‹ Précis de la géographie universelle (volume 2)Chapitre 58 sur 73 · VII. '.y · texte numérisé non relu

VII. '.y

7^4 LIVRi: OKNT DIX-HUITIÈMK.

renferment la peuplade grecque des Philates^ qui cultivent leurs jardins, leurs oliviers, leurs blés, en payant un tribut pour rester isolés des Arnautes ou Albanais. Butrinto^ ancienne forteresse vénitienne, et Delvino^ siège d'un sandjak, sont dans un pays aride, calcaire, qui se termine par les monts Acrocérauniens, où CIdmara (qu'on prononce Kimara) est le chef-lieu des sauvages Chimariotes , vivant de piraterie sur mer, de brigandage sur terre, et la plupart du temps du pain de la misère. Le vaste port à'Aulona^ ville célèbre par sa fabrique, s'étend derrière ces montagnes.

« Remontons de nouveau au Pindus , et suivons la grande vallée du V oïoussa. Le nom actuel de ce fleuve est albanais, et signifie eau permanente ; mais, d'après le géographe turc Hadgi Khalfa, il s'appelle aussi Vedis ^ nom extrêmement remarquable, car c'est celui sous lequel les poèmes orphiques désignent Xeau^ et il ressemble beaucoup aux noms du même élément en albanais, en slavon , et en quelques idiomes gothiques. C'est aux Illyriens, ancêtres ou parens des Albanais, qu'appartiennent ces deux noms, tandis ^\ Aous ^ A^^as^ Aias^ sont des dénominations de l'ancien idiome grec, où aa signifiait eau. Dans le bassin supérieur de cette belle rivière, nous remarquerons la ville de Konitza^ peut-être Antigonia ^ dans sa vallée verdoyante, mais fiévreuse, au milieu des hautes montagnes (ï); Premithi^ l'ancienne Dreheta^ et enfin KJeïssoura^ dans un défilé important, mais distinct de celui qui était près les sources mêmes de l'Aous. Sorti des gorges de Kleïssoura, le fleuve reçoit les tributs.de la rivière à laquelle Argyrokastron (l'ancienne Argjas) donne son nom; un peu plus bas, dans une vallée sombre, la ville de Te /^f^/^'/? , peuple^e de 2000 âmes, a gagné une sinistre celé-

(0 l)e Pouqueville , 1,171.

EUROPE : Description de la Turquie. 7 55

brité comme patrie d'Ali-Pacha qui fut si long-temps le maître redouté, l'administrateur sévère, et l'inflexible bourreau de la turbulente Albanie.

« C'est au confluent de la rivière Suchista avec l'Aous, que M. de Pouqueville a retrouvé le Njmphœuin ou la grande carrière de poix minérale où les anciens nous peignent des flammes sortant de la terre au milieu de sources et de prairies verdoyantes, phénomènes qui paraissent avoir perdu de leur intensité (i).

« Le Musaché paraît être le nom indigène de la moyenne Albanie^ arrosée par YEi^gent ou le Bération^ l'ancien Apsus et XArtanes (2), et où domine, parmi ses oliviers et ses vignes, la ville importante de Berat^ connue dans le moyen âge sous les noms bulgaro-slavons de Beligrad et Balagorod, ou Ville-Blanche (3). C'est le siège d'un archevêché grec. De nombreux troupeaux couvrent une terre fertile, mais néghgée; les Zigueunes ou Bohémiens se groupent autour de leurs feux au milieu des forêts abandonnées. L'inhospitalité est domiciliée à FÀhassan, ou IIbassan^suY le Scombi, ou l'ancien Genusus ^ et à Durazzo^ jadis Dyrrachium , ville maritime qui recèle des pirates.

« La rivière du Mati, anciennement parcourt une

contrée montagneuse habitée par les Miidites^ peuplade

(OZ>e Pouqueville,!, 2-^2. — (2) Jrtanes est le même nom que Charsanes chez Anne Comnène; d'oii l'on a fait Arzanes et Jrgenta. C'est le même nom que V Jrtanes en Bithyrie , \Arda et V /4rzus en Thrace , VJrzanias en Arménie, coïncidence très-remarquahle. Tite-Live écrit ArLatus.

(5) Ta BaUyptra , chez les Byzantins. Paulmier de Grentesménil (p. 219 et suiv.) observe avec raison que ce nom est très- probablement une imitation du nom grec Pulcheriopolis ; mais quel était le nom indigène illyrien? Il serait possible que ce lût la Parthenia de Polybe , le Parlhinorum oppidum de César; et commQ barthe ou ibarthe signifie en albanais blanc , je croirais volontiers que c'est aussi X Alhanopolis des Albani de Ptolémée, qu'on a voulu rayer du texte de ce géographe. Croya semble prépondre mieux à la position d'Albanopolis , lïi.tis c(Oa tient à la faus.^o direction des côtes dans Ptolémée.

7^6 LIVRE CENT DlX-II U ITI ÈlM E.

albanaise catholique qui conserve une sorte d'indépendance, et qui se distingue avantageusement des autres Albanais par une plus grande loyauté et par quelques idées de morale ; tant un clergé vertueux a de pouvoir même au sein de la barbarie ! Les Mirdites ont le droit de s'administrer, de s'imposer eux-mêmes, et de ne fournir aux armées ottomanes qu'un contingent déterminé. Le culte catholique est publiquement exercé dans leur pays , dont la population chrétienne doit monter à 2 ou 25o,ooo habitans (0. Us ont deux prink^ ou chefs, un spirituel, qui est l'abbé mitré à'Orocher^ l'autre temporel, qui est un seigneur de la famille des Lechi. Les Mirdites, plus exactement MmV es y sonl placés par Dion Cassius, sous le nom de Merdi, dans le mont Scardus. Ils se divisent en Latchi^ Soumagni et jGrichi. C'est de leur sein que sortit le fameux Castriota, si long-temps la terreur des Ottomans sous le nom de Scander-Beg ; la ville de Croya ou Crouia (c'est-àdire la source, la métropole), que les Turc^ nomment Ak-Strài^ vit naître ce héros de sa nation, et les murs àiAlessio gardent ses cendres. Les Albanais chrétiens chantent encore ses hauts faits d'armes, et lui donnent le singulier surnom de Dragon d Albanie (2).

« Derrière ces diverses contrées s'étend la grande vallée du Drin-Noir , l'ancien Drinus, dont le bassin le plus élevé, formant le centre commun de l'Albanie et de la Macédoine, est occupé par le magnifique lac d' Ochrida^ long de 6 lieues et large de 3. C'est au bord de ce lac, appelé Lychnidus lacus^ar les anciens, que s'élève une ville assez importante, appelée Ochrida, dans un pays riche en fruits, en pâturages, en abeilles, avec des mines d'argent et de soufre. Cette ville est le sujet de bien des doutes parmi les géographes et les voyageurs ; y avait-il , outre l'Ochrida actuelle,

(0 De Pouquewille , II, p. 548. —C^) Culsccdva Àrbenit. (Ibarthe. )

EUROPE : Description de la Turquie. 767

une autre Ochrida, située sur une colline abondante en sources vives? Cette ancienne Ochrida, capitale de la monarchie des Bulgares, répondait-elle à la ville grecque de Lychnidus ^ détruite par un tremblement de terre, et dont, selon quelques uns, les ruines se trouvent un peu plus au sud-est du lac ? Lychnidus était-il le même lieu que Justiniana Prima ^ ou ce nom appartenait-il à Tauresium? A ces doutes nous en ajoutons un nouveau. La vallée de Gheortcha, ombragée de si beaux arbres , où coule la Devol , joint-elle le bassin duScombi, l'ancien Ge nus us ou GenesiOy comme le veut M, de Pouqueville , ou bien la Devol se rejette-t-elle par la rivière de Bogradessi dans le lac d'Ochrida ? Anne Comnène dit expressément « que le Drymon \ient^ par un cours « tranquille, du canton de Deaholis^ traverse le lac Lych- « nidus^ et se grossit de grands torrens (0-» Les reconnaissances importantes que nous devons à M. de Pouqueville et à un de ses amis n'excluent pas la possibilité des faits indiqués par la princesse byzantine. Le Drin -Noir descend d'Ochrida par les cantons du haut et has Dibre^ pays sauvage, mais riche en bestiaux et en fruits, pays nourricier de soldats féroces qui se distinguaient dans la milice algérienne, et qu'on a vus monter sur le trône des deys. En courant toujours au nord, le Drin-Noir rencontre près Stana le Drin-Blanc, qui vient, dans la direction diamétralement opposée, des régions presque inconnues où la ville de Perserendi^ ou Prisrendi, patrie de Justinien, et la véritable Justiniana Prima, selon les indigènes (2), reste cachée encore et inaccessible parmi des tribus slaves et albanaises, aussi sauvages , ou du moins aussi inhospitalières que les ours et les aigles de leurs montagnes. Les deux rivières unies

(») Le mot 2TPOYAA , dans le iexic de la ByzaiilÏMo , doii êlrc corrigé; '< st 2'1'POYrA, forronl , rivière rapide, en slavnn. ïhuiiJic, Ernrnaîee giitefrvcl (en all^aiiais).

descendent ensuite une beile et riche vallée où l'on cherche la ville de Dukagin^ située, selon un auteur du pays, parmi des montagnes très-âpres. Vers reml)ouchure, les 32 villages du canton de Za-Drina, peuplés d'Albanais féroces, conservent encore leur indépendance.

« La vallée du Drin appartient à la haute Albanie^ pays où nos voyageurs ne pénètrent guère. Scutari ou Scodra^ que les Turcs, par un caprice, ont nommé Iskenderiah ou Alexandrie^ tient un rang éminenl parmi les villes de l'Empire, dont elle est le boulevard à l'occident. Située entre le Boyana et le Drinassa, à l'endroit où le premier, en sortant du lac du même nom, reçoit le second, elle est dé- . fendue par deux ou trois châteaux- forts et par des remparts étendus. Les fabriques d'armes et d'étoffes de laine, la construction des navires, la pêche dans le lac, enrichissent ses 1 6 ou 20,ooo habitans, parmi lesquels il y a beaucoup de Grecs, les uns catholiques, les autres du rit oriental. Les vaisseaux ne remontent le Boyana que jusqu'à Polna, mais Dulcigno^ en turc Olgun^ et Antwarl en turc Bar, ont de bons ports sur l'Adriatique 5 le premier est l'asile de pirates redoutés. Cette partie du littoral est appelée Kraïna, ou «< la terre » par ses habitans, la plupart slavons; cependant Antivari paraît être une colonie italienne du moyen âge (1).

Les Guégues j ou les Albanais rouges, occupent tout l'intérieur, soit en montant aux sources des deux Drins, soit en s'élevant vers celles de la Moracca, nom du Boyana avant d'entrer au lac de Scutari ou de Zenta. Mais que de ténèbres environnent ici l'ethnographie! M. de Pouqueville W distingue les Zogs ( c'est-à-dire « les petits oiseaux » ) , qui ont donné leur nom à un lac du pays; les Murdes et les Chiscands y voisins du lac Zenta; en remontant à l'est sur

('^ De Guill. Tyr., Bell, sac, II, c. xvii. - - (^) De. Pouqim'ille, II, 5i2,

EUROPE : Description de la Turquie. 759

les terres de Zadrina , les Bardi ( probablement descendans des Vardiœi (i)); les Koutchioti^ ou oiseleurs; les Liaipo- ^ rosches^ ou mangeurs de lièvres; les Mousselims^ « tribu de Mossul ? »; les Boukmirs, ou mangeurs de bon paih; les Dardes^ restes des Dardaniens; les Drivastes^ qui sont un amas de brigands de Rascie , et les Grouemirs ^ ou gens à belles femmes. A l'orient et au nord de Zadrina, entre le Boyana et le Zem^ qui tombe dans le lac Scutari, sont situes les Pontalisj les Chôti, divisés en peuplades de Mogoids^ de Castrati^ de Bagous , de Siwans ou Soans; et plus à Touestj les Pascoli^ que les Turcs appellent Kolhans^ ou pasteurs. Dans l'intervalle entre la Moracca et la Târa^ rivières qui, réunies à la Limi^ forment, dit-on, le cours du Zem, ^ab itent les Scodrans P , les Pannani^ qui confinent avec les Colasciniens ^ montagnards féroces, dont les bandes désolent souvent l'Herzégovine et la Bosnie. Il semblerait que les Colasciniens, ou Kolasciens, s'étendent des montagnes d'ibali jusqu'aux sources du Drin-Blanc; c'est probablement un nom générique. Enfin, la chaîne de séparation entre les rivières qui coulent dans le lac de Zenta et les affluens occidentaux du Drin, est peuplée par les Clementi^ tribu catholique dont l'évêque réside à Saba ou Sarda. La position de ces lieux est à peu près inconnue, et combien d'autres dont le nom même est ignoré ! Une carte publiée par la Propagande, en 1692, montre la haute Albanie bien plus remplie de villages qu'aucune carte moderne. Le cours même de la Moracca et du Zem est si peu connu, qu'on ne saurait dire lequel est le fleuve principal. On ignore l'étendue du pays di Arnaoutlik, qui confine avec la Rascie, la Macédoine et la Bosnie, et où errent des tribus servienneset albanaises presque sauvages. " Arrêtons un instant nos regards fatigués de ces détails

(') Coirip, Orlelius , i(u moi Favalii.

•760 IJVHE CKJNT DIX-HUITièMÉ.

topographiques sur le caractère général de la nation albanaise, cette nation dont lepée mercenaire est encore l'appui de l'Empire ottoman, mais qui pourrait en devenir la terreur. Les Albanais doivent incontestablement une grande partie de leur caractère belliqueux et féroce à la nature âpre de leur pays. Tout homme né en Albanie, observe M. de Pouqueville, a un caractère, un tempérament, une physionomie qui le distinguent et des Grecs et desTurcs. Leur constitution physique annonce beaucoup de vigueur. La taille commune chez eux est de 5 pieds 4 pouces. Ils ont les muscles très-forts, avec des joues colorées et l'oeil vif. C'étaient les soldats de Pyrrhus et de Scander-Beg; c'étaient des Albanais que le fameux Ali-Pacha de Janina avait composé son armée. « Ces soldats, dit un voyageur, enveloppés d'une « toile grossière, semblaient ne pas s'apercevoir de la ri- « gueur de l'hiver. Occupés tant que durait le jour à lutter a dans le camp , à chanter et à danser, leur sobriété leur fai- « sait trouver suffisante une légère ration de pain de fro- « ment ou de maïs^ d'olives noires, ou de sardines salées. « Bien différens des Turcs , qui font leur bonheur à vivre « dans l'indolence , les Albanais étaient toujours en action. « Leur joie éclatait à l'approche d'un combat. » Mais le palikari ne se bat ni pour la gloire ni pour la patrie \ l'aspect seul de l'or le fait sortir de ses âpres montagnes. Les chefs de tribus, vénérés comme les lairds écossais l'étaient de leurs clans ^ sont autant de capitaines mercenaires qui se font suivre par leurs paysans.

« Les femmes qui donnent le jour à ces hommes extraordinaires partagent en grande partie la vigueur de leur organisation. Le tissu serré de leur peau recouvre des muscles fermes et élastiques; leur frugalité les affranchit de presque toutes les maladies. Devenues nubiles plus tard que les femmes de la Grèce méridionale, elles conservent plus long-temps leur fraîcheur, et continuent à être mères

ÈUROPE : Description de la Turquie, 761 jusqu'à un âge aussi avancé que dans les contrées septentrionales de TEurope.

« Quoique les Albanais professent pour la plupart extérieurement le maliométisme , ils n'en observent pas trèsrigoureusement les préceptes. Rarement cbaque homme a plus dune femme, et la coutume contraire n'est pour les grands qu'un devoir d'étiquette. Ils ne cultivent point les sciences , cependant ils sont très-habiles à conduire les eaux, et, quoique dépourvus d'instrumens de mathématiques, ils savent mesurer la hauteur des montagnes et la distance des lieux avec autant de précision que les géomètres. Le génie d'un Mehemet-A.li et d'un Ali-Tepelenli montre ce que peut cette nation même sous le joug de l'ignorance et au sein des mœurs barbares; mais la fidélité héroïque de Mustapha-Bairactar envers l'empereur Sélim prouve encore que le caractère albanais serait susceptible de grandes vertus.

« Les Albanais sont probablement une tribu des anciens lUyriens, qui, sortie des contrées intérieures et montueuseS; s'est fait connaître à mesure que les calamités de l'Empire romain forçaient les peuples montagnards et pasteurs à se fier à eux-mêmes pour la défense de leurs chaumières. Sans doute, dans une région comme celle de la Turquie d'Europe, où tant de nations se sont heurtées et fondues ensemble, on ne doit pas s'attendre à trouver une tribu primitive, sans, mélange depuis vingt siècles ; aussi définirons-nous notre thèse dans les termes plus précis que voici :

« Il est prouvé par la langue des Albanais qu'ils habitent en Europe depuis aussi long -temps que les Grecs et les Celtes, auxquels ils paraissent tenir par plusieurs liens, il est probable que des tribus illyriennes, parlant une langue affiliée à celle des tribus primitives des Pelasght {Vé\ixi>^es) . des Dardaniy des Grciiki^ des Makedorics ^ habitaient avant

les temps historiques les montagnes de l'Albanie, sous des chefs héréditaires; qu'elles étaient encore voisines de quelques tribus de la famille qui depuis a été nommée slave. Les Illyriens envoyèrent des essaims de colons en Italie; mais lors de la grande invasion des Celtes en Grèce et en Asie, une partie des Illyriens, parmi lesquels étaient les Albani, furent subjugués par des castes guerrières, tant celtes que germaniques, à peu près comme il arriva vers le même temps en Galatie. Plus tard, les Romains et les Italiens, conquérans de rillyrie, ont dû se mêler aux habitans des villes; mais les tribus de pasteurs, distinguées dès lors sous le nom celtique d'Albani , ont conservé le fond de leur ancienne langue, en y admettant peut-être une nouvelle addition des formes et des mots tirés de la langue italique vulgaire, qui était la romaiia rustica^ et de l'idiome militaire des légions; cette addition, jointe à ce que 1 eolien, le pélasgue, et peutêtre i'illyrien, avaient d'anciens rapports avec l'italique, rapprochèrent l'albanais dudaco-latin ou valaque moderne, idiome né du mélange de la langue inconnue des Daces avec l'idiome romain, rustique et militaire. L'un et l'autre éprouvèrent de nouveaux changemens, lorsque, dans le Vr siècle, plusieurs essaims de Slaves karpathiens, conduits en grande partie par des princes de la race des Goths, vinrent repeupler le^nord de l'IUyrie. '>

« C'est ainsi que nous définissons, limitons et combinons un grand système historique entrevu par Leibnitz (i) et Paulmier de Grentesménil (2) , esquissé par Masci (3) et Thumnann (4), exagéré, faussé et embrouillé par Dolci et Sestrencemtz (5), système qui, lié un jour aux recherches

CO leibnilz , Collcct. , VI , p. 2 , p. i3H • Jnn. des Foyages , 111 , i57. (■^) P. de Grentesménil , Grœcia antiqua , p. 2i3 et suiv. C^) jVasci, Essai sur les Albanais. Voyez, Jnnal. des Foyases, III , i45. (i) yhunmann, Unl.eisuclmngen uber die œstliche wœlker.

Dolci, de pra-slantià l>inp;iue Illyrica:. Seslrencewilz , Reclîcrchcs 5ur les Slaves , ele.

ïUROPE : Description de la Turquie. 76^

<îes orientalistes, doit jeter une clarté nouvelle sur l'histoire et la géographie primitive de la Grèce, de l'Italie et de l'Asie-Mineure. Mais établissons d'abord le monument vivant sur lequel tout se fonde, je veux dire la langue albanaise. C'est une digression nécessaire et importante.

« Nous commencerons par faire observer que la parenté, ou du moins la connexité des langues japhétiques , depuis les bords du Gange jusqu'aux rives de l'Islande, étant un fait connu, étudié, approfondi en quelques points, le mélange des mots dans l'albanais cesse d'être un phénomène purement local et spécial, comme il parut du temps de Leibnitz, et doit s'expliquer en partie par la ressemblance générale des familles de langues composant le règne indogothique. Tel mot albanais peut être latin, sanskrit, et germanique, sans pour cela avoir été introduit de dehors en Albanie. Par exemple, ^/zer/, homme, en albanais, aner en grec, na?' en persan, sanskrit et zend ; nero, homme fort, nerienne y force virile, en sabin, vieux dialecte italique, sont des mots affiliés, à ce qu'il paraît, sans qu'on puisse précisément dire que l'un vient de l'autre. Autre exemple remarquable : ziarni , feu, en albanais, répond à tjerm en arménien , à thermos en grec-ionien , à tharmos en grecéolien, à garm en persan , à warm en allemand ; cet enchaînement prouve seulement la liaison générale de toutes ces langues. De même, reg., roi, en albanais, se lie à rex y en latin , 77.27, en celte, regin^ en islandais, radja.^ en sanskrit, et à une foule d'autres synonymes dans toutes les langues de ce même règne, sans qu'on puisse donnera aucun d'eux la priorité. Même observation à l'égard de la grammaire de cette langue: si elle a des rapports très -marquées avec les grammaires grecque et latine, cest une preuve de parenté, de connexité, mais non pas de fdiation^ puisqu'il a du y avoir des systèmes de grammaire complètement formés en Phrygie, en Tbrace et en lllyrie, en même temps ou même

pins anciennement qu'en Grèce. Etre historique ou être symbolique, Cadmus appartient aussi bien à Tlllyrie qu'à la Béotie.

« Quelques mots sanskrits d'une nature tout-à-fait géographique frapperont sans doute ceux qui étudieront l'albanais. Mail, montagne en général, d'où maina, en Thessalie et en Péloponèse ; ^>"oz^r, rocher, petite montagne, sont des noms très-iisités en Albanie; Candahar et Candavia sont le même nom dans le même sens; mais on n'en tirera aucune conclusion spéciale quand on saura que les noms dominans de la géographie grecque, XHœmus, le Pindus (^Bind/un ou F/ndia dans l'Inde), le Parmasse {Paranischa), les cinq ou six Kynthos (i), paraissent également trouver dans le sanskrit l'étymologie que le grec leur refuse. Ce sont des liaisons générales entre les langues japliétiques, dont le haut pays d'Arménie pourrait bien être le centre commun.

« Passant au caractère spécial de cette langue, nous pouvons affirmer, que plus d'un tie^i^s des racines albanaises ne sont que des racines grecques, réduites à leur état primitif, monosyllabique et barbare; que cette portion grecque de la langue albanaise paraît se rattacher spécialement au dialecte, ou, si l'on veut, à la langue œolique ,c[u.i, selon nous, ne différait pas radicalement de la langue plus ancienne, plus rude, et probablement plus monosyllabique des Pelas'g/ti [Féhsges) ('2), et qui dominait dans l'ancien macédonien, épirote, thessalien, béotien; enfin, que le fond de l'albanais est un ancien idiome semi-grec, tel qu'on en parlait dans les siècles anté-homériques; 2*^ qu'un autre tieis des racines albanaises paraît appartenir au latin, au

(0 Kynlhos dans l'île de Délos , ZahynLiios , l'île , Avakynthos en A(lique, JnakyiUhos en Acuruanie , Berekynthos en Crète, idcni en Pln ygie; de Kuiiiha , eolHnc sacrée.

^.'■■) Voyez Paulmier d( Grcnicsmàiii y Gi ircia aali<iua , p 54, i^S.

EUROPE : Description de la Turquie. 765

sabin ou samnite, au celte italique, au germanique et au slavon, et, généralement parlant, aux langues européennes du centre et de l'occident, sans qu'il y ait aucune raison connue jusqu'ici pour décider si tous ces rapports sont originaires et appartenant à l'époque antique, ou lorsque la plupart des familles européennes habitaient les hautes terres de la péninsule du mont Hœmus et du mont Pindus, ou si quelques uns sont des traces de mélanges successifs, provenant entre autres des colonies militaires romaines; 3*^ qu'à l'égard du tiers restant, jusqu'ici non expliqué, les analogies de noms géographiques semblent indiquer les langues anciennes de Thrace et de l'Asie-Mineure comme la souche la plus probable. Il résulte de ces trois assertions, dont nous avons réuni les preuves en grand nombre, que la langue albanaise est un chainoit distinct , ancien et important de la grande chaîne des langues pélasgo-helléniques, du règne indo-gothique.

« Uœolisme se manifeste dans les racines albanaises, lorsqu'on essaie de leur appliquer le digamme ou la métathèse de la lettre /?, ou les autres changemens de lettres usités parmi les jEoliens. Par exemple, trageùi, manger, en grec, devient, par la forme œolienne de l'infinitif, tragen^ et par la métathèse de 1'/', targen; de là l'albanais darkem, manger. Oun et oune^ je , en albanais, est le corrélatif à' ion ou iônga en béotien, et àegon en œolien. Bale^ tête, en albanais, répond à bala en macédonien, y;//<7/a en béotien, étant tous les deux des œoîismes au Heu de kephala. La Slavonle s'appelle en albanais Schienia^ le pays des étrangers, de skenos^ forme aeolique de xenos, et peut-être i'aeolique sklphos^ épée, est la vraie souche du nom de Skipatar que se donnent les Albanais sans y ajouter un sens. Le digamme paraît dans bien des mots, par exemple : uraam^ tuer, maltraiter, de raiein; ^el^ huile, de elaion; ^erhuem^ priver, de orhare (lat.)j uerra, le beau temps, de ear^ êr. De même Voïoussay

7C6 LIVRE CENT UIX-HL ITIÈME.

nom du fleuve Je lancien Aoûs bu Aioûs, C'est aussi par le caractère aeolien que l'albanais se lie au macédonien. Loos^ l'août des Macédoniens , est le loonar des Albanais j deux mois albanais ont le nom de hrit^ avec addition de premier et de second , ce qui rappelle le herilios et hjperheritios du calendrier macédonien, quoique dans un autre ordre; les noms daisios et panemos ont un sens convenable en albanais. Le krios des campagnards macédoniens répond au kirsouer des Albanais, en observant que ouer est un nom qui signifie saison (i). Mais comment nous enfoncer dans une question aussi ardue avant qu'il existe un seul vocabulaire albanais tant soit peu complet, et avant qu'on ait recueilli tous les noms indigènes des mois.^

« Le caractère pélasgique se manifeste par un fait aussi neuf qu'important. Les noms de plusieurs divinités grecques, selon Hérodote, dérivent de la langue pélasgique; or, nous trouvons dans l'albanais deet^ la mer, d'où Tètliys; dée, la terre, d'où Deo et Demetej\ nom de Cérès; héré^ l'air, le vent, d'où Here ou Junon; dieli^ le soleil, d'où Delios ^ surnom d'Apollon, dieu du soleil; "vranie, nuage, d'où Uraiios^ le ciel. C'est, il est vrai, plus et moins que l'assertion d Hérodote, puisqu'il ne nomme que Junon parmi ces divinités , mais c'est au moins un indice que des mots de la plus haute antiquité se sont conservés dans l'albanais. D'ailleurs, on sait qu'Hérodote n'avait, de son propre aveu, aucune idée certaine de ia langue des Pélasges, et qu'après les avoir présentés comme une race différente des Grecs, il en fait pourtant descendre les x\théniens, les Arcadiens, les Thessaliens : il est permis de croire qu'il a sacrifié la mythologie des Pélasges à celle de l'Egypte et de la Libye. Les Pélasges sont reconnus par toute l'antiquité comme la première race qui domina sur la Grèce, et qui fut la souche

') Comparez IJssfirius, de Maccd. et anno solari.

EUROPE : DescripUon de la Turquie. 767

des peuples qui se prétendirent autochtones ou indigènes. Le Pindus était leur plus ancien séjour connu; Dodone la Pélasgique est le centre du culte primitif de la Grèce. Un idiome ancien, rude, monosyllabique, quoique semi-grec, devait paraître inintelligible à un Ionien comme Hérodote. Le nom même de Pélasges, comme ceux de Pella^ de Pellene^ de Pélion^ des Peligni^ de vingt autres lieux ou peuples, s'explique naturellement du mot pela^ rocher, pierre en macédonien (i) et en tliessalien (2) , mot auquel répond en albanais pid ou pil^ forêt. Ces fameux Pélasges ou plutôt Pelasghi.) qu'on a fait venir des sources du Nil et des sommets du Caucase, et de la tour de Babel, n'étaient que les vieux ancêtres des Grecs, les gens de la vieille roclie, les constructeurs en pierre; et leur culte tout européen était celui d'un Dieu suprême et des forces élémentaires de la nature.

•< Les noms consacrés par la géographie, et spécialement par la géographie physique, figurent au premier rang parmi les documens de l'histoire primitive, de l'histoire antérieure à la chronologie. Long-temps avant que les hommes ne se fussent avisés de compter les années et de classer les événemens dans un ordre chronologique, ils avaient désigné sous des dénominations locales et prises de leur idiome tous les objets divers qui les environnaient, les montagnes qui bornaient leur horizon, les rivières qui écanchaient leur soif, le village qui les avait vus naître, la nature et la tribu à laquelle ils appartenaient. Si cette nomenclature géogi'aphique se fût conservée pure et complète, elle offrirait une mappemonde bien plus véridique que toutes nos histoires universelles.

a hellénisme général de la langue albanaise, pour être reconnu, exige souvent des comparaisons avec des mots

(') Siuriz^ de Linguà macedonicû. — (^) Tzv.lza , Ciiiliatl. , 11 , c xvu.

7(>B nVME CKJVT l)IX-HLIITlI.:i\IK.

<^iecspeu usités, ou pris dans un sens détourné ou tirés de dialectes peu connus; par exemple: groua^ femme, répond à Graia, nom propre des Grecs au féminin; kourm^ le corps, à koiynos, trône, tige; /chunde, nez, à chondros^ cartilage; dora^ main, à doroii\ paume de la main; ziza^ mamelle, à tithos ; groiist ^ poignet, à gronthos ; cambe^ pied, à hampe ^ flexion; flamme, à phlox ; krupa^ sel, à kruos^ cristal ; îigrane, se nourrir, à gmien; stepei^ maison, à stephos, toit, couverture; kouitou/yi me rappelle, à kotheoo^ je pense; hrecheir^ la grêle, à brechein^ mouiller, et à eir^ tempête, foudre; ïourte^ prudent, à iotes^ prudence (Homère); iri, jeune, à eai^ ou er, printemps; ve, œuf, à oveon, en dialecte crétois; pota, oie, à potaiios, volatile, en dorien; chata^ pauvreté, à chatein^ manquer, être privé; skepetim^ foudre, à skepto^ je tombe avec impétuosité; phare ^ division, tribu, à pharos^ qui est le pars des latins; pjùilx, père, chef, à prin^ avant (^prinius)] Jrike^ peur, à phrix^ frissonnement; bastakes ^ propriétaires fonciers, en Béotie, à bastine^ domaine rural, en albanais. Nous ne citons que les exemples curieux ou très-difficiles à apprécier; les similitudes plus évidentes se présentent en foule à quiconque voudra étudier les vocabulaires imprimés ou manuscrits. Bien des mots albanais et grecs ne diffèrent que par les formes grammaticales, par exemple : piim et piein, boire; pounouem et ponein, travailler; zieiim et zeein, bouillir, s'échauffer; luem, oindre, Laam^ laver, et louein^ laver, humecter; pituem, interroger, et pythesthai ; prim et proïefiai^ aller en avant; les prépositions iide^ dedans {endo)\ paay sans, à'apo; me^ avec, de meta; les adverbes m/)^ non, de me^ et autres.

«Quelquefois un mot albanais, quoique n'ayant pas son ternie correspondant en grec , n'en est paa moins une composition d'élémens helléniques; par exemple: Panonii^ anarchie, est formé de la préposition albanaise pa ^ qui n'est

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autre chose que Xapo grec, et de nomos^ la loi. Le mot al' banais représente donc un mot grec perdu oii inusité, aponomia. Le verbe albanais hippune., monter, sauter, indique probablement la vraie étymologie grecque de hippos. Les noms de montagnes et de peuples de la Grèce primitive paraissent en grande partie albanais.

a Les rapports de l'albanais avec le latin sont bien difficiles à apprécier, étant de plusieurs époques. Il y en a qui tiennent à l'antique connexion de l'œolique et du pelasge avec le latin primitif. D'autres traits de ressemblance proviennent du mélange de celte , tant avec l'albanais qu'avec les idiomes anciens italiques; enfin, les colonies militaires romaines ont dû répandre la langue rom««a rustica dans l'Illyrie et l'Epire. Sans doute de nouvelles' études de l'histoire des Tyrrhéniens, et de celle des autres peuples italiques^ pourra fournir des lumières plus précises; mais déjà il paraît que la langue albanaise est intimement liée avec Içs idiomes de l ancienne Italie. Voici quelques exemples des rapports reconnus : kiel, le ciel; lioume^ lleuve (^flumen)'., mlk^ ami; sok^ camarade; lake , lac, lieu hsiS'^ flochete^ cheveux, de floccus; lufta, guerre, de lucta (lutte); pische^ poisson; aavy or {aureum)-^ peerne et poma^ fruits; remh^ ramus; larii, laurier; setrat^ le lit; ghioutet^ cité [ciudad)'.^ fakie , la ÎQoe :fruituem ^ porter du fruit; martuem., marier [maritare)-^ turhuem., troubler, faire enrager; pulchuem., plaire [placere)'^ desciruem^ désirer; kicicwi^ se plaindre Çckia- //zar); -vape^ chaud, de ^apidus; boukre^ beau, de pulcher; larg.^ absent (au large); spess^ épais, de spissus; cundra^ contre; nde, en, dans (^endo) \ per, par; mais il suffit de faire observer que les latinismes ou italianismes dans l'albanais ont beaucoup de rapports avec ceux de la langue valaque ou daco-romaine. On sentira combien le caractère latin est intimement et anciennement empreint dans l'albanais par cette seule observation : le terme du comparatif VII. 4,j

en albanais est mi, racine liée à melior^ à mieux , à mehr; et le terme du» superlatif est ssutn (prononcez schoume)^ qui n'est autre chose que sunime.

« Les celticismes et les germanismes de l'albanais ne sont pas de peu d'importance; ce ne sont pas des emprunts purement accidentels; les mots albanais de ces deux classes tiennent à des familles entières de mots; par exemple, larth, en albanais, lard, en français, lardum, en latin, lar (gras), en celte, larix, laeriche, laerke ^ arbre résineux, en latin, allemand, danois, forment une chaîne à travers les langues du Nord et de l'Ouest, tandis que hret, roi, d'où hreteri, royauté, royaume; hrii^ corne; har, herbe; hres , ceinture; droe^ peur (^diead^ en anglais); bastarth, bâtard; hrittune, rayonner; bleem , faire emplette; ^jwe/^, rapide {^speed, en anglais), sont évidemment des mots celto-gaulois, et que miel, farine; biik , pain ; hethe, fièvre; gostie, festin; chierr, char; cand, angle; gitid, genre, famille {Jiind, en anglais); tim^ fumée (^dimma, vapeur, en suédois); sciu, pluie; nata^ nuit; dera, porte; iil, étoile, dans le dialecte d'Epire [ild, feu, en danois); A/r, fils [bœrn, enfans, en danois); oulk^ loup; siou, yeux; vé , serment, et autres, sont presque littéralement germaniques ou gothiques. Ces faits peuvent difficilement s'expliquer par des migrations des peuples; ils deviennent clairs lorsqu'on reconnaît que l'ancienne population du mont Haemus comprenait des tribus celtes, slaves, germaniques, à côté des tribus pélasges, helléniques, asiatiques.

» Ceci nous conduit à la troisième division de la langue albanaise, celle qui consiste en racines inconnues ou du moins inexpliquées. Au premier coup d'œil, en contemplant cette masse de mots, en apparence étrangers à toute langue européenne connue, nous avons été tenté d'admettre une origine asiatique directe et spéciale de la langue albanaise, et d'abandonner toute la question aux orienta-

EUROPE : Description de la Turquie. 771

listes; mais, voyant tous les jours quelque mot albanais céder à nos recherches, et, malgré son apparence baroque, se laisser ramener à Thellénisme ou à d'autres idiomes européens, nous nous sommes dit qu'une langue aussi évidemment indiffène doit avoir eu des élémens communs avec la langue thrace, l'illyrienne, la phrygienne, la lydienne, et que peut-être la partie inconnue de ses racines est un reste précieux de l'une ou de l'autre de ces langues ou bien de toutes. L'albanais, dans cette hypothèse, serait une source presque aussi précieuse d'indications historiques que le serait la langue d'Orphée ou celle de Deucalion. C'est là qu'on trouverait le sens de beaucoup de noms de lieux et de peuples. En effet, si avec nos ressources actuelles (0, déterrant péniblement quelques mots dans des fragmens des vocabulaires, nous avons pu trouver que le mont Scardus tire son origine de ses pics dentelés, cardai scarra signifiant une scie [sierra) \ que le Scomius est le très-haut mont [scume mal) \ que les défilés de Succi dans le Hœmus sont formés par des monticules (sukhe) -, que VOeagrius ( Hébrus) est « Veau des forets saui^ages w ; que le Pontus est « la rivière formant des étangs » ; le Dryn , « le fleuve des bois » ; le Fédi (Aous), « l'eau », et le Voïoussaj « l'eau toujours arrosante »; que le mont Bora doit son nom aux neiges [hora ou bdore)^ et le ^e/'/zz/j peut-être à perrune, torrent; que la Candai^ia est « le pays inégal et aux chemins anguleux » [candoign)-^ et, sans entrer dans plus de détail, si nous pouvons montrer que toute la géographie physique de la contrée comprise entre l'Achéloûs au sud, le mont Balle au nord- ouest, et le Scomius au nord, est dominée par des noms albano-illyriens , pourquoi ne pas reconnaître

(0 Dictionn. Epirot. de Bianchi ( Jharthe ) , faussement nommé Biondi par le major Leake. Vocabulaire dans Leake, lîesearches in Greece. Vocabulaire de Thunmann et de M, de Pouqueville. Glossaire MS de la Biblior Uièque du Roi. Fragmens MS. d'une grammaire de Vdlara.

•y-ya livre cent dix-huitième.

dans cette langue un monument géographique des plus importans ?

« L'ethnographie n'en tire pas moins d'indications, intéressantes. La première application qu'on nous demandera, sera sans doute une explication des noms divers de la nation albanaise. Nous allons aborder ce problème,

«i Les Albanais s'appellent eux-mêmes ^r^^e?^esce (sing. ), selon Ibarthe, et Skipitar (sing.), selon Thunmann. Ce dernier nom n'est, dit-on, qu'un dérivé de skip, nom qui désigne leur langue; de là Skipitar, celui qui parle skip, et Skiperij pays où l'on parle skip. Mais que signifie skip P Si l'on pense que la nation albanaise a paru d'abord sur l'horizon géographique comme un peuple pasteur et montagnard , ensuite sur l'horizon historique comme un peuple militaire , on sera tenté de croire que le nom de skipitar veut dire l'homme armé, l'homme qui a affaire avecl'épée, le skiphos (0. Le nom d'Albanais, quoique oublié, n'en est pas moins authentique. Le mont Âlhajuis de Ptolémée est le mont Alhia ou Albion de Strabon. Ce nom repousse l'audace critique ou plutôt anti-critique de ceux qui voudraient effacer d'un trait destructeur les Alhani et les Alhanopolis dans la suite du texte de Ptolémée. Effacez donc aussi toutes les Alba et tous les Albanus dans l'Italie, la Gaule et l'Espagne. Comme albhain en gallique , et alb en germanique signifient pâturage de montagne, il est probable que le nom Alhani est une dénomination indigène et très- ancienne. On regarde Arhenesce , dont les historiens byzantins ont îdiiX A r^^anitae , comme une corruption à'Alhanitae; mais cela n'est pas complètement prouvé. Les Turcs en ont fait Arnaout. Peut-être ce nom vient-il des Slavons-IUyriens , chez qui arç>anié signifie guérite, combat;

(0 Tar, itar et atar, sont des terminaisons qui dénotent nne occupation , un nïétier, comme arius et tor en latin.

EUROPE : Description de la Turquie 7-73

il ne serait qu'une traduction de Skipitar ou Schypetar.

« Les noms des tribus illyriennes nous paraissent également venir de la langue albanaise. Les Parthini ou Parthyeni de l'illyrie ne sont que les peuples blancs ( i barthe ) , et nullement des Partbes. Les Dassaretes sont les tribus isolées^ et les Dalmates ou Delmates les jeunes gens; en général, les noms des peuplades et des villes présentent un sens en albanais. Le port Eled ou Elet^ chez Scylax, n'est que le port Elœa des autres écrivains, avec la terminaison du génitif" albanais. Si tant de dénominations géographiques s'expliquent naturellement par la langue parlée encore dans l'ancienne Illyrie, pourquoi irions-nous chercher l'origine de cette langue dans le Caucase? Cherchons d'abord à mettre ces importantes indications en rapport avec celles que les restes de la langue macédonienne nous fournissent; et potir savoir ce que c'était que les Mœdi^ les Ljdi, les Pelasghiy les Phrjghes ou Vrighes^ et d'autres peuples européens au nord de la Grèce, portons avant tout nos recherches sur la topographie des pays connus par les Grecs; peut-être obtiendrons-nous des résultats plus grands et plus sûrs qu'en ayant recours à des pays au-delà de l'Euphrate.

« Le tiers inconnu de la langue albanaise nous paraît devoir être l'ancien illjrien. Aussi doit-on se garder de pousser nos indications trop au-delà des limites de l'illyrie. Nous avons vérifié que plusieurs noms dominans dans la Thrace ne se trouvent pas en Illyrie ni en Macédoine, entre autres, bria^ ville; para^ lieu élevé. Les terminàisons en issos et itza^ ainsi que celles en dava ou a^>a^ appartiennent spécialement aux Thraces-Gètes. Nous croyons que l'illyrien était une branche distincte du thrace, si même il ne formait pas une famille à part. Le nom slavon et germanique du Strynion (en polonais Sirzumien, en Scandinave Strœrn , Strœmmeriy Straum^ etc.) figure comme un monument isolé de

quelques établissemens effacés par les temps. C'est peutêtre un monument des langues et des peuples sur lesquels nous reviendrons. Les Dardani illyriens, qui, selon une ancienne et respectable tradition, sont les parens des peuplades dispersées en Troade, en Épire et en Italie (i), seraient-ils les frères des Albanais? Ils se retrouvent auprès d'Jlion, qui signifie en albanais un lieu éleué. La Macédoine renfermait une petite ville, Ilion^ et une montagne portait ce nom dans la Laconie. Ce sont des indices qu'une critique téméraire peut seule dédaigner. Mais il faut sans doute de nouvelles méditations pour décider si les Ombriques et les Siculi de l'ancienne lllyrie, et les Toskes de la moderne Albanie, ont des rapports avec les populations primitives de l'Italie.

« Comme nous avons dû présenter dans la langue albanaise un monument ethnograpbique et* géographique , on nous permettra encore une digression sur la nature grammaticale de cet idiome W,

« La langue albanaise a des rapports avec le latin, le grec, le slavon, mais elle est bien moins riche en formes que les deux dernières, et ses formes sont moins régulièrement dérivées l'une de l'autre. Elle n'a ni les mots composés du grec, ni les constructions hardies du latin; elle emploie beaucoup de mots auxiliaires; par exemple, pour dire fainéajis, elle dit : Te paa pune ( littéralement en grec : Toi apo ponou ) , ceux sans occupation. Elle a bien deux formes de substantifs dérivés; l'une répond à Yarius ou au tor des Latins, l'autre à Yerei ou erie des Germains; par exem-

(0 Homère, Virgile, Pline, Lycophron. Je n'ignore pas que le savant M. JNiebuhr a combattu la migration d'Énée comme une fable; mais la migration des Dardani peut être un fait historique indépendant des fables qu'on y a rattachées. — C^) Osservazione grammaticale, par F, -M. Lecce, Rom., 1716. Leake, Recherches sur la Grèce/ ^afer. Tables comparatives , etc. , 1822. Fellara , Fragmens. MS.

EUROPE : Description de la Turquie, 775

pie, de lufta vient luftetar, lutteur, guerrier; de bret^ roi, vient hreteri^ royauté; mais la plupart des substantifs dérivés ne sont que les infinitifs précédés de l'article du neutre; par exemple : Me pjm^ boire; te pjm^ boisson; comme si on disait en français le boire. Elle est pauvre en termes intellectuels; mais nous avons des raisons pour croire que les termes physiques sont bien plus abondans et plus variés que les livres imprimés ne le feraient supposer. Le substantif albanais a une forme absolue qui paraît dans le vocatif, et une forme déterminée par un article terminal qui paraît dans le nominatif; par exemple : ^rowe, femme, ^rowe/a, la femme; ^o«r, pierre, gouri^ la pierre; barcky ventre, barkoLi^ le ventre. Cependant l'adjectif a des articles prépositifs-, par exemple : / mir^ le bon , e mire^ la bonne , te mire^ le bon, au neutre. La déclinaison des pronoms est très* complète, très- régulière, et présente quelques analogies avec le latin dans les première et deuxième personnes. Les verbes ont dix conjugaisons, selon Lecce, mais on peut les ramener à huit^ distinguées par les infinitifs, savoir quatre en am^ em^ im, ouruy précisément comme les quatre présens en arménien, deux en ane et oune, et deux en le et en re. Le plus grand nombre des présens se terminent en ogn, egn^ ign et ogn^ et la plupart des prétérits en ava , e^a^ iç>a, ova. Mais cette remarquable régularité ne se suit pas de manière à correspondre dans le même verbe. On dirait que le verbe albanais a subi deux formations différentes et successives, l'une fondée sur les quatre voyelles «, l'autre née d'un certain nombre d'innovations et d'additions. C'est ici, on le sent, le grand point critique de cette langue; c'est l'énigme à deviner pour celui qui voudra séparer dans l'albanais les formes pélasgo-éoliennes des formes illyriennes. L'infinitif est toujours précédé de l'article me lorsque le sens est actif, meou, lorsqu'il est passif ou réciproque. L'imparfait, le prétérit, le futur conditionnel?

l'impératif, l'infinitif et le participe se forment par inflexion ; les autres temps sont des formations mécaniques au moyen des verbes auxiliaires ai^oir et être. Le passif se forme par le verbe être et par l'infinitif actif, qui, en perdant son article me^ devient un supin.

1 La grammaire albanaise offre, ce nous semble, à côté , d'une grande originalité, les preuves de la simplicité de la nation pour laquelle ses législateurs inconnus l'ont créée. Tels devaient être les systèmes grammaticaux d'Orphée, de Linus, de Cadmus.

« Dans les livres albanais, imprimés ^ar \3i Propaganda, on se sert de l'alphnbet italien moderne, en y ajoutant quatre lettres particulières; les Albanais eux-mêmes emploient l'alphabet grec moderne , également avec des lettres particulières; mais il existe encore un alphabet ecclésiastique albanais de trente lettres, offrant de grandes ressemblances avec les caractères phéniciens , hébreux, arméniens, palmyréniens; quelques unes avec l'écriture hiéroglyphique hiératique; peu avec les caractères bulgares et mésogothiques. Il lui manque ce que notre curiosité y chercherait de préférence, le caractère pélasge, étrusque ou runique; ce n'est pas une écriture hastlforme; c'est le roseau des manuscrits grecs qui en est le trait dominant; aussi, c'est, nous le croyons, dans sa forme actuelle, l'ouvrage des prêtres chrétiens, soit au IF siècle, lors de l'introduction du christianisme , soit au IX^, lorsque l'Eglise chrétienne d'Albanie se rattacha définitivement au siège de Rome; mais cet alphabet renferme des élémens d'alphabets infiniment plus anciens, usités en lUyrie, en Macédoine et en Epire.

« Les Albanais possèdent dans leur langue des chants nationaux qu'il serait extrêmement intéressant de connaître, même quand il serait vrai qu'ils ne remontent qu'au temps de Scander-heg 'y mais ce qui aurait une importance inappré-

EUROPE : Description de la Turquie. 777

ciable pour l'histoire des peuples et des langues, ce serait l'examen des inscriptions qui paraissent exister dans la haute Albanie.

« C'est en pénétrant parmi les Mirdites, parmi les Lac- Oulacs, ou en faisant un long séjour à Scutari, qu'on pourrait recueillir quelques traits sur les restes des mœurs et coutumes barbares, légués par les Illyriens à leurs descendans albanais. La division par cetta's ou par phara's n'est n'est pas encore suffisamment éclaircie; elle a pris chez les Albanais chrétiens qui émigrent dans le royaume de Naples un caractère féodal, mais dans le pays même elle paraît offrir plutôt les formes d'une démocratie rurale. Dans toutes les montagnes, de la haute et moyenne Albanie, les cettas se font la guerre pour venger un assassinat, un rapt, un adultère; le sang peut seul laver ces offenses, mais le vol des bestiaux se paie au prix d'argent. Les conseils rustiques des cettà's délibèrent les armes d'une main et la coupe de l'autre. Pour mieux se faire reconnaître, quelques tribus schypetares se font des marques ou môme des inscriptions sur la peau avec de la poudre à canon, reste du tatouage des anciens Illyriens (0. Parmi d'autres horribles superstitions, les chants nationaux mentionnent le sacrifice d'une jeune femme, épouse et mère, que les trois frères fondateurs de la moderne Scutari firent enterrer toute vivante dans les fondemens du château; c'était à cette condition que les fées assuraient à la cité une abondance éternelle. La victime demanda pour dernière grâce à son époux, l'un des frères, la permission d'allaiter encore son enfant à travers un trou des murailles ; son lait coula miraculeusement jusqu'à ce qu'on pût sevrer l'enfant, et alors il jaillit au pied du mur une source salutaire qui ne

(0 Not. MS. On nous garantit ce fait, sans pouvoir le préciser sous le rapport local.

tarit jamais. Le Schypetar voit encore les Mires j ou les bonnes déesses , errer au clair de lune dans l'épaisseur des forêts (i); et l'habitant de l'intérieur de la haute Albanie croit', comme le Servien, à des fées ou prophétesses nommées J^yles (2). Les sorcières sont très- connues et très-redoutées sous leur ancien nom latin (et peut-être thessalien), de striga. Chrétiens ou musulmans, les Albanais conservent l'usage de faire accompagner le cortège funèbre des morts par des femmes dont les hurlemens font retentir les airs. Les chasseurs et les pasteurs ont de nombreuses traditions sur les bêtes féroces; ce sont des âmes bannies de l'éternel repos, mais on peut par des enchantemens ou par des ana thèmes leur faire abandonner les corps qu'elles habitent.

« Les pêcheurs au nord du lac de Scodra prennent un poisson nomm^coj'anza de la manière suivante. Il y arrive à certaines époques des essaims d'une espèce particulière de corneilles, regardées comme sacrées. Les habitans posent alors de grandes nasses dans les rivières et les lacs; le prêtre grec, ou Timam, arrive pour donner sa bénédiction, et pendant cette cérémonie les corneilles restent tranquilles sur les bords de l'eau et sur les arbres. On jette dans les flots les grains bénits qoi, flottant dans l'eau, attirent une innombrable quantité de poissons à la surface ; à l'instant les corneilles s'élancent sur eux avec des cris perçans, et les

(0 On a dit que ce sont les Motpat ou les Parqués des anciens Grecs; le nom se prononce de même , mais l'idée mythologique est difTcrcnte. Les Mires, que vénèrent les Grecs d'Athènes et de la Hellade, peuvent être les Moîpai , sans que celles de rillyrie le soient. Miv, avec l'article i mir , e mire, te mire, dit. en albanais, bonus, a, um; c'est l'ancien grec îpiîîpoç ou ifAEpos , désirable.

(2) Ce mot est important. Si-bylla , en le prononçant avec les Grecs , si-vylla , s'y rattache parfaitement; 51 est la syllabe sio , en éolien pour theo ,• une sibylle est donc une vyle divine. Dans le pays de Galles , wyll ou gwyll signifie un spectre, une sorcière. Vala , génitif vœlu , en islandais, est une ombre qui prophétise.

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poissons effrayes se réfugient par milliers dans les nasses. On abandonne régulièrement aux prêtres et aux corneilles une partie de la pêche; aussi reviennent-ils les uns et les autres exactement au rendez-vous.

« Nous avons dû faire connaître en détail les Schypetars ; reprenons notre marche ordinaire.

n Le canton de Monténégro^ en slavon Czerna-Gora^ en turc K ara-do gh, et en albanais Mal-Isis^ nourrit, sur une surface évaluée à i5o lieues, une population robuste, belliqueuse et turbulente, de 69,000 individus; mais on y compreiîd 5 villages serviens-grecs avec 1 4,000 habitans, et encore 5 villages albanais-catholiques avec 7,000 habitans, situés loin au-delà des limites de Monténégro , et qui n'en sont que les alliés. D'après la meilleure estimation, le Monténégro n'a, sur 96 heues carrées, que 38,ooo habitans, divisés en quatre naja^s (i), sous le gouvernement indépendant d'un conseil composé de capitaines ou sardars de chaque naja^ ainsi que des knez., ou chefs de chaque village, et des vieillards les plus considérés. Le conseil, réuni au bourg de Cettina^ élit un ^vladika, ou chef suprême, dont l'autorité limitée rencontre encore un pouvoir rival dans l'évêque du pays, qui réside habituellement sur le territoire ci-devant vénitien, aujourd'hui autrichien, dans le couvent fortifié àe Stagnoi^ich (2). Tout est guerrier ici, depuis lévêque jusqu'au berger. Le fusil accompagne partout le Monténégrin. Les 10 à 12,000 guerriers de ce canton ont. souvent battù le satrape musulman de Scutari, et l'ambitieux Mahmoud-Pacha tomba sous leurs coups. Les Monténégrins, vindicatifs, sanguinaires, jaloux de leurs femmes, ignbrent les agrémens de la civilisation; mais ils connais-

(0 Ivellio , Monténégrin , dans les Jnnales des Voyages , t. II , p. 38i^ Adrien Dupré , sur le Monténégro , ibid. , t. XV, p. iig.

(') Notice sur le Monténégro, dans les Annales des Voyages , t. IV, p. 220. Comp. Viala, Voyage dans le Monténégro.

sent le patriotisme, la fraternité d'armes, et les droits de l'hospitalité. Ils croient à des communications aveô un monde d'esprits, et s'entretiennent avec les ombres de leurs aïeux, censées planer parmi les nuages. Slavons d'origine et parlant un dialecte servien, les Monténégrins se sont unis à l'Eglise servienne et russe, au grand regret du patriarche de Constantinople. Leurs montagnes escarpées, mais riches en pâturages aromatiques, nourrissent d'excellens moutons et d'autres bestiaux, objets d'exportation; les vallées produisent du vin, mais peu de blé. Les petits territoires alliés, au nord du lac de Scutari, possèdent un sol plus gras, avec des montagnes boisées, des rivières poissonneuses. Ils vivent plus réunis que les Monténégrins propres, qui aiment à demeurer isolés chacun dans son domaine. Ce petit pays libre forme avec la Servie un élément de dissolution pour la puissance ottomane dans l'occident.

« La Dalmatie^ doiH nous avons tracé précédemment la géographie physique générale (0 , est partagée entre l'Empire ottoman qui possède l'intérieur, et l'Autriche qui occupe le littoral. La partie ottomane a porté successivement les noms de royaume de Rama, et de duché de Saint-Saha ^ d'où sont venues, dans les traductions bosniaque et turque, les dénominations de liertzego<^ina (le duché), et hersek (le duc); nous y reviendrons. Cette partie est inaccessible aux voyageurs dans ses extrémités nord-est, où la rivière de Moracca arrose sa vallée solitaire.

On connaît mieux le bassin calcaire et fertile de Trèbigne, ou de Trihunia^ ville fortifiée, de 9,000 âmes, la plupart anciens Serbes, passés au mahométisme, et si f^i^ tiques, qu'ils obligent l'évêque catholique de la ville^ demeuret à Raguse. Le canton de Popoi^o, fertile en vin , en blé et en huile, est, comme celui de Trebigne^ sans issue

(') Ci-dcssu?; p. 747-

EUROPE : Description de la Turquie . 781

pour les eaux : la rivière de Trebinitza , après avoir reçu celle de Klioutch, se jette dans la rivière de Popovo, ou plutôt elle prend ce nom et semble se diriger vers la Narenta; mais arrêtée par les montagnes, elle se perd dans un petit lac ou gouffre souterrain. Le cours de cette rivière s'oppose diamétralement à l'opinion des Ragusains qui regardent le fleuve d'Ombla (0 comme l'issue souterraine du lac de Popovo. D'ailleurs le gouffre absorbe si peu la totalité des eaux, que les campagnes de Popovo en restent couvertes le plus souvent dans l'arrière-saison (2). En remontant les bords de la Naienla, où les marais répandent un air pestilentiel , nous trouvons la ville florissante , mais peu fortifiée, de Mostar^ qui compte 10,000 babitans, et qui fabrique des lames à la façon de Damas ; elle tire son nom du pont de pierre d'une seule voûte de 5o aunes d'ouverture stir lequel on passe la Narenta, et qui fut construit par un menuisier de la ville, après que les arcbitectes turcs en avaient désespéré (3). Les environs s'ornent d'oliviers , de vergers et surtout de bons vignobles. Dans le haut pays, sur le plateau sans écoulement que nous avons décrit précédemment, Livno ou HUunOj ville entourée de remparts et de fossés, appuyée de trois châteaux-forts, garde la principale entrée de la Bosnie. Rien n'égale la défiance et la brutalité des garnisons turco-bosniaques sur cette frontière. Tous les chemins, outre leurs difficultés naturelles, sont hérissés de tours retranchées, qu'on nomme kullas (4). Partout des abattis d'arbres , des restes de routes dépavées , des coups de carabine en guise de salut ; c'est ainsi qu'on arrive en Bosnie.

(0 C(; fleuve, rival duTimave, est décoré par M. de Pouquevilîedu nom à'Arion. Mais Arion, dans Scylax, parait être une faute du copiste pour Drion. Voyez Mannert. — (2) Buschiug , t. Il, p. 734. — (^) Hadgi- KhaLfa, Roumili, p. 176. Most veut dire pont en slavon , mais il n'est pas question de vieux pont , quoi qu'en dise un voyageur II îiurait fallu dire sfari-mojfrtr. — (^) Carte de Ried!,

78a LIVRE CENT DIX-HUITIEME.

« La Bosnie est arrosée par un grand nombre de rivières qui, en coulant vers la Save, la divisent en autant de vallées étroites; lorsque ces vallées s'élargissent, des collines peu élevées en occupent une partie. Ces terres, malgré l'apathie des habitons et leur peu de soin à profiter des engrais, sont d'une grande fertilité, principalement le long de la Drina, de la Verbagna, et de la Korovitza. Le sol d,e lâ Bosnie propre, de la Croatie et de la Rachie, est presque partout d'une qualité supérieure. C'est toujours dans les vallées, comme sur les revers des montagnes, une épaisse couche de terre végétale. Sur les sommets des montagnes, on trouve une terre aussi fertile, quoique plus légère (0. Ces remarques d'un voyageur français sont cependant modifiées par un observateur allemand qui, dans ses courses multipliées, a jugé que la majeure partie du sol de la Bosnie serait mieux employée à l'éducation des bestiaux qu'à la culture des blés (2). Les sommets rocailleux des montagnes sont parfumés de thym, de romarin, et d'autres herbes aromatiques et vigoureuses. Les bords de la Save sont couverts de marais très-étendus. Dans la partie septentrionale, les cerisiers, les pruniers, les poiriers, les pommiers, lés noyers, les cognassiers, les noisetiers, ornent des vergers plantés sans symétrie : les contrées méridionales possèdent encore des pêchers, des abricotiers, des figuiers, des amandiers. Quoique les arbres ne soient jamais taillés ni greffés, ils donnent cependant des fruits d'une bonne qualité. Les pommes et les poires, en particulier, y sont d'une grosseur et d'une délicatesse remarquables. On ne fait du vin que le long de la Drina; dans la partie montagneuse, le défaut de chaleur empêche quelquefois le raisin de mûrir. Les chrétiens et les Turcs du pays suppléent au manque de vin ,

(0 Chaiimette-Desfossés , la Bosnie, p. 10.

(') Notices topographiques sur la Bosnie, dans le» Nou\>elles Ephémerùhs géographiques de Wevmar, t. II, p. 38.

EUROPE : Description de la Turquie. y 83 par le sUvovitza, ou l'eau-de-vie de prunes : aussi tout le terrain aux environs des villages est-il garni de pruniers. On tire des poires un jus doux et épais comme du miel , nommées pekmes.

« Dans les jardins potagers on cultive, entre autres, les melons, les concombres, les citrouilles, nourriture commune du peuple, les betteraves rouges et blanches, les fèves, les haricots, les pois, l'aubergine. On y voit d énormes navets et quantité d'ognons. Les Bosniaques font aussi une grande consommation de choux : ils s'en nourrissent presque uniquement pendant l'hiver, et ils en préparent une sorte de choucroute en les faisant fermenter dans des tonneaux. Les principales productions en grains sont le blé, le maïs et l'orge. On en récolte beaucoup au-delà de la consommation du pays, et le surplus, estimé à une valeur de 4 millions de francs, se vend en Dalmatie et dans les Etats autrichiens (i). La Bosnie produit peu d'avoine; mais les habitans cultivent beaucoup de millet, qui entre dans la composition de leur pain , et dont ils font un cas particulier. Ils prétendent que ce grain se conserve plus longtemps qu'aucun autre, et ils en font le principal approvisionnement de leurs forteresses. Dans une grande famine qui eut lieu en 1 791, le visir ayant ordonné aux différens commandans des places fortes de distribuer au peuple les approvisionnemens des forteresses, on trouva dans celle de Banialouka un magasin où, depuis 42 ans, s'était conservée une immense quantité de millet, et l'on reconnut avec surprise que ces grains n'avaient rien perdu de leur bonté pendant ce long intervalle.

« Quoique la Bosnie soit proportionnellement plus peuplée que les autres provinces de la Turquie d'Europe, le nombre de ses habitans pourrait être trois ou quatre fois

■^)De%fossés , p. 128.

plus considérable. Aussi n'y a-t-il de cultive que le fond des meilleures vallées et le pied des coteaux; le reste du terrain est occupé par de magnifiques forêts. Le chêne , l'orme, le frêne, le hêtre, le peuplier, le charme, l'érable, le bouleau , le tremble garnissent les parties les moins élevées des montagnes : le sapin , Tif , le mélèse en couronnent les cimes. Une grande marine y trouverait de quoi se fournir en mâts et en planches ; Napoléon y avait porté ses regards pénétrans, et il faisait faire dans les fabriques de Bosnie les pelles et les autres instrumens de fer qui devaient servir à ouvrir une grande route poxir pousser les légions françaises en avant dans llllyrie, et pour faire descendre les chênes de Bosnie aux ports de l'Adriatique.

« Les superbes prairies et pâturages de la Bosnie nourrissent une race de bœufs et de chevaux qui, sans avoir l'extérieur imposant de ceux de la Hongrie, en approchent par toutes les qualités essentielles. Les moutons ont en partie les cornes tournées en spirale; ils sont mieux soignés que les chevaux, et les Bosniaques cherchent même à en améliorer la race, qui paraît être celle de la Hongrie. La laine est un grand article d'exportation. Les poulets, et dans quelques districts les cochons, abondent. Les brochets, les carpes, les lottes, les truites, peuplent les lacs et les rivières; ils sont tous excellens, ainsi que les canards sauvages et les sarcelles , qui fréquentent leurs bords.

« On trouve quelquefois des castors dans les îles de la Save et de la Bosnie. De belles écrevisses se pèchent dans toutes les rivières. H y a peu de reptiles dans ce gouvernement, on n'y voit guère que la couleuvre. Parmi lès insectes, l'abeille seule mérite d'être citée : les habitans en ont de nombreuses ruches.

« Les mines dont ce pays abonde deviendraient, sous une autre domination , une source intarissable de richesses.

EUROPE : Description de la Turquie. 78 5

C'était probablement à Slatnitza^ à un mille et cle^ allemand de Traunick, sur le chemin de Scopie, que les Romains exploitaient ces fameuses mines d'or attribuées à la Dalmalie (0. On voit les excavations dont les habitans, par superstition , n'osent approcher. La tradition, confirmée par une foule d'indices, désigne comme renfermant des mines d'or plusieurs montagnes situées à peu de distance de Zvornick et de Varech. La Bosna, le Verbatch, la Drina, la Latchva, roulent en abondance des particules d'or natif, que les Turcs n'aiment pas à voir recueillir, de crainte, disent-ils, d'exciter l'avidité des chrétiens. Quant aux mines d'argent, on en connaît un grand nombre qui étaient exploitées sous les rois catholiques avant l'arrivée des Turcs, et que ces derniers ont abandonnées depuis, suivant leur usage , qui n'est pas tout-à-fait déraisonnable. Les principales se trouvaient dans le voisinage de Rama (autrement Prézos^^ de Foïnitca, et de plusieurs villes et villages nommés pour cette raison Srebemo ^ Srebernik ^ et Srebejmitca. On trouve près du couvent de Kressevo du niinerai contenant du mercure. Mais ce qui a toujours contribué à la richesse de l^Bosnie, ce qui dans ce moment même est devenu sa principale branche d industrie, ce sont de nombreuses mines de fer. Les plus considérables sont près de Foïnitca et de Kressevo. Elles occupent plus de 2Ô00 ouvriers, dont le tiers est composé de catholiques, le reste de Bohémiens. Les mines de fer fournissent encore beaucoup d'arsenic et d'orpiment, lî existe une mine de plomb auprès d'0/o(^o, entre Kladaïn et Varech.

« Quoique le sel soit un des objets d'importation en Bosnie, cependant la nature n'en a pas entièrement privé ce pays. Les puits de Touzla en sont la preuve. Dans le fond

(') Ilainitza , dans les JSoiwelles Éphémérides géographiques , doit ^fre une fauie d'impi ession , répétée par tous les géographes allemands, VH . So

de la ^lée occupée par Touzla-Vélika (la grande saline), on voit 70 ou 80 puits, dont le diamètre ordinaire est de 6 pieds; l'eau s'y trouve communément à la profondeur de 4 à 5 pieds. Cette eau , évaporée dans de grandes chaudières, donne pour sédiment un sel blanc de la meilleure qualité; mais sa rareté et son prix, très-élevé en comparaison du sel ordinaire, le laissent seulement à îa portée des gens aisés. La vallée dominée par la petite Touzia, à deux heures de la grande Touzia, contient également 4^ a 5o puits d'eau salée que l'on fait valoir de la même manière. Non loin de Tartchïn, il y a aussi des mines de sel gemme, mais elles ne sont pas exploitées. Ce trait de ressemblance avec les monts Kurpathes est très-remarquable (0.

K Le climat est très-varié, à raison de la différence de niveau , tandis que les fertiles plaines situées le long de la Drina jouissent d'un hiver assez doux, la Croatie et la partie montagneuse de la Bosnie éprouvent des froids rigoureux : la terre y est pendant six mois couverte de plusieurs pieds de neige, et le thermomètre de Réaumur s'y maintient souvent entre lu et 18 degrés de glace (2). Les chaleurs, jamais excessives, sont plus for^s dans le nord de la province. Les forêts qui couvrent les montagnes y font amonceler les nuages, et depuis la mi-juin jusqu'au i5 août il y a presque toujours de forts orages, suivis de pluies abondantes qui fertilisent le terrain. Dans les parties montagneuses, le printemps paraît vers la fin d'avril , et se prolonge jusqu'au milieu de juin; les fortes chaleurs se déclarent ensuite, et ne finissent qu'au i5 d'août; mais depuis les derniers jours de juillet, les nuits deviennent fraîches et abondantes en rosée; enfin un froid assez vif se fait sentir vers le 10 septembre : la neige commence à la fin de ce

(0 Desfossés y Bosnie, p. 4> 5, i4o.

Idem, ibid., p. i5. De Pouqueville , II, 4^5,

EUROPE : DescîHption de la Turquie, 787

mois, et n'est entièrement fondue que vers le milieu de mai. La Bosnie est en général un pays très-sain; l'air y est pur; excepté les bords de la Save, on y trouve peu d'endroits marécageux, et les eaux qui l'arrosent, ayant un cours plus libre que celles de la Dalniatie, sont d'une bonté remarquable.

a Les montagnes donnent naissance à des «ources sans nombre, et de quelque côté qu'on y voyage, on ne fait pas une demi-lieue sans voir couler un ruisseau ou jaillir une source : dans les montagnes on en voit à cbaque cent pas. Ce bienfait de la nature y devient même gênant, car les routes en sont gâtées, même au milieu de l'été, les Turcs ne s'occupant point de donner à ces eaux une direction convenable. La Drina , limite orientale du pays; la Bosna^ qui, en le traversant par le milieu, lui donne son nom; la Verbas^ qui arrose les parties orientales, ont le lit assez profond dans une grande partie de leur cours pour porter des bateaux de 1000 quintaux de charge. UOunna , qui fait en partie la limite entre la Croatie autrichienne et la Croatie turco-bosniaque, présente des obstacles à la navigation ; son lit, quoique profond de 6à 7 pieds, est semé de basfonds. Ces rivières se jettent toutes les quatre dans la Save.

« La Bosnie est comme hérissée de villes fortifiées , et on y compte en outre 24 forteresses proprement dites , et 19 châteaux-forts, tous restes du moyen âge (i). Mettonsnous en voyage pour en visiter quelques uns. Nous prendrons notre point de départ à Serajèi^o, ou Bosna- Serai ^ la capitale du paj'S, dont les habitans, formés en municipa* lité presque indépendante, ne souffrent la présence du heylerbey et DÎsîr de la province que pendant une visite de trois jours. Un amas de jardins, de minarets, de bastions, de tours, le tout dominé par des montagnes boisées et brii-

StoFi^er, Archives d'cMinographie , I, p. i2o.

gnées par la MUiaska ou Mlgliazza qui s'unit à la Bosna : tel est l'aspect de cette grande ville, peuplée de 60,000 à 70,000 habitans, dont un tiers suivent le rit grec. Les forts de la ville haute, ou le grad^ sont flanqués chacun de quatre tours, mais de petites dimensions; si cependant les murs ont deux toises d'épaisseur, ils ne seraient pas facilement entamés; or, peut-on sur ce fait militaire rejeter le témoignage de M. Pertuisier? Les fabriques d'armes et d'orfévrerie, ainsi que les caravanes du commerce pour Constantinople, placent Bosna-Seraï très-haut parmi les villes industrielles de la Turquie.

« En allant à l'ouest, nous trouvons sur la Laschwa^ affluent de la Bosna, la ville de Tmwnick ou Traunik, dont la citadelle, selon M. Desfossés, insignifiante, et, selon M. Pertuisier, susceptible d'une longue défense, est la résidence actuelle du visir-pacha de la province, auquel la Porte donne le vain titre de visir de Hongrie , et qui a près de lui deux pachas in partihus injidelium ^ l'un de Knin, l'autre de Glissa, en Dalmatie. Ses revenus personnels s'élèvent , à force d'exactions, à plus de 2 millions de francs; sa cour conserve tous les dignitaires de l'ancienne cour royale de Bosnie (O- Le gardien de l'occident de l'Empire est ordinairement changé tous les trois ans , et souvent destitué, sur la demande des Bosniaques. Les villes de Vrandouk et de Maglaïy sur la Bosna, ont des citadelles très-fortes.

« Descendons maintenant le bassin du Yerbas. Jaicza^)^ ancienne résidence des rois catholiques de Bosnie, a perdu son importance, quoiqu'elle ait en<^ore une bonne citadelle et une fabrique de nitre. Sa population n'est que de 2 à 3ooo âmes. Plus bas, au confluent de la Bania, nous voyons Banialouka ^ grande ville de commerce; elle renferme, y

(0 Comparez Des fossés , p. 90.

(-) Jaicza vent dire cilé de l'œuf , ou ovale.

EUROPE : Description de la Turquie. 789

compris la citadelle, 4^00 maisons; la garnison est de 6000 hommes ; la place est entourée de trois fortes redoutes. Il se trouve dans cette ville 1800 familles chrétiennes, et une population de i5,ooo âmes; il y a dans les environs des eaux thermales et beaucoup de mines, de gorges et d'usines.

« Sur rOunna, les petites forteresses de Bihacz^ de Novi^ de Dubicza^ arrêtèrent encore, en 1789, les Autrichiens. Cette dernière ville renferme 6000 habitans. Sur la Save nous remarquerons Gradiska la turque^ aussi nommée Bebir, jp]3ice fortifiée en 1774 P^^r des ingénieurs français.

« Examinons maintenant le bassin de la Drina : en le remontant, Zworm'c/c, ou Isi^okfiik dont la population de 1 4,000 habitans est tombée à 6000, est composée d'une ville basse, ancien faubourg, et d'une ville haute ou grad dont il ne reste que l'enceinte déserte avec ses vieilles tours; pourtant les Serviens n'ont pu la prendre. Plus haut P^ichegrad ^ avec son pont retranché, a également arrêté les invasions des Serviens.

« La Bosnie est un pays très- difficile à conquérir, à moins d'une grand^ opération militaire par laquelle on le séparerait subitement de la masse de la Turquie, en portant une forte armée de la Save sur Bosna-Seraï, comme le fit en 1697 le prince Eugène, mais en occupant au même instant l'Hertzegovine, où on ne connaît pas les localités. D'après le mémoire d'un observateur militaire autrichien (i) , les routes sont généralement mauvaises, et il y en a peu sur lesquelles on puisse transporter du canon et des voitures. Les Turcs, en cas d'attaque, ramasseraient dans leurs places fortes tous les vivres qui se trouvent dans le pays; enfin le visir peut facilement lever 80,000 combattans, sur lesquels, toutes les garnisons étant fournies, il

JPossell , Annale!» politKiuch.

reste 5o,ooo hommes disponibles pour tenir la campagne. L'armée bosnienne est composée de seimens^ de serdenjeztisy de spahis et de nephers. Les seimens sont des fantassins armés à la légère , équipés et entretenus aux frais du gouvernement. Les serdenjeztis sont un ramas de gens levés à la hâte , et qui s'entretiennent eux-mêmes au moyen des brigandages qu'ils commettent. Les spahis sont, comme dans toute la Turquie, des cavaliers possédant chacun un fief. Les nephers sont une cavalerie légère mal disciplinée, et qui ne sert qu'à dévaster le pays où elle- passe. Mais la nature du terrain , rempli de défilés, de cavernes , ^de bois épais, semé de koulla^s ou tours fortifiées et de vieux châteaux; la bravoure personnelle des Bosniaques, dès qu'ils combattent chez eux; la nécessité pour la puissance attaquante de protéger une immense frontière contre les invasions des troupes légères bosniaques; tout fait de la conquête de ce boulevard de l'Empire ottoman une entreprise des plus difficiles.

« C'est un tout autre danger qui menace ici le croissant. La nation bosniaque, quoique en majorité attachée au culte musulman, diffère entièrement des Turcs-Qsmanli's sous le rapport des mœurs, des idées, des intérêts; c'est une nation restée féodale dans son intérieur, et devenue, par la force des circonstances, alliée-vassale de l'Empire ottoman. Les trente-six capitaines héréditaires, et dans les villes les ayants ^ ou élus du peuple, exercent ici un pouvoir fondé sur l'habitude et l'opinion, pouvoir qui fait plus que balancer celui du visir, des pachas et des ridjaïs^ ou administrateurs nommés par la Porte. La Bosnie est plus indépendante de Constantinople que la Hongrie ne l'est de Vienne; ses plaintes sont des arrêts de destitution pour les pachas, et même la fidélité des Bosni aques, lors de 1 insurrection de la Servie, leur a valu de plus l'avantage de faire appliquer les revenus de la province à sa défense militaire.

EUROPE : Description de la Turquie. 791

« La langue bosniaque, dialecte du servien , domine et place les Turcs dans la situation d étrangers. L'usage de n épouser qu'une seule femme, le droit qu'exercent les jeunes gens des deux sexes de choisir le compagnon de leur vie, la liberté qu'ont les demoiselles de se montrer sans voile, le respect pour la mère et l'épouse, voilà ce qui conserve ici une sorte d'esprit de famille ignoré des Orientaux. Les Turcs regardent les Bosniaques comme des demiinfidèles, qu'il faut surveiller et ménager. Les vices efféminés, la corruption, la vénalité, ont fait peu^ de progrès parmi les musulmans de la Bosnie, descendans de guerriers et de chevaliers d'une race septentrionale. Cruels envers le sujet, impitoyables envers l'ennemi, du moins ils ne s'avilissent jamais; ce qui les retient dans la barbarie, c'est leur isolement intellectuel de 1 Europe; ils s'éiigeraient bientôt en royaume indépendant, si un rayon de nos connaissances pénétrait parmi eux, et surtout s'ils avaient une idée de la religion évangélique.

« Mais qui peut leur reprocher de rester musulmans, ayant sous les yeux des cultes chrétiens dégénérés? Les Bosniaques du rit grec, demeurant le long de la Drina et de la Save, ceux du rit catholique, disséminés le long du Verbas, de Jaicza à Banialouka, et sur la frontière de l'Hertzegovine , conservent les superstitions, l'ignorance, le despotisme ecclésiastique du moyen âge; Esclaves de leur clergé, ils n'excitent que la pitié de leurs compatriotes musulmans, descendant en partie des Bosniaques qui avaient adopté l'opinion déclarée hérétique des Patemiejis. La position des villages du rit catholique et du rit grec marque encore la fatale séparation de l'ancien royaume de Bosnie entre les deux Eglises d'Orient et d'Occident, dont l'une était soutenue par la lance des Croates et l'autre par répée des Serviens. Le cimeterre nmsulman pouvait seul les séparer, mais non pas les mettre d'accord , car en-

79^ LIVRE CENT DlX-HUlTlÈAlE.

core à présent les deux clergés se lancent des anathèmes. Quelques familles dans la Bosnie occidentale conservent en secret un reste d'attachement aux traditions catholiques.

« Nous avons décrit les parties connues de la Bosnie; celles au-delà de la Drina ne le sont pas encore, quoique les itinéraires de quelques Fi"ançais y aient tracé des sillons lumineux. C'est là que doit avoir été la province de Podrinna^ et le sandjak à'Obrach^ districts ignorés des cartographes postérieurs à Coronelli; c'est là que les sources de la Drina, du Drin-Blanc, et celles mêmes du Zem doivent se trouver rapprochées dans les monts Chemerno (différens de ceux du même nom en Servie) 5 c'est là qu'on a vu une ville de Fotschia.^ de 10,000 âmes, appartenant à l'Hertzegovine selon Hadgi-Rhalfah, au sandjak d'Obrach selon Busching-, et située sur le Drin-Blanc, sur laMoracca, sur le Zem, selon les divers rapports; c'est là enfin que l'église du couvent de Miloseva renferme la tombe vénérée de saint Saba, premier évêque de Servie, qui a donné à toute l'Hertzegovine le nom de duché de Saint-Saba.

« En suivant à travers ces contrées mal connues et trèsfroides l'itinéraire de M. Hugues Pouqueville, de Bosnie en Macédoine, on arrive à Noçi- Bazar (ou en turc leni- Bazar)^ ville populeuse, dont le territoire forme la Rascie , dépendance administrative de la Bosnie, dont elle diffère beaucoup par le climat et les productions; car quoiqu'elle semble devoir avoir le sol très-élevé au-dessus de celui de la mer, elle donne des vins pleins de feu, et le buffle y remplace le bœuf. Les chaînes de montagnes seraient-elles interrompues par un abaissement considérable? oii la latitude plus méridionale produit-elle ces changemens? Les habitans sont Serviens d'origine et en grande partie grecs de culte. Près de Novi-Bazar , sont des eaux thermales très- vantées, caractère commun à la chaîne à^XHœmus et du Se ardus. «

Suite de la Description de l'Europe. — Description de la Turquie d'Europe. — Deuxième division. — Provinces me'diates. — Description de la Servie, de la Valachie et de la Moldavie. — Description de l'île de Candie.

«Ce que nous savons de la Ser<^ie doit la faire comparer à la Bosnie sous la plupart des rapports physiques; il paraît seulement que les montagnes vers le midi laissent place à quelques plaines et vallées plus ouvertes et plus tempérées. Celles du milieu de la province, le Czemerno^ le Chelliana et le Kopauneg ^ forment un groupe considérable et en apparence très-élevé. Au nord de ce groupe , qui paraît terminer le plateau de la haute Servie ou de l'ancienne Dardanle, deux grandes vallées se rencontrent près de Krouchouatz ^ venant l'une droit de l'est depuis Nissaj l'autre droit de l'ouest depuis Ouzitza; cette remarquable contrée peut être considérée comme la moyenne Servie. Dans l'unp des vallées coule la Moj'aua orientale , dont la partie supérieure, venant des pieds du mont Scomius, circule sur le haut plateau du sud, pays peu connu ; dans l'autre, on voit rouler la Moraua occidentale^ qui, moins importante par elle-même, reçoit sa principale masse d'eau de Ylbar^ rivière venant également du haut plateâu, et notamment de la plaine de Cossova. Les deux Morava unies, en tournant droit au nord, traversent la chaîne de Kaplan, au pied de laquelle s'étend la basse Servie , anciennement nommée le banat de Mazoçie,

« Une l)ranche de montagnes qui hérisse tout le pays au nord-ouest du Timok tire son nom des Haidukes ^ ou brigands, qui en occupent peut-être encore les arides sommets

794 LIVRE CEx\T DIX-NEDVIÈME.

et les cavernes multipliées j ce chaînon resserre le lit du Danube. Les mines d'argent, près No^fa-Berda^ celles de fer, près Saphina, sont les plus connues; mais les Romains ont dû y exploiter des mines d'or. On indique aussi des salines.

« Les vastes forêts abondent surtout en pins et en chênes; elles fourmillent d'ours, de lynx, de loups; les lièvres, qui pendant l'hiver se couvrent comme en Bosnie d'un poil long et doux , fournissent une excellente fourrure. On chasse des chamois, appelés gaiza^ sur les hautes montagnes. Les vignobles, qui descendent des plantations établies et soignées par ordre de l'empereur Prabus, donnent un vin très-supérieur en feu et en générosité à celui de la Valachie (i). Le froment, le maïs, le millet, viennent en abondance, malgré la culture négligée. On exporte du tabac, du lin et du chanvre. Les fruits du midi manquent, mais les bois de pommiers et de cerisiers couvrent des districts entiers.

« Les habitans, race vigoureuse et même belle, parlent un des dialectes slaves les plus doux et les plus purs; leurs chants nationaux, remplis de grâce, de naïveté, et souyent de la plus belle poésie, célèbrent leurs anciennes guerres contre les musulmans, les miracles de saint Saba, de saint André, les aventures du prince Marc, mais renferment aussi beaucoup de traditions bosniaques, dalmates et albanaises Fille de l'Eglise orientale et grecque, celle de Servie s'est pourtant donné un chef particulier qui, selon les uns, est un patriarche résidant à Pechiœ^ ou Ipeick^ dans la haute Albanie '(?) , mais selon les meilleures autorités, l'archevêque de Semendria. »

(0 Kamensky, Putetchestwie w' Moldawii i Serbii. Moskwa , 1810 Eutrop. Brev., IX, 11. — (2) Narodne srpske Piesme , recueillis par Jf\ Stephanowitch Karadgitch. Lipitski , 1824, 3 vol. — (^) Dupré , Annales des Voyages> XV, gS. (Peut-être ce patriarche n'a-t-il d'autorité que sur les Rasciens ou Raitizens. )

EUROPE : Turquie : Principautés. 795

• Plus civilises, plus industrieux que leurs frères de Bosnie, les Serviens ou Serbes (0 n'ont guère moins de bravoure. En 1806, ils conquirent, sous la conduite de Czerni -George , de grandes libertés stipulées par un traité dont la Russie se porta garante en 181 2, lorsque, pour résister à l'invasion de Napoléon, elle signa avec la Porte le traité de Boukharest. Rentrés sous la domination turque, ils parvinrent en 1825, par la prudence et le courage du prince Miloscli, à se soustraire en quelque sorte à la domination ottomane. Ce prince a été reconnu souverain de la Servie; il y a fondé en i83oune représentation nationale^ laquelle il a présenté un code de lois qui a pour base le code français. Aucun Turc ne peut s y établir; quelques forteresses seules ont garnison ottomane. C'est en un mot une nation tributaire, mais autonome, et qui, de même que les Bosniaques et les Albanais, pourra facilement se détacher de 1 Empire affaibli.

« Les Serviens, simples plutôt que barbares, recherchent déjà l'instruction; ils écrivent dans leur belle langue ; et, comme elle est presque identique avec le russe, ils envoient leurs enfans étudier aux universités de la Russie. Les femmes, douées de beaucoup de charmes, de sensibilité et d'exaltation, commencent à apprendre les arts agréables de l'Europe. Le sénat servien administre la justice , la police et le culte d'après les lois nationales renouvelées. Le pavs paie un tribut fixé, et fournit, en céfde guerre, un corps particulier de 12,000 hommes.

« Le nom de Belgrade (2) est célèbre dans les annales de la guerre ; prise et reprise par les Autrichiens et les Ottomans, elle est restée entre les mains des braves Serviens qui s'en étaient rendus maîtres pendant leur insurrection; la forteresse proprement dite domine du haut d'un ro-

') Ils écrivent leur nom par les trois consonnes 5 r;;, adjectif , 5 rp$kr ^' Bivogrod , en servien.; yandos feyer-var, en hongrois.

cher lu uille d'eau , entourée de murailles , et qui s'étend le long du Danube, la ^ille de Raitzes^ ou le quartier des Serviens, située à l'ouest sur la Save, et encore quelques faubourgs; tout cet ensemble embrasse 3o,ooo habitans, parmi lesquels il y a aussi des Arméniens études Juifs, attirés par un commerce très -actif : c'est l'entrepôt principal entre l'Allemagne et la Hongrie d'un côté, Constantinople et Salonique de l'autre. Elle est aussi le siège d'un évêché grec. »>

Semendria^ que les indigènes nomment vulgairement Smedieno^ mais plus» correctement Sent-Andriya (Saint- André) , est la capitale de la nation servienne, la résidence du prince, du sénat servien et d'un archevêque qui prend le titre de primat de la Servie. Située au confluent delà Jenova et du Danube et défendue par des fortifications, elle compte maintenant lo à 12,000 habitans.

« Schahacz et Hassan-Pnlanka^ avec des eaux thermales, sont des forteresses moins importantes que celle ài^ Orsova^ dans une île du Danube vers l'extrémité riord-est de la Servie. Au-dessus d'Orsova, le Danube, resserré entre des rochers, roule ses eaux en tourbillons écumeux à travers le défilé de Demir-Kapi; au-dessous, les restes de piliers debout dans la rivière marquent près de Kladova l'emplacement du fameux jpont de Tiajan (i). L'histoire accuse Hadrien de l'avoir 1Pi;ruit par jalousie envers son grand prédécesseui'; mais peut-être ce pont ne fut-il jamais achevé tel qu'il figure sur la colonne Trajane. Sur le mont Haloga (selon d'autres, Havalla ), à deux milles allemands au ^id de Belgrade, un voyageur a trouvé des ruines mémorables, qu'il regarde comme celles d'une ville gothique, opinion que le nom semble appuyer, mais qui appelle de nouvelles recherches. En montant sur la terrasse de la moyenne

(0 V^oyez Mannerl , Lxpédil. de Ti ajaii, Annal, des Voyages , XXI.

EUROPE : Turquie : Principautés. 797

Servie, Krouchouatz, que les Turcs nomment Aladja-Hissar, avec un château où plusieurs souverains de la Servie ont réside, marque la position la plus centrale du pays, et sur le même alignement nous voyons à l'ouest Ouzitza ou Ousidja^ ville commerçante de 6000 habitans, dont les vergers immenses produisent les meilleurs cerisiers , et dont « le site ressemble infiniment à celui delà Mekke à l'est, la forteresse turque àeNissa, patrie de Gonstantin- Îe-Grand, qui l'avait embellie et enrichie, mais qui, dans ses cabanes d'argile extrêmement basses et couvertes de bardeaux, ne présente aucune trace de grandeur. C'est la construction générale en Servie. Les villes situées sur le cours supérieur de la Morava orientale et de ses affluens sont presque inconnues. Oikoup^ ou Précop, l'ancienne P recopia^ fait quelque commerce. Krattovo^ où plusieurs princes serviens ont leurs tombeaux, n'est qu'un bourg situé sur la rive droite de la Toplitza. Noi^a-Berda.) non loin de mines importantes, est dans une contrée où les voyageurs ne pénètrent guère. Noçi- Bazar.) ville fortifiée, est peuplée de 8000 âmes et chef-lieu de l'ancien pays de Rascie. Pristina., que l'on a voulu nommer Giustendil., possède quelques titres pour se dire patrie de l'empereur Justinien. Elle renferme environ 12,000 habitans. On voit, à une lieue de son enceinte palissadée, la fameuse plaine des Merles nommée Cosso<^o-Polie en slavon, Piigomèzo en hongrois, et où, en 1389, le sultan Amurat P"^, après une bataille sanglante contre l'armée unie des Serviens , des Bosniaques et des Bulgares, fut tué par un seigneur bosniaque. Ses troupes victorieuses y élevèrent un monument funéraire sur la cendre de ce grand guerrier, où brûlaient jadis des lampes perpétuellement entretenues sous une garde de derviches. Les soldats tuèrent le Bosniaque, mais lui éle-

Hadgi-Khalfa , p. i55.

vèient un simple tombeau encore respecté. Un demi-siècle ' après, en i448, Amurat II y défit totalement une armée de Hongrois, et ce n'est peut-être pas la dernière fois que ces plaines ensanglantées verront décider le sort des empires.

« Comment les peuples slaves ont-ils pu , à travers tant de guerres, couvrir l'iUyrie de leurs nombreux essaims? N'en étaient-ils pas les indigènes ? Les Serviens et les Bosniaques, en arrivant ici au VP siècle, n'y trouvèrent-ils pas d'anciennes nations de leur propre race avec lesquelles ils se seront mêlés? Le savant Dolce n'a pas craint de soutenir que rillyrie était la patrie, la métropole de toutes ces nations slavonnes, qui remplissent aujourd'hui toute la Pologne et l'immense Russie. Cette hypothèse exagérée a été rejetée par Adelung avec un ton beaucoup trop tranchant (i). Nous avons fait connaître dans les Albanais les véritables descendans des Illyriens; mais nous devons à présent reconnaître que tout à côté des nations illyriennes et tliraciennes , il a dû demeurer, dès les premiers temps historiques quelques peuples dont les noms trahissent une sorte de parenté avec les Slaves, et que nous désignerons sous le terme de Proto-Slaves,

« Les Hénètes, qu'on regarde comme homonymes avec les Vénètes, doivent rester dans le jour équivoque où ils se montrent lors du crépuscule de l'histoire; quelques noms slavons trouvés dans la Paphlagonie, mais d'un âge incertain, ne prouvent rien. La Thrace européenne nous fournit des indications plus nombreuses et plus claires. Ce pays était certainement le séjour d'une grande race différente de langage d'avec les Phrygiens, les Hellènes et les Illyriens, mais pourtant apparentée avec ces trois races. Les Thraces étaient-ils Mèdes, parce que Içur pays a porté

(') MiHrridates , t. 11, p. 6.^.1.

EUROPE : Turquie : Principautés. 799

le nom de Zend ou Mède {ï Aria F étaient-ils Celtes, parce que bria sipiîfiait chez eux une ville ou un pont? étaientils Germains, parce que le haut pays chez eux s'appelait Perga? questions qui se paralysent et s'annulent Tune l'autre! Les Thraces, comme toute nation très- ancienne, montrent diverses analogies avec divers autres peuples primitifs ; c'est à ce fait que la saine critique et la philosophie historique doivent s'arrêter : ce qui est au-delà n'est que rêves. Mais parmi les peuplades qui habitaient dans la Thrace, sans peut-être appartenir au peuple ihrace, les Transi sur la rivière Travus (i), leurs voisins les Cicones'^)^ les Krohizi dans le Haemus (3), les Bessi dans l'Orbelus, et plus tard dans la Bessarabie (4), les Dolonces à^x\s les vallées de Rhodope (5), et toutes celles dont les noms commencent par bfz ou bis (6)^ nous présentent un tel ensemble d'indications du slavonisme, qu'il serait déraisonnable de ne pas y faire une grande attention. Ajoutons que le Strymon a toujours porté un nom slavon (7), et que des noms slavons figurent dans la géographie classique de la Grèce même (8). Nous n'essaierons pas de ramener les mots triballiens dans Aristophane à un idiome slavon, et nous laisserons de côté, pour le moment, la question si les Daces ou Gètes étaient Slavons, mais nous remonterons jusqu'au lac de Zirknitz , pour trouver un indice positif d'un slavonisme ancien. Ce lac s'appelait Lugeus dès l'époque où il est connu; c'est le Lug et le Luka des idiomes slavons; et près de ses bords nous trouvons les Garni avec un nom slavon

(0 De tiava , herbages, gazon. De là Travnik , en Bosnîl; Trave , dans la Wagrie, etc. — C^) Cichouchny, les tranquilles, en opposition aux Besses. — ('^) Krowiczy, les vachers, — (4) Bies , diable , méchant. Biezen , courir. Le&Biessi dans la Sarmatie, dans les monts Biecziacl.—i^) Dolinuy vallée. — C^) JFys et w/za , hauteur. Les Grecs proiionçaient b comme w. La ville de Wizia , au nord de Constantinople , est la Bizia des anciens. (7) Strzumien ou strumien, pol. struma en bulgare. — (8) Folustana ^ ' en The'salie; le lac Nizeros , en Ac^rnanie, etc. , etc.

8oO LIVRE CENT DIX-NEUVIEME.

romanisé, qui à traversé les siècles , de même mie ceux des rivières la Save, la Drave, la Rulpa, et la Piav* des monts Oci^a et Kai'ouaiikes , de plusieurs villes (O- Les Panonii étaient, comme le dit leur nom (2), les seigneurs, la race dominante de la Croatie et de l'Esclavonie; ils s'enivraient d'une bière qui portait un nom slavon (3); et une de leurs tribus, les Mazœi^ représente le nom de la Mazovie sur la Vistule et de celle sur le Danube. Tant de noms slavons, au nord du golfe de Venise, donnent encore du poids à l'opinion qui considère les Veneti comme une tribu slavonne, circonstance qui expliquerait leurs anciennes relations commerciales avec les l^enediet les jEstd, vendeurs de l'ambre jaune; auraient-ils traversé le continent avec tant de facilité, s'ils n'y avaient trouvé une série de peuples du même sang et du mêmcjangage?

« Ce n'est pas que nous prétendions présenter les Proto- Slaves disséminés en Thrace, en Illyrie et en Pannonie, comme identiques en langues, en mœurs, en constitution physique avec les Venedi, les Lygii, les Yindili, les Karpi, et autres nations slavonnes septentrionales; ils ont pu en différer, comme les Pélasghi différaient des Hellènes, les Etrusques des Latins, les Romains de Ptomulus de ceux d'Auguste, les Goths d'Odin des lotes ante-odiniens. Ils ont pu végéter parmi les puissantes nations tbraces, succomber sous les essaims plus remuans des Celles, se mêler aux IIlyriens-Romains; mais l'existence des Proto-Slaves, soit vers la Save et la Drave, soit vers le Strymon et l'Hebrus, n'en est pas moins un anneau nécessaire de la chaîne des faits historiquesf

(0 Kraina, le pays , nom indigène de la Carniole. Tergeste et Tannsîum , de iarg , tei^g , iargowisko , tarwis , marché , foiie , ville.

(2) Pan^ seigneur; panowy , ce qui est au seigneur, etc.

0) Sabayam de Zapiiam. V. Hiéron. Comment, in Isai. , c. x\x. Jnim. Marc cil, X\Y\,^.

lUTROPE : Turquie : Principautés. Soi

« C'est probablement chez eux qu'on doit cherçher les Hyperboréens fidèles au culte pélasge et hellénique ; c'est par eux que des divinités grecques, entre autres Opora ^ ont pénétré dans l'OJympe des Wendes à Rhétra; c'est chez eux qu'on adorait lacchus ou Bacchus, sous le nom de Iako'Bog (i); c'est leur dieu du royaume des morts que les anciens Italiens ont connu sous le nom de Vragus {"^). Les rapports de langues, de mœurs, d'institutions et de mythologies entre les peuples italiques et helléniques d'un côté, et slavons et illyriens de l'autre, jetteront un jour des clartés inattendues sur 1 histoire primitive de l'Europe. C'est la géographie comparée qui les aura fait naître. Mais il reste beaucoirp de questions obscures à discuter, et notre conscience historique s'arrête où nos recherches s'interrompent.

« Lors des irruptions des Goths conquérans et des Huns dévastateurs, l'Empire romain appela des Slauines, ou Slai>es, à repeupler l'Illyrie déserte. L'histoire byzantine se rempUt bientôt de leurs noms et de leurs exploits. Les Serhi^ ou Serbli^ accoururent d'un pays nommé la grande Servie ou la Servie-Blanche, car les termes sont équivoques (5), pays qu'on cherche dans la Galitzie ou Galicie 5 ils se divisaient eux-mêmes en blancs et rouges. Etablis d'abord en Macédoine, où la ville de Servitza garde encore leur mémoire, ils se fixèrent difinitivenient sur les bords de la Morava et de la Drina. Cependant il en resta dans la Macédoine , et leur Etat florissant, riche et belhqueux, brava le p*ouvoir de Byzance. Un de leurs essaims pénétra jusque dans le Péloponèse, et s'y confondit avec les habitans anciens. Les

(0 Corap. JDolci, de Linguae illyricae vctustate et amplitud. , p. 19.

(*) Festus , p, i4-^- « Orcum quem dicimus , ait Verrius, ab antiquis dictum Fragum. » Vrag , démon , en slavon-illyrien ; wrog , id. en pol. ; vraam , je tue , en albanais. — (3) Beli, prononcé veli par les Byzantins, peut également représenter bîeli , blanc , ou we/i grand. VII. 5»

8o2 LIVRE CENT DIX-NEUVIÈME.

Serviens rouges ne se bornèrent pas à occuper toute la Servie actuelle, dont une partie prit le nom de Rascie, mais ils fondèrent encore en Dalmatie la zupanie^ ou seigneurie de Zacholmie ^ c'est-à-dire « l'ultramontaine, » ainsi que les petits Etats de Terhun ou Tréhigne^ de Narenta , dont les habitans, restés long-temps païens et pirates, sont nommés Arentans et Paganes^ et de Dioclea^ ville ornée par Dioclétien qui en était natif, de temples et de palais aujourd'hui enfoncés dans les eaux fangeuses du lac Lignester. Les Serviens blancs occupèrent la Bosnie jusqu'aux bords du Verbas. Presque toujours divisés en petites principautés et républiques , ces peuples subirent à diverses époques le joug des rois de Bulgarie et de ceux de Hoi^rie. La Bosnie d'une zupanie servienne devint un banat hongrois, et les monarques de Hongrie formèrent du nord de la Servie le banat de Mazo^ie. Pendant que les Serviens se répandaient dans l'intérieur de l'Illyrie, un essaim de Slaves-Polonais, sorti de la grande Chrobatie, située dans les monts Karpathes, se mit à la tête de l'ancienne population de la Pannonie, et, devenue promptement puissante par le mélange avec les habitans, s'empara de toutes les contrées à l'ouest de la rivière Verbas et de la partie occidentale de la Dalmatie. Différens de dialecte et d'origine d'avec les Serviens (considérés comme tribu), les Croates, ou Horwathes ^recurent bientôt les rits de l'Eglise latine", tandis que les Serviens adoptèrent ceux de l'Eglise grecque. Les Croates, liés avec l'Occident, conservèrent tout ce qu'il y a de chevaleresque et tout ce qu'il y a de féroce dans les lois et les mœurs féodales; les Serviens, à côté de beaucoup de bravoure, montrèrent .sur les bords de l'Haliacmon, comme sur ceux du Danube, cet esprit industriel et commercial qui signale leur parenté avec les Russes. Les uns et les autres aimaient avec passion la musique, le chant, la coupe joyeuse, et par-dessus tout la paresse. Les uns et les autres

EUROPK : Turquie : Principautés. 8o3

avaient des superstitions semblables , et ne les quittèrent pas toutes en acceptant le baptême. C'étaient des frères qui, nés dans des climats divers, se reconnaissaient dans la demeure d'anciens parens long-temps oubliés de l'un et de l'autre.

« Ainsi deux invasions distinctes , Tune des Slaves occidentaux, l'autre des Slaves orientaux, toutes deux facilitées par l'existence préalable d'une population proto-slave, ont formé la population actuelle des Slaves-lllyriens , ou , si l'on aime mieux un terme géographique , des Slaves- Sud-Danubiens ; population qui, sur le territoire autrichien, hongrois et ottoman, forme une masse imposante de près de 4 millions d'hommes robustes, prolifiques, braves , intelligens , propres à tous les arts de la paix j^t de la guerre. Reviendra-t-il le jour où Steplian Duscian , se ^roclamaj^to empei^eur dès Romains et des Seri>iens ^ marchait sur Gonstantinople à la tête de 80,000 guerriers?

« Nous allons passer le Danube pour examiner la Valaclde^ qu'on devrait nommer Valaquie. La langue, ce monument fondamental de toute histoire ancienne vraie, la langue semble prouver que les Getes et les Daces , premiers habitans connus fixés dans ces régions, étaient une nation très-semblable aux peuples slavons qui, sous le nom des Carpi^ des Lygii . des V^enedi^ habitaient depuis des temps immémoriaux les monts Karpathes et les plaines de la Vistule. Les noms de la géographie ancienne de la Dacie ont presque tous la terminaison polonaise ô^ai^a , et peuvent en grande partie s'expliquer par les étymologies sluvonnes. Il est, d'un autre côté, reconnu que la langue moderne des Valaques présente un mélange du slavon et du latin : il résulte de ces deux faits, selon l'opinion commune, la conséquence positive que les Valaques sont les descendans des anciens Gètes ou Z)ace^, mêlés avec les nombreuses colo-

8o4 LIVRE CENT DIX-NEITVJÈME.

nies romaines que l'empereur Trajan établit dans cette nouvelle province. Les autres peuples qui ont régné sur la Valachie et la Moldavie n y ont pu laisser^gue peu de traces de leurs idiomes. Voilà le fait historique en grand; mais il reste be-aucoup de recherches à faire sur l'identité ou la différence des Gètes et des Daces, sur leur disparition totale ou partielle, sur l'âge de différentes nomenclatures géographiques, sur les détails grammaticaux et lexicologiques des dialecies valaques, et sur la position locale des diverses branches de la nation valaque. Nous la retrouvons dans le Pinde, dans le Scardus, peut-être en Dalmatie, dans le RhoJope et l'Hœmus, aussi bien que dans la Transylvanie et le nord-ouest de la Hongrie. Cette extension fait naître la question si les seules colonies militaires romaines ont influé sur la formation de la langue daco-latine. Pourquoi la langue primitive des Trikalles'^ des Dardani, celle des Thraces même, n'auraient-elles pas eu, comme l'albanais, quelques traits communs avec les anciennes langues italiques, et spécialement avec la romana rustica^ cet idiome populaire des maîtres du monde, qui est aujourd'hui démontré être la souche de tant de lanorues modernes ^

On ne conçoit, ce nous semble, que dans cette seule supposition comment un idiome romanique a pu se former en Mésie et en Dacie, et se maintenir, se propager, se rendre presque dominant chez toutes les tribus de pasteurs dans les montagnes centrales de la Turquie. Notre hypothèse explique aussi les traits de ressemblance qui existent entre le valaque et l'albanais. Une comparaison de tous les idiomes valaques ou semi-valaques, avec toutes les variétés de l'albanais, peut seule éclaircir à fond cette question. D'autres difficultés naissent de la distinction que Strabon établit entre les Gètes et les Daces, de la disparition totale de ces derniers, « qui se retirent au-delà des Karpathes», après leur guerre contre Trajan , enfin , de la nature étrange des

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noms 'dûciens de plantes en ,daco-gétique (0? qu'on ne retrouve plus dans le langage moderne, pas plus que les noms d'hommes et de divinités gëtiques. Peut-être ces difficultés s'expliqueraient -elles par la supposition que les Gètes n'étaient qu'une nation temporairement dominante sur cette partie de l'Europe , dont la puissance passa aux Daki ou plutôt Dwi^ qui eux-mêmes ne composaient pas toute la population du pays. Ces dominations d'une caste ou d'une tribu sur un ensemble de peuplades quelquefois très-différentes est un des faits les plus communs , quoique souvent méconnus dans l'histoire ancienne. Mais qui étaient les Gètes? Des Thraciens, répond Hérodote qui a , pu les connaître comme témoin oculaire. Mais le nom des Thraciens embrassait une partie de l'Asie. Si les langues araméennes offraient une explication du nom de la divinité Geheleisis (le puissant des hauts lieux), et du même nom des Gètes (les gardiens des troupeaux); si les cinq prières et les sept chantres sacrés, dans le culte des Daces^ rappellent l'orient et le culte des astres; si le sanctuaire Dakia^ en Cappadoce, était un temple de Dagon, ou Jupiter-agriculteur, nous aurions de quoi présenter une hypothèse aussi probable que celle d'après laquelle les Daï^ Persans ou Scythes, arrivent de la mer Caspienne pour fonder un Daghistan en Europe (2), ou bien celle qui nous amène un peuple de Gètes du fond de la Chine (5). Quoi qu'il en soit, on peut déjà affirmer que la langue valaque actuelle s'est formée à la manière du français , de l'italien, de l'espagnol; et que par son harmonie, sa grâce et sa richesse, elle ne déshonore pas ses autres sœurs, filles, comme elle , du la-

(0 Jpul.y De Virt. Herb. Dioscorides , p. 444-4^* > cdit. de i5y8. (2) Strahlenberg (Nord und Ost-Europa, p. 828 ) est l'auteur de cette hypothèse.

Q) De Guignes, Hist. des Huns, t. 1 , part, i, p. 58, 184 ; part. jl„ p. 4' > 326, 5o2 -y part. p. 321 , 323, etc. , etc.

8o6 LlVllF. CKJNT D1X-J\ETJVIÈME.

tin iO. Le peuple né d'un mél^ge aussi mémorable s'appelle lui-même Roumoune ou Romain , et il en a le droit légal , puisque l'édit de Caracalla, de l'an 212, donna à tous les sujets de l'Empire le titre de citoyens romains; cependant il n'est connu de ses voisins, Turcs, Bulgares et Albanais, que sous le nom de Vlach (prononcez velach)^ nom qu'on s'est donné la peine inutile d'expliquer d'après des langues asiatiques. Le mot polonais ^vloch, qu'on prononce à peu près volaugh, signifie tout simplement un Italien, un Romain. Dans le lithuanien, que nous avons reconnu pour être un des plus anciens dialectes wendo-slavons, ce même nom s'écrit walakas, au masculin, et l'Italie se nomme Walàku-ziame. Rappelons-nous ici que ^val en albanais est le pays inférieur, et que les Allemands appellent les Italiens Walsches j et nous resterons convaincus que le nom de Valaque est synonyme avec celui de Romouni, que cette population mixte se donne elle-même.

«Répandue en Bulgarie, en Grèce, en Hongrie et en Transylvanie, cette nation peut former un total de 2 à 3 millions. Sujets du royaume de Bulgarie et de celui de Hongrie, ils formèrent, peu après la mort de Ladislas, en 1290, un Etat indépendant, dont le premier prince s'appela R.odoIphe-le-Noir. Vers i35o, une de leurs colonies occupa la Moldavie, sous la conduite d'un prince nommé Drogosch. Mais malgré l'appui que prêtaient la Hongrie et la Pologne à ces petits Etats, leur existence n'acquit jamais de solidité, et la malheureuse bataille de Mohacz, en 1626, les obligea à se soumettre définitivement à la puissance ot-

(0 Thunmann, peuples orientaux de FEurope. (Il s'occupe spécialement du kutzo-valaque , dialecte de Thrace et de Macédoine , mêlé d'albanais. ) Constantin Roscha , Recherches sur les diverses tribus des Romuniens, dits Valaques , au sud du Danube j Pest , 1808. Grammaire daco-romaine, par Sinkay; Pest, i8o5. Fater, dans sa Collection linguistique, Leipzick , 1816, donne un poème italien traduit mot à mot en valaque , en n'employant que des racines latines pures.

EUROPE : Turquie : Principautés. 807

tomane. Les Turcs leur laissèrent leur organisation intérieure ; mais ils obligèrent les despotes ou hospodars ( c'étaient les titres grecs et slavons des princes ) à se reconnaître vassaux de la Porte, à payer un tribut annuel, ainsi qu'un droit d'investiture, à fournir des troupes auxiliaires, et à recevoir garnison turque dans plusieurs places fortes. Mais la position géographique de la Dacie, entre l'Empire ottoman d'un côté, la Hongrie, la Pologne et la Russie de l'autre, attira sur ses infortunés enfans un fléau particulier, auquel bien d'autres provinces de la Turquie échappèrent. A chaque commencement de campagne du côté du nord , la Valachie et la Moldavie sont le rendezvous des armées ottomanes: sont-elles battues, les légions chrétiennes envahissent ces provinces; il faut fournir des vivres à ce double essaim de sauterelles. Ce n'est pas tout encore : les bo/ards, ou seigneurs valaques ou moldaves, prennent parti, les uns pour les maîtres qu'ils redoutent, les autres pour les ennemis qu'ils aiment. La paix est-elle conclue, les résultats ordinaires de ces mouvemens intérieurs sont l'exil, les confiscations, les massacres. Telle est, en peu de mots, la lugubre histoire de ces contrées depuis deux siècles. Il restait un faible espoir aux Valaques et aux Moldaves tant que subsista la race de leurs princes indigènes; un pouvoir national héréditaire, qu-elque faible, quelque précaire qu'il fût, offrait une consolation, et pouvait faire naître un moyen de salut; mais depuis longtemps la Porte leur a envoyé tous les sept ans, et quelquefois plus souvent, un Grec choisi dans cette classe des drogmans dont M. de Choiseul-Gouffier nous a tracé le caractère. Un pouvoir arbitraire changeant tous les ans! Ce pouvoir confié à un étranger qui amenait avec lui un cortège d'autres étrangers ! Ces étrangers choisis dans la classe des courtisans les plus rusés et les plus soumis! Que dis-je, choisis .i^ Non pas, mais pris au hasard parmi ceux qui of-

8o8 LJVKE CENT DIX-NE U VlÈi\TE.

fraient la somme la plus forte; car les trônes de la Valachie et de la Moldavie se vendaient publiquement à Constantinople comme tout autre pachalik; et au fond, les hospodars avec leur couca, ou bonnet ducal, avec leur cour modelée en petit sur celle des empereurs byzantins, et surtout avec leur étendard.à trois queues, ne sont qu'une espèce de pachas grecs, auxquels il manque la puissance militaire d'un pacha turc. »

Cette situation vraiment déplorable de la Valachie a changé depuis le traité conclu en 1829 entre la Porte ottomane et la Russie. Les deux puissances nomment de concert un hospodar dont la dignité est à vie; la principauté jouit de sa nationalité et de son indépendance; aucune de ses forteresses ne doit recevoir de garnison turque; elle est seulement tenue de payer à la Porte un tribu de i65,ooo piastres. Le prince est assisté d'un conseil composé des principaux boyards, et qui, pour les affaires judiciaires, se constitue en cour souveraine.

«Un code de lois, compilé d'après celui de Justinien, avec égard aux coutumes du pays, régit la Valachie et la Moldavie; mais par une absurde imitation des proconsuls romains et des pachas musulmans, le prince a le droit de juger en dernière instance tous les procès, en ne consultant que sa conscience; et ces oracles judiciaires ont force de loi pour ses successeurs.

a La sûreté publique est confiée à une sorte de gendarmerie indigène, forte de 1200 hommes, et comjnandée par le grand- spathar : c'est un titre du ci-devant saint empire byzantin; mais les soldats du grand-spathar ne sont ni assez nombreux ni assez belliqueux pour garantir la tranquillité publique. On a récemment joint à ces troupes un corps d'Arnautes.

« Les paysans valaques et moldaves doivent être une race remplie de patience; sans cela, comment existerait-elle en-

EUROPE : Turquie : Principautés. 809

core au milieu de tant de maux? On les peint comme des hommes doux et religieux ; ils ne se livrent pas à l'ivrognerie ni aux crimes; mais, étant bien certains que les fruits de leur travail ne leur restent pas, ils travaillent le moins qu'ils peuvent: le lait de leurs vaches, la chair de leurs porcs, un peu de maïs, un peu de mauvaise bière, une casaque de laine, voilà tous leurs besoins; s'ils les ont satisfaits , peu leur importe qu'un voyageur européen se moque de leurs cabanes en branches d'arbres, ou de ces espèces de grands paniers où ils gardent leur blé pour ne pas se donner la peine de bâtir des granges; Yispraunik y mettrait un impôt. Les paysans valaques pensent qu'il vaut mieux danser au son de la cornemuse sur les bords d'un lac paisible couronné d'ormes, de frênes et de tilleuls. Leur pays est un si beau désert, qu'ils croiraient le gâter par la culture.

« Les paysans ne sont plus pourtant légalement les serfs des boyards; le prince Constantin Mavrocordato abattit la servitude en 173 5 ; et, pour indemniser les bojardsj il assigna à chacun d'eux un nombre de paysans tributaires, nommés socotelniki, et qui doivent payer à leur maître 20 piastres par an , ou faire des corvées pour cette somme. Il y a une classe de paysans tout -à-fait libres de leurs personnes, ce sont les poluiniki, ou nouveaux colons venus de la Bulgarie, de la Servie, et même des provinces autrichiennes.

« Les terres des boyards et celles du clergé ne paient au^ cune contribution légale. Le clergé possède le tiers du pays, et le métropolitain a 4oo,ooo piastres de revenu. Les sièges épiscopaux et les abbayes sont un objet de vente presque publique pour le compte de l'hospodar, qui même rançonne de temps à autre les monastères les plus riches. Le clergé de ia Valachie et de la Moldavie conserve des pratiques superstitieuses qui donnent une mauvaise idée de ses lu-

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mières. Un voyageur récent assure, entre autres exemples, qu'on exhume encore les restes des morts au bout de sept ans, et que si le cadavre n'est pas alors dans un état complet de dissolution, le clergé voit dans le mort un damné, je crois même un vampire. La famille fait alors faire des prières expiatoires qui rapportent beaucoup d'argent aupopas. Mais comment concilier ce trait avec l'éloge général que nous avons entendu faire de l'archevêque Ignatius, chef du clergé valaque et fondateur de beaucoup d'écoles.^ Il n existe pas de véritable bourgeoisie dans ce pays. Les arts mécaniques sont à peu près inconnus, ou exercés par les troupes vagabondes de Bohémiens. Le haut commerce de Boukharest est dans les mains des Arméniens. Les enfans d'Israël, quoique habituellement roués de coups de bâton par les paysans, persévèrent avec le louable zèle qu'on leur connaît à faire fleurir le commerce de détail.

« Ainsi, point de germe de civilisation dans ces provinces, point de centre d'où les lumières peuvent se répandre; c'est une barbarie particulière qui, s étant alliée intimement à la corruption et à la mollesse, ne laisse aucun espoir que dans les révolutions politiques extraordinaires, dans le choc tôt ou tard inévitable des grands empires limitrophes.

« La nature semble pourtant attendre à bras ouverts l'industrie humaine; elle a prodigué à peu de régions autant de bienfaits. Le plus beau fleuve de l'Europe baigne la frontière méridionale de ces provinces; il ouvre un débouché à la fertile Hongrie, à toute la monarchie autrichienne ; il présente une communication entre l'Europe et l'Asie par la mer Noire; c'est en vain : à peine une barque solitaire glisse - 1- elle sur ses flots majestueux; on craint les rochers, les bas-fonds, les garnisons turques et la peste. D'autres belles rivières descendent du sommet des ?nonts Karpathes pour se jeter dans le Danube; elles ne

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servent qu'à fournir du poisson dans le carême: abandonnées à elles-mêmes, elles menacent les bords que, mieux réglées, elles pourraient fertiliser. L'Aluta (i), la lalovitza, l'Ardschis, ne sont naviguées que par des bateaux plats. D'immenses maraij? empestent la partie basse de la Valachie, où leurs exhalaisons font régner presque continuellement des fièvres bilieuses. Les forêts les plus superbes, où fourmillent les plus beaux chênes à côté de hêtres, de pins, de sapins, couvrent non seulement les montagnes, mais encore plusieurs grandes îles du Danube. Au lieu de servir à la construction des flottes , elles ne fournissent que du bois pour paver les rues et même les chemins ; car la paresse et l'ignorance ne savent pas remuer les blocs de granité et de marbre que présente la chaîne des Karpathes. Le sommet du mont Boutchez s'élève à plus de 6000 pieds d'élévation, et toutes les richesses minérales de la Transylvanie parais» sent commencer à la haute Valachie. Il y a eu des mines de cuivre exploitées à Baya di Rama , ainsi que des mines de fer dans le district de Gorsy, entre autres près Zigarescht, où une couche de roches présente le phénomène d'une fermentation ignée presque continuelle (2).

« L'Aluta, et d'autres rivières, roulent des paillettes d'or, recueillies par les Bohémiens ou Zigueunes ^ et qui indiquent l'existence de mines aussi riches que celles de la Transylvanie , mais personne ne pense à les rechercher. On n'exploite que les carrières de sel , parmi lesquelles celle à'Okna Teleaga donne i5o,ooo quintaux par an. Le climat, malgré deux mois d'hiver et deux mois de chaleurs excessives, offre à la santé et à l'agriculture une température plus douce qu'aucun pays hmitrophe. Les pâturages, remplis de plantes aromatiques , nourrissent jusqu'aux

(0 Oit ou Alt, en allemand; Oltul , en valaque. (2) Sulzer, Transalpin. Dazien, 1 , p. 356.

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troupeaux des provinces voisines, et peuvent même en nourrir un plus grand nombre. La laine des moutons a déjà naturellement une grande valeur. On compte 2 millions et demi de moutons, de trois variétés : la zigay^ à la laine courte et fine; la zarkam ^ à la laine longue et dure, la tatare ^ qui tient le milieu entre les deux autres. On exporte des chevaux et des bœufs. Les champs de maïs, de froment et d'orge; les forêts de pommiers , de pruniers, de cerisiers; les melons et les choux, excellens quoique énormes, attestent la qualité productive du sol. Les vins pétillent souvent d'un feu généreux et pourrait^nt, moyennant quelques soins, égaler ceux des fameux vignobles de la Hongrie. Mille autres avantages sont offerts par la nature bienfaisante, mais ils sont de peu de ressource pour un peuple sans activité et sans lumières.

« Le consul général anglais, M. Wilkinson (i), qui porte la population à i million dans la Valachie, et à 6bo,ooo dans la Moldavie (ce qui est plus qu'on n'en admettait jusqu'à présent), pense pourtant que ce n'est cp.ie la moitié de ce que ces deux principautés pourraient nourrir, si elles jouissaient seulement de 10 ou i5 années de paix sous line administration tolérable; car les indigènes se marient de bonne heure et ont beaucoup d'enfans; c'est la misère qui fait périr la population au berceau. Ils pourraient produire deux fois plus de froment, et élever deux fois plus de bestiaux, sans faire aucun effort qu^ soit au-dessus de leur degré d'intelligence et d'activité, pourvu seulement que l'état du pays eût de la fixité. Un sixième du sol est en culture dans la Valachie; il produit 10 millions de boisseaux de froment. Voici les .diverses sources du revenu public en Valachie. Les paysans tributaires sont distribués

(0 Tableau Je la Valachie et de la Moldavie , par M. ÏVilkinson , traduit avec des additions importantes par M. de la Roquette.

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m loods ou classes de 5 à lo, selon leur plus ou moins l'aisance : chaque loocl paie annuellement une capitation le 600 piastres turques : il y avait en 181 7, selon le régisse du grand- vestiaire 18,000 loods -payant 10,800,000 Diastres, ou 36o,ooo livres sterling (i3 millions et demi le France). On lève également une capitation sur près de 100,000 marchands, juifs, arméniens, tchiganes et d'autres étrangers. Les droits régaliens produisent par an 2,730,000 piastres ; savoir: 600,000 pour Je sel , 38o,ooo pour les douanes, l\iopQ^ pour les postes, et i,38o,ooo pour le -vinarit^ Xoyarit^ et le dysonarit^ c'est-à-dire le droit sur le vin , les moutons et les porcs. Ces sommes paraîtraient-elles croyables, si M. Wilkinson ne nous assurait pas qu'il les a vu payer d'avance pendant six ans par une compagnie de fermiers-généraux? Dans un pays si bien exploité par les financiers, il reste peu à faire pour le commerce. Les draps d'Allemagne , les mousselines d'Angleterre, les batistes de France, dominent dans les importations. On exporte, entre autres, 5oo,ooo peaux de lièvres, 600,000 okas ào, graine de rhamnus infectorîus ^ servant à teindre en jaune , et 40j000 kintal , poids de 44 okas , de laine de très-bonne qualité.

« Nous renvoyons le détail des subdivisions administratives aux tableaux , mais on doit remarquer la division du paysan Valachie propre^ à l'est de l'Aluta, et petite Valachie ou hanat de Krayowa^ à l'occident de cette rivière. Cette dernière portion a été soumise quelque temps à l'Autriche.

« Les villes sont bientôt décrites, car au fond il n'y en a qu'une seule, celle où l'hospodar tient sa cour, et où les boyars s'assemblent autour de son trône. Changez la résidence, la ville tombe en ruines. C'est ce qui est arrivé à Ardsisch ou Ardjich, bourg auquel il reste le vain nom de Knrte ^ la cour, et une superbe église avec des colonnes

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de marbre; à Busco^ que son ëvêché et ses foires soutiennent au rang d'une petite ville; enfin à Tergowischti ou TergG^^ist^ dont les grandes maisons, les palais et les remparts tombent en rxiines, et qui de 3o,ooo habitans est réduite à 5ooo, malgré sa position salubre et délicieuse.

« Aujourd'hui c'est Boukharest , plus exactement Boukhorest^ qui brille. C'est un immense village de 60,000 à 80,000 habitans, où quelques châteaux, plusieurs beaux et grands couvens, les tours nombreuses de 60 églises grecques, se perdent parmi des jardins .^fleuris, des bosquets odorans , des promenades délicieuses; le tout situé dans cette capitale charmante à voir de loin. Les boyards se promènent en carrosses magnifiques, ou jouent au pharaon, font la cour au prince, assistent aux exercices chevaleresques de la garde arnaude, et vont à la comédie allemande. Il y a quelques seigneurs qui forment des bibliothèques très- jolies; enfin ils imitent les seigneurs russes, de loin , dans les dehors de la civilisation. Les Grecs venus de Constantinople s'habillent avec élégance, font la révérence en courtisans, et exploitent les finances du pays, qu'on appelle le Pérou des Fanariotes ; quelques médecins grecs ont rapporté des universités allemandes le goût des études savantes , et le gymnase grec prend des accroissemens. On parle dans la haute société le turc et le grec moderne, un peu d'italien et de français. Les dames, qu'il €St du bon ton de délaisser, jouissent d'une grande liberté, et ont des manières charmantes avec les étrangers; c'est le prince de Ligne qui l'affirme. Les dames valaques imitent les modes de Constantinople, se couvrent la tête de cachemires et de diamans, comme les sultanes, et passent leur tqmps à causer ensemble, assises sur leurs talons, comme les dames turques.

« Les mariages se font ici sans aucun égard pour les convenances personnelles. On offre les demoiselles, comme

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par licitation, à celui qui veut se contenter de la dot la moins considérable; c'est encore dans l'ordre commun des choses : mais ce qui ne l'est pas , c'est la scandaleuse facilité avec laquelle, selon M. Wilkinson, on obtient des divorces, ou , pour parler plus exactement, des nullités de mariage dans le seul intérêt pécuniaire des familles. La discipline de l'Eglise grecque de Valachie paraît sur ce point singulièrement relâchée. Mais dans toute cette peinture, nous ne pouvons garantir que l'impartialité de notre choix entre les diverses relations.

«i Quelques endroits méritent encore d'être nommés. En partant de Boukharest pour la* Moldavie , nous arrivons par Busco à Fokschcuij , ville de 6000 habitans, avec beaucoup d'églises et de beaux vignobles. Directement au nord, nous trouvons dans un pays montagneux mais très-peuplé, Ployesti, gros bourg, avec la grande foire de lainef Philipechti^ avec quelques châteaux de boyards, et Kimpina, dépôt des marchandises qui viennent de Cronstadt en Transylvanie. Non loin de ce bourg, le bitume sourdit en abondance de la terre. Au nord-ouest, Kimpolungy bourgade de /\qoo âmes, très-étendue en longu^^, conserve ses immunités, même après avoir perdu ses fabriques et son commerce. Un voyage à l'ouest nous conduit à Slatina sur l'Aluta. C'est une petite ville renfermant 6 églises et un couvent.

« Les plaines sur le Danube, ravagées par tant de guerres, n'offrent guère d'autre ville valaque remarquable que Slo- Wbodzic sur la Jalomnitza ; car Oraschul de Flots (i), si florissante jadis, n'a pu se relever. L'air des marais du Danube nuit moins à ce pays que l'asfpect triste et menaçant du croissant sur les remparts de Giurgevo et de Brdilow ^ for-

(') C'est-à-dire le bourg de Flots. Les cartographes en l'ont Orash oit Orakif. , qui ne signifie rien.

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teresses turques, d'où sortaient autrefois des troupes de janissaires et de spahis pour piller les champs et enlever les troupeaux. En vertu des derniers traités, les fortifications de ces deux villes doivent être rasées.

« Dans la Valachie occidentale , qui est placée sous le canon turc de Widin , nous devons remarquer Krayo^^a ou Crajova , régulièrement bâtie et peuplée de 8000 habitans, en partie négocians et artisans; Izlas, qui, par sa situation près du confluent de l'Aluta et du Danube, semble destinée à devenir très-commercante: Wierda. village où les Tatares autrefois s'assemblaient pour partager le butin après une carflpagne contre l'Autriche; Kimpul Severinulici ^ village avec une vieille tour qu'on regarde comme un reste du pont jeté sur le Danube par l'empereur Sévère.

« Les défilés entre la Valachie et la Transylvanie ont une grande importance politique et militaire ; chemins commerciaux pour la monarchie autrichienne , ils en sont aussi des points de défense militaire. Les principaux sont celui de Botza , celui de la Tour-Rouge, d'où commence

cheiïél^ carolinien ^ ouvrage immense, mais aujourd'hui négligé, de M. de Stainville, Français au service de l'Autriche ; celui de Torzburg et celui de Vulcan, Que ce dernier nom n'égare pas les géologues par de vaines illusions ! Le nom de Wolkan^ commun à plusieurs princes serviens, valaques et bulgares, équivaut à celui de centaure.

« La Moldavie ^ aujourd'hui bornée par le Pruth^ grande rivière tributaire du Danube, est la province la plus septentrionale de l'Empire ottoman, et s'avance entre les possessions russes et autrichiennes , c'est-à-dire entre la Bessarabie, la Galicie et la Transylvanie , comme un promontoire entre deux mers prêtes à l'engloutir. C'est le penchant oriental des Karpathes ; mais l'intérieur ne forme en général qu'une grande plaine sillonnée par lePruth ou Prouth,

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«tleSereth, dont les berges présentent l'aspect de collines, de sorte qu'en partant de Jassy, on y fait 28 lieues avant d'apercevoir les montagnes Rarpathiennes.

« Les hivers sont souvent très-rudes en Moldavie. En 1788, le thermomètre de Réaumur était à 21^ au-dessous de la glace. Les étés y sont très-chauds; le raisin est mûr à la fin de juillet, et la vendange se fait à la fin de septembre. La Moldavie est sujette à des tremblemens fréquens, mais jamais violens (i). Elle possède des mines de toutes espèces , mais on les néglige pour ne pas s'exposer aux effets de l'avidité des Turcs; on en a exploité autrefois auprès de Bafa (2) , sur la Moldava. Le sel abonde; les salines d'Okna en produisent i million et demi de quintaux. On admire non loin de là, près Grosechti, un rociier considérable formé d'une masse de sel cristallin (3). On trouve des sources sulfureuses auprès de Grossescht, et sur le chemin de Baken et Roman auprès du Sereth. La rivière de Bristitza roule du sable d'or, et le canton de Nyamtz contient une source minérale ferrugineuse. On cultive en Moldavie plus de froment et d'orge que de seigle; on ne donne que de l orge aux chevaux. On sème aussi beaucoup de millet, que les Mursaks tatares rôtissent pour s'en servir ensuite dans une boisson nommée ta//c, et destinée à remplacer le café. Autrefois on ne cultivait presque en Moldavie que le blé sarrasin; mais en 1710, le prince ÎNicolas Mavrocordato y introduisit la culture du maïs [popschoi^ en langue moldave). De l'un et de l'autre de ces grains, on fait, comme en Valachie et en Servie, une espèce de bouillie appelée mamaliga^ qui forme la principale nourriture des gens de campagne. Abondant, mais mauvais, et consommé par le bas peuple, le meilleur

(') IVolff, Mémoires sur la Moldavie, en allein. — Baya ^ en niolflave , banya , en honprois, signifie mine. — (^) Siilzer , Transalpin. Dazien , t. I , p. 1 4G.

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