I-e c équivaut toujours à /s. j
7^6 LIVRE CENT DIX-HUITiÈME. .
un passage sur Je Danube, sont les lieux les plus dignes de remarque. C'est à la bataille de Varna, en i444) que le grand Amurat décida la supériorité des armées ottomanes et la conquête de la Turquie d'Europe. M. de Hammer a en vain cherché une ville quelconque nommée 7bmisvar^ et qu'on indique sur les anciennes cartes comme répondant à Tomi, illustrée par l'exil d'Ovide. Ce lieu n'est plus aujourd'hui qu'un village. Les Tatares-Dobroudje , divisés en deux hordes (les Orak et les Orumhet)^ exercent fidèlement les devoirs d'hospitalité prescrits par le Coran. Quand un voyageur entre dans un de leurs villages, les pères de famille se disputent Thonneur de le recevoir; on l'entretient gratuitement pendant trois jours. Ces Tataresont abbndamment des œufs, du lait et du miel.
fi Macédoine ^ ceinte de montagnes au nord-est, au nord, à l'ouest et au sud^ouest, projette au sud-est, entre les golfes de Salonique et de Contessa ou à' Orphano y une péninsule terminée par trois promontoires dont \ Athos est le principal. Ce bassin naturel est encore rempli de montagnes qui le divisent en plusieurs terrasses séparées par de nombreux défilés , où , d'après les indigènes , plus d'une belle cascade, plus d'un temple inconnu, attendent le voyageur heureux qui les découvrira.
a La chaîne à l'est du Strymon ou Kara-Sou n'a point de nom général moderne; selon Mannert, ce serait \ Orbelus des anciens, du moins dans sa partie la plus élevée, où une relation moderne place les monts Arapnitza (i). La haute chaîne au nord prend quelquefois le nom à^Argentaro^ qui, selon Brown , doit lui venir de l'éclat de ses rochers formés de mica blanc , et nullement de ses mines d'argent ; mais le nom d'Argentaro est vague et s'applique au hasard sur les cartes du XVIl^ siècle. C'est peut-être le DfsoroSy qui avait des mines d'argent et faisait partie de
(0 Mines d'Oriont, I. V, p. 44o.
EUROPE : Description de la Turquie,
YOrbelus. Au nord-ouest, le Scardus paraît conserver son nom ancien sous la forme albano-turque de Tchar-dagh. C'est la chaîne occidentale entre la Macédoine et l'Albanie, qu'il est difficile de désigner sous un nom général , soit ancien, soit moderne. Probablement il existe ici moins une chaîne qu'un haut pays couronné de petits chaînons. Le Scodrus^ le Bernas des anciens, les monts Candaviens ^ en seraient des groupes distincts. Le nom de Bernus paraît rappeler les Brenner àwTyYol^ et c'est sans doute l'origine de celui des Pyrénées^ donné si hardiment par un auteur byzantin à toute la chaîne (i). Le Bora de Tite- Live et de M. de Pouqueville nous semble une branche intérieure , une pente de terrasse entre la moyenne Macédoine et les plateaux les plus élevés (2). En continuant vers le sud, tous ces pays montagneux se joignent à l'ancien Pindus ou mont Mezzouo^ entre l'Epire et la Macédoine. L'Olympe, branche détachée vers l'est, reçoit de quelques modernes le nom de Lâcha ^ et par d'autres celui d^Olimbos. Dans l'intérieur les monts Vermion (Bermius), et Verghitission (Bercetesius) ou Xèrolivado ^ c'est-à-dire pré désert, descendent de l'ouest vers la plaine centrale; le Kerkina des anciens, et peut-être \^\xv Bertiscus ^ courent au contraire du nord-est au sud. Mais qui peut déterminer exactement toutes ces localités? Si nous pouvions au moins reconnaître exactement les fleuves! Mais le Slrjmon^ sortant de ses 7 lacs dans le mont Sconiius^ recevant de l'ouest la considérable rivière de Pontus , aujourd'hui Kara-sou, est un objet de disputes (3). Ce fleuve, après avoir formé le lac Kadaka^ anciennement Prasias ^ se jette
i^)Geor'g. ^crop ,c.i.xxxu — (^) De Pouquei'ille, Voyage, t. 1, p. 3i5, t, II , p. 365 , 407 , 41 5- — Carfe de M. EiedL. Il est possible que le nom de Strymon, Struma, Strumien, qui est un nom générique de rivière en slavon et gothique , soit indigène et ait été donné à plus d'uno rivière, comme celui de Kara-^ou l'est aujourd'hui.
VIÎ. 4;
'jZS LIVRE CENT DIX-HUITIEME.
dans le golfe de Gontessa. IJAjcins^ peut-être, en ancien macédonien, « le fleuve des coupeurs de bois », avait déjà sous le Bas -Empire reçu le nom de Bardarius ou Vardar, qui pourrait bien être générique et indigène dans un autre idiome, par exemple dans celui des anciens Dardaniens; il vient du Scardus , et reçoit entre autres TEriaon ou le Vistrltza. L'ancien Haliacmon, à présent Indjé-Karasou, qui n'a pas plus de 5o lieues de cours, confond presque aujourd liui son petit dçlta avec celui de l'Axius. Beaucoup de rivières de l'intérieur de la Macédoine nous sont inconnues, comme elles l'étaient aux anciens.
« Parmi les mines de cette province, celles de Kara- ^ot'a paraissent encore exploitées; elles donnent du cuivre argentifère. Dans les montagnes de Dnpindcha, où la neige reste presque toute l'année, il y a des mines de fer; mais celles de Vrana ou iXlJivarina sont encore plus ri-» cbes et de meilleure qualité. Le mont Egri-Sou (eaux sauvages), l'ancien Orhelus^ donne de l'argent. Le lac laidjiler produit une grande quantité de sel ; mais c'est l'agriculture qui fournit les productions les plus importantes. Le sol de la Macédoine surpasse en bonté les plus riches plaines de la Sicile. La côte d'Aihos, ou l'ancienne Chalcidique, est surtout d'une fertilité étonnante. Les terres à peine effleurées par le soc de la charrue donnent, dans les plaines de Panomi et de Cassandrie, un produit plus riche que les meilleures terres de la Beauce; le froment même y a trop de sève, et il mourrait par une surabondance de vie, si l'on ne prenait la précaution de le tondre ou de le faire brouter par des moutons (i).
« La culture du tabac et du coton, plus profitable que celle du blé, envahit tous les jours de nouveaux terrains. C'est le canton de Sérès qui produit la plus grande quan-
(0 Félix I^equjour, Tableaux , etc. , t. l.
EUROPE : Description de la Turquie. 739
tité de coton. Celte seule culture vaut à la Macédoine environ 7 millions de piastres. On cultive dans le même pays les deux variétés de tabac connues sous le nom de nicotiana latifolia et de nicotinna rustica. Cette culture emploie un huitième des terres en labour, et fait vivre une population de 20,000 familles. On peut évaluer à près de 100,000 balles la récolte annuelle des tabacs. Cette culture donne annuellement un revenu de 4 millions de piastres. La Macédoine produit plusieurs vins excellens, semblables à ceux de la Bourgogne. Dans Fintérieur, où le climat n'est pas changé par des déboisemens aussi considérables que ceux de la contrée maritime, le blé et diverses espèces de légumes sont cultivés avec succès. Il paraît toutefois qu'il y a des valions renfermés, où la chaleur est insupportable et où les rivières se dessèchent.
« Le centre de la Macédoine nous présente la grande ville de Salonique, peuplée de 70,000 âmes, assise au fond de son golfe comme sur un amphithéâtre, et animée par un commerce très-florissant. Elle conserve encore de précieux mormmens de son ancienne splenxleur; entre autres un hippodrome et différens arcs de triomphe, dont l'un fut élevé à l'empereur Antonin, et qui est encore presque entier; de très-belles églises, changées en mosquées, surtout celle de Saint-Démétrius. La rade n'est pas à couvert de tous les vents, mais le port, créé par Constantin-le- Grand , offre asile à 3oo vaisseaux. Des aqueducs conduisent les eaux du mont Kortiach dans la ville. « Le grand «nombre de Juifs, dit naïvement Hadgi-Khalfa , est une « tache pour cette ville, mais le profit commercial fait « fermer les yeux aux Yrais-Croyans. » Les Juifs, ajoutet-il, entretiennent de grandes fabriques de tapis, et ils ont une école où il y a 200 instituteurs. Il part d'ici des caravanes qui portent à Semlin, à Vienne, et même à Leipsick, 1rs cotons, les tabacs, les tapis et les maroquins.
« Les petits endroits de la péninsule chalcidique nous intéressent moins qne le célèbre mont Athos ^ nommé en grec Hagion Oros^ !a montagne sainte, et par corruption Ayonoiiri. Cette montagne, qui s'élève en forme dune pyramide isolée, portait sur ses flancs, avant la dernière lutte des Grecs contre les Turcs, plusieurs bourgades, '11 couvens, outre 5oo chapelles, cellules et grottes qui servaient d'habitation au moins à 4ooo moines; ceux qu'on appelait ermites vivaient dans des grottes, et n'étaient pas plus de 20. Les autres moines étaient de simples anachorètes, parmi lesquels on trouvait des individus de toutes les nations. Ces moines, entre leurs offices religieux, cultivaient des oliviers et des vignes, ou exerçaient l'état de charpentiers, maçons, tailleurs de pierres, fabricans de draps. C'est la philosophie qui a préparé à la piété cette demeure soUtaire et romantique. Philostrate nous apprend, dans la Vie d'Apollonius, qu'un grand nombre de philosophes grecs avaient coutume de se retirer sur cette montagne pour y mieux contempler les cieux et la nature. Les couvens du mont Athos possédaient beaucoup de fermes dans la péninsule chalcidique, et levaient par leurs frères quêteurs un tribut sur la piété. Us faisaient un commerce lucratif au bourg de KarkiSy chef-lieu de la montagne, et au port fortifié iïAlavara situé sur le côté oriental de celle-ci.
t Dans le bassin du Strymon et du Pontus, nous apercevons la ville de Sérès , qui fleurit par ses fabriques en coton et son commerce, mais où l'air malsain pendant Tété oblige une partie de ses 3o,ooo habitans de passer cette saison sur les montagnes voisines; Draina^ qui fabrique des toiles pour les tentes et dont les environs offrent les ruines de Tkassus qui fut depuis Philippi; Ostroumdja ou Stroumtiitza^ avec des sources chaudes; et Koustendil ou Gioustendu ^ également avec des bains chauds et sulfureux. Que de monumens à découvrir dans ces endroits solitaires! Au
EUROPE : Description de la Turquie.
couvent de Saint-Jean^de-Prodrome , au nord de Sérès, les moines, qui conservent les restes du patriarche Gennadius , jetèrent, il y a environ 3o années, 5oo manuscrits grecs, peut-être anciens, dans les flots de la rivière. A Drama, il doit exister une tête colossale qui sert d'appui à un édifice moderne (0.
« Le bassin du haut Vardar contient la ville à' Ouskoup y l'ancienne Scopia^ c'est-à-dire «le lieu où l'on voit au « loin »; c'était, du temps du Bas-Empire , une des clefs de la Macédoine. Hadgi-Khalfa dit « que dans un ancien écrit «grec elle est nommée, à cause de sa beauté, la Jeune *^Jiancée de la Grèce, » Où le géographe turc a-t-il trouvé cette jolie image, qui est certainement d'origine classique? 11 dit encore que la grande horloge de la ville se fait entendre distinctement à deux lieues à la ronde. En descendant l'Axius, on laisse à gauche la vallée latérale venant du nord, où se trouve Istih, qu'on regarde comme l'ancienne Stobi ^ et bientôt on voit descendre à droite, venant de l'ouest, la rivière de Koiikia-Karasou, ou TErigon, dans le bassin de laquelle Bitolia., ou Monastir^ est la ville dominante. Cette place de i5,ooo habitans était naguère encore le siège d'un grand-prevôt, nommé le Rouméli-Valessi ^ qui exerçait une sorte de police sur toute la Roméîie. Toute cette contrée, boisée et verdoyante, nourrit des bestiaux à cornes, et abonde en blés.
«Grâces à M. de Pouqueville, nous distinguons aujourd'hui parfaitement le bassin de l'Érigon [\ Osaphagus Tite-Live) de celui à^Eo?'dœus^ ou la Fistritza^ si déplorablement confondus par le savant et laborieux Mannert, qui, voulant dissiper les ténèbres de d'Anville, en a créé de nouvelles; tant la géographie ancienne sans cartes modernes est peu de chose! C'est en descendant la vallée de l'Eor-
(•) N. MS. dun indigène.
dœus, remplie de lacs, qu'on arrive à l'admirable site de l'ancienne Édesse^ première capitale des Macédoniens et asile funèbre des restes de leurs monarques, aujourdhui ville épiscopale connue sous le nom slavon de Vodina, La rivière, divisée en 4 branches, forme, parmi les édifices mêmes et à l'ombre de beaux platanes, plusieurs cascades pittoresques dont les nappes argentines sont aperçues à de grandes distances, même, nous dit-on , à Salonique. Audessus de ce site, semblable à une décoration de théâtre, une autre grande cdscade orne la vallée de Vladouo (i). En descendant toujours, on atteint kJenidjé-carasou^ non loin des ruines peu reconnaissables de Pella, la résidence des rois de Macédoine. D ici jusqu'à Stromza s'étend le fief de la famille Ghavrini^ la seule en Turquie, après les Othmans, qui possède des privilèges héréditaires authentiquement reconnus.
« Le cours demi-circulaire de THaliacmon nous présente dans la partie montagneuse Kastoria^ peuplée de 7000 âmes; sur son beau lac, dont les eaux deviennent marécageuses en été, vers le coude méridional', iSe/v/a , avec 2000 habitans, sur une route commerciale qui traverse l'Olympe ; et dans la partie basse Kara-Veria^ l'ancienne Berœa, ville industrieuse dans la proximité de laquelle on troiive im superbe marbre rouge; Niausta^ grand bourg récemment détruit, ornait de ses jolis édifices un petit bassin où mille sources jaillissent en cascades; les indigènes l'appellent PompèiopoUs (2) ; ses vins sont excellens.
« Parmi les peuplades de la Macédoine , nous devons distinguer les Yeurouks o\i.\es Koniarides^ descendans des Turcomans de Koniéh, transplantés ici pour contenir la population tributaire et disséminés enmahcdets ou villages, t>ù ils jouissent de grands privilèges. Ces habitans des mon-
N, MS. d'un indigène. — (») Idem, ibid.
EUROPE : Description de la Turquie.
lagnes de la Macédoine fabriquent des draps grossiers, qui servent à riiabillement des pauvres ou à l'emballage. Beaucoup de tribus bulgares et albanaises mènent une vie pastorale dans les cantons monlueux. Vers les sources du Vardavy les Lacs-Oulacs paraissent encore répondre à la peinture que Strabon fait des Dardaniens « qui aimaient • la musique, mais demeuraient dans des trous recouverts « de fumier. » Un mélange de Serviens et de Valaques a formé, près de Kastoria, la peuplade des Kastareses,
« Entrons dans la grande vallée du Pénée qui, ceinte des montagnes célèbres de l'Olympe, du Pinde, de l'OEta et du Pélion , forme l'amphithéâtre pittoresque de la Thessalie,he^ vin, l'huile, le coton, la soie, la laine, abondent dans cette contrée; mais la race des chevaux n'a plus rien de particulièrement distingué. Larisse ou lenidjé-^ardar^ l'antique Pellci^ s'élève sur les bords du Pénée, dans une contrée riante qui produit des oranges, des citrons, des limons, des grenades, des raisins extrêmement doux, d'excellentes figues, des melons admirables, des amandes, des olives et du coton. Mais les Turcs qui l'habitent sont très-sauvages. Une population de 25,ooo à Sojooo âmes, de florissantes fabriques de maroquins et de tabac, de fameuses teintureries en rouge, et un commerce étendu, font de Larisse une place importante. Cette ville est le siège d'un évêché ; ses rues sont sales, étroites et irrégulières; son pont de 10 arches est la seule construction remarquable que l'on doive y mentionner. Les Grecs industrieux du bourg Amhelakia^ dans la vallée de Tempé, ont long-temps échappé à l'oppression, de même que le bourg de Zagora^ avec son canton dans l'ancienne Magnésie. Ce canton produit les meilleures soies qui sont employées à la fabrication de chemises de soie d'une grande élégance. Les cotons sont l'objet de l'industrie des habitans de Tournauos , petite ville à 3 lieues au nord-ouest de Larisse. On y fabrique ces étoffes
légères, tissues de coton et de soie, et connues dans le commerce européen sous le nom de bourres de la Grècé. Les fabriques de Thessalie ont une supériorité décidée pour cette belle couleur appelée le rouge du Leç^ant j elle est due en partie aux qualités supérieures de Xaly-zari, espèce de garance qu'on recueille surtout en Anatolie et en Béotie.
Près Tricala ou Tirhala^ ville considérable, les défilés du canton d'Agrafa, susceptibles d'une longue défense, conduisent dans l'Epire. Les Metéof^j ou les hauts lieux, sont une série de monastères situés sur des pics escarpés et isolés, où l'on ne monte que dans des corbeilles suspendues à des cordes; la hauteur dont ces pics forment les sommités joint une chaîne de montagnes nommée Maina^ comme l'ancien Taygète. Pharsala^ appelée par les Turcs Sataldjé^ ville grecque, garde le souvenir de cette grande journée qui vengea le monde opprimé en tournant l'une contre l'autre les aigles romaines.
Volo^ sur l'imposant golfe de ce nom, n'a rien de l'importance de l'ancienne Démétriade ^ station navale qui, avec Chalcis et Corinthe, était censée dominer la Grèce; la rade est moins sûre que vaste. Mais Trikeri^ à l'entrée même du golfe, a un port excellent et fréquenté [}).
« L'ancien Sperchius a conquis le beau nom de Hellada , qui était dans la haute antiquité celui de la vallée qu'il arrose, et où l'on remarque Patratchick et Zettoun.
« Dans la pensée des Solimans et des Amurats , l'Empire ottoman devait border toute la mer Adriatique , mais cette limite naturelle n'a jamais été complètement atteinte. La valeureuse résistance des Albanais^ des Serviens et des Bosniaques , retarda les progrès de la domination ottomane, et ces trois nations ne sont pas même aujourd'hui soumises sans restrictions; elles ont des libertés au sein du despo-
h'artholdi, Voyage, p. 19, en ail.
EUROPE : Description de la Turquie. 'jl^S
tisme même. Venise, maîtresse de l'Adriatique, prit sous sa protection les villes maritimes et les îles. Raguse et Monténégro se conservèrent comme cantons indépendans. Partout ces régions présentèrent un uiéiange de souverainetés, résultat d'une lutte obstinée. Aujourd'hui l'Angleterre et l'Autriche opposent ici au croissant une barrière qui, malgré le blâme attaché à la cession de Parga, nous paraît plutôt devoir se rétrécir que s'élargir. Examinez seulement sur une carte cette frontière autrichienne qui, en partant d'Orsova, remonte le long du î)anul)e et de la Save, serpente à travers les montagnes de la Croatie, et enveloppe en beaucoup de courbures et avec deux interruptions, la Dalmatie, Raguse et Cattaro, en formant un développement de 23o lieues, tandis qu'une frontière tirée de Cattaro sur Orsova, à travers la Servie, n'aurait que 90 lieues de long. Mais laissons les monarchies s'observer ou se battre, et suivons les traces majestueuses de l'éternelle nature.
« L'ensemble des montagnes occidentales de la Turquie est très-mai connu. Les chaînes qui séparent l'Albanie et l'Epire de la Macédoine et de la Thessalie nous ont occupé au commencement de ce livre. Nous n'avons pu décider sur tous les points s'il y avait une chaîne continue ou une suite de plateaux élevés, couronnés de distance en distance par des groupes de montagnes. Le manque de mesures rend toute décision hasardée. Ces montagnes envoient de nombreuses branches à l'ouest, et quelques unes, telles que le Tomoros ou TomourJd, baigné par la Voïoussa, et les monts Khimara ou Acrocérauniens^ qui projettent leurs rochers menacans sur la mer, conservent, suivant M.Félix Beaujour, le premier une hauteur de 6000 pieds, et les autres celle de 4800 pieds. Toute l'Epire, ou la basse Albanie, est un massif de montagnes la plupart calcaires, sillonné par des vallées profondes, et ne renfermant que très-peu de plaines. Mais au nord de l'Aous ou Voïoussa
les voyageurs nous abandonnent. Imiterons-nous le prudent silenGe des géographes? Oserons-nous avec quelques données isolées et incidentelles des historiens, et avec quelques indications tirées de l'idiome albanais et du slavon, essayer de deviner en quelque sorte les grands traits de la géographie physique? Au moins notre audace pourra exciter l'ambition d'un voyageur. »
Nous nous bornerons à quelques généralités sur la constitution géognostique de la Bosnie et de l'Alhanie. Toutes les pentes occidentales de la grande chaîne, depuis les sources de la Save jusqu'à la péninsule de Morée, est en grande partie granitique; mais les contre-forts sont calcaires. Les monts Acrocérauniens renferment du plomb argentifère. On exploite près du bourg de Krechévo en Bosnie des mines de fer et de mercure.
« La moyenne et la haute Albanics présentent bien sur nos cartes quelques plaines éumdues, et la chaîne de Scardus ou Scodrus, sous le nom de Gliouhotin^ et plus loin de Nissdua-Gora, sur une élévation de 9600 pieds, paraît faire un grand demi-cercle pour enfermer de loin les bassins spacieux du double Drino et de la Moracca. Mais nous prouverons que le terrain, mal figuré sur les cartes, est aussi montueux vers les bords de la mer que dans rinlérieur. César nous peint les rivages autour de Dyrrachium ou Durazzo, comme escarpés et rocailleux; il trouve le cours de Y^psus profondément encaissé (i)- Le poète de Pompée nous apprend que le Gemnus est un torrent impétueux (2). En rapprochant de ces indications quelques détails de l'historien de Scanderbeg sur la nature rocailleuse du terrain chez les Mirdites, en faisant attention aux descriptions des défilés de la Candavie (3), région qui fait suite au pays des
(0 César, R. Civ. III, 3o, 42. —W Zz<can. , Phars. , V, 4^5. (3) Idem , VI , 33i . Senec. , Ep. 3i .
EUROPE : Description de la Turquie. 7 47
Mirdites, nous croyons qu'on peut considérer l'Albanie comme fonnée de deux terrasses, l'une s élevant par des falaises très-fortes du sein de la mer, l'autre commençant à 4 ou 5 lieues de la mer et continuant jusqu'aux hautes montagnes entre lesquelles s'étendent les lacs d Oclirida et de Malik. Les rivages de Dolcigno et Antivari ^ hérissés de rochers, indiquent que la plaine de Sculari a déjà quelque élévation , et au nord du lac de ce nom , les noms de Podgoritza et de Gouri marquent un second degré d élévation. Les inaccessibles hauteurs de Monténégro, et les précipices pittoresques qui cernent en zigzag le golfe de Cattaro, annoncent que l'intérieur^e la Dalmatie méridionale est formé de plateaux élevés, où passait, il est vrai, du temps des Romains, une voie aujourd'hui inconnue, mais où le nom Birzimîiiium (i) désigne un lieu voisin des précipices. Dans la Dalmatie autrichienne, les montagnes mieux connues se plongent dans la mer avec des falaises calcaires découpées en îles allongées,^ échantillons de ses nombreux chaînons, probablement de la même nature, qui forment le haut pays entre la Bosnie et la Dalmatie turque. Ce haut pays où sont les jnoîits Alhaniens de Ptolémée ou Alh 'iens de Strabon, aujourd'hui le Vitoraga^ le Radussa, le Planitza et le Ranick, offre le phénomène d'un très-grand plateau sans écoulement, jusqu'ici négligé par les géographes, et sur lequel nous arrêterons nos regards.
« Ce mémorable plateau commence sous le mont Vitoroga parle marais de Czermi-Lug, à. l'ouest de Glamoc:?,, et s'étend par Livno et Jmoski jusqu'au mont Czerlievisca, au nord de Vergoraz, sur une longueur de 70 milles d'Italie 5 la largeur varie de 10 à 20 milles. Cét espace considérable, divisé par quelques chaînons de montagnes, renferme sept à huit lacs ou maltais, parmi lesquels le Koutcho-Blatoti et
V') Ce nom ancien est albanais, li've%imenuein.
le Proloza^ et huit à neuf petites rivières sans aucun écoulement. A côté de ces petits bassins marécageux, il y en a qui ne présentent aucune eau courante; les pluies rares s'absorbent dans la terre. Cette configuration singulière du haut pays, entre la Bosnie et la Dalmatie, semble se reproduire vers les sources de la Drinna dans les Plaines ^/«//6'/iej (Bielopolie), et plus certainement dans la grande et célèbre plaine de KosowOy vers les sources de l'Ibar et non loin de celles du Vardar; il est vrai que ces plaines ont des issues, mais elles s'accordent avec le caractère. Même une terrasse presque maritime, la plaine de Popouo^ présente une rivière de 5o milles do cours qui tombe dans un gouffre. Le caractère général de ces montagnes est donc sans contredit le même que celui de la Carniole, c'est un plateau calcaire, caverneux et en terrasses.
« De l'autre côté, en Bosnie et en Servie, le terrain reste long-temps montagneux, mais il ne paraît plus exclusivement calcaire; des terrains schisteux ou granitiques se montrent, et le cours même des rivières indique une autre forme des vallées, qui toutes ont une issue vers la grande vallée du Danube. Serait-il permis de conclure que le nom slavon de nissaua-gora ou monts abaissés (O, entre la Moracca et la Drinna, indique un niveau fort inférieur à celui du Scardus.P La plupart des monts de Bosnie ont des noms tirés des arbres qui les ombragent. Mais le mélange des noms slavons du moyen âge et des noms illyriens ou albanais plus anciens rend ces recherches aussi pénibles qu'ingrates. Le mont Balle est bien, comme son nom albanais le dit, la tête d'un petit réseau de montagnes en Dalmatie; mais d'autres points plus importans restent dans l'incertitude.
« Le groupe du grand Stolatz offre -t-il des colonnes
CO 11 répond à celui de Gesenkergebirge , en Moravie.
EUROPE : Description de la Turquie. y/iy
basaltiques, ou seulement une figure semblable ùun trône? Les monts Czemerno^ situés dans le cœur de la Servie (i), et qui figurent sur la carte de Rield comme une chaîne trèsélevée, répondent-ils à ces imposans indices? Au moins l'attention que nous y appelons pourra conduire à des observations plus précises.
« Le partage des eaux détermine ici en général le partage des climats; les pays du bassin de l'Adriatique, c'està-dire l'Albanie et la Dalmatie, participent aux chaleurs de l'Italie, mais avec des sécheresses et avec des invasions soudaines du vent du nord; les pays du bassin du Danube, la Bosnie et la Servie, participent au climat de l'Autriche et de la Transylvanie, non seulement comme étant exposés aux vents septentrionaux, mais encore parce qu'ils conservent, en s'abaissant lentement vers la Save et le Danube, une élévation considérable. La température froide, humide, tour à tour nébuleuse et venteuse, qui règne dans le haut pays pendant quatre mois de l'année, est indiquée par les monts Nébuleux fUranie), au sud du Trawnik, et par les monts de Gelée-Blanche, à l'est de la Bosnie; mais nous n'avons trouvé aucun nom qui rappelle la neige. La végé tation se divise sans doute aussi en deux régions, et la flore albano-dalmate doit avoir des rapports avec celle d'Italie, tandis que la flore bosno-servienne en a certainement avec celles de l'Autriche, de la Hongrie et de la Transylvanie; mais les détails ne sont encore connus qu'à l'égard de quelques cantons. La vigne qui prospère sur les rives du Danube et de la Save, l'olivier qui, des rivages de l'Adriatique, s'élève sur les premières collines de la Dalmatie et de l'Albanie, 'voilà les deux traits qui marquent les deux régions basses; entre ces deux lisières, le haut pays réunit df>s champs fertiles, d'excellens pâturages, de superbes
' Z^ mf'm , rœur on albanais.
-^So LIVRE CENT DIX-HUITIEME.
forêts, et de riches mines d'or et de fer. C'est ce que disait Strabon, en invitant les Romains à civiliser et à mettre en culture des contrées aussi intéressantes (i). C'est encore tout ce que nous pouvons dire de mieux pour peindre l'ensenjble des pays illyriques.
« La basse Albanie ou l'ancienne Epire doit être considérée comme une contrée à part, qui' se prolonge au sud du 4o® parallèle; elle est néanmoins considérablement plus froide que la Grèce. Le printemps n'est tout-à-fait établi que vers le milieu de mars; les chaleurs de l'été deviennent excessives en juillet et août; les rivières desséchées et les herbes brûlées attristent la vue du voyageur haletant; la vendange commence au milieu de septembre, et le déluge de pluies qui règne en décembre est remplacé en janvier par quelques jours de neige et de gelée (2). Le chêne de presque toutes les espèces est encore d'une qualité, d'un aspect supérieur (5); le platane, le cyprès, le frêne mannifère se mêlent aux lauriers et aux lentisques dans les régions maritimes; mais les forêts du Pinde se composent de cèdres, de pins, de mélèses, de sapins, de châtaigniers (4). Beaucoup de montagne.s y repoussent l'œil par leur aridité; mais partout où l'eau ne manque pas, les toits de verdure créés par la vigne sauvage, les masses épaisses du sureau, et dans le printemps les tapis fleuris que forment la violette, le narcisse et l'hyacinthe, assimilent 1 aspect de l'Epîre à celui des parties les plus tempérées et les plus boisées de l'Italie. Le coton et la soie enrichissent l'Epire; mais, faute desoins intelligens, les olives ne donnent qu'un produit médiocre. Parmi les arbres à fruits, les pêchers de i Amphilochie , les noisetiers de l'Arta et les cognassiers
Strab. , VII , p. 219, ccl. Casaub. — (2) Pouqueville, II, p. 263-265. (3) Théoph. , Hist. pîant. , II , 3. — (i) rouque^-ille , II , p. 1 86 , p. 274. ÏV, p. f,..
EUROPE : Description de la Turquie. j5i du Musacbé, se distinguent malgré l'absence de culture.
« Les bœufs si vantés, dont le roi Pyrrhus avait perfectionné la race (0, ont dégénéré; leur taille rabougrie et leur chair coriace rendent témoignage de ce que peut la barbarie. Mais les chevaux vifs, intelligens, pleins d'ardeur, peuvent bien, malgré leur petite taille, mériter l'éloge de Virgile comme excellens à la course. Le chien-berger de la Molossie conserve sa force, sa bravoure intelligente, sa fidélité vigilante. L'ours brun vit en eimite assez innocent dans les forêts du Pinde; mais le loup et le chacal hurlent après leur proie dans tous les déserts et parmi toutes les ruines. Les lacs et les marais attirent d'immenses essaims d'oiseaux aquatiques. Le golfe Ambracique ou d'Arta abonde en coquillages et en mollusques.
« lanina (2) ou Janina, capitale de l'Epire, ville industrieuse, commerçante, peuplée de 4o,ooo habitans, anime le bassin de l'ancienne Hellopîe et les bords du lac, jadis nommé Acherusia.^ et dont les eaux s'écoulent par des gouffres souterrains. Le poète Byron a chanté l'aspect pittoresque de cette vallée du haut du monastère de Zitza, et M. de Pouqueville en a dépeint la fertilité; mais nous ne voyons rien de nécessairement volcanique dans la « couleur rouge » de l'argile , ni dans « Xodeur sulfureuse « de la tourbe; il y aurait à ce compte des feux souterrains dans tous nos marécages. Les montagnes sont, comme toutes celles de l'Epire, calcaires, caverneuses, et probablement entreposées entre des crêtes granitiques qui sortent d'une base commune. \] Achéron^ aujourd'hui le Glikis^ usurpe depuis l'antiquité l'honneur d'être le débouché souterrain du lac Acherusia; c'est le Velchi^ affluent du Kalamas^ l'ancien Thyamis^ qui, sortant subitement de||essous une
0 Pliii , VII , 44. //mt. , Hisf. aiiim. , Ilî , iG. ) L'aincienne Euroca.
montagne, entraîne les eaux du lac Labdistas qui communique avec le lac de Janlna (i).
« Dans les montagnes au nord -est de Janina, les neiges du P indus ^ qui tombent dès le mois de septembre, nourrissent les sources de trois fleuves, \ Aspro-Potamos ^ l'ancien Acbéloùs, VJrta^ lancien Arachtos ou Aretbon, et la Vdionssa^ l'ancien Aous; ces contrées, habitées jadis par les Athamanes et les Perhwhi^ le sont aujourd'hui par des Valaques, peut-être moins nouveaux dans ces montagnes qu'on ne le pense communément, quoique le nom de megalo'ulachie ne soit appliqué au pays que par les Byzantins. Mezzovo et Calarites sont leurs principales bourgades. Industrieux et marchands au dehors, ils observent chez eux des lois somptuaires, et trouventrrle vrai bonheur dans une vie frugale et laborieuse. »
<c En descendant XArta^ nous trouvons, à l'endroit où il devient navigable pour des barques, la ville du même nom, c^ue les Turcs appellent Narda^ et qui fleurit par son commerce en blé, en coton et en étoffes de laine. Comment a-t-on pu hésiter à y reconnaître l'ancienne Ambracia? Comment a-t-on pu transporter ce site aux bords du petit fleuve nommé Charadrus et Rhogus ['^)? La
(0 Carte des environs de Janina, par Barbie du Bocage.
(^) Ambracia était à 80 stades du golfe [Scylax) , à 180 stades d'Argos Amphilochium (Pulyb.); ces deux mesures se rencontrent à la seule position del'Arta. Elle avait, aVest , des collines sur lesquelles était la citadelle; à l'ouest , des plaines ouvertes et le lieuve Aracthus ou Aréthon {Tit. Li^.). Ces dernières circonstances sont Vinwerse de ce qu'offre la position sur le Rogous , choisie par M. de Pouqueville. Quant à l'Inachus , le système de d'Anville en fait une bifurcaUon tle l'Achélous , ce qui est complètement réfuté par les cartes récentes de Palma et de M. de Pouqueville, et d'ailleurs absurde. M. Reichard copie pourtant cette bifurcation. Le système deJ|ulmier de Grentesmenil est de faire à" Inachus et d' Jrachtus ou AretUos , un seul fleuve coulant du haut du Pinde. {Grœcs. Ant. , p. 320, 321 , 148. ) Mannert regarde Inachus comme un petit torrent voisin d'Argos Amphilochium , mais qui aura été confondu soit avec l'Arachtus, soit avec l'Achéloiis dans leurs parties supérieures. Grentes-
EUROPE : Description de la Turquie. 753
ville d'Arta domine une plaine fertile. Son port, Salagora, est sur le grand golfe d'Arta qui, avec tous ses contours dentelés, peut bien avoir une circonférence de 3o à 4o lieues. Des pêcheries abondantes, des promontoires parés de forêts, des ports favorables au navigateur, placent ce beau bassin à côté de celui de Corinthe. Prevesa^ située vis-à-vis de l'ancien Actiiirriy en domine l'entrée étroite, où passent des vaisseaux tirant 12 pieds et demi.
« Si nous suivons le cours de l'Achéron, nous traverserons l'âpre et rocailleux canton de Souli^ qui résista si long-temps aux armes d' Ali-Pacha. Après la mort de ce tyran, les SouUotes ont repeuplé leurs villages détruits, et repris leur liberté un peu barbare. A l'occident de Souli , la ville de Paramithia donne son nom à une autre tribu de pasteurs dont une partie se fait redouter par ses brigandages. On l'estime à i5,ooo individus, moitié musulmans, moitié du rit grec. Parga^ sur un rocher avec un port, a été en 1819 abandonnée par ses inflexibles habitans, qui ont emporté les os de leurs ancêtres plutôt que de devenir sujets des musulmans. L'Angleterre était forcée de laisser exécuter un traité solennel, mais l'ignorance ou la légèreté des diplomates qui l'avaient conclu fait honte à l'Europe.
« Dans la vallée de Kalamas, des bourgades florissantes
ménil et Mannert auraient pu encore citer l'auîeur de Fluminibus , qui donne à l'Inachus le nom bien remarquable de Haliacnion. Il suffit de lire foutes ces discussions pour sentir combien est insoutenable le système de M. de Pouqueville, qui transporte le nom d' Jracthus ( Arf a) à la rivière Rogous, et celui d'Inachus à l'Arachtus. Puisque nous sommes entrés dans tous ces détails, nous dirons que Batoûs , dans le texte de Strabon , pourrait bien être Jiagoûs , le r et le T éfant aisément confondus. Ce serait Je fleuve lihogus de Niger, cité par Grentesménil , le Louro actuel , le Charadrus aneien. Les noms grecs xapâ<îpa , lit d'un torrent, x'^po'^po^'^Q"' ? se répandre comme un torrent en formant des marais, htùy^n, précipice, rupture des rochers, rappcllcnl toutes les localilés du fleuve l^ouro ou Rogous.