du Bosphore. M. Olivier (i) dit que le chêne à grappe {^quercus racemosa de Lamarck) et le châtaignier y abondent, ainsi que les cyprès, les tilleuls, les marronniers, les arbousiers , les myrtes , les genêts. Quel voyageur n'a pas visité le fameux platane du village de Buyuk-déré! Les terrains bas sablonneux sont couverts de convolvulus persica^ Le djospiros lotus entre dans la nourriture des Turcs. Les côtes de Gallipoli, en Europe, sont ornées de clematis cirrhosa et de la jolie daphne cretica^ et du spartium paruiflorum^ arbrisseau qui s'élève à 5 pieds. Mais les transitions entre les végétations au nord et au sud de la Turquie d'Europe doivent être observées dans l'intérieur de laThrace et de la Macédoine, où les botanistes n'ont presque pas pénétré. Il est aussi très-difficile de déterminer quels végétaux la culture a ajoutés à ceux qu'avait donnés la nature; les noms qu'on trouve chez les anciens sont d'une signification si douteuse ! M. Olivier s'étonne que la plupart des médailles de Nio portent un palmier à leur revers , et
(') Olwier, l. \, p. 66.
KUROPK : Péninsule orientale. 693
que cependant il ne s'en trouve plus dans l'île aujourd'hui : cet arbre est même assez rare dans l'Archipel; et ceux que l'on trouve à Scio, en Crète, et à Naxos ne donnent pas de fruit (0. Mais le signe du palmier sur les monnaies vient des Phéniciens ou de la mythologie, et n'a pas plus de liaison avec la Jlore de l'archipel que le lion sur les monnaies danoises avec la faune du Jutland.
« Il serait difficile de caractériser d'une manière générale le règne animal dans la Turquie d'Europe. Les chevaux thessaliens étaient estimés à cause de leur beauté et de leur force. Les Turcs ont amené dans le pays la race tatare, et, par le croisement de ces deux, l'une et l'autre ont gagné. La Moldavie produit aussi beaucoup de chevaux; les plus estimés viennent des montagnes ; ils sont de petite taille, et ressemblent beaucoup, pour la force et la vitesse, aux chevaux russes. Ceux que l'on élève dans les plaines sont plus grands. On en rencontre de sauvages sur toutes les frontières , dont une partie se tue à la chasse pour servir d'alimens. Les ânes et les mulets sont aussi beaux ici qu'en Italie. Les bestiaux sont forts, surtout en Grèce et en Valachie. On compte plus de 3o,ooo bêtes à cornes qui sortent de la Valachie pour la Bosnie, d'où elles passent à Constantinople. Les pâturages et les prairies y sont si bons et si renommés, que les voisins mêmes y conduisent tous les ans plusieurs milliers de chevaux et de nombreux troupeaux de moutons pour y engraisser.
« Les moutons abondent en Macédoine, en Thessalie et en Livadie, ainsi que dans la Valachie. Les chèvres sont de la plus grande utilité pour les habitans des montagnes. Les gros aigles qui abondent dans les environs de Babadagi donnaient autrefois aux Turcs les meilleures plumes pour leurs flèches ; elles se vendent fort cher. Les forêts et les
(0 Théaphr., Hist. plant. , III , c. v.
montagnes sont remplies de chevreuils, de daims, de sangliers; et les bêtes carnassières que l'on y trouve sont les renards, les ours, les loups-cerviers; il y a encore une espèce particulière de loups de plaine, de moindre grandeur que ceux que l'on rencontre dans les montagnes. Ces loups habitent surtout le rivage du Danube, et se retirent dans les roseaux des lacs et des marais qui y communiquent. Les perdrix, les outardes, sont d'un goût délicieux et en grand nombre, surtout dans les plaines qui avoisinent le Danube. La Grèce et les îles sont moins abondamment fournies de gibier, mais les poissons les en dédommagent amplement.
« Les lions ont jadis vécu en Grèce. Ils se tenaient, du temps d'Aristote, entre les fleuves Achéloûs en Acarnanie, et celui de Nessus en Thrace ; ils occupaient ainsi une partie de la Grèce qui certainement n'est pas la plus chaude. Les hommes les auront d'abord resserrés et à la fin exterminés (i). Peut-être était-ce une variété particulière à la Grèce et à l'Asie-Mineure.
« Une production merveilleuse de la Valachie , c'est une cire verte , ouvrage d'une espèce d'abeilles plus petites que les abeilles ordinaires. Elle se recueille sur certains arbustes, où ces industrieux insectes viennent la déposer : on en fait des bougies qui étant allumées exhalent un parfum des plus agréables.
« Les modernes n'ont presque rien pu apprendre sur les productions minérales de la Turquie. Les Ottomans se soucient peu de ce genre de richesse. Les rivières de la Valachie roulent des paillettes d'or qui sont recueillies par les Zigueunes ou Bohémiens errans. Cette province possède également du sel fossile. Mais le règne minéral de la Valackie et de la Moldavie dépend entièrement de celui des
(0 Héïod. , 1, VII, c. cxxvi. Arist. , Hist. anim. , 1. VI , c. xxxi.
EUROPE : Péninsule orientale. 695
monts Karpathes. Parlons du système des montagnes dardaniennes ou grecques. Le mont Haenius, le mont Scardus, et toute la chaîne des montagnes albanaises et bosnia(j#ies, abondent en mines de fer; c'est tout-à-fait la réf^kition des montagnes de la Styrie ou de l'ancien Noricum. Probablement la composition gëognostique est aussi la même; quelques roches micacées, talqueuses et granitiques sont vaguement indiquées par les voyageurs. On a exploité jadis des métaux précieux dans diverses parties de cette chaîne ; mais il semble qu'on ne les tirait que d'un minerai de cuivre aurifère et argentifère. Les relations modernes en offrent peu d'indices.
« Dans le mont Pangéus, en Macédoine, il y avait partout des mines d'or et d'argent qui s'étendaient jusqu'en Péonie, c'est-à-dire au-delà du fleuve Axius. Même en Péonie, les cultivateurs, en labourant la terre, découvraient des paillettes d'or (i). Les mines d'argent de Laurium , qui , selon Xénophon, ne devaient jamais s'appauvrir^ et qui cependant étaient déjà épuisées du temps de Strabon (2) , se trouvaient à l'extrémité de la péninsule attique , près les bords de la mer. Un semblable emplacement d'une mine très-riche est assez singulier.
« C'est des carrières du mont Macpèse, dans l île de Paros , que l'antiquité tirait ces fameux marbres dont les blocs énormes brillaient dans les monumens de leurs villes, dont l'Egypte même orna la façade de son labyrinthe (3). Ce marbre était très-recherché par les anciens sculpteurs , qui l'employaient de préférence à tout autre. Cependant
(0 Hérod. , 1. V, c. xvi , etc.; 1. VII , c. cxiii. ThucycL, 1. II Strab , 1. VII , Epist. Ovid. , Fast. , I. III , v. 739. Le voyageur La Condamùie , en 1781 , vit de l'argent et des émeraiides qu'on avait tirés d'une mine près la Cavase. Abr. des Mém de l'Acad. des Sciences , t. VII. p. 4''. Félix Beaujournen parle pas. — (2) Xeii. , Rat. Redit. , p. 924 , 27^ cdil. Paris, 1625. Siraù. , 1. IX , p. 275. - C^) Min. , 1. XXXVI , c. v et xui. Steph. dcUrhibuSj în Marpes. Slraù. , 1. XI, p. 335.
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sa qualité ne répond pas toujours à sa renommée, s'il faut en croire les voyageurs modernes; les lames cristallines dont est formé son tissu égarent l'œil par des reflets trompeurs, et volent en éclats sous le ciseau (i) : ce défait!», est racheté par d'autres qualités excellentes, surtout paMon éclat et son extrême blancheur. Le marbre coralitique, d'un grain semblable à de l'ivoire, n'est connu que par des bustes antiques; le marbre pentélique tire son nom d'une montagne près d'x\thènes. On reconnaît ce beau marbre statuaire à certaines veines verdâtres qui en séparent les masses. Le mont Hymète, à peu de distance du mont Penteli, donnait un marbre statuaire d'un blanc cendré.
«t La terre sigillée de Lemnos était autrefois en usage dans la médecine. C'est une argile ochreuse, ou un bol coloré par un peu de fer. La cimolite, ou terre cïmolée, est aussi une argile d'un blanc grisâtre, qui passe au rougeâtre par l'exposition à l'air. Hawkins l'a retrouvée dans l'île Argentière , autrefois Cimolo , d'où les anciens la tiraient pour l'employer à blanchir les étoffes, propriété qu'elle possède à un degré éminent (2). Nous ne parlerons pas de la célèbre argile à potier de l'île de Samos et d'autres terres communes.
« Il y avait des mines de cuivre mêlé de fer dans l'île d'Eubée. Celles d'or et d'argent à Siphnos, aujourd'hui Siphanto, furent couvertes ou englouties par la mer (3). Cette île est riche en plomb la mine est grisâtre et lisse, elle donne un plomb qui approche de l'étain (4). L'île de Thasos renfermait, outre ses belles carrières de marbre,
(^) Toumefort , Voyage, t. I , p. 202. Haûy, Traité de minéralogie, t. II, p. i63 et 164. — (2) Haûy, t. IV, p. 446. M. OZiVzer prétend que c'est une roche porphyritique tombée en décomposition, 1. 1, p. 323. Cfr. Plin. , Hist. nat. , 1. XXXV, c. xvii. HilL. , sur Tiiéophraste, p. 204, Paris, 1754. — (^) Pausan., I. X, c. n. Steph. de Urbibus, in Siphno
C4) Pococke y Voyage, 1. III, c. xxiu.
FiiROPK : Péninsule orientale. 697
une fameuse mine d'or (i). On sait qu^un promontoire de Naxos s'appelle cap Smeriglio, parce qu'on y trouve le meilleur emeri. Les carrières du mont Ocha fournissaient de l'asbeste assez long et assez flexible pour qu'on pût en fabriquer des toiles incombustibles (2).
* Les sources de bitume doivent être en assez grand nombre. Une des plus célèbres se trouve dans l'île de Zante, l'ancienne Zacynthe. Cette île offre un sol qui abonde en plâtre. Le terrain semble être creux et résonne sous les pieds du voyageur effrayé. Deux bassins de i5 à 20 pieds de diamètre retiennent des eaux limpides et froides, du sein desquelles il s*élève un bitume liquide qui, en bouillonnant, nage sur la surface. Spallanzani y plongea un thermomètre de Réaumur qui était à 24 degrés, et qui descendit aussitôt à 17. Hérodote a vu cette source il y a 23oo ans. »
(0 Hérod. , 1. II , c. x et xliv; 1. I et XXXIII , c. xxx et xxxy. Pausan. , 1. V, c. XXV. La carrière est encore exploitée. (^) iftraA. , X, p. 3o4.
Suite de la Description de l'Europe. — Description spéciale de la Turquie d'Europe. — Coup d'œil historique. — Gouvernement , mœurs des Turcs. — Première division. — Description des provinces immédiates de l'Empire.
«Les ténèbres qui enveloppent l'histoire des nations turques nous dérobent aussi l'origine de la tribu qui s'est rendue célèbre sous le nom àiOthmans , qu'on prononce en arabe Oschmaii. Nous avons déjà vu que des Turcs , gouvernés par des princes de la race de Seldjoukide^ possédaient dans les X^, XF et XIP siècles 5 un État puissant qui , sous le nom de sultanat de Konièh ou de Roum^ embrassait l' Asie-Mineure, avec l'Arménie et la Géorgie. Les Mongols détruisirent ce sultanat vers l'an i3o8, et aussitôt on vit paraître à sa place la puissance ottomane. Le savant de Guignes a cru prouver que ces Ottomans (0 étaient une tribu koumanienne, chassée du Khorassan par ces mêmes Mongols, et qui était venue s'établir dans les monts Taurus sous la protection des sultans de Roum, vers l'an i23i. Quoiqu'il en soit, un des chefs de cette tribu, nommé Othman, se rendit indépendant vers l'an i3oo; et ses successeurs, échangeant le titre d'em«>- contre celui de sultan^ surent, dans le cours d'un siècle, étendre leur puissance des bords de l'Euphrate aux rives du Danube. Déjà la Thrace, la Servie, la Macédoine, la Thessalie, leur obéissaient; déjà Constantinople était enveloppée par leurs conquêtes, lorsque Tamerlan, en i4o2, ayant défait le sultan Bajazeth VEmpire ottoman sembla s'écrouler. Constantinople respire; mais Ma-
(0 Histoire des Huns, etc., t. IV, p. 35o.
EUROPE : Description de la Turquie. 699
homet Y^, aidé du visir Ibrahim Khan , rétablit les affaires des Turcs. Le grand Amurat II lutte contre Jean Hunyade et Scanderbeg, ennemis dignes de lui; il punit la perfidie des chrétiens par la défaite de leur grande armée à Varna. Mahomet II se rend maître de Constantinople en i453; de Trébizonde jusqu'en Bosnie , rien ne résiste à ses armes ; il soumet la Crimée; ses flottes attaquent même l'Italie. Sélim F^, en iSiy, renverse le sultanat des Mamelouks, et subjugue la Syrie avec l'Egypte. Rhodes est enlevée à ses valeureux chevaliers. La Hongrie, déchirée par des guerres civiles, ouvre, en iSap, à Soliman II le chemin de Vienne : mais cette cité impériale devient la borne fatale des progrès du croissant. Cependant Sélim II enleva aux Vénitiens l'île de Chypre; et la défaite navale des flottes turques près Lépante, en 1571, n'eut aucune conséquence importante. Mais une suite de sultans faibles et des révolutions de sérail semèrent dès lors dans l'Empire le germe de l'anarchie. Sous Mahomet IV, l'énergie de la nation semble se réveiller; l'île de Candie est conquise ; Vienne est assiégée une seconde fois en i6'83; la conquête de Bagdad semble marquer la supériorité des Turcs sur les Persans ; cependant il n'y avait plus à Constantinople ni des Soliman ni des Amurat. Un siècle se passe en guerres fréquentes et peu décisives : Azof, du côté du nord, acquise en 1642, est successivement perdue et reconquise. La Morée, perdue en 1699, rentre peu après sous la domination turque. L'Autriche qui, en 1699 et 17 18, avait obtenu de grandes cessions en Servie et en Valachie, perd ces avantages dans le honteux traité de 1739, qui força les Russes mêmes à rendre les conquêtes qu'ils avaient faites sous la conduite de Munnich. Néanmoins cette guerre même apprit aux Russes et à l'Europe le secret de la faiblesse ottomane. Bientôt la Russie ose seule lutter contre les Turcs ; elle les écrase par terre et par mer. Ro-
manzoff franchit le Danube , la flotte d'Orloff fait le tour de l'Europe; dans la baie de Tchesmé, les flammes dévorent la marine turque. Le traité de 1774 rend la Crimée et le Rouban indépendans, y livre aux Russes les places militaires les plus importantes, et ouvre à leur pavillon la mer Noire et le canal des Dardanelles. La Porte Ottomane essaya d'éluder ces dures conditions : il n'en résulta que l'occupation de la Crimée par les Russes, en 1783 , et cinq ans après, une guerre ouverte avec la Russie et l'Autriche. Grâce à l'inexpérience de Joseph II et du prince Potemkine, grâce aux audacieux efforts de Gustave III, à l'intervention de la Prusse et de l'Angleterre, cette guerre, qui semblait annoncer l'expulsion des Turcs de l'Europe, se termina par la perte d Otchakoff. Mais la Russie depuis sut profiter habilement des circonstances de la révolution française pour entraîner les Turcs dans une alliance plus funeste qu'aucune guerre. Un divan faible ou corrompu sacrifia, à l'espoir de la reprise de l'Egypte, l'indépendance de l'Empire entier. Les escadres russes passèrent sous les murs sacrés du sérail : les armées russes s'établirent dans les îles de la Grèce ; c'est le nom de la Russie qu'invoquent et les rebelles de la Servie, et les mécontens de la Valachie; de toutes parts la puissance russe cerne et presse la Turquie.
« Un gouvernement européen , maître de ces vastes contrées , en ferait un des plus beaux empires ; il tirerait surtout de grands avantages commerciaux de cette situation qui place les provinces ottomanes au centre des trois anciennes parties du monde, et qui, par la Méditerranée, l'Euphrate et le golfe Persique , leur ouvre les deux Océans du globe. Les Turcs ne veulent pas de dénombremens ni de levées topographiques; ils ignorent également si leur empire est aussi dépeuplé que plusieurs Européens le représentent, ou si nous nous exagérons, sous ce rapport, leur faiblesse. >>
EUROPE : Description de la Turquie. 701
D'après les idées des musulmans et de tous les Orientaux, c'est presque un sacrilège , puisque c'est contrôler les œuvres de la Providence, que de chercher à connaître le nombre précis des habitans de leur pays. Le sultan actuel , Mahmoud, qui a secoué tant de préjugés répandus chez ses sujets, a bien essayé ^e premier de faire faire des recensemens; mais ces documens, qu'il est difficile de croire exacts, sont restés secrets. Les écrivains qui ont estimé le nombre des habitans de la Turquie d'Europe à 22 millions, et ceux qui l'ont rabaissé à 8 millions (i), donnent également des raisons plausibles de leurs calculs. Cependant il paraît certain que ce dernier nombre est encore exagéré.
« Une esquisse de l'état moral et politique des Ottomans présentera moins d'incertitude et plus d'intérêt. On s'accorde à nous représenter les Turcs comme des hommes grands, bien fdits, robustes, d'une physionomie rude, mais souvent noble , ayant le teint légèrement basané , et les cheveux souvent plus bruns que noirs (2). La gravité naturelle de leur maintien est augmentée par l'ampleur des habits, par la coiffure imposante des turbans et par la grandeur des moustaches ; ce dernier ornement leur est sacré comme à toutes les nations asiatiques (3). Rien dans leur extérieur ne rappelle cette origine mongole que leurs auteurs nationaux leur attribuent; il» semblent ne différer des autres peuples de l'intérieur de l'Asie que par des changemens avantageux qu'on peut attribuer au mélange du sang européen. D'ailleurs la langue des Turcs, d'après l'opinion unanime des savans, offre, dans ses élémens fondamentaux, la plus grande ressemblance avec le tatare. Mais
CO Bruns ^ Magasin géograph. , I, cah. i, 68-74. Comp. Ludecke , Relation authentique de l'Empire oUoman. Eton, Vue de l'Empire ottoman. 7o« , Mémoires , etc.
(2) Busbecq , Ludecke y lady Montague , etc.
(^) Tottj Mémoires, I, 191.
les écrivains turcs ont introduit dans le beau style une foule de mots et de tours tirés de la riche langue arabe, ou de l'idiome élégant des Persans modernes ; ce qui a fait donner à leur langue le surnom de Mulemma ou Cavale-Pie (i). Comme les Turcs sont, de tous les peuples venus de l'Asie centrale, les plus récemment entrés en Europe, et comme d'ailleurs leur gloire et leur puissance ancienne leur ont inspiré beaucoup d'orgueil national, ils conservent encore, et surtout dans les provinces asiatiques, la même croyance religieuse, les mêmes mœurs et les mêmes usages qui les distinguaient il y a trois siècles : constance louable , si elle était éclairée et guidée par une saine politique!
«Une nourriture frugale, et surtout composée de végétaux; l'abstinence, du moins assez générale, du vin; l'habitude des exercices mâles, tels que l'équitation et le maniement des armes , mais non pas la danse*; une hospitalité grave et cérémonieuse, beaucoup de silence, beaucoup de dévotion extérieure, des habitations simples et tranquilles, des jardins romanesques et solitaires : tels sont les pricipaux traits qui donnent à la vie des Turcs, et l'on peut ajouter des Orientaux en général, un caractère original et singulier.
« L'indolent Turc ne connaît point l'agitation de nos sociétés; il se repose mollement sur les coussins de son sofa, fume son tabac de Syrie, s'échauffe avec du café de Moka, regarde les danses exécutées par des esclaves; quelques grains d'opium le transportent dans le troisième ciel, au milieu des beautés immortelles. Mais, dans cette vie terrestre, la polygamie est loin d'offrir à tous les musulmans cette moisson de voluptés licencieuses dont ce seul mot excite l'idée chez nos jeunes gens. Les femmes turques étant en possession du droit de dépenser beaucoup et de
(0 Àdelung , Mithridatcs, 1, /jSg et siiiv. Jenisch , de fafis lingiiaruni oriental. Meninski , Dictionar. Turcicum , etc.
EUROPE : Description de la Turquie. "yoS \
ne rien faire , les hommes peu fortunes se gardent bien de \
se charger de l'entretien de plus d'une épouse. Quelquefois j
les personnes aisées du sexe, ou leurs parens, exigent \
dans le contrat de mariage une renonciation formelle au î
droit qu'ont les sectateurs de Mahomet d'épouser quatre '
femmes. La polygamie n'est donc qu'une sorte de luxe chez \
les riches et les grands. Des esclaves géorgiennes, circas- i
siennes, mais surtout lesghiennes , peuplent leurs harems^ j
ou ces appartemens isolés et sacrés à l'enceinte desquels ' la jalousie orientale a restreint l'empire de la beauté. Hors
ces harems, que nous nommons improprement ^^?/'a«75" (i) , ^
les musulmanes, soit épouses, soit concubines, ne parais- \
sent que couvertes de triples voiles et d'habits qui déro- I
bent, même aux yeux les plus pénétrans, et les traits et |
la taille de ces momies ambulantes. Ce n'est que dans des \
bains soigneusement fermés, ou au fond de leurs harems, j
que les femmes se réunissent entre elles et se donnent des "
fêtes; c'est là quelles se régalent de sorbets, de confitu- |
res, de café, et même, dit-on, de tabac; c'est là qu'elles I
étalent leurs robes, leurs dentelles , leurs bijoux, et qu'elles :
goûtent le plaisir de critiquer leurs maris ou leurs voisines. j
Elles y font venir des danseuses , qui leur procurent les j
spectacles les plus lascifs; mais aucune femme honnête ne \
danse elle-même en Turquie. Les mosquées n'offrent point !
d'occasions de liberté aux dames turques; Mahomet les \
a dispensées d'aller aux prières publiques. Malgré tant ^
d'entraves, les belles musulmanes, à ce qu'on prétend, \
savent se venger en secret d'un époux indifférent ou infi- ;
dèîe ; grâce à la médiation discrète des marchandes de • modes, la plupart juives ou arméniennes, l'amour franchit quelquefois les triples murs qui entourent le harem d'uii redoutable pacha. On a prétendu, peut-être à tort, que
(') Sérail ou scraï, est un mot persan qui signifie palais
des bouquets de fleurs, arrangés d'une manière mystérieuse et emblématique, servent en guise de billets doux, que les belles turques n'entendraient guère, puisque, pour la plupart, elles ne savent pas lire (0.
« Plusieurs traits semblent indiquer chez les Turcs un fonds de douceur naturelle. Cet esprit de charité, qui empêche les Indiens d oter la vie aux animaux, semble également guider les maîtres du Bosphore. Dans les villes turques, les chiens et les chats vivent dans une abondance qu'envieraient nos mendians ; des troupes de pigeons se croisent dans l'air, et viennent demander aux barques chargées de grains un tribut qu'on ne leur refuse guère; des oiseaux aquatiques peuplent les bords du canal de Constantinople; leurs nids sont respectés par lesenfans mêmes, qui, dans d'autres contrées, les poursuivent avec une ardeur si cruelle. Les Turcs étendent cette bienveillance sur les arbres; un préjugé utile et aimable défend à un propriétaire cupide de priver la ville ou les campagnes d'un ombrage salutaire et agréable. Les riches se font gloire d'embellir les promenades publiques, soit par des fontaines, soit par des lieux de repos : deux objets rendus indispensables par la fréquence des ablutions et des prières que la religion mahométane ordonne. Les khans ou kar- \>anserais sont des auberges publiques où Ton loge gratis les voyageurs et les artisans. Enfin , chez des propriétaires turcs, dans les campagnes des environs de la capitale et à Candie, plus d'un voyageur a observé des mœurs pures, du bonheur domestique, et une hospitalité vraiment patriarcale (2).
« Mais l'extrême orgueil des Turcs, rendu plus choquant
(0 Lady Montagne, lettres. Comp. Hammer , dans les Fwidgvuben des Orients , N. I. , ou dans les Annales des Voyages.
(') Savary, Lettres sur la Grèce. Schulze , dans la Collection de Paulus, Vil. Chandler, Voyagje en Asie-Mineure, passim.
EUROPE : Description de la Turquie. 7o5
par la rudesse de leurs manières, a tellement blessé la plupart des voyageurs, qu'ils n'ont prétendu voir dans ce peuple entier qu'une horde féroce, ignare, grossière et incapable de recevoir aucune sorte de civilisation. L'Europe a oublié la gloire, la puissance et la politique des Amurat et des Soliman ; à nos honteuses craintes , à une stupeur mêlée d'admiration, a succédé un mépris extrême et injuste. On ne se rappelle jamais assez que les nations ne sont que ce que leurs lois et leurs institutions leur permettent d'être.
« Ce n'est pas le despotisme, dans le sens européen et mor derne de ce mot, qui fait le malheur et la faiblesse de la Turquie. Le sultan, qui prend aussi le titre de padi-schah^ qu'on a traduit par grand-seigneur ^ ne jouit pas légalement d'une autorité illimitée : il n'ose s'écarter d'aucune des règles prescrites par le Coran, loi divine qui oblige tous les moslim^ ou musulmans, tous les vrais croyans. Il nomme et révoque à son gré les grands fonctionnaires civils et militaires ; il est maître de leur fortune et de leur vie : mais l'exercice de ce droit redoutable rencontre de grands obstacles; tel pacha bat les armées qu'on envoie pour le chasser de son gouvernement; tel autre renvoie à Gonstantinople la tête du capidgi venu pour chercher la sienne. Cependant ces restrictions du pouvoir des sultans, quelque réelles qu'elles soient, ne font pas, quoi qu'on en ait dit(0, de la Turquie une monarchie limitée dans le sens européen. On peut, avec plus de raison, voir dans la consdtution de cet empire une tyrannie militaire tombée en dissolution et dégénérée en anarchie. Les règles du Coran sont très-vagues ; l'opposition du peuple et des pachas ne présente qu'une triste série d'insurrections dévastatrices. Deux principes peuvent caractériser l'état politique. Le premier
(0 Porter, Observations on the religion, law, etc., of the Turks, x"" éJir. Londres, 1771 , principriloment dans le chapitre VI, p. 75-78.
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^o6 LIVRE CENT UIX-HUÏTIÈME.
est celui qui permet à tout homme revêtu d'un pouvoir de le déléguer tout entier à un autre ; ainsi , le sultan est le lieutenant du prophète; chaque pacha représente le sultan; chaque soldat porteur d'un ordre représente le pacha (i). Ce principe qui, en multipliant à l'infini le nombre des oppresseurs, fait peser l'oppression sur toutes les classes, tient à l'origine militaire de l'Empire turc. Cette nation victorieuse administre encore ses vastes conquêtes comme une ville prise d'assaut; c'est moins une nation qu'une armée campée au milieu des nations vaincues. De là un deuxième principe fondamental: toutes les personnes et les choses conquises par les Ottomans sont la propriété du sultan. D'abord, les personnes le sont; que peuvent être des chrétiens, des juifs, des Arméniens, et d'autres chiens, sinon les esclaves du vainqueur? Il leur a permis de vivre; mais ils doivent acheter cette permission en payant un tribut, dont la quittance porte ces mots : Rachat du coupement de la tête. Ce même principe, appliqué aux terres, empêche même les Turcs d'avoir aucun droit de propriété inamovible; ils ne sont que les usufruitiers de leurs possessions; et quand ils meurent sans laisser d'enfant mâle, le sultan est leur héritier; s'il y a des fils, il ne peut réclamer qu'un dixième de la succession; mais ce sont des employés du fisc qui évaluent arbitrairement ce dixième ['^). Les fonctionnaires de l'Etat ne jouissent pas même de ce droit incomplet; tout ce qu'ils possèdent est censé appartenir au sultan, dès qu'ils n'existent plus. Cette instabilité des propriétés est cause que personne n'ose entreprendre des constructions dispendieuses et solides (5) ; les Turcs aiment mieux ramasser des bijoux et des richesses faciles à emporter ou à cacher. Le seul moyen de mettre ses propriétés à l'abri d'une confisca-
(0 Volney, Voyage en Syrie, etc., II, chap. du gouvernement ries Turcs. — {^) Ludecke , Relation de la Turquie, I, ^ 63, i""^ édit. — l^) Lady Montagne, Letters , vol. II, lett. 3-2.
EUROPE : Description de la Turquie. 707
tion, de l'aveu même d'un apologiste des Turcs, c'est d'en faire un ^vakj] c est-à-dire un legs pieux à une mosquée ; le propriétaire, en payant un léger droit à la mosquée, devient alors un fermier inamovible (1) ; mais les gens de loi chargés de veiller sur ces legs sont presque les seuls qui profitent d'une institution aussi singulière. Ajoutez aux deux principes déjà exposés, la vénalité la plus scandaleuse. Les places de pacha, de cadi, tous les emplois se donnent au plus offrant; il est naturel que pendant la durée, ordinairement courte, de leurs fonctions, ces individus s'empressent à se dédommager aux frais de leurs administrés. L'obscurité des lois accroît l'anarchie: il manque à ce vaste Empire un code plus précis et plus conforme aux circonstances que celui de Soliman II , où l'on trouve la substance des codes de Justinien et de Théodose, renforcés de la morale du Coran ; il y manque des insti tutions propres à contenir la puissance arbitraire des gens en place, et à garantir l'exécution des lois contre l'influence des personnes.
« La faiblesse de la plupart des princes nés dans le sérail les a engagés à se décharger des soins du gouvernement sur un premier ministre, qu'on appelle en Turquie uésirazem^ ou grand-visir. Ce grand personnage est, dans toute l'étendue du mot, le lieutenant du sultan; il garde le sceau impérial, ii commande les armées en personne, il dispose des finances, il nomme à tous les emplois administratifs et militaires; mais plus le grand-visir est puissant, plus sa responsabilité est terrible: tous les malheurs de l'Etat lui sont attribués, disettes, incendies, défaites, révoltes, épidémies. Le glaive, toujours suspendu sur sa tête, le frappe également, soit qu'il déplaise au peuple, soit qu'il indispose le sultan. Entouré de pièges, en butte à tous les traits, il est extrêmement rare qu'un visir vieillisse au poste périlleux qu'il occupe.
Porter, [>. 79-80.
«Le dii^an, ou conseil d'Etat, se compose des principaux ministres. Le reiss-effendi est le plus grand chancelier de l'Empire, et le chef de la corporation des kodja^ ou gens de plume, corporation qui a su s'acquérir une grande influence politique, et qui renferme aujourd'hui les hommes les plus instruits de la nation.
« ouléma , ou le corps des docteurs en théologie et en jurisprudence, est chargé de veiller au maintien des lois fondamentales de l'Empire. Ces lois se réduisent au Coran et aux commentaires que d'anciens docteurs ont composés sur ce livre saint des mahométans. Les membres de ce corps portent le titre à' oulémas ou savans^ et souvent prennent celui ^effendi; ils réunissent le pouvoir judiciaire au pouvoir religieux; ils sont à la fois les interprètes de la religion et les juges de toutes les affaires civiles et criminelles; on ne peut légalement les faire mourir sans le consentement de leur chef(i).
« liC moufti ou cheikal-islam est le chef suprême de l'ouléma et le vicaire du sultan, comme calife ou successeur de Mahomet, et chef de l'Eglise. Le sultan n'émet aucune loi, ne fait aucune déclaration de guerre, n'établit aucun impôt , sans avoir obtenu un fetfa ou décision du moufti. Cette place éminente serait une sorte de contre-poids à l'autorité presque illimitée du souverain, elle pourrait même souvent la paralyser, si les sultans ne s'étaient arrogé la faculté de déposer le moufti, de l'exiler, et même de le faire mourir après l'avoir déposé. Le moufti présente tous les ans au sultan les candidats pour les hautes magistratures judiciaires: ils sont pris dans le corps des oulémas. L'influence du moufti et des oulémas serait encore très -grande, s'ils avaient su se maintenir dans une réputation de probité; mais la vénalité de tous les emplois a introduit dans tous
(0 Mouradja d'Ohsson, Tableau de l'Empire ottoman
EUROPE : Description de la Turquie. 709
les états et dans toutes les classes des habitans de cet Empire une avidité pour le gain et une corruption telle , que la moindre grâce, le moindre service ne s'obtiennent que par des présens. On achète la sentence du juge et la déposition des témoins, comme on achète un emploi, comme on achète la faveur d'un homme en place. Dans aucun pays de la terre les faux témoins ne sont si communs et si déboutés qu'en Turquie: état de choses d'autant plus terrible que tous les juges, le molla^ le cadi et le simple naïb^ prononcent sans appel. La jurisprudence turque est celle d'une tribu de guerriers nomades ; après quelques sermens prêtés pour et contre par les deux parties adverses, le cadi prononce une sentence sans appel, appuyée par quelque verset du /«Vre très-saint , le Coran, dont le nom signifie lecture. Infliger la bastonnade aux gens du peuple; faire payer au riche grec ou européen une amende, ou, comme on dit dans le Levant, une avanie; condamner un voleur à être pendu, voilà le savoir ordinaire d'un juge turc. Point d'instruction, point d'avocats; la justice est rendue ou l'injustice est consommée en peu d'heures. C'est ainsi qu'on a dû procéder dans le camp d'Othman; aussi les deux grands juges, celui de Roumili ou d'Europe, et celui èi Anadhouli ou d'Asie, portent -ils le nom de juges de V armée ^ en turc, kadi-laskar^ d'où les voyageurs ont fait cadi- lesquiers (i).
« L'Empire ottoman offre pourtant une sorte de représentation populaire. Les principaux délégués du peuple s'appellent ajams^ d'un mot arabe qui signifie œil. Leur emploi est de veiller à la sûreté et à la fortune des particuliers, au bon ordre et à la défense de la ville, de s'opposer aux entreprises injustes des pachas, aux avanies des gens de guerre, et de concourir à la juste répartition de l'impôt,
(•) Toumefort, Voyage du Levant, II, lellre i4- f^olney , Voyage ert Syrie , Il , /. c.
-yiO LIVRE CEiVT DIX-HU ITI feMI!.
Ce sont ordinairement les hommes réputés Jes plus vertueux qui, d'après le choix du peuple, se chargent gratuitement de cette honorable fonction. Les ayams appellent à leur divan ou conseil les notables de la ville et les hommes de loi pour discuter les objets d'un intérêt commun, pour rédiger avec eux les réclamations à faire au pacha, pour établir de concert les motifs de plainte qu'ils peuvent juger nécessaires de présenter contre lui à la Porte. Presque tous les musulmans, depuis le négociant jusqu'au dernier ouvrier, appartiennent à une corporation quelconque, dont les chefs sont chargés de veiller aux droits de la communauté et des individus. Si le dernier artisan est cité devant un inékémé ou tribunal de justice, les chefs de la corporation à laquelle il appartient s'y présentent pour le défendre. On voit quelquefois la corporation entière intervenir en faveur d'un innocent; mais la plupart du temps elle n'obtient justice qu'en payant une forte somme d'argent.
« L'administration des provinces est modelée sur le système qui gouverne tout l'Empire. Les pachas^ distingués par le nombre de queues ou de drapeaux, réunissent le pouvoir militaire au pouvoir administratif; et, par un abus encore plus préjudiciable aux intérêts du peuple, la plupart d'entre eux réunissent en même temps la ferme géné- ' raie des impôts. Ce seraient tout-à-fait de petits sultans, si on n'avait pas laissé aux cadis tout le pouvoir judiciaire. Le mot pacha ou hacha est d'origine turque et signifie chef. Le pacha à trois queues a, comme le sultan qu'il représente, le droit terrible de punir de mort tous les agens qu'il emploie, et même tous les individus qui menaceraient la sûreté publique (0. Quelques pachas à trois queues ont le titre de beylerbey , c'est-à-dire bef des beys. Le pacha entretient un état militaire plus ou moins nombreux, suivant la position et les revenus du pachalik, et marche à
(') Ludecke , § 60.
EUROPE : Description de la Turquie. 7 1 1
la tête de toute la force armée, lorsqu'il en est requis par le souverain, ou lorsque la frontière est menacée : les heys ou sous-tjouverneurs sont sous ses ordres. Cette accumulation de pouvoirs livre souvent les provinces à la tyrannie. Dans la capitale, tout concourt à retenir les oppresseurs, la présence du souverain, une plus grande masse de lumières, une population immense, le partage du crédit, de la faveur, du pouvoir. Le grand-visir surveille les ministres, et en est surveillé à son tour; le sultan même a ordinairement sa police secrète; enfin, le peuple, qui se révolte contre ses tyrans en mettant le feu à la ville, trouve presque toujours un appui dans la jalousie, l'ambition ou la probité de quelque homme puissant; mais les provinces n'ont pas les mêmes ressources contre leurs pachas. Quand, à la longue, les plaintes et les insurrections ont prouvé l'oppression insupportable sous laquelle gémit une province, le gouvernement envoie un c<7/?zV7^i avec un ordre secret, ou un autre pacha avec une armée; on s'empare du pacha coupable, sa tête sanglante figure au-dessus de la porte du sérail, ses trésors vont grossir le fisc; et voilà les peuples vengés! C'est l'Empire romain avec ses proconsuls, ses préteurs, dont un centurion allait porter la tête au pied du trône, quand ils avaient assez long-temps pillé la Gaule, la Syrie ou l'Afrique.
« Un des plus grands maux de l'Empire ottoman est la diversité des religions. Les Turcs , avec tous ceux qui suivent la loi de Mahomet, ne forment pas un quart de la population en Europe. Les quatre cinquièmes , peut-être les deux tiers, se composent de nations chrétiennes. Outre les Grecs proprement dits, les peuples d'origine esclavone, tels que les Serviens,les Valaques, les Monténégrins, suivent le rit grec oriental. Cette Eglise grecque , traitée de schismatique par les catholiques romains, persécute ellemême avec acharnement le parti peu considérable des
Grecs-unis^ c'est-à-dire de ceux qui reconnaissent l'autorité du pape. Les Arméniens forment une Eglise nombreuse, et d'autant plus puissante, qu'elle est environnée d'une réputation d'austérité et de probité. D'autres sociétés religieuses, telles que les jacobites, nommés coptes en Egypte, les nestoriens, les maronites, tirent quelque force de l'union qui règne dans le sein de chacune d'elles. Les Druses bravent de front le mahométisme. Les juifs fourmillent ici plus que dans aucun pays d'Europe. Toutes ces associations, à l'exception des Maronites et des Druses, étaient naguère privées de l'exercice libre de leur culte, soumises à des marques d'ignominie, livrées sans défense à l'injustice. » Mais dans ces dernières années, le sultan Mahmoud a publié un édit par lequel tous ses sujets, quelle que soit leur religion, sont déclarés égaux devant la loi.
\] islamisme^ ainsi appelé du mot arabe islam ^ qui signifie soumission a Dieu^ a pour fondateur, ainsi que tout le monde le sait, Mahomet : d'où lui vient aussi le nom de mahométisme. Cette religion prit naissance vers l'an 6ii de notre ère.
« Les principaux préceptes sont \2l purification^ la prière, «c le jeûne du mois de Ramazan, mois pendant lequel on « doit s'abstenir durant le jour de tout aliment, et qui est suivi de la fête du Beyram , pendant laquelle il est permis « aux fidèles de se dédommager des abstinences précédenâ tesj X aumône légale qui, se distinguant des charités re- « commandées pour chaque moment, consiste à donner « tous les ans aux pauvres le ses biens mobiliers;
« enfin le pèlerinage de la Mekke que tout musulman, li- « bre et en bonne santé, est obligé de faire au moins une « fois en sa vie (0- »
(0 Ces renseignemens et les suivans sont tirés d'un exposé de la religion mahométane, que nous a confié en manuscrit M. Reinaud, de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. J, H.
EUROPE : Description de la Turquie. 7 i 3
La prière a lieu cinq fois par jour ; le vendredi est férié par les mahométans comme le dimanche par les chrétiens. Le mahométisme a conservé des anciens Arabes la pratique de la circoncision ; il interdit le vin et toute boisson enivrante ; mais il permet d'épouser quatre femmes à la fois, et autorise le mahométan à faire de ses esclaves femelles autant de concubines. Au reste, l'islamisme ôte à l'homme presque toute liberté, en lui persuadant que tout ce qui lui arrive, le bien comme le mal, est déterminé d'avance d'une manière invariable ; c'est la doctrine du fatalisme.
L'islamisme a de tout temps été divisé en un grand nombre de sectes qui ont donné lieu à des guerres terribles. « La division commença immédiatement après Mahomet. « Le prophète, en mourant, ne laissait qu'une fille, mariée « à son cousin Ali, et il négligea de faire reconnaître celui- « ci pour son successeur. Ses compagnons ayant successi- " vement élevé au pouvoir Abou-Bekr, Omar et Osman, il « y eut, dès cette époque, des musulmans qui crièrent a « l'injustice, et qui refusèrent de reconnaître d'autre sou- « verain légitime qu'Aîi. Plus tard, lorsque celui-ci eut été « nommé calife, plusieurs musulmans du parti contraire « se soulevèrent contre lui, et la guerre civile ensanglanta « les contrées soumises à la nouvelle religion. Telle est l'o- « rigine des deux principales sectes qui partagent encore « les musulmans, et qu'on nomme sonnites et schyyles, »
Les premiers admettent la succession des califes, telle qu'elle eut en effet lieu, regardant comme également saints tous les compagnons du prophète qui furent fidèles à sa loi; ils reconnaissent comme légales les explications théologiques et les décisions de ces divers personnages : de là leur nom dérivé du mot arabe ^ow^za (tradition). Les schyytes ont été ainsi nommés d'un autre mot arabe qui signifie sectaires, par suite de leur amour exclusif pour Ali.
Les sonnites se subdivisent en quatre rites nommés han-
7l4 LIVKIi CENT DIX-IimTlÈME.
halites ^ schaféites ^ malekites et hanèfites ^ du nom de leurs fondateurs, Hanbal, Schaféi, Malek et Abou-Hanifa. Quant aux schyytes, leurs sectes sont aussi fort nombreuses. Les uns reconnaissent comme souverains légitimes les descendans d'Ali, jusqu'au dernier de tous qui, ayant disparu à l'âge de 12 ans, passa pour s'être caché dans quelque lieu inconnu, pour reparaître un jour sur la terre et y faire triompher la bonne cause. Ces personnages, au nombre de 12, furent nommés les imans^ c'est-à-dire les chefs par excellence; et le dernier, dont le retour est attendu, est surnommé le niahdi ou le dirigé. D'autres sectaires considèrent Ali comme un être divin : tels sont les nossams et les motoualis. D'autres schyytes admettent les six premiers imans, mais prétendent qu'au lieu du septième appelé Moussa, il aurait fallu proclamer un de ses frètes nommé Isma 'èl : de là la secte des isjnaéliens.
Enfin il existe encore deux sectes très-différentes des sonnites et des schyytes : ce sont les jèzidis qui, tout en conservant un mélange de croyances chrétiennes et musulmanes , paraissent être formés des débris des sectes de mages, de manichéens et de sabéens; ce sont enfin les wahabjs ou waliahites ^ qui admettent l'islamisme réduit à sa plus grande simplicité, reconnaissent un dieu unique, mais qui ont Mahomet en horreur (O-
« La funeste influence de l'islamisme s'étend même sur la constitution physique des musulmans, puisque la défense de boire du vin a mis en vogue chez les uns l'abus secret des liqueurs spiritueuses, et chez les autres l'usage funeste de l'opium. Le précepte des ablutions fréquentes engage les riches à construire beaucoup de fontaines publiques. Les cimetières turcs plaisent à l'homme religieux ; les fleurs soigneusement entretenues sur les tombeaux , les
(0 Voyez pour l'historique de cette secLe, t. VIII, p. '^88.
ruilOPE : Description de la Turquie, 7 1 5
cyprès qui les ombragent , les familles qui viennent y célébrer la mémoire des défunts , tout ce mélange de deuil , de dévotion et d'agrémens champêtres surprend et étonne agréablement le voyageur sensible (0.
« Les dejvis sont des moines qui se livrent à des actes religieux tout-à-fait bizarres, consistant principalement en des danses convulsives.
« Les imans ou desservans des églises turques, appelées mesged ou mosquées, ne partagent en aucune manière le crédit et la puissance dont jouit le corps des oulémas.
« De ce que nous venons de dire sur la religion mahométane, il est facile de conclure que la civilisation littéraire et savante des Turcs est encore dans son enfance. lis ont cependant senti la nécessité d'une instruction publique. Aux mosquées impériales de Constantinople , de Brouse, d'Andrinople, sont attachés des médresséhs ou collèges, auxquels on envoie, de toutes les parties de l'Empire, des jeunes gens pour s'instruire dans la loi du prophète , dans la jurisprudence religieuse , civile et criminelle, et pour connaître toutes les opinions bizarres, toutes les extravagantes subtilités des commentateurs du Coran. On leur fait subir divers examens; et lorsqu'on les juge assez instruits , on leur donne le grade de mudèris ou de professeurs. Ces collèges ont été fondés par diffèrens sultans. Le premier le fut à Nicée, l'an i33o, par Orkhan; mais celui de la mosquée de Soliman , à Constantinople , est le plus estimé. Ils jouissent d'un revenu considérable, et fournissent à l'entretien de 2 ou 3 mille écoliers. Ces élèves occupent dans la suite toutes les places administratives et judiciaires. Mais en Turquie, comme ailleurs, les lumières, concentrées parmi un petit nombre d'individus, ne servent
(0 De Chateaubriand, It'mérsiire, I, 36. Castellan, Lettres sur la Grèce, partie II, lettre 20'^^.
LIVKE CEJVT DIX-HUITIÈME.
le plus souvent qu'à rendre la tyrannie plus ingénieuse. Aucune voie large et libre n'est ouverte en Turquie à la communication des idées. Les musulmans doivent à la vérité aux kodjas , ou gens de plume, un très-grand nombre d'ouvrages très-estimés parmi eux, relatifs aux langues arabe et persane, à la philosophie, à la morale , à l'histoire mahométane, à la géographie de leurs provinces; mais si dans ces ouvrages, écrits la plupart d'un style boursouflé, il se trouve quelques lumières, elles ne se répandent pas parmi la masse de la nation. La crainte de priver de leur état ce grand nombre de copistes , et la puissante opposition de presque tous les gens de plume, ont empêché les établissemens d'imprimerie de se multiplier en Turquie d'une manière solide. Ce pays nous montre ce que serait devenue la civilisation moderne de l'Europe sans le secours de ce noble art.
« L'absence des lumières savantes influe toujours sur l'état des arts utiles. Quoique les Turcs, surtout ceux d'Asie, ne soient pas dépourvus de goût pour l'agricullure , ce premier des arts languit dans toute l'étendue de l'Empire ottoman; on cultive mal des champs qu'on peut redouter de voir moissonner par un pacha ou par des brigands. L'industrie manufacturière se conserve dans quelques villes, parmi lesquelles, outre la capitale , on distingue Salonique, Andrinople et Roustchouck. Les principaux produits des fabriques sont des tapis, des maroquins, quelques soieries, du fil, des armes blanches. Le commerce s'alimente principalement par l'exportation des matières brutes, telles que laines, soies, cotons, cuirs, tabacs, quelques métaux, surtout du cuivre; les vins, les huiles, les figues, dattes, amandes, raisins de Corinthe et autres fruits, fournissent également de grands articles de commerce. Enfin nous tirons encore de ces contrées, de la garance, de la noix de galle, de l'alun , et diverses terres particulières, entre autres
EUROPE : Description de la Turquie. -y \ -y
celle appelée terre sigillée, et la substance argileuse et magnésienne nommée écume de mer.
« Les musulmans s'occupent peu de commerce; mais il y a parmi eux des agriculteurs instruits, et ils montrent une grande habileté comme fabricans de draps, comme armuriers et comme tanneurs ; leurs ouvrages en acier et en cuivre, ainsi que leurs teintures, surpassent ou égalent tout ce que l'industrie européenne offre de plus parfait en ces genres (i). Us ont aussi des tailleurs et des cordonniers plus intelligens que les nôtres. Les Grecs, étant en si grand nombre, se mêlent nécessairement de tous les arts, de tous les métiers; c'est parmi eux qu'on trouve les meilleurs marins de l'Empire ottoman. Les Arméniens sont ceux qui, dans l'Empire, font le plus grand commerce. Patiens, économes, infatigables, ils voyagent dans l'intérieur de l'Asie et dans l'Inde; ils ont des magasins et des correspondans partout. La plupart exercent des arts mécaniques ; ils sont en même temps banquiers, fournisseurs, et hommes d'affaires des pachas et autres grands personnages. Les juifs se présentent ici sous des couleurs bien plus défavorables qu'en Europe ; tout commerce pour eux est bon , s'il donne un bénéfice. Les riches font l'usure, et les douaniers turcs se servent des juifs pauvres pour évaluer les marchandises et en percevoir les droits.
« On ne saurait jamais évaluer, d'après les principes adoptés dans les Etats européens, les revenus d'un Etat où toutes les branches du pouvoir se ramifient d'une manière si singuHère. Combien de sommes levées par les pachas, et dont jamais rien ne parvient dans les mains du tefterdareffendi! Ce ministre des finances surveille le grand trésor de l'Empire, où sont versés les bénéfices résuhans de la vente des grands emplois, ceux qui reviennent du renouvek
(') Sestini, Voyage dans la Turquie d'Asie, letfre a5.
7l8 LIVRE CENT DIX-nUITiÈME.
lement annuel des barats ou firmans qu'obtiennent les zdims ^ les timariots , et autres personnes investies des fiefs; le montant du karatch ou imposition personnelle sur les juifs et les chrétiens, le produit des domaines affermés et celui des douanes. Le khasnè - ijekil ^ eunuque noir, est chargé de l'administration générale du trésor impérial de l'intérieur, dans lequel sont versés les produits des confiscations et des hérédités qui servent à l'entretien du sérail. Enfin, le trésor personnel du sultan est administré par le khasnadar-aga ^ un des pages de confiance. Ce trésor, grossi par les épargnes de la plupart des sultans, s'alimente par les bénéfices de la monnaie.
« Quelques auteurs ont avancé que les revenus de l'Empire turc sont évalués à environ 160,000,000 de francs ^ et que les dépenses habituelles n'excèdent pas 120,000,000. D'autres ont porté ses revenus à 36o,ooo,ooo, et ont évalué ses dépenses en proportion. Enfin, selon d'autres estimations, les revenus seraient de 72,600,000 de francs, et les dépenses de 69,000,000. On ne saurait ni approuver ni contredire ces sortes d'estimations. »>
La Turquie doit au sultan Mahmoud des réformes qui auront peut-être quelque heureuse influence sur la civilisation de ce pays. Il avait un obstacle à vaincre : c'était la résistance des janissaires à toutes les innovations qu'il projetait dans les mœurs des Turcs. Le i5 juin 1826, un massacre général, imité de celui des Mamelouks en Egypte, a délivré le sultan des embarras que lui causait cette milice turbulente. Ce fut l'ère d'une existence nouvelle : tous les dehors de la civilisation européenne se firent bientôt remarquer au milieu du sérail; des bals où les femmes se montraient dans tout l'éclat de leur parure, des soupers^où pétillait lo vin de Champagne , parurent être le prélude à des réformes importantes autant qu'inespérées. En 1834, le système de levées en masse, qui ne fournissait que des
EUROPE : Description de la Turquie. -719
troupes irrégulières , a été remplacé par une milice recrutée, équipée et disciplinée à l'européenne. Le turban a cessé d'être la coiffure du musulman; une calotte de drap ornée d'un long gland de soie l'a remplacé; une courte redingote bleue, des pantalons, des bottes à éperons, forment aujourd'hui tout le costume d'un défenseur de l'Empire ottoman. Le sultan lui-même se montre souvent vêtu à l'européenne. Il est vrai que ces changemens dans le costume n'ont pas rendu l'armée turque plus habile dans la tactique et dans les manœuvres militaires , et que les vieux musulmans voient avec peine détruire les caractères extérieurs de leur nationalité; mais il faut considérer que les prédécesseurs de Mahmoud , après bien des tentatives infructueuses , avaient renoncé à opérer des réformes beaucoup moins hardies.
« La marine turque, créée par Mahomet II, et devenue formidable sous Sélim F^', tomba dans un état de langueur sous les premiers règnes du XVIIP siècle. On l'avait rétablie, lorsqu'en 1770 les Russes la détruisirent presque entièrement. D'après les plans de Sélim III, elle fut mise depuis sur le pied anglais; elle consistait, il y a peu d'années, dans une trentaine de bons vaisseaux de ligne, avec un grand nombre de frégates et d'autres petits bâtimens, surtout des galères à rames, des chebecs, et autres constructions en usage dans la Méditerranée. « Mais en 1827 elle reçut à Navarin un terrible échec par la destruction de la flotte turco-égyptienne. Depuis cette époque , le sultan s'occupe de relever sa marine.
La Turquie ne connaissait pas de divisions civiles : elles étaient toutes militaires et le résultat de la conquête. L'une des principales réformes qu'a résolues Mahmoud a été de séparer l'autorité civile de l'autorité militaire : il est vrai que cette organisation nouvelle est loin d'être accomplie, attendu que la population la repousse presque partout.
'JIO LIVRE CENT DIX-lîUITiÈaiE.
Aussi les divisions administratives ont-elles fréquemment varié depuis quelques années. L'administration des provinces ou des eyalets est depuis long- temps conférée à ferme à des pachas ou à des moussellims ^ suivant leur importance mili^ taire : il arrive souvent que tel gouverneur, au moment de sa nomination, obtient quelquefois qu'on réunisse deux ou trois gouvernemens en un seul ; dès lors une ordonnance qui opère ce changement bouleverse tout à coup la division administrative précédemment adoptée.De plus, les événemens d'une guerre ou d'une insurrection déterminent souvent le gouvernement à réunir dans une seule main l'administration confiée antérieurement à quatre ou cinq fonctionnaires du même grade. Ces changemens font disparaître tout ce qui avait été précédemment établi. Le fonctionnaire au profit duquel il a lieu change à son gré les centres administratifs et la hiérarchie des fonctions. Dans diverses localités, l'agalik devient mousselimat, et le mousselimat devient agalik.
Dans les tableaux qui termineront la description de la Turquie, nous adopterons d'abord deux grandes divisions: celle des provinces immédiates, et celle des provinces médiates. Dans la première se trouvent les quatre eyalets de Roum-ili^ de Bosnie, de Silistrie et des Djezayrs ou des îles, qui se subdivisent en li^as ou arrondissemens. Dans la seconde, les trois principautés de Servie , de Valachie et de Moldavie formeront le sujet du livre suivant.
« En parcourant les provinces de l'Empire ottoman en Europe, nous ne suivrons pas les divisions administratives des Turcs , trop peu connues et trop peu naturelles pour se prêter à notre manière de décrire. Les dénominations de Moldavie, Valachie , Servie, Bosnie , désignent des nations £t en même temps des divisions politiques et naturelles ou à peu près. La Bulgarie n'a pas de sens politique, mais ^î'est un nom ethnographique et marquant une division
EUROPE : Description de la Turquie, 'jij
naturelle. L'ancienne Thrace propre répond à la Romanie propre des cartes, mais l'une et l'autre n'ont aujourd'hui aucun sens politique ni ethnographique ; nous remploierons pourtant comme de'signant une sous -région physique. Même motif à l'égard de la Macédoine. Le nom Albanie réunit un sens physique à un sens ethnographique.
«La capitale de l'Empire, la célèbre ville de Constantin, devient nécessairement notre point de départ. L'histoire de la géographie nous l'a déjà montrée comme bourgade thracienne sous le nom de Lygos, comme colonie grecque sous ceXnïàeBfzance^el comme nouvelle capitale de l'Empire romain, sous la superbe dénomination de Nea Roma^ nouvelle Rome, à laquelle l'usage ou la flatterie substitua celle de Konstantinou-Polis ^ qui lui est restée dans les temps modernes; seulement, comme les paysans des environs, en s'y rendant^ disaient en grec dorien vulgaire : Nous allons es tan bolin (i), dans la ville, la soldatesque turque en fit le nom Estamboul ^ qu'elle continue à donner à la capitale, tandis que les Turcs lettrés la nomment souvent Konstantinié. Dans les annales russes elle s'appelle Zaregorod ou la ville royale, et les Bulgares ainsi que les Valaques la nomment encore Zaregrad, Les Islandais et les peuples Scandinaves la connaissaient, dès le siècle, sous le nom de Myklagard^ la grande cité. Elle porte encore le titre honorifique, moitié turc, moitié grec, à' Islam-bol ou ville de la foi. Constantinople occupe un promontoire triangulaire, partagé en sept collines, que baignent au sud les flots de la mer de Marmara, et que limite au nord un petit golfe nommé anciennement la Corne-d Oi\ formant le port où douze cents vaisseaux trouvent un mouillage sûr. Les murs d'enceinte de Constantinople occupent encore l'em-
(0 Voyez Scot et Maittaire. Les Byzanlins parlaient dorien. VII. 46
placement de ceux que le consul Cyrus-Constantin fit bâtir par ordre de Théodose If, et la circonférence est aussi à peu près la même, car Chalcondylas la donne de m stades, Gillius de i3 milles italiens, et les meilleurs plans modernes de 9800 toises (0. L'ancienne Byzance avait une circonférence de 4o stades , et s'étendait du côté de la terre jusqu'au Besestan ou grand marché; l'enceinte de Constantin-le-Grand n'atteignit pas, sur tous les points du moins, la circonférence actuelle. La ville a maintenant 28 portes, dont i4 du côté du port, 7 du côté de terre, et autant sur la Propontide (2).
« Il est difficile d'exprimer les diverses sensations qu'éprouve le voyageur à la première vue de cette grande ville; sa position élevée, le mélange d'arbres, de maisons, de minarets qu'elle présente, l'entrée majestueuse du Bosphore, couverte de Caïques^ le magnifique port, environné des faubourgs de Galata, de Péra, de Saint-Dimitri; la grande ville de Scutari, qui s'élève vis-à-vis; les collines verdoyantes qui se succèdent en arrière; la Propontide avec ses îles riantes; plus loin, le mont Olympe couvert de neige; partout les champs variés et fertiles de l'Asie et de l'Europe; tout cet ensemble présente dans le même instant une foule de tableaux ravissans. On ne peut se lasser d'admirer la beauté naturelle de ses environs, et de réfléchir en même temps sur l'heureuse position de cette grande ville, dont l'approvisionnement est si prompt, dont la défense est si facile, dont le port est si sûr, si commode et si vaste, ville destinée par la nature à régner sur deux mers et sur deux parties du monde. Mais aussitôt qu'on est dans son en-
(0 Pet. GUI. , Topograph. Constant. , 1. IV. Hammer, Constantinopolis und der Bosphores. Vienne, 1821.
(^) Ducange donne à Constantinople 33 portes, mais il confond plusieurs détails, et fait de doubles emplois. M. Lechevalier oublie au contraire plusieurs portes nouvelles. Hainmei; I , p. 100.
EUROPK : Description de la Turquie. 723
ceinte, on passe rapidement de la première impression d etonnement et d'admiration à une seconde , de surprise et de mécontentement. Cette grande ville est mal bâtie : ce n'est qu'un amas de baraques turques ; les rues étroites , mal pavées, sont bordées de maisons irrégulières, mesquines, construites en terre et en bois. Les incendies sont fréquens, et la peste y éclate presque tous les ans. On sait qu'en i83i, le 2 septembre, 1 8,000 maisons furent la proie des flammes. Les sensations morales ne sont pas moins affligeantes. Vous êtes révolté de l'air fier, de la démarche grave des musulmans, opposés à l'air humble, timide et bas des Juifs, des Arméniens, et même des Grecs; ce contraste est si frappant, que l'étranger devine, au maintien de l'homme, s'il est musulman ou ra/'a, sans connaître encore la manière de le distinguer par sa coiffure et sa chaussure. Le quartier dit le Fanar est habité par « le triste reste des familles byzantines qui , en tremblant sous le sabre musulman , se donnent des titres de princes, marchandent les souverainetés temporaires de Valachie et de Moldavie , s'enrichissent par tous les moyens , rampent devant tous les pouvoirs , et représentent fidèlement le Bas-Empire (i).
« Le sérail^ ou le palais du grand -seigneur, a été trop vanté; cependant l'aspect en est romantique dii côté des jardins qui donnent sur le Bosphore. C'est un mélange désordonné de pavillons, de prisons, de casernes et de jardins; cité à part, cité de la volupté asiatique et de l'esclavage africain, cité dont l'honneur, la raison et la pitié n'ont jamais habité l'enceinte (^).
«Un respectable monument d'antiquité, l'église dédiée dans le VP siècle à la sagesse divine par l'empereur Justinien, nommée vulgairement Sainte- Sophie ^ a été heureuse-
(') Zallony , les Fanariotcs ( Paris , 1824).
(») Melling y Vues de Constantinople. ChaLeaubriand , Itinéraire.
7^4 LIVRE CENT DlX-HUlTltaE.
ment épargné ; mais il n'a dû sa conservation qu'à sa transformation en mosquée. Quoique l'architecture soit d'un style bien inférieur à celui qui caractérise la grande période classique, cependant l'effet en est imposant. V Hippodrome ancien est aujourd'hui une promenade publique. On y voit encore un obélisque égyptien de 60 pieds de hauteur. C'est une faible citadelle que ce fameux château des Sept-Tours, l'ancien Cyclobiori^ où l'on renfermait naguère les ambassadeurs des puissances en guerre avec la Porte. Les mosquées, parmi lesquelles on distingue celle du sultan Achmet, celle qu'on nomme la Solimani ^ ou de sultan Soleyman , et celle de la sultane Validé^ figurent admirablement dans un paysage ou dans une illumination (i) ; mais dès que l'œil du goi\t les examine , ces édifices, sans majesté et sans grâce, manifestent encore un certain caractère de nudité et de fragilité qui rappelle la vie pastorale.
« Z)a//oH^a/ compte à Constantinople 88,1 85 maisons, et 400,000 habitans; Eton rabat le nombre des habitans à 280,000 ; Kinsbergen le fait monter à 600,000, en y comprenant ceux de Galata et de Péraj et M. le général Andréossy , d'après la consommation en pain , l'estime à 597,700. Aucune de ces estimations n'a des fondemens bien solides. On y trouve, dit-on, 3oo bains publics, 344 mosquées, 5i8 médresseh ou écoles supérieures, plus de 1200 écoles primaires, et 35 kouttouh-khans ou bibliothèques publiques. »
Le nombre des volumes de chacune d'elles varie depuis 1000 jusqu'à 25oo. Quant à celle du sérail, on n'en connaît ni le nombre ni les trésors, parmi lesquels se trouvent, à ce que l'on croit, des manuscrits précieux.
Il existe depuis un peu plus d'un siècle, à Constantinople, une imprimerie arabe, persane et turque, qui,
(0 Castellan , Lettres sur la Grè^cc, pl. 14.
EUROPE : Description de la Turquie. 'j-i'S
malgré d'assez longues interruptions, a publié environ loo ouvrages. Cet établissement, ainsi que la fondation d'une gazette politique intitulée le Moniteur ottoman^ paraissant une fois par semaine, en français et en turc, et dont la rédaction principale est confiée à un littérateur français, M. Blaque (i), doivent avoir tôt ou tard quelque influence sur l'état moral et littéraire du pays.
Dès le XVP siècle, il s'établit à Constantinople et à Thessalonique une imprimerie hébraïque à l'usage des Juifs; dans le siècle suivant, les Grecs et les Arméniens imitèrent cet exemple; mais le gouvernement restait indifférent à ce mouvement intellectuel; il se bornait seulement à veiller à ce qu'il ne sortît de ces presses aucun écrit contre la religion musulmane. «Enfin, vers l'an 1725, « quelques personnes puissantes eurent l'idée de doter la « nation d'un établissement qui avait produit dans l'Europe
chrétienne de si grands résultats. Le fils de Méhémet- « Effendi, qui avait accompagné son père en France lors « de l'ambassade de ce dernier auprès du régent, et qui « avait été témoin des miracles enfantés par la civilisation, « s'associa avec un renégat hongrois , appelé Ibrahim , « homme à la fois instruit dans les sciences d'Europe et u doué d'une infatigable activité. On grava des poinçons, « on fondit des caractères ; des ouvriers compositeurs fu- « rent promptement formés, et un ouvrage en deux vo- « lûmes in-folio fut livré au public en 1728 (2). » Toutefois il ne sort de cette imprimerie aucun exemplaire du Coran. Le gouvernement n'a pas voulu ruiner l'industrie
(0 Nous devons à l'obligeance de M. B Laque quelques uns des renseignemens qui nous ont servi pour les additions qu€ nous avons faites à la description de la Turquie. J. H.
(*) Consultez un mémoire de M. Reinaud, membre de l'Institut , sur les ouvrages arabes, persans, turcs et Jraiiçais , impiimés à Constantinople,
d'une foule d'individus occupes à livrer au public des copies du livre religieux.
Le sultan Mahmoud a, dans ces dernières années, fondé une école militaire, une école de mathématiques, une de navigation et une de médecine.
Constantinople possède encore quelques monumens antiques : outre l'Hippodrome, dont nous avons parlé, on peut citer les aqueducs tels que celui de Valens et celui de Justinien, qui fournissent de l'eau auxhabitans de cette grande cité. Nous ne devons pas oublier, parmi ses grandes constructions, l'arsenal militaire et les casernes principales; quelques unes sont comparables aux plus belles qui existent dans les autres capitales de l'Europe.
« En traversant le superbe port de Constantinople , long de 3ooo toises, sur 3 à 5oo de large, on arrive aux vastes faubourgs de Péra et de Galata. Dans le premier de ces faubourgs, situé sur une hauteur, sont les palais des ambassadeurs étrangers et les maisons des Francs, qui n'ont pas la permission de demeurer à Constantinople. Les magasins de marchands sont à Galata, qui est plus près du port et de la douane. Ce faubourg est environné de murailles flanquées de tours et de fossés. La diversité des nations qui demeurent à Péra et à Galata est telle, qu'on serait tenté de regarder ces faubourgs comme la tour de Babel. On y parle turc, grec, hébreu, arménien, arabe, persan, russe, valaque, allemand, français, italien et hongrois. L'art de l'intrigue et de l'espionnage s'y exerce dans la perfection par les Grecs dégénérés.
a Les rives du Bosphore sont comme semées de bourgs et de villages à moitié cachés sous de magnifiques platanes. Le palais d'été du sultan , nommé Bechick-Tach^ occupe une pafrtie du rivage. Plus en arrière s'élève Belgrade ^ endroit habitépar les plus riches familles chrétiennes de Péra et de Galata; un bois d'arbres fruitiers, plusi^rs
EUROPE : Description de la Turquie. 727
fontaines limpides, des gazons toujours verts, un air pur et frais; tel est ce charmant asile d'où les chaleurs, les incendies et la peste sont bannis. Tous les environs seraient de même, sous une meilleure administration. En sortant de Gonstantinople par le quartier des Grecs et par celui des Juifs, on arrive au faubourg d'^jowè, où déjà le port, en se resserrant , commence à prendre l'aspect d'une belle rivière; bientôt la promenade àes Eaux-Douces étale tous ses charmes champêtres ; c'est le coin de l'idylle de ce vaste ensemble. »
Sur le bord du canal Roumify-Hissar est le plus fort de tous les châteaux qui défendent le Bosphore; le bourg de Thérapia ou Tarapia^ à 3 lieues de la capitale, est remarquable par sa position ; situé au fond d'une baie circulaire, ses maisons s'élèvent les unes au-dessus des autres , comme les bancs d'un amphithéâtre. « Des jardins qui s'étendent de la manière la plus pittoresque sur des collines naturelles, couronnés chacun par un peuplier ou un pin, et formant un rempart vert autour de l'habitation, complètent ce village champêtre, où il n'y a ni rues, ni places, ni promenades publiques. Les maisons sont basses et en bois, et leur rouge sombre indique de suite à l'étranger qui vient de passer devant le blanc sérail du sultan et le palais éblouissant de Fondoukfy^ les demeures des castes méprisées, arménienne et grecque. » Un peu plus haut, vers la mer Noire, est Bouïouhderé ou la grande plaine : c'est un petit village ou plutôt une longue rangée de maisons où la diplomatie européenne vient déposer son étiquette; chaque habitation est réservée à un ambassadeur et représente une nation.
« Nous sommes obligés d'être moins prodigues de détails sur les autres villes de la Thrace ou de la Romélie. Au milieu de bosquets de cyprès et de jardins de roses,. Adrianople o\\ Andriiiople., que les Turcs nomment Edri-
•728 LIVJIK CEJVT DIX-HUITIÈME.
néh^ la seconde résidence du sultan, élève ses nombreux minarets; cette ville de 100,000 habitans occupe une position centrale sur VHebruSy à l'endroit où ce fleuve, ayant déjà réuni plusieurs de ses rivières tributaires, se tourne brusquement au sud et descend du plateau central. « La « Maritza, c'est son nom moderne , coule sur un terrain « sablonneux j YJrda^ venant de l'ouest, sur un sol rocail- « leux, et le Tiuidja sur des terres meubles; fortement en- « caissées , ces rivières débordent pourtant dans l'hiver. » Ces indices d'un géographe turc (0 ne font que rendre plus visibles les ténèbres qui enveloppent la géographie moderne de la Thrace, pays riche en vignobles, en blés et en bois; pays dont les montagnes , selon les anciens , sont les plus belles du monde W, mais où nous ne connaissons que 5 ou 6 grandes routes. »
Andrinople est environnée de murailles percées de n portes. Elle a une citadelle composée de 4 grosses tours rondes, et de 12 autres moins fortes. L'arsenal est au milieu de cette citadelle. Les différens quartiers de la ville communiquent entre eux par i3 ponts jetés sur le Tundja et l'Arda. Les Russes en prirent possession au mois d'août 1829. Ses édifices les plus remarquables sont la mosquée de Sélim, regardée comme le plus magnifique temple de l'islamisme; celle de Bajazet II, et celle de Mourad II; le bazar d'Ali-Pacha, et VEski-Seraï, l'ancien palais des sultans.
a En suivant la route qui conduit au nord-ouest vers Sophia, on arrive à Filibé ou Philippopolîs , ville de 3o,ooo âmes (selon Palma), florissante par ses fabriques de laine; et Tatar-Bazardgik ^ ville de 10,000 âmes , toutes les deux situées dans une large vallée , où les nombreuses branches
(0 Hadgi Khalfa, Romëlie , trad. de M. Hammev.
(») Lucian. , Drap. « Rigore fenilis » dit Pline , XVII, 4-
EUROPE : Description de la Turquie. -729
de XHebrus arrosent des rivières et des vergers d une étonnante fécondité. A l'endroit le mont Rhodope et le mont Hœmus se joignent, le défilé nommé Succi parAmmien Marcellin, et Soiilou-Derbeiid par les Turcs, sépare la Thrace de la Bulgarie; la descente vers les plaines de Filibé est rapide ; le niveau change moins du côté de Sophia; on y voit des restes d'une porte attribuée à Trajan (i). Un autre défilé, le Kis-Derbend conduit au sud-ouest par Samakow , où sont de riches mines de fer dans la haute Macédoine. C'est ici la grande position militaire centrale qui domine la Turquie d'Europe. Tout le long des pieds des montagnes, on indique des bains thermaux d'une température très-élevée.
a En allant d'Adrianople au nord, plusieurs routes traversent le mont Hœmus ou le Balkan , qui présente ici autant de coteaux verdo^^ans que de rochers, et ne semble pas très-élevé. Les voyageurs modernes, en se rendant de Constantinople à Schoumla, n'ont pas vu des neiges, mais bien des défilés bordés de rochers semblables à des murs. Mais les importans défilés de Demlr-Kapou la porte de fer, et celui qui va de Kaisanlik à Lofdcha , en Bulgarie, passent entre des montagnes plus élevées. C'est ici que s'étend entre les branches du Balkan une contrée peu connue des voyageurs modernes, la Zagora^ peuplée de Bulgares depuis le IX^ siècle, contrée que traversait une route romaine parallèle à Y Hœmus. Quel intéressant objet pour un voyageur ! Ce doit être dans ces vallées qu'habitent probablement encore les restes des PauUanistes , peuplade bulgare catholique (2). Entre les villes au nord d'Adrianople , Tchirmen , avec un château et une belle mosquée ,
(0 Jmm. Marcell. , XXI, x. Driesch. , Voyage ù Constantinople^ p. 108 ( ManueU. ). Un défilé plus au nord se nomme Capouli-Darbend j c'est un embranchement de Soulou-Derbend. Delislc , Atlas.
73o LIVRE CENT DIX-HDITIÈJVIE.
m Eski'Sagra avec 20,000 habitans , méritent d'être distinguées. Selemnla ou IsUmdji^ non moins importante, cachée sous les superbes arbres de ses jardins, voit ses champs se couvrir de ciguë. » Il s'y tient une des foires les plus considérables de l'Empire : on y fabrique des armes à feu estimées des Turcs, et de l'essence de rose,
« En nous dirigeant au nord-ouest , le Balkan en s'abaissant nous présente une chaîne de hauteurs probablement calcaires qui , sous le nom de Stmndja, sépare le plateau intérieur de la Thrace des rivages de la mer Noire. Sur le penchant des montagnes tourné vers l'intérieur, on voit Kiî^ktllssa j ville considérable où il demeure entre autres une nombreuse colonie de Juifs qui parlent un jargon allemand, et fournissent Constantinopie de beurre et de fromage (i).
« Dans la petite branche que le Strandja envoie vers Constantinopie, on voit de la petite ville ^Indjighiz^ selon le géographe turc , de nombreuses habitations taillées dans le roc vif, formant des étages et de longues suites, en un mot une ville des Troglodytes, comme nous en avons cité en Sicile; objet bien mémorable, et que les voyageurs passent sa-ns y faire attention (2).
« Les flancs orientaux du Strandja dominent la côte inhospitalière du Pont-Euxin, où M^V/^aA, l'ancienne Sahiijdes" sus, conserve des monumens souterrains très-curieux P) , mais où le navigateur ne trouve aucun asile avant d'atteindre le superbe golfe de Bourgas, bordé de petits ports, et qui répond à une belle vallée remontant fort loin entre le Balkan et le Strandja.
« Cette dernière chaîne jette encore quelques faibles
(0 Sturmer (l^aroo de) , Esquisses, p. 2o3. (^) Iladgi-Khalfa , Roumclic, p. 17.
(3) M. Jioux , Nouv. Anft. des Voyages.
EUROPE : Description de la Turquie. 7,3 i
branches Ters la Chersonèse de Thrace , et s'unit à un groupe élevé nommé Tekiri-Dag et anciennement Ganos, C'est ce pays élevé qui, forçant YHebrus à changer sa direction primitive vers la Propontide ou la mer de Marmara, lui envoie plusieurs rivières, entre autres XErginé^ qui, de même que le Teara^ admiré par Darius, conserve son antique nom thracien.
« Les rivages qui obéissent au capitan-pacha nous présentent Selivri ou Selimhria^ peuplée de 6000 âmes, et Rodosto, qui en a, dit-on, 4o,ooo, villes grecques agréables et florissantes sur la Propontide; Gallipoli^Si-vec 3o,ooo habitans , sur le détroit faiblement gardé par les châteauxforts des Dardanelles j après le golfe de Saj^os qui, moyennant un canal à travers l'isthme, donnerait une entrée plus commode dans la Propontide ; la petite ville d Enos, près Tembouchure de YHebrus; et plus haut, dans la riante vallée de ce fleuve, Demotika, séjour de l'héroïque fugitif de Poltava, et siège d'un archevêché grec; à l'ouest de YHebrus, les âpres défilés formés par l'ancien mont Ismarus, branche avancée du mont Rhodope, et nommée Gurtchine par un voyageur moderne (0 ; Jenidjé, dans les marais qui bordent l'embouchure du Nestus , aujourd'hui Karasou; les ruines d'Abdère et le fameux défilé de Kai>ala, anciennement nommé Stena Sapœorum , fermé d'une muraille par Brutus et Cassius, lors de la bataille où périt la liberté romaine.
« Nous terminerons notre voyage de Thrace avec ces lieux mémorables où les riches mines d'or du mont Pajigœus occupaient l'avidité des Thasiens et des Macédoniens. Tout le vaste carré entre Kavala , Philippopoli, Adrianople et Enos, tout le cours du Nestus , du Suémus et d'Harpessus, toutes les vallées poétiques du mont Rhodope,
(0 PaiU Lucas , Voyage , t. I , p. aS , 4?-
•y 32 LIVRE CKNT DIX-HU ITIFME.
forment une terra incognita^ séjour des tribus bulgares, albanaises, et peut-être thraciennes.
« Les nations sauvages des bords de l'Ohio avaient choisi une vaste plaine pour leur servir de champ de bataille; ils en avaient extirpé les arbres; toute culture y était interdite ; le sang devait seul arroser ce territoire de la mort : mais les siècles ont changé, et avec eux les destins; une race nouvelle a chassé les féroces guerriers de l'Ohio, et là même où s'étendait tristement le champ des combats^ mille villages rians peuplent le fertile Kentucky. Les terres qui bordent le Danube, ce roi des fleuves européens, vers son embouchure dans la mer Noire, ont éprouvé depuis bien des siècles le sort du Kentucky; les plaines fleuries et les collines boisées de la Moldavie, de la Valachie et de la Bulgarie, sont depuis un temps immémorial le grand chemin et le champ de bataille de tous les barbares qui, des steppes de l'Asie, sont venus déborder sur l'Europe. Là, les Sarmates au visage aplati, au corps trapu, et qui ne sont pas les ancêtres des Slavons, voltigeaient sur leurs chevaux légers devant les pesantes légions romaines; les Huns, plus difformes que les Sarmates, y poursuivaient le reste des Goths; vingt autres peuples, les Abares, les Koumans, les Patzinakites, y établirent une domination éphémère; les seuls Bulgares purent s'y fixer, mais en devenant esclaves ; enfin les Turcs-Osmanlis y déploient leurs drapeaux victorieux; ils en ont chassé l'aigle blanche de Pologne ; mais l'aigle noire de la Russie les y menace à leur tour depuis un demi-siècle.
« Foulées sous les pieds de tant de maîtres , les nations valaque, moldave, bulgare, prolongent toujours une existence humble et précaire.
«t Les Bulgares, ou Voulgares, étaient une ancienne nation turque qui vivait dans le IV*^ siècle sur le Volga, aux environs de Kazan, où l'on voit encore les ruines
EUROPE : Description de la Turquie. 733
tle leur ancienne capitale. Ils vinrent s établir dans les pays entre le Don et le Bog, auxquels ils donnèrent le nom de seconde Bulgarie. En SSp, ils passèrent le Danube et s'emparèrent des rivages de la mer Noire jusqu'à l'Haemus. En 678, ils subjuguèrent sept tribus slavones, et formèrent le royaume de la Bulgaiie- Noire ^ dont Presthlaba ou Pereïaslaul fut la capitale. Les Slaves soumis à eux étaient de la Severie sur les rivières Sem et Desna. Plus nombreux que leurs maîtres, ils rendirent dominante leur langue, qui probablement tenait à celle des Antes ou des Russes, comme le nom de la capitale le démontre (i). Les Bulgares pénétrèrent en Thrace, en Macédoine, en Thessalie; un de leurs essaims s'établit dans le duché de Bénévent, et une bande fugitive de Bulgares périt en partie dans la Carinthie sous le fer des Bavarois. Leurs guerres avec l'Empire grec eurent le caractère le plus atroce; ils réduisaient des provinces entières à n'être que des déserts, qu'on appelait forets de Bulgares ; et de leur côté les Grecs firent dans un seul jour brûler les yeux à i5,ooo prisonniers bulgares.
« Vers l'an loio, le royaume ou empire des Bulgares s'étendait sur la Macédoine, l'Albanie, la Servie, lorsque l'empereur Basile II détruisit enfin cette agrégation de peuplades dont les restes sont disséminés à travers la Turquie. En ii85, les Valaques, ou proprement les Kutzo- Valaques au sud du Danube, et les Bulgares, restés dans la Bulgarie-Noire, en se soulevant de concert, fondèrent le royaume ^alaquo-bulgare ^ tantôt vassal, tantôt allié des Byzantins, et qui fut conquis par les Ottomans dans la dernière moitié du XIV^ siècle (2).
« Adoucis par la vie agricole, les Bulgares d'aujourd'hui
(0 C'est Pcreïaslavl dans le gouvernement de Poltava, qui probablement a donne son nom à la ville bulgare.
(^) Thwimann, Peuples orientaux de l'Europe, I , p. 87 et suiv.
montrent un caractère laborieux , pacifique et hospitalier. La plupart suivent le rit grec sous un patriarche particulier. Leur dialecte slavon ne diffère que peu du servien. Ceux qui ont adopté le mahométisme y mêlent plusieurs mots tatares (i).
La Bulgarie est un des pays les plus favorisés par la nature; ayant sa principale pente au nord, elle éprouve les mêmes froids que la Servie, mais la température générale est assez douce pour admettre la culture du blé, du vin , des fruits, du tabac, de la soie. Les bords du Danube du côté bulgare sont moins marécageux qu'en Valachie. Les bestiaux à cornes et à laine trouvent de gras pâturages sur les flancs des montagnes^ les chevaux abondent, et les hordes tatares répandues en Bulgarie en mangent la chair. Les pins, les chênes et les hêtres varient l'aspect des forêts immenses de l'intérieur. Les grands aigles , aux environs de Babadagh, fournissent des plumes aux archers tatares de toute la Turquie. Les montagnes renferment un grand nombre de sources chaudes; celles du mont Suha sont sulfureuses et colorées en rouge. Sur la frontière de la Servie, non loin des sources de la Nissava , une fontaine tiède s'élève en colonne de l'épaisseur d'un bras, tandis qu'au pied de la même colline on voit jaillir une autre source cristalline et glaciale; toutes les deux sont minérales.
« Sophia, en bulgare Triaditza^ est censée la ville principale. Située sur la route de Belgrade à Gonstantinople, et communiquant avec Serres et Salonique, elle fait un commerce actif; la rivière Isker serpente dans la plaine, et un de ses bras arrose les nombreux jardins et vergers au milieu desquels les maisons cachent leurs toits de bardeaux. On lui donne au hasard 5o,ooo habitans. Tirnava
(0 Comparez Boscoi^ich , Voyage, Lausanne, 1772, p. Sg. Fieimers , Voyage, I, p. )45.
EUROPE : Description de la Turquie. 735 [
Ternowa, appelée aussi Terranoça et Tournovo^ rési- . dence des derniers rois bulgares, et à présent d'un métro- j politain qui s'intitule primat et patriarche de Bulgarie, [ se présente agréablement sur une colline au milieu des \ jardins sur les bords de la lantra. On porte sa population ! à 12,000 âmes. Au sud-est de cette ville s'élève la Si>etiv- \ hora^ c'est-à-dire la montagne sainte, dont les forêts, rendues inviolables par des traditions antiques, prêtent aux j troupeaux et aux fontaines la fraîcheur d'un ombrage per- ; pétuel (i). » !
On remarque encore dans le pays montagneux Schoumna^ |
ou Choumla^ ville turque toute militaire , où l'on voit le j
superbe tombeau du célèbre Hassan-Pacha , dont la bra- j voure dans les guerres avec Catherine II sauva l'Empire
chancelant (2). KUe passe pour avoir 3o,ooo habitans. 1
Nous trouvons le long du Danube, en commençant à ;
l'ouest, Fidin^ une des forteresses les plus importantes !
de la Turquie; Nicopoli^ ville fortifiée et commerçante; |
Routschouk (3), autre ville fortifiée , qui possède des manufac- \
tures de laine, coton, mousseline , maroquin, avec un grand \ commerce, quelque navigation et 3o,ooo habitans; Silis-
tria ou Silistrie, avec des forts et quelques fabriques. \
« La contrée qui depuis Silistria et Schoumna s'étend i entre le Danube et la mer Noire, s'appelle la Dobrudscha,
C'est un pays de collines, coupé par le lac Rarasin et quel- \
ques autres, peu boisé, mais couvert de gazons frais, où '
paissent de petits chevaux très-recherchés à cause de leur '
trot sûr et uniforme. Babadagk. ancien rendez-vous des \ armées ottomanes contre la Russie; Bazardjik ^ importante par sa position sur la mer Noire et par son commercé;
Varna^ avec un bon port sur la même mer; Isatchi^ avec !
(0 Hadgi-Khalfa , p. 4-2. — (2) Hammer , Notes sur Iladgi-Khalfa ,
p. 37. — (^) On écrit, d'après l'orthographe latino-slavone , Busczuk. I