‹ Précis de la géographie universelleChapitre 12 sur 16 · DISTANCE DE L'EQUATEUR · texte numérisé non relu

DISTANCE DE L'EQUATEUR

stades.

8,3oo 1 1 ,700 16,700 21,700 25, po 25^85o 39,800 34,800 42,700 46,3oo

en degrés ^

selon Eratostliène,

en degrés , selon les modernes.

Indéterminé.

16° 56' o" 23 5o o 21 II 20 36 28 3o 5 20

39 o 58 37 o Indéterminé.

(0 CUomed. , Meteor. , ï, 10. Arat. , Phaenom. , 37, édit. Oxon. (*) Gossellin, Géographie des Grecs, tab. I.

112 EIVRE CINQUIÈME.

A ces latitudes mal déterminées , ou peut-être seulement mal traduites de quelque carte d'un ancien peuple navigateur , les géographes d'Alexandrie rapportaient toutes les latitudes des autres contrées, qu'ils devinaient quelquefois d'après les indications si peu sûres d'un gnomon (i), mais plus souvent d'après des estimations des voyageurs, et d'après la nature des vents et des productions (2). De cette manière, Eratosthène (3) porta l'extrémité méridionale de l'Inde à seize degrés au nord de l'équateur, au lieu de huit. Il répéta l'erreur de Dicéarque, en plaçant sous le parallèle de l'île de Rhodes le détroit des Colonnes , celui de Sicile , le cap Sunium et le golfe d Issus, points qui tous sont plus au nord ou plus au sud.

Ce parallèle de Rhodçs, si mal tracé, formait sur la mappemonde une ligne évaluée à 70,000 ou 77,800 stades , et qui marquait la longueur ou longitude de la terre habitable; on l'appelait le diaphragme; l'autre, plus courte de moitié, et dirigée du nord au sud, coupait la première sous un angle droit, et représentait la largeur ou latitude de la terre sous le méridien d'Alexandrie (4). La carte entière présentait un carré, en dedans duquel ces géographes traçaient l'Europe , l'Asie et l'Afrique comme une grande île d'une figure ovale , baignée de tous côtés par la mer Atlantique. Tout en regardant notre monde comme un globe, il leur paraissait que la terre habitable, à eux connue, n'occupait qu'une portion quelconque de la partie supérieure de ce globe; sous l'équateur, une zone brûlante , vers le pôle, une ceinture de glaces, resserraient les contrées allouées au genre humain dans d'étroites bornes ; ils crurent donc ne pas commettre une grande erreur en dépeignant cette portion de la

(0 Plin. , II , 72 ; VI , 35. — (2) Strab. , II, 1 1 1 , 1 28, i65, 167, etc., etc. Alm.— (3) Eratosth. ap. Strab., Il, 68, édit. L. — (4) Strab. m, i4o. Alm. Jgathemer, l , i.

sphère comme une surface plane. Le seul Hipparque tenta de figurer des méridiens et des parallèles courbes comme dans nos hémisphères ; mais son avis fut longtemps négligé (0.

Pourquoi nous arrêter plus long-temps sur ces routes arides où la science ne mène souvent qu'à un doute désespérant .^^ Exposons plutôt la Géographie historique de Strabon et des auteurs qu'il a extraits ou commentés. Son ouvrage offre, sous ce rapport, deux moitiés distinctes : une description très-détaillée de la Grèce ainsi que de l'Asie-Mineure, et des aperçus très-rapides sur les autres pays connus. Topographe exact, critique scrupuleux et modeste dans la première partie, Strabon, dans l'autre, n'est que trop souvent uii abréviateur infidèle et un juge partial et superficiel. Il doit donc nous servir de guide , et non pas de maître : en analysant sa Géographie , nous tâcherons de rappeler toutes les découvertes de son siècle, même celles dont il n'a tiré aucun parti.

(0 Gossellin, Recherches, I, 44-

SciTË de l'Histoire de la Géographie. — Analyse de la Géographie deStrabon. — Europe. — Discussion du voyage de Pythéas.

Nous allons retracer l'Europe de Strabon ; et, pour mieux rendre ses idées, nous suivrons le même ordre que lui. VJbér/e ou l'Espagne commence la série des contrées décrites par ce géographe. Quoiqu'il ait donné aux Pyrénées une direction nord et sud, et qu'il ait considéré les côtes, depuis les Pyrénées jusqu'au cap Sacré, comme formant l'un des côtés du carré dans lequel il circonscrivait la péninsule, il a bien retracé l'état physique du pays et les mœurs des peuples ibériens. La Bétique, fertile en huile et en laines fines, ornée de villes superbes , telles que Gades , Corduba et Hispalis ( notre Séville ) , était habitée par les Turdetani ^ peuple qui possédait d'antiques monumens de poésie et d'histoire , et dont le nom défiguré et la félicité exagérée avaient servi de base aux contes grecs sur Tartessus. Les Lusitani , agiles à la course, redoutables dans la petite guerre, habitaient entre le Tagus et le Durius ; plus au nord , les Gallaïci ou Gaîleci des auteurs romains, et les Cantabri , sauvages habitans de montagnes d'un difficile accès, ne baissaient qu'à regret leur front audacieux devant les faisceaux de Rome. De Xlberus ou Ebre, vers les sources du Tage , demeuraient les Celtiberi, restes des anciens conquérans venus de la Celtique, et qui, dépouillés par les Romains de leurs châteaux -forts, s'accoutumaient à la vie policée. L'industrie et le commerce enrichissaient les villes ibériennes sur la Méditerranée, parmi lesquelles, depuis la

HISTOIRE DK LA. GÉOGRAPHIE. Il5

destruction de la trop fidèle Sagimte, celles de Tarraco et de Carthago-Nova brillaient au premier rang (i).

Parmi les îles voisines de Tlbe'rie, Strabon compte les Baléares^ peuplées par une nation gaie, voluptueuse, et renommée pour son habileté à se servir de la fronde ; les Pitjuses , qui sont aujourd'hui Iviza et Formentera • enfin, les Cassitérides ou îles à étain, « situées, dit-il, dans la haute mer, au nord du port des Artabres (2). » Le port des Artabres est celui de la Corogne. Dans un autre passage, il place ces îles à la hauteur de la Grande-Bretagne (5). On concilie ces indications en se rappelant que les géographes , avant Ptolémée , faisaient de la Grande- Bretagne une île triangulaire dont la pointe méridionale leur paraissait peu éloignée de l'extrémité septentrionale de l'Espagne (4). Les îles Sorlingues, situées au sudouest de la Grande-Bretagne , devaient, d'après ce système , paraître voisines de l'Espagne (5) ; ce sont donc les Cassitérides. Les Carthaginois , sous les ordres d'Himilcon , avaient exploré ces régions; ils avaient découvert un groupe d'îles appelées OEstrymnides ; et l'île des Alhions ^ l'Angleterre, et celle des Hiherni^ l'Irlande (6) ; d'autres écrivains les ont appelées Hespérides ou îles d'ouest (7}. Il est probable qu'elles ne servaient que de stations et de factorerie aux négocians de Carthage €t de Gades qui venaient acheter de l'étain tiré des mines de Cornouailles. Lorsqu'après le voyage de Pythéas le commerce de l'étain eut pris une autre direction par la Gaule et Marseille, on oublia les Cassitérides, et on finit par les regarder comme fabuleuses (8).

Le quatrième livre de Strabon commence par une des-

(0 Sirah. III , passim. — W Id. III , in fine. — Q) Id, II , i8i. Alm.

— (4) Jppian. Iber. 1,6.— (5) Diod. Sic. V, 38. Plin. IV , 22 j VII , 56. — (^) Avien. Ora maritima, 90, 112, etc. — (7) Dion. Perieg. 563.

- (8) Plin. XXXIV, 16.

I l6 LIVRE SIXIÈME.

cription assez vague de la Celtique ou de la Gaule , contient celle de îa Grande-Bretagne, et se termine par un coup d'oeil sur les Alpes. Il donne aux côtes occidentales de la Gaule une figure très-fausse , en supprimant ou réduisant à peu de chose la péninsule des Osismii , qui est la Bretagne actuelle, et qu'avait indiquée Pythéas. Par une conséquence de cette fausse idée , le Rhin est censé couler parallèlement aux Pyrénées ; les Cévennes sont placées au milieu du pays dont l'étendue se trouve rétrécie d'un tiers (0. La division de la Gaule en Belgique^ Celtique propre et Aquitaine ^ indiquée par César (2) , a été mieux saisie par Strabon que par Diodore de Sicile , qui , trompé par les noms latins , imagina deux peuples distincts, les Celtes et les Galates (5). En décrivant les Galatœ comme une nation blonde , de grande taille, et répandue très-loin au nord , Diodore nous oblige à y voir les Belges de César et de Strabon. Ce dernier nous retrace rapidement la fertilité de la Gaule narbonnaise, qu'il compare à l'Italie , les sages lois de Massilia , la grandeur naissante de Narho , siège de la puissance romaine ; la population considérable même des parties intérieures et septentrionales ; enfin , la vie simple et un peu grossière de ces nouveaux sujets de Rome (4).

Il passe à la BMtamiiké ou Grande-Bretagne , à laquelle il donne une forme triangulaire : l'un de ses côtés , dit-il , court parallèlement au rivage gaulois j l'autre suit la direction de la côte septentrionale d'Espagne ; la troisième est peu connue (3), Les riches pâturages de cette île, les brouillards qui l'enveloppent , les mœurs agrestes des habitans , et leurs hameaux épars au sein des forêts , offrent une peinturé plus exacte. A côté de la BrétaU'

(0 Strab. IV, iaprincip. II, 190. Alnael. — (*) Cœs. Bel. gall. I , i. — (3) Diod. V, 32. — (4) Strab. IV, med. — (5) Id. II , 181 et 190. Almel. Comp. III , in fine j 1 , 1 10, etc.

nikê^ mais plus au nord, se trouve lerne y grande île habitée, disait-on, par des peuples anthropophages et étrangers à toute espèce de civilisation (i). Cette terre , dépeinte comme stérile et presque inhabitable, est pour» tant la fertile Irlande , nommée en celtique Erin ou leriji. C'est la terre la plus septentrionale que Strabon admettait dans son système ; il la plaçait beaucoup plus au nord que les embouchures de l'Elbe ou Alhis ^ limites de sa géographie continentale de ce côté : il croyait les sources du Borysthène et du Tanaïs aussi éloignées au nord que l'île lerne ^ et il terminait à cette hauteur son Europe par une ligne vague qui , en prenant ses mesures à la lettre , correspondrait en grande partie au cinquantecinquième parallèle de latitude de nos cartes (2).

Cependant les découvertes réelles des anciens s'étendaient plus au nord que ne le pensait Strabon. Un navigateur marseillais, le célèbre Pythéas, qui vivait un peu avant Alexandre-le-Grand , avait pénétré jusque dans la Scandinavie, peut-être jusque dans la mer Baltique, et avait décrit ce voyage extraordinaire dans des ouvrages dont il ne nous reste malheureusement que les titres (3) et quelques citations évidemment inexactes , ou même défigurées à dessein. C'est en comparant ces débris insignifians d'un grand ensemble, que nous sommes restés convaincus , malgré l'autorité d'un Gossellin , que les découvertes de Pythéas lui appartiennent en réalité , et que les absurdités mises sur le compte de ce voyageur par les anciens et les modernes, disparaissent en grande partie dès qu'on admet dans ses relations , ou dans les extraits qu'on en a donnés , l'emploi de deux stades différens. Voici, dans cette hypothèse, les principaux points qui nous restent de son voyage.

(') Strab. Il , 124, 175, etc. — W Id. H et VII , passmi (3) Marc. Heracl. Schol. Jpoll. JRhod. Geminus, Isag. c. 5.

1 I 8 LIVRE SlXi;àME.

En sortant du détroit des Colonnes , il se rendit au cap Sacré, dont il fixa, dit-on , leloignement du détroit à 3ooo stades ; ce qui est juste en considérant ces stades comme étant égyptiens , ou de i n i | au degré (0.

Un autre promontoire , voisin de quelques îles, s'avançait plus à l'ouest que le cap Sacré ; il s'appelait Calhium ; c'est le nom que l'auteur des Orphiques semble donner , soit aux Alpes , soit aux Pyrénées (^). Ce promontoire semblerait donc être le cap Finistère en Espagne. Aucun indice direct sur la latitude de ce promontoire n'a été conservé chez les anciens ; on dit seulement qu'il était situé dans le pays des Ostidamniens ^ ou Ostiœi ^ ou Ostiones ^ ou enfin Cossini (3), peuple qui, malgré tant de noms, est resté inconnu. Mais nous pouvons pourtant affirmer, contre l'opinion de beaucoup de commentateurs, que ces peuples ne sont point les habitans de la Basse-Bretagne , puisque , dans un autre passage , Strabon nous apprend expressément que Pythéas donnait à ceux-ci le nom de Timii (4). Ge nom ne fournit donc aucun argument contre l'identité du promontoire Calhium avec le cap Finistère d'Espagne.

A trois journées de navigation de ce cap, Pythéas parvint à des îles dont la principale était nommée Uxisama. On s'est généralement accordé à considérer celte île comme étant XUxaiitis de l'Itinéraire d'Antonin , et l'île d'Ouessant de nos cartes. En effet; une heureuse navigation a pu conduire Pythéas du cap Finistère à cette île, à moins qu'on ne veuille refuser aux Marseillais la science nautique nécessaire pour traverser la haute mer , ce qui, en faisant rentrer tout le voyage de Pythéas dans la classe des fables, en rendrait la discussion superflue.

(0 Slrah. I, 112. Alm. — (») Orph. i , i2i. — (^) Steph. de urb. in voce Cstiones. Strab. 1. c. ~-{^)Slrab, IV, 298, Almel.

La grande île ài Albion se présente ensuite au nombre des pays visités par Pythéas ; il lui donne 20,000 stades de long, mesure prise en stades égyptiens, et qui correspond à peu près à la longueur réelle, en suivant les sinuosités de la côte occidentale , depuis le cap Landsend jusqu'au cap Wrat en Ecosse (0. Il faut évaluer de même, et avec moins de rigueur , la mesure de circonférence d'Albion^ indiquée à 4O5OOO stades par Strabon. Mais quand Pline assure que Pythéas fixait cette même circonférence à 3o,6oo stades, il est clair que cette dernière indication était exprimée en stades de 833< au degré, et qu'au fond elle était identique avec la première (2).

Il paraît que Pythéas orientait mal la Gran de-Bretagne qu'il rétendait en longueur de l'est à l'ouest, ou au nordouest , et qu'en traçant la côte méridionale plus au nord et sud qu'elle ne l'est, il regardait la pointe orientale de l'Angleterre comme formant une des extrémités septentrionales de cette grande île. C'est à peu près ainsi que Strabon et une foule d'autres géographes orientaient leur Albion ou Britannia ; et en attribuant à Pythéas l'erreur commune de tant d'autres anciens, on conçoit comment ce voyageur a pu placer l'extrémité septentrionale de la Grande-Bretagne à 42,700 stades de l'équateur , mesure qui , prises en stades de 833 au degré , coïncide avec la latitude de 5i degrés i5 minutes, et, par conséquent, à peu de chose près , avec la pointe nord-est du Kent. Cette pointe devait, aux yeux du navigateur marseillais , terminer Albion au nord. La même mesure, prise en stades de 700, a fait croire à Eratosthène et à Strabon que Pythéas étendait la Grande-Bretagne jusqu'au parallèle ouïe plus long jour est de dix-neuf heures , c'est-à-dire au

{')Strah.\, iii.II, i63. — W/^/m. IV, i6.

6i® parallèle, à 60 lieues plus au nord que l'extrémité septentrionale de l'Ecosse (i).

En continuant son voyage au nord-est , ou , comme il croyait, au nord , Pylbéas trouva, à six journées de navigation au-delà d'Albion , une partie de la côte du Jutland , nommée aujourd'hui Thf ou Thyland^ et , dans l'ancien Scandinave , Thiuland, Il changea ce nom en Thide ou Thyle; car les manuscrits donnent l'une et l'autre variantes ; il estima sa navigation à 600 stades par jour, ou à 36oo en tout, et dut en conséquence fixer la latitude de Thule à 46,3oo stades de l'équateur, ou à 55 degrés 35 minutes, le degré pris à 833 stades; ce qui est presque un degré trop au sud. Mais la description de la nature du pays offre la vérité la plus frappante. Les dunes sablonneuses du Jutland , ses collines mouvantes au gré des vents impétueux, ses marais couverts d'une croûte de sable où le voyageur imprudent est englouti , enfin les brouillards d'une espèce particulière qui infestent cette contrée ; voilà les phénomènes qui firent dire à Pythéas qu'aux environs de Thule la mer, l'air et la terre semblaient se confondre en un seul élément (2). Les nuits, réduites souvent à deux ou trois heures par les longs crépuscules, la culture du millet dans le nord, et celle du blé dans le midi , l'abondance du miel , l'usage de l'hydromel, la coutume de dessécher les blés dans de vastes granges, tout cê tableau de Thule, tracé par Pythéas, convient éminemment aux côtes occidentales du Jutland.

Telle est , nous le croyons , la juste explication de la plus fameuse énigme que renferme la géographie ancienne. Les autres opinions qu'on a proposées à cet égard

(0 Comp. GosseZ/m, Géogr. analys. 47; 4^» etc. Eraiosthène , Strabon, Pline , cités ibid. — (^) Sivab. 1 , 109. Altnel. II , i63, 175; IV, 3o8. ,

ne sont fondées que sur des expressions erronées de quelques géographes anciens, qui semblent s'être mépris sur la valeur des stades employés par Pytbéas. C'est ainsi qu'Ératostliène, en évaluant les stades à 700 par degré , plaça Thule à 66 degrés, ou sous le cercle polaire (1) ; ce qui est contraire à un passage authentique de Pythéas lui-même , conservé par Geminus , et dans lequel il dit « que les nuits , à Thule , lui paraissaient être de deux à trois heures (2).» Parmi les défenseurs modernes de l'erreur d'Eratosthène (3) , la plupart , séduits peut-être par les auteurs anglo-saxons (4) , y ont ajouté une nouvelle invraisemblance en rapportant cette latitude aux extrémités septentrionales de l'Islande ; comme si Pythéas, venant du midi, n'eût pas dû indiquer de préférence la position des côtes méridionales. D'ailleurs , ce voyageur n'avait point dit que Thule était une île plutôt qu'une partie du continent : c'est une assertion des écrivains postérieurs même à Strabon (5). Enfin , des Islandais ont complètement démontré que la description de Thule n'offre pas un seul trait de ressemblance avec leur patrie (6).

Il paraît que d'autres géographes , ayant calculé les stades à 5oo par degré , plaçaient Thule près du pôle, à 87 degrés de latitude, et, pour être conséquens , faisaient dire à Pythéas que les jours et les nuits y étaient de six mois (7).

Quelques anciens , choqués de l'invraisemblance d'un voyage aussi lointain, employèrent sans doute un stade de 750 ou 769' au degré indiqué par Pline et Hipparque : leur calcul réduisit la latitude de Thule à 60 ou 62 de-

(0 Slrab II , i63 , elc. — (2) Gemin. introtl, in phrenom. — C^) Clui>er, Schottus j Baxter, Gossellin, etc. — C4) Beda, II, de nat. rcr. p. 9; de temp. rat, p. 12g. Alfred, inOros. etc. — (5) Slrab. loc. cit. — Arngrim lonœ, spec. Island. Hist. p. 91, etc. — (7) Plin. II , 75 ; IV, 16.

grés ; ce qui correspond à la latitude de la Norvège méridionale, où il existe un canton nommé T/iélémark , Thilemark^ et même, dans une ^<7^a islandaise, T/iw/emark ; c'est peut-être la Thule , vue de la flotte romaine qui fit le tour de la Grande-Bretagne ; c'est certainement la contrée indiquée sous ce nom dans Ptolémée (i). Des géographes savans ont pensé que c'était aussi la terre découverte par Pythéas (2) j et cetle opinion, revêtue de tout ce qu'une profonde et saine érudition peut offrir de plus imposant (3) , mériterait une discussion plus détaillée , si la brièveté que nous prescrit le plan de notre ouvrage ne nous la défendait. Nous observerons seulement que tout ce que les anciens ont dit sur Thule , postérieurement à Pythéas, nous paraît vague , contradictoire et uniquement fondé sur la confusion des stades. C'est sans doute en cherchant à réunir ces traditions opposées, que Procope (4) a été conduit à considérer toute la Scandinavie comme étant comprise sous le nom de Thule : les curieux détails dans lesquels il entre sur les mœurs des Finnois et des Goths (en observant même l'orthographe Scandinave de ce dernier nom) ont tellement frappé quelques savans, qu'ils n'ont pas hésité de lui donner une préférence exclusive (5). Il est cependant probable que le nom de Thule n'a jamais eu, ni dans la relation de Pythéas, ni dans la Scandinavie même, une acceptionaussi générale.

Pythéas connaissait encore d'autres parties du nord ; il parlait d'une grande île qu'il nomme Basilia , c'est-à-dire

(0 PloUm. II, 3; VII , ^. Jgath. Steph. de urb. Comp. Tacit. Agric. — (2) Orlel. m YOCQ Thule, etc. Sclieidl. praef. ad orig. Guelferbyt. I, 89. — (3) Schoewiing , Mém. sur les connaiss. géogr. des anc. dans le Nord , dans les Mém. de la Société littéraire de Copenhague , t. TX et X , en danois. — {^)Proc. de Bell. goth. III, 4. — (5) Rudbeck , Allant. I, 19, p. 5oi. Kalstrom. de Thule, c. 3, p. 44-

l'île du roi ; et Pline semble croire que c était la même que Xénophon de Lampsaque appelait Baltia (0. On ne saurait déterminer quelle partie de la Scandinavie ces anciens ont voulu désigner , puisque le mot helt ou hait paraît avoir dénoté originairement toute étendue de mer parsemée d'îles (2) , quoique la signification en ait été ensuite restreinte à l'ensemble des canaux d'entrée de la mer Baltique (3) , et même, dans les temps modernes , à deux de c*es canaux. L'opinion commune est pour la Suède méridionale, qui, encore long-temps après , passa pour une île sous le nom de Scandia ou Scandinavie.

On ne saurait pas non plus décider si Pythéas a visité lui-même la cote de ïamhre jaune , c'est-à-dire la Prusse orientale. Pline , souvent copiste inexact , lui fait dire « que les Guttones ^ nation germanique, habitaient l'espace de 6000 stades au bord d'un golfe de l Océan , nommé Mentonomon. A une journée de la contrée des Gutlones était l'île Ahalus , où l'on recueillait l'ambre jaune; les habitans le vendaient à leurs voisins les Teutons. »

La mer Baltique est le seul golfe de l'Océan septentrional auquel convienne la mesure de 6000 stades qui, à 833 par degré, équivalent à 1^0 ou i5o lieues marines. Les peuples qui habitaient la Scandinavie , le Danemark, la Prusse, portaient le nom commun de Goths : ce sont les Guttones^ ou plus exactement les Goutones de Strabon , vaincus par Maroboduus ; les Gothones de Tacite, les Gythones et les Gutœ de Ptolémée, les Gothi d'Aelius et de Flavius, les Gothuni de Claudien , les Cotinoi de Dion Cassius , les Gaules de Procope et des Islandais. Le voyageur marseillais a évi-

{^)Plin. IV, i3 , 16; XXXVII , 2. Solin. 3o. Diod. Sic. V.— (2) Comp. Verel. Notae in Hervarav-Saga , p. 18. — (3) Adam Brem. np. Lindenbrog, p. 63.

demment employé le nom de Guttones dans cette signification générale ; signification que les recherches des vrais savans ont depuis long-temps mise hors de doute (i). Il est donc impossible de décider si Pythéas , en visitant les côtes de la Prusse, y a connu les branches des Goths qui, selon les Islandais, ne sembleraient s'y être établis que trois siècles plus tard, ou si ce voyageur s'est arrêté parmi les Goths de la Scandinavie , qui ont pu lui apprendre ce qu'il a rapporté sur la mer Baltique et le commerce d'ambre jaune.

Les découvertes de Pythéas n'auraient jamais paru suspectes aux yeux de la critique , si l'on se fût rappelé combien d'autres notions , à la vérité incohérentes , mais d'une authenticité frappante, les Grecs, avant Strabon , avaient obtenues sur le nord de l'Europe. Outre Xénophon de Lampsaque, on cite Tiniée et Philémon comme ayant donné de nombreux détails sur ces régions 5 on savait qu'il s'y trouvait beaucoup d'îles, parmi lesquelles, outre Baltia, on remarquait Raunonia (2), dont le nom est scandinavien et signifie l'île à ambre jaune ; on parlait d'une île Baunomarma , et ce nom , également scandinavien , veut dire : « hommes allumant le phare. » Des méprises semblables auraient-elles pu être faites autrement que sur les lieux mêmes ^

Mais l'orgueilleux esprit de système , au lieu d'étendre ces premières découvertes , les rejeta comme des fables. Strabon dédaigne de discuter le voyage de Pythéas ; et quittant les îles Britanniques , qui sont pour lui l'extrémité du monde , il s'en retourne vers le midi pour décrire les Alpes et les contrées situées entre les branches de cette chaîne de montagnes. Quoique agréablement écrite et semée de détails historiques assez intéressans sur les Rhe-

(0 Suhm, Histoire criiique. Leibnitz , Mise. Berol. Voy. ci-après, Jiv. XV, et le volume de l'Europe. — (') Plin. \Y , 16 ■ XXXVII, 2.

tiens et autres nations alpicoles, cette description , qui paraît être prisé dans les ouvrages de Polybe (i) , prouve que les anciens n'avaient point de notions précises et complètes sur ces fameuses montagnes, même en faisant abstraction de toute science géologique. Strabon fixe le commencement des Alpes près de Gênes , tandis que Polybe , en les plaçant aux environs de Marseille , semble avoir avec quelque raison regardé le mont Ventoux comme en formant le promontoire occidental. Les Alpes finissent, selon Strabon, au mont Ocra, au nord de Flstrie ; d'autres les étendaient jusqu'aux confins de la Macédoine et de la Thrace (2). Notre géographe fait mention des glaciers et des avalanches , mais d'une manière un peu confuse.

Des Alpes, Strabon passe à X Italie et aux îles voisines de cette célèbre contrée. 11 est curieux de voir ce savant géographe discuter gravement si l'Italie a la figure d'un triangle ou bien celle d'un carré; nos enfans en savent plus à cet égard. C'étaient les fausses latitudes de Mcrseille et du détroit de Sicile qui le forçaient à donner à la péninsule italienne une direction presque est et ouest; erreur dont Polybe paraît avoir été l'auteur (3). Les détails physiques et historiques offrent pourtant beaucoup d'intérêt : nous le suivons avec plaisir dans sa marche rapide à travers les fertiles plaines de la Gaule cisalpine, déjà comprises sous le nom d'Italie; nous apprenons que les vastes marais traversés par Annibal avec tant de peine , occupaient une partie des champs aujourd'hui si rians qui avoisinenl Parme et Modène ; nous trouvons Rai^enne située alors précisément , comme Venise aujourd'hui, au milieu des lagunes, et ayant des canaux en place de rues;

(0 Strab. IV, in fine. Comp. Polyb. II èt III. —C^) Meta II, 3. Plûu 111,35. — {•') Gossellin , Recherches, efc.,II, 14.

nous visitons les rochers cultivés par le laborieux Ligurien, le port de Luna avec ses carrières de marbre, aujourd'hui si célèbres sous le nom de Carrare antiques villes de YEtrurie^ premier siège de la civilisation en Italie; les régions des Sabins et des Umhriens^ riches en pâturages ; le petit canton de Latium , qui renfermait la capitale du monde. Strabon , qui ne ressent pas une admiration très-vive pour les conquérans et les oppresseurs de l'univers, accorde cependant de justes éloges aux chemins publics, aux aqueducs et autres constructions d'utilité publique dans lesquelles Rome étalait sa puissance. Il passe ensuite aux plaines de la Campanie^ dont on admirait de tout temps l'inépuisable fécondité; il nous montre le commerce et les flottes de la Méditerranée concentrés à PuteoU^ tandis que les mœurs presque grecques de Neapolis y attiraient les Romains lassés du tumulte de la capitale. Le J^ésuwe reposait alors depuis plusieurs siècles , mais il montrait à Strabon des indices d'ancienne éruption. Après avoir parcouru le Samniam , dépeuplé par les sanglantes victoires de Sylla , la Lucanie ^ le Brutium ( la Galabre des modernes ) , X Apulie et d'autres moindres provinces, toujours en suivant la division par nations qui subsistait encore , Strabon rapporte quelques traits curieux de l'histoire des colonies grecques qui avaient civilisé ces contrées , et parmi lesquelles Locri^ Crotone et Tarente même s'éclipsaient devant lu grandeur alors naissante , et aujourd'hui anéantie , de Brundusium, Notre géographe décrit ensuite avec soin la riche Sicile^ le grenier de Rome; la Sardaigne malsaine et la sauvage Corse ne lui avaient paru mériter qu'une mention passagère à côté de la petite île à^Iha ou Elbe. Il avoue pourtant que Syracuse^ dévastée par Pompée, ne devait aux soins d'Auguste qu'une restauration partielle, et que cette ville, jadis immense, n'occupait

HISTOIRE DE Ll GÉOGRAPHIE. I 27

plus que l'île Ortygia et une petite lisière du continent (0.

Après avoir consacré deux livres à la description de l'Italie, notre géographe comprend dans un seul, tout le nord de l'Europe, depuis le Rhin jusqu'au Tanaïs. Audelà de l Elbe, Strabon , en dépit de Pythéas, ne veut plus rien connaître, et même en dedans de cette limite il dénombre les nations germaniques (2) avec si peu d'ordre et de clarté, que nous ne croyons pas devoir anticiper sur l'aperçu que nous donnerons de la Germanie, d'après Tacite et Pline (3). Cependant il se rencontre, da'ns la confuse description de Strabon, quelques traits lumineux sur la géographie physique et sur la migration des peuples ; il marque bien « cette chaîne de montagnes qui .« s'élève dans le midi de la Germanie, s'étend au loin « vers l'orient, mais n'égale point .les Alpes en hauteur ; » on ne saurait y méconnaître la chaîne Hercynio-Carpathienne, Strabon décrit, sans le nommer, le lac de Constance 5 il sait que les Helvetii et les Vindelici habitaient sur des plateaux ou plaines élevées (4) ; trait qui convient très-bien à la Haute-Bavière et au nord de la Suisse. La nature des contrées situées entre ie Rhin et l'Elbe lui est également connue. Les Romains avaient déjà gagné et perdu beaucoup de batailles dans ce pays couvert de forêts d'un côté, et de l'autre de vastes marais. Les Langohardi [^) on Lungorhardi^ déjà établis sur les bords de l'Elbe, paraissent avoir été le peuple le plus éloigné qu'atteignirent les armes romaines (6). Le grand État fondé par Maroboduus , dans la Bohême ou Boiohemum , la Silésie et les contrées voisines, bouleversé par un prince des Gothons ou Goths , était visité par des marchands ro-

(•) Strab. lib. V et lib. VI. — C^) Id. I , VII , in princ. — (3) Voyez ci-après, I. XII. — (4) OpoCTécîia. — C^) Langosarki dans ie texte de Strabon; lisez Langobardi. — (6) Strab. VII, Comp. Vell. Paterc . II,

loS-lOT.

mains dont même quelques uns s'y établirent. Une tradition apportée sans doute à Rome , soit par ces marchands, soit par des Germains, prisonniers ou fugitifs , avait fait connaître au géographe grec les noms des peuples qui habitaient vers la Vistule, et même au-delà, et sur lesquels Maroboduus avait étendu sa domination. Parmi ces peuples, les Luii nous paraissent être les Lygii des auteurs romains, les Lièches du moyen âge, et par conséquent les ancêtres des Polonais modernes (i). D'autres noms, rapportés par Strabon , semblent être polonais ou slavons ; et beaucoup de circonstances venant à Fappui de ces ressemblances de noms, nous font croire que la race slavonne était déjà établie en Europe au siècle de Strabon (2). Ce géographe distingue en effet, sous le nom de Bastarnœ^ probablement créé par les Grecs , une nombreuse nation demeurant à l'est des Germains , et s'étendant plus au nord. Les Bastarnes les plus reculés vers le nord et l'est, étaient les Roxolani ou Roxani; ce sont peut-être, quoi qu'en aient dit plusieurs critiques , les Russes, qui eux-mêmes écrivent par un o leur nom national. Il est, d'un autre côté, très-probable que les Getœ^ autrement nommés Daces^ ou comme Strabon veut, Da{>i^ étaient de race slavonne (3). (Ces peuples, très-puissans du temps de Strabon, par les conquêtes de leur roi Boerebistes , excitaient la jalousie des Romains, et arrêtaient, sur les bords du Borysthène, les courses des SarmateSy qui, originaires des contrées situées entre le Caucase, le Tanaïs et la mer Caspienne (4), où Strabon les connaît encore (5) , étaient entrés en Europe par

(0 Tableau de la Pologne ancienne et moderne, par Malte-Brun; nouvelle édit. refondue et augmentée par Léonard Chodzko. Tom. II , Précis historique : Paris , i83o ; et ci-après, liv. X. — Strabon, VII , aii. — {^) Gatterer, Disquis. an popul. slav. orig. à Dacis Getisque liceat repeterc? In Comm. Soc. Gotting. i^) Hérod. IV, aS. — (5) Strab,%l, 1343, i6, Atrcb.

rinstigation de Mithridate, et avaient détruit et envahi l'antique 'Etat des Scythes, dont le nom dès lors commence à disparaître. Peu de temps après Strabon, les Sarmates, quittant leurs chariots et leur vie vagabonde, s'établirent dans la Lithuanie et les régions voisines, où ils devinrent la souche de nations entièrement étrangères à la race slavonne (0.

Quelque légère et incomplète que soit l'esquisse du nord et de l'est de l'Europe chez Strabon , il sait pourtant qu'à partir de la Germanie et de la Dacie jusqu'à la mer Caspienne , l'œil erre dans une plaine immense. Les notions exactes d'un Hérodote sur la nature de ces contrées sont dédaigneusement passées sous silence par le géographe d'Amasée , qui se borne à décrire vaguement quelques animaux, parmi lesquels on reconnaît l'élan. Il y avait un grand commerce entre ces pays et l'empire romain ; on échangeait des pelleteries contre des vins et des objets d'habillement. Olhia , nommée aussi la ville du Borysthène , dut à ce commerce une existence brillante, qui se prolongea jusque dans le sixième siècle après J.-C.(2). La ville de Tandis^ située sur la rive européenne du fleuve du même nom (3) , après avoir attiré dans ses murs un grand commerce, fut détruite par les rois du Bosphore, mais refleurit dans le moyen âge sous le nom de Tana.

Strabon donne des détails topographiques sur la Chersonèse taurique ^ où florissait, sous la protection des Romains, la cité libre de Chersonesus ^ dont les ruines se voient près Giurtchy , aux environs de Sevastopol (4) , et

(0 Diod. Mêla, etc. Voyez le Tableau de la Pologne, t. Il, sqq. Gatterer, de Sarmatica popul. Lett. orig. In Comment. Soc. Gotting. — (2) Dion. Chrysostom. Orat. Boryst. Jmm. Marcell. XXII , 8. Jornand. Get. c. 5. — {^)Strab.Y\l, 3io j XI, 498, C^s.— (4) 7J/a/z«m,IV,296, sqq.

I 3o LIVRE SIXIÈME.

le royaume du Bosphore avec la ville de Panticapœum ^ colonie antique des Milésiens, nommée aussi ' Bosphorus{^)^ aujourd'hui lenikalé, et celle de Theodosia ^ sur les débris de laquelle s'éleva dans le quatrième siècle la cité de Capha qui existe encore (2). Il entreprend ensuite la description des pays qui s'étendent le long de la rive méridionale du Danube. Les Romains comprenaient ordinairement sous le nom ^Illyrie toutes les contrées situées entre l'Helvétie , l'Italie et le Danube, limite générale de la Germanie , jusqu'aux confins de la Grèce et de la Macédoine (3). Les habitans de ces régions étaient en partie Celtes et en partie llly riens.

Le nom illyrique, dans l'acception la plus stricte, comprenait les petites nations qui occupaient l'Albanie des modernes : Scylax fixe leur limite méridionale à Aulon au Valon (4) ; mais des peuples illyriens habitaient également la Dalmatie avec la ville commerçante de Salona^ et VIstrie avec Pola^ ainsi que la Pannonie des Romains , appelée constamment Péonie par les Grecs ; ce qui peut faire croire, malgré l'opinion contraire de Dion Cassius(5]^ que le petit canton de la Macédoine, appelé Péonie^ était peuplé par la même race. Strabon établit une différence entre les Illyriens et les Thraces qui se tatouaient au moyen de piqûres, et les Celtes qui s'enduisaient le corps d'une couche de couleur (6). Les monumens historiques ne suffisent point pour décider si cette race lUyrienne s'est éteinte , ou si elle s'est mêlée avec les Slavons qui , dans le seizième siècle , occupèrent ces pays.

Les Boii étaient la principale nation celtique de ces

(0 Plin. IV, 24. — (') Peripl. Àrr. 20. Constant. Porph. cap. 53. — (3) Strab. VII, 3i3. Cas. Comp. ici. V, 214. Tit.-Liv. Epît. 63. Appian. lUyr. 6. —(4) Scylax., Per. 7. Voss. — (5) Dion, XLIX, c. 36, ed. Reim. — (6) Strah. IV, 817 • VU, 482 sqq. Almel.

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contrées; ils étendirent, un siècle avant Strabon , leur domination sur une grande partie de la Bavière et de l'Autriche actuelles : leurs terres atteignaient même le lac Peiso^ probablement le lac Balaton en Hongrie. Dans leurs migrations, ils envahirent le Boiohemum et lui donnèrent leur nom. Les Taurisci habitaient les Alpes de Salzbourg, de la Carinthie et de la Styrie : leur nom semble signifier montagnards, car la plupart des montagnes de ces contrées portent encore le nom de Tauer; les Romains , que les mines d'or et de fer attirèrent dans ce pays, l'appelaient Noricum{^) ^ peut-être d'après la ville de Noreîa qu'ils subjuguèrent la première. Les Scordici^ troisième grande tribu celtique, demeuraient sur la Save inférieure, mais étendaient leurs courses piratiques jusqu'en Macédoine. Toutes ces nations, presque détruites par les armes des Daces ou des Romains, laissèrent entre les mains de ces derniers des régions en grande partie désertes, et qui, peuplées de colonies romaines, formèrent les provinces de JSoricum et de Pannonia; mais la situation de cette dernière province ne répondait pas exactement à la région habitée par les Pannoniens , et qui s'étendait depuis le milieu de la Carniole jusqu'en Macédoine.

Il est impossible aujourd'hui de décider si les Celtes n'ont occupé cette longue série de pays que du temps de Tarquinius Priscus, comme Tite-Live le croit (2), ou si cette race ne s'y est pas plutôt répandue dans les siècles antérieurs à l'histoire, soit qu'on veuille, d'après le système mosaïque, les faire venir d'Asie, soit qu'on préfère l'opinion de quelques antiquaires modernes qui placent leur origine dans la Gaule, opinion qui, restreinte aux Celtes seuls, n'a rien d'invraisemblable.

(0 Plin. III , 20. Strab. IV, 206, ao8. Cas. — {^) Tit-Lw. V, 34.

l3l LIVRE SIXIÈME.

A l'est des Illyriens se trouvaient les 3fysi^ les Durdani et les Trihalli^ peuples que notre géographe et d'autres écrivains contemporains ou postérieurs peignent comme des barbares indociles ou intraitables (i). « Ces brigands mêmes, dit Strabon. donnaient le nom de brigands aux Bessij habitans de la chaîne de l'Hémus. » Il est évident que toutes ces contrées attendaient encore les bienfaits de la civilisation : couvertes de marécages et de forêts, elles offraient alors une température froide; aujourd'hui leur climat rivalise avec celui de l'Italie. Il en était de même de la. Thrace, où cependant les colonies grecques, et entre autres Bfzance^ célèbre par son commerce et ses pêcheries , répandaient les lumières de la civilisation. Il est difficile de fixer l'époque à laquelle les nations indigènes de la Thrace ont perdu leur nom et leur existence. Les Thyniens^ de qui descendaient les Bitkyniens et autres Thraces d'Asie (2) ^ avaient disparu avant Strabon. Les Odrysœ et les Bisaltes sont encore nommés par Pline, qui, à la vérité, dans sa compilation de noms géographiques, a rarement distingué avec soin l'état ancien et moderne (3). Les Bessi^ qui s'appelaient eux-mêmes Satrœ^ indépendans du temps d'Hérodote, subjugués par Lucullus, reparaissent dans le cinquième siècle comme une nation sauvage (4). Cependant, sous les règnes de Trajan et d'Hadrien , la Thrace se peuplait déjà de colonies romaines. La description de cette contrée par Strabon est perdue, et de celle de la Macédoine il ne nous reste qu'un extrait, dans lequel on indique les mines d'or du mont Pangœus (5) , le sol gras qu'arrose le Strjmon^ \es travaux de Philippe pour former un port

(0 Nie. Damasc. Mlian, etc. — (2) Hévod. 111, 90; VII, 76, 76. Xénoph. Cyri exped. Vil, 2. Strab. passim. — (^) Flîn. IV, 3o. — (4) Iférod. VII , 1 1 1 . — (5) Hieron. ep. 3 ad Nepot. Paulin. Carm. XVII, ao6. Theoph. Procop. etc.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l33

(levant Pella^ et la splendeur naissante de Thessalonique (0.

Nous n'entreprendrons point de suivre Strabon dans tous les détails de son intéressante description de la Grèce (2) , moins claire et moins précise cependant que celle de Pausanias. Il retrace d'abord le Péloponèse ^) , «déjà désert, dit^il , si on le compare à ce qu'il était «du temps de la liberté des Grecs. » Il le divise en six provinces, la riante Elide , où brillait encore Olyjnpie; la Messénie^ non moins fertile, avec sa nouvelle capitale, Messene^ forteresse célèbre (4) ; la Laconie^ où le nombre des villes était réduit de cent à trente, et qui renfermait alors deux petites républiques vassales de Rome , celle de Lacédémone et celle des Eleuthero-Lacones ou Laconiens libres; XArcadie^ toujours riche de ses forêts, de ses pâturages, de ses herbes médicinales, de ses eaux minérales (5); XArgolide^ où il remarque des labyrinthes attribués aux Cyclopes^ et la nouvelle Corinthe^ où les colons romains fouillaient les tombeaux pour y trouver des urnes précieuses; enfin XAchaïe^ qui ne conte^ nait aucune ville remarquable. Il décrit avec le même soin les provinces et les villes du continent (6) , la célèbre Attique^ «cet ouvrage favori des dieux et des héros; » Athènes^ qui conservait encore une ombre de gloire et de liberté; la Béotie^ dont la constitution physique particulière rendait fréquens les éboulemens de terrain et les inondations érigées en déluges par les amateurs d'hypothèses; la PJwcide^ où le temple de Delphi, dépouillé de ses trésors, ne retentissait plus d'oracles trompeurs et bienfaisans; la Locride avec le défilé des Thermopyles, et la Thessalie^ jadis couverte d'eaux qui s'écoulèrent

(0 Hérod. VII , 11 3. Pacat. p. 402, in XII , panegyr. vet. — (2) Tû.- LU'. XLV, 3o. Cic. pro Planco. — 0) Strah. L. VIII. — (4) Paus. IV, 3i . — (à) Plin. XXV, 6 ; XXXI , a. Pam in Arcad. , etc. — (6) Strah. L. IX.

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lorsqu'un tremblement de terre entr ouvrit un débouché au Pénée; XAcarnanie et XEtolie^ provinces regardées comme semi-barbares par les Grecs, quoique aux yeux des Romains elles fussent situées au centre de la Grèce (i). \lEpire^ que tous les auteurs grecs excluent de la Grèce, est décrite par Strabon avec Tlllyrie et la Macédoine (2) ; ses principaux cantons étaient la Chaonie^ la Thesprotie et la Molosside. Strabon et Plutarque nous apprennent que les Epirotes parlaient une langue particulière, et que cette langue était la même que le macédonien : il paraît que l'idiome des Albanais modernes en dérive (3) ; mais ce serait trop que de vouloir, par une induction rétrograde , en conclure que tous les lllyriens parlaient cette langue.

Les îles de la Grèce terminent l'Europe de Strabon. Corcyre^ reconnue indépendante par les Romains, est décrite avec l'Epire. Leucas ou Nen'cos, qui , au gré de la nature et de l'art , a été tantôt île et tantôt presqu'île (4) ; Cephallenia , l'âpre Ithaque , et Zacynthos avec ses sources de bitume (5) , sont placées à côté de l'Acarnanie. Au lieu de retracer l'état physique de ces régions, notre géographe disserte sur les Curetés, ancienne tribu dont le nom se mêle à l'histoire des mys^^ tères et de la théologie grecque. Il décrit avec plus de détail la grande et belle île de Creta^ où florissaient trois villes, Gortyna au midi, Cnossos au nord, Cjdonia à l'ouest. Les institutions politiques des républiques crétoises , qui avaient servi de modèle au législateur de Sparte, tombaient dans l'oubli; les lois romaines commençaient à ôter à la physionomie des nations la pi-

(0 Cic in L. Pis. — (3) Strah L. VII, in fine. — (3) A. Masci dans les Annales des Voyages, t. III, p. i56-i6i. — (4) Paulmier de Grentesmenil , Grœcia antiqua , pag. 577. — (5) Hérod. IV. Pausan. IV, 23. Plin. IV, 1-2.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. j35

quante variété de leurs traits originaires. Après Crète viennent les Cyclades ^ rangées autour de Délos , qu^ avait hérité du commerce de Gorinthe (0 et les Sporades ^ semées le long des côtes de l'Europe et de TAsie. On voit se presser l'une contre l'autre Thera^ tant de fois agrandie et diminuée par des éruptions volcaniques (^) ; îos^ où l'on croit qu'Homère fut enseveli; Pholegandros ^ qu'Aratus appelle une île de fer; Cunolos^ renommée par son argile; Siphnos ^ dont le peu d'importance a passé en proverbe; Céos ^ la patrie du poète Simonide; Milos^ dont le terrain fertile exhalait l'odeur de soufre dont il est imprégné (5); Naxos^ surnommée la Petite Sicile^ et qui cache derrière une enceinte de rochers ses vallées délicieuses ornées de vignes et d'oliviers; Paros, avec les fameuses carrières de marbre du mont Marpesus ; Myconos^ dont les habitans étaient chauves, et plusieurs autres îles moins célèbres qu'il serait hors de propos d'énumérer ici. Dans les Sporades, il cite la longue et haute Carpathos^ qui donna jadis son nom à la mer qui l'entoure; mais il renvoie à la description de l'Asie la plupart de ces îles. Strabon avait navigué dans l'Archipel, et cependant il en décrit les îles d'une manière très-sèche : on reconnaît mieux son talent dans l'esquisse qu'il donne de la fertile Eubée, qu'il joint à la Thessalie, comme il avait placé Lemnos et les autres îles voisines dans sa description perdue de la Thrace.

Nous profiterons, dans la suite de cet ouvrage, des renseignemens que les anciens nous ont laissés sur la géographie physique et la topographie de la Grèce : mais ici., où nous avons en vue les progrès positifs de la science , nous ne saurions dissimuler que les mesures d'Eratosthène donnent à la péninsule de la Grèce une étendue

(') Strab. X, in fine. — C^) Plin. Sin. TourneJ. etc. — (3) Plin. XXXV,, 9-10. Tourne f. etc.

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double de celle qu'elle a de l'ouest à l'est 5 et que Polybe , suivi par Strabon, ne sut rectifier un peu cette erreur qu'en défigurant la péninsule d'Italie, en continuant à placer le Bosphore droit au nord de THellespont , tandis que la ligne sur laquelle sont situés ces deux détroits se dirige presque de l'ouest à l'est (i).

Telles étaient alors les principales connaissances géographiques à l'égard de l'Europe : les Pline et les Ptolémée nous en apprendrons davantage; mais suivons d'abord Strabon dans les autres parties du monde.

(0 Gossellin, Géog. (les Grecs, 21 sqq.; 81 sqq.

Suite de l'Histoire delà Ge'ographie. — Analyse de la Géographie de Strabon ; Asie en-deça du mont Taurus.

Nous allons accompagner Strabon dans ses courses en ^sie, partie du monde qu'il se flattait de connaître parfaitement, grâce aux expéditions des Macédoniens, et grâce à ses propres recherches ; il n'en avait pourtant qu'une idée très-fautive et très-incompiète. La prétendue chaîne du mont Taurus, réunion imaginaire de plusieurs suites de montagnes très-distinctes, s'étendait, selon tous les anciens (0, en ligne droite à travers l'Asie entière; elle commençait vis-à-vis de Rhodes , et se terminait aux environs de Thinœ , le point le plus oriental que l'on admettait; elle avait, selon Strabon, quarante-cinq mille stades de long (2) : c'était aussi la longueur de l'Asie , qui, par conséquent, se terminait, dans l'idée des anciens, à peu près à l'endroit où la petite Boukharie touche au grand désert de Gobi.

La chaîne du Taurus, en partageant l'Asie, donnait la facilité de la diviser en deux grandes parties; tout ce qui était au nord de ces montagnes s'appelait ^sie en-deçà du Taurus ^ par rapport à l'Asie-Mineure qu'occupaient les Grecs. Ce qui était au midi se nommait Asie au-delà du Taurus.

Ces parties se subdivisaient : on distinguait dans celle en-deçà du Taurus quatre principales contrées (•5).

La première était bornée à l'occident par le Tanaïs, les

(0 Plin. V, 27. Pomp. Mêla, I, i5, etc., etc. — W Sirab. XI, 358; XIV, 458, ed. Casaub. — W Ici. II, 129, i3o; XI, 491, etc., éd. du î.ouvre.

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Paliis-Méotides jusqu'au Bosphore, et le Pont-Euxin jusqu'à la Golchide, au nord par l'Océan septentrional et la partie de cet océan qui s'avance jusqu'à l'embouchure de la mer Caspienne; à l'orient, par la mer Caspienne jusqu'à la séparation de l'Albanie et de l'Arménie, à l'endroit où le Cyrus et l'Araxes terminent leurs cours; au midi, enfin, par l'isthme qui sépare le Pont-Euxin de la mer Caspienne, suivant une ligne qui traversait l'Albanie et l'Ibérie depuis l'embouchure du Cyrus jusqu'à la Colchide; on estimait cet intervalle à 3ooo stades.

Ces pays étaient occupés au nord par des Scythes nomades qui n'avaient d'autres habitations que leurs chariots; en-deçà, on trouvait les Sarmates ou Sauromates ^ qui n'étaient , selon Hérodote , qu'une branche des Scythes, et les Siraces, qui s'étendaient vers le midi jusqu'au mont Caucase. Parmi ces derniers , il y avait des tribus nomades, d'autres qui vivaient sous des tentes, et qui cultivaient des terres. La capitale des Siraces était un camp retranché, rempli de cabanes en treilles d'osier; elle s'appelait Uspe^ et était située à trois journées de la ville de Tanaïs (0. Ce peuple , assez puissant , fut détruit, sous le règne de Claude, par les Romains aidés d'une autre nation asiatique, les Aorsi^ qui s'étendait le long des rives septentrionales de la mer Caspienne. Cette nation, extrêmement remarquable, mettait deux cent mille cavaliers sur pied; elle allait chercher sur des chameaux , chez les Arméniens et les Mèdes , les riches marchandises de l'Inde et de Babylone (2). Peut-être une partie de ce commerce se fit - il par le nord de la mer Caspienne et par la Bactriane. Les Aorsi^ nommés aussi Adorsi (3) et Utidorsi (4), occupent précisément les contrées où Denys le Périégète, contemporain de Strabon , place les

(0 Tacit. Ann.XII, i5, 16, 17. — W Sirab. XI, 773. Alm —(3) Tac. XII, i5. — (4)P/m. IV, ir, 25; VI , j2, 16.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l'5g

Ouni{}) , qui paraissent, ainsi que les Chuni de Ptolëmëe sur le Borysthène, être des branches des fameux Huns. Le mot aior signifiait homme dans le langage des Scythes, et le nom de Hun paraît avoir le même sens. Les Awares du Caucase sont appelés Chuns par les Géorgiens et les Persans. Tous ces indices réunis ne feraient-ils pas soupçonner que les Aorsi formaient une partie de la grande nation hunnique ?

Près des Palus-Méotides étaient les Mœolœ ^ ou plus exactement, les diverses peuplades que les Grecs et les Romains comprenaient sous cette dénomination collective (2) • sur les rives du Bosphore, les Sindî ^ appelés tantôt Sinti\ tantôt Sindones ou Sindonœi ^ qui déjà, du temps d'Hérodote et de Scylax, habitaient vers la double embouchure du fleuve Kouban , nommé Antikites par Strabon (3) , et Hypanis par d'autres anciens ; les Aspurgîani ou habitans d'Asbourg, ville qui, selon une conjecture de quelques antiquaires du nord, est l'Asgard d'0din\4) : ensuite les Achœi et les Heniochi, nations dont les vrais noms, probablement, ont été défigurés par les Grecs, et qui paraissent avoir occupé les terres habitées aujourdhui par les Abases; montés sur des barques très-voûtées et nommées camerœ (5) , ils dévastaient les côtes du Pont-Euxin, et revenaient cacher leur butin dans les forêts de chênes qui couvraient alors comme aujourd'hui leurs montagnes incultes. Sur la même côte , mais plus vers l'intérieur, demeuraient \es Zygi ou Zigœ^ qu'un voyageur moderne croit avoir retrouvés dans une vallée du Caucase, sous le nom du Dschiki[^]\ les Ce?'-

(0 Rommel , Caucasus, pag. 68. — (*) Hérodote, 1 IV, c. 23, les appelle Mœotœ, et Pomponius Mêla, 1. I, c. 19, Mœotici. J. H.— C^; Strab. XI, 755-767. Mme\. Suhm, Hist. crit. II, 65, 66. —(5) Tacit.

Hist. III, 47. Strah. XI, 708. — W Guldenstech , 1, 46..

l4o LIVRE SEPTIÈME.

cetœ ou Kerketœ^ que l'on regarde avec quelque probabilité comme les ancêtres des Tcherkesses^ que nous nommons Circassiens (i) ; les Macropogones ou peuple à longue barbe ; au-dessus, étaient les Phthirophagi ou mangeurs de vermine, qui occupaient les gorges des montagnes, et les Soajies^ peuple puissant, brave, bien gouverné, qui possédait des mines d'orl'^), et dont on retrouve encore de misérables restes sous le nom de Tson et de Soan, dans une des plus hautes vallées du Caucase (3). Plus loin, les Ibères ou Sapires possédaient le plateau fertile , aujourd'hui nommé Géorgie. Ce peuple, divisé en quatre castes, la royale, la sacerdotale, la militaire , et celle des serfs, avait des villes bien construites. L'Albanie renfermait des contrées non moins fertiles et riantes sur les bords de la mer Caspienne et du fleuve Cyj^us ^ aujourd'hui Kour; d'autres parties étaient montagneuses, mais riches en pâturages. Les Alhani^ moins civilisés que les Ibères^ l'étaient plus que leurs voisins les Legœ ^ qui sont probablement les Lesghi de nos jours. Les notions trèsexactes que Strabon donne des richesses naturelles des contrées caucasiennes seront comparées avec les témoignages des voyageurs modernes dans la partie descriptive de cet ouvrage. C'était aux écrits aujourd'hui perdus des historiens de Pompée, que notre géographe devait ces renseignemens.

A ces notions récemment acquises , les Grecs mêlaient les anciennes traditions de leurs siècles héroïques. La Colchide^ il est vrai, ne possédait plus de toison d'or; ses toiles fines, sa cire, ses goudrons, étaient ses véritables richesses (4) ; mais les géographes conservaient encore la tradition qui a rapport à une nation composée unique-

(0 Beineggs, I, 24^. — (2) Strab. XI, 497. Beineggs ,U, i5, 16. — CO Hérod. II, 104. Sirab. XI , 4()8. Alm. Comp. Procop. Gotth.IV,3.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l4l

ment de femmes , et qui a inutilement exercé la sagacité de beaucoup d'ériidits (i). Homère déjà connaissait les Amazones quelque part dans i'Asie-Mineure : les historiens postérieurs les plaçaient dans le Pont, sur le fleuve Thermodon ; les contemporains de Strabon , ne voulant pas effacer un aussi joli conte, les transportèrent dans les vallées inconnues du Caucase; mais notre géographe, d'après Théophanes, qui avait accompagné Pompée, nie l'existence de ces femmes guerrières , du moins dans les pays connus. Ptolémée leur assigna de nouveaux domaines sur les bords du Volga (2) ; et les auteurs du moyen âge les repoussèrent enfin jusqu'en Scandinavie (3), dernier asile de tant d'autres fables géographico-historiques.

Comme cependant quelques voyageurs modernes ORt observé chez les Circassiens un isolement temporaire des deux sexes, isolement presque indispensable chez des peuples à la fois pasteurs et brigands (4) ; et comme le souvenir même des Amazones qu'ils nomment Emetch, s'est conservé parmi les nations caucasiennes, il se peut qne Procope nous ait donné la vraie solution de l'énigme, en nous assurant que les Amazones étaient une nation belliqueuse qui entreprenait des excursions lointaines et périlleuses. Dans une de ces expéditions, tout le sexe mâle périt dans la guerre : les veuves courageuses , armées de leur désespoir , se frayèrent une route à travers les ennemis , et revinrent habiter leur contrée natale (5).

La seconde région était au-dessus et à l'orient de la mer Caspienne; elle s'étendait depuis cette mer jusqu'aux parties de la Scythie qui touchent à l'Inde et à l'Océan oriental. Elle renfermait les Scytha^ les Hyrcœni^ les

(0 Petit, de Amazon. 1867. Z/é-cn/ii A mazonica. Fréret, Mémoires de TAcad. des Inscript. XXI. —(2) Ptol. V, 9. —(3) Geogr. Ravenn. IV, 4. — (^)PaUas, Voyage dans le midi de la Russie, I, 39o(en ail.) Âeineggs, I, 238. — i^)Proc. Golh. IV, 4.

l42 LIVRE SEPTIEME.

Bactri et les Sogdiani. Quoique partageant les idées confuses de son siècle sur la mer Caspienne et sur le cours des fleuves Oxus et laxartes, Strabon a eu des notions curieuses sur la manière dont vivaient ces peuples , et sur la nature du pays qu'ils occupaient.

On retrouve dans le Mazenderan les fleurs, les figuiers et les vignes qui tapissaient les collines de \ H/rcanie, Le Dahistan a conservé le nom des anciens Dahœ ; les Derhices erraient où errent les Turcomans, pasteurs et sauvages comme eux. La Bactriane voyait mûrir tous les fruits de la Grèce, excepté l'olive: les indigènes faisaient dévorer par des chiens leurs parens courbés sous le fardeau des ans : usage qu'on rencontre, avec des accessoires plus ou moins affreux, chez tous les Scythes d'Asie; mais les mœurs et les arts de la Grèce embellirent bientôt les villes de Bactra ou Balkh et de Maracanda^ la Samarkand des Arabes (i). Plus au nord et à l'est, Strabon n'offre que des notions vagues : il paraît considérer les Massagetœ et les Sacœ comme deux grandes tribus scythiques; mais il convient lui-même de l'incertitude qui règne à l'égard de la vraie position de ces nations vagabondes qui vivaient de la pêche et du lait de leurs troupeaux. Les mi-nes de l'Asie septentrionale ont pourtant dû se trouver alors dans les mains d'un peuple plus civilisé, puisque les Massagètes possédaient de l'or et du cuivre, seuls métaux qui dominent dans les monts Altaï (2). Parmi les Scythes d'Asie, les Chorasmii et les Tochari donnèrent leur nom à deux contrées encore aujourd hui connues sous ceux de Khowaresm et de Tocharistan^ l'une vers l'embouchure, l'autre vers les sources de rOxus : circonstance qui concourt à faire regarder les Scythes d'Asie, mais non pas ceux d'Europe, comme

(0 Bayer. Hist. regni Grnec. Bactrian. — (') Strah. XI , 353, edit. Casa ub.

étant la même race qui aujourd'hui porte le nom de Tatars ou de Turcs.

Il est incertain si Strabon a ignore l'existence des Sères^ ou si, dans un passage de sa géographie, le nom de cette nation fameuse a été falsifié par les copistes.

Dans la troisième région de l'Asie , au nord du Taurus, notre géographe comprenait les contrées situées sur le plateau que forment les diverses branches de cette chaîne; les principales divisions étaient la Médie , l'Arménie et la Cappadoce.

En venant de la Bactriane par la Parthie, les portes caspiennes nous ouvrent l'entrée de la Médie : sans doute nous y passerions encore par de sombres ravins ou plutôt par des crevasses dues à des tremblemens de terre; nous y verrions les serpens fourmiller sous nos pieds, et les eaux salées distiller d'une voûte de rochers noirâtres suspendus sur notre tête(i); mais nous ne penserions plus, comme les anciens, que ce défilé soit presque au centre de l'Asie.

La Médie, long-temps exempte du fléau de la guerre, voyait des canaux dirrigation répandre !a fécondité dans plusieurs parties de son sol aujourd'hui desséché et couvert d'efflorescences salines (2). Les grandes villes à'Echatana et de Rhagœ conservaient des restes de la magnificence des monarques persans. La gloire de Sémiramis respirait sur les flancs des rochers qu'elle avait fait tailler en palais au miliau d'une province transformée en jardin. L'adorateur du feu, soit Mage, soit Sabéen, exerçait son culte innocent près des sources de naphte qui s'enflamment d'elles-mêmes, et que les anciens placent dans beaucoup d'endroits de la Médie (3) et des contrées voisines. Une portion très-montueuse de la Médie, devenue in-

(0 Plin. VI, 14. Comp. Diod. XIX, 44.— « Strab. in fine; XII , in princ. — (3) Plut, in Alex. Plin. II , 104.

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dépendante du vivant même d'Alexandre-le-Grand, prit de son libérateur et nouveau maître le nom àiAtropatene ou Aderbdidjan , qu'elle conserve encore de nos jours (i). Dans le pays des Matienij [ euplade soumise à l'Atropatbène, on remarquait un grand lac d'eau très-salée; on le nommait Spauta; c'est le lac Ourmyah des modernes. Un autre lac encore plus étendu baignait à la fois les confins de l'A^rménie et ceux de la Médie; il est nommé Arsissa cbez Ptolémée, et lac de Van sur nos cartes. Strabon, plus exact que Tavernier (2) , fait observer que les eaux de ce lac sont saumâtres. Quelques cantons de l'Alropatène étaient riches en vin, blé, figues et autres fruits; d'autre part d'immenses troupeaux erraient dans les champs Niséens^ dont il est impossible de fixer la position exacte Ç>),

Dans les montagnes de Zagros et de Niphates^ qui bornaient la Médie à l'occident, on distinguait parmi d'autres peuples sauvages les Cjrtii^ probablement les Cfirr/f/c/i^* de Xénophon , les Gordueni àe. Plutarque , les Kordueni d'Ammien Marcellin (4), et les Kurdes ou Kourdes des modernes. Ces âpres montagnes arrêtèrent les armes de Marc-Antoine , de Trajan et de Julien. Du côté du nord, d'autres cantons montagneux nourrissaient les tribus peu connues des Tapjrî, des Mardi ou Amardij de Caspii^ et la nation puissante des Cadusii ^ répandue depuis le Caucase jusque dans la Bactriane (5) , et appelée Gelœ (6) ou Geloï[i) par les Orientaux, noms qui semblent conservés dans celui de la province de Ghilan et dans celui de Ghelaki que portent ses habitans.

(0 Polyh. X, 25. Ammian Marc. XXIII, 6. Tavernier, les six Voyages, III, 3.— (3) Strah.W. 776, 796; II, .24. Alm. Z>iW. XVII, 1 10. Arr. VII. Hêrod. VII , 40. — (4) Amm. Marc. XXIII , 3 ; XXV, 7, etc.,elc. — (5) 6"^raè. XI, 769. Alm. Diod. II, 33. Plin. VI, 11.— (6) Plin. VI, II, 16. -(7) Ptolémée, VI, 2.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l45

L'Arménie, très-connue depuis par les guerres des Parthes et des Romains, était peu visitée du temps de Strabon. Aussi ce géographe décritccil les sources du Tigris moins exactement que le vieux Hérodote (i), auquel les diverses branches de cette rivière étaient connues : Pline apprit plus tard que plusieurs de ces branches se perdaient sous les montagnes, pour reparaître dans un terrain plus bas (2). La branche septentrionale de l'Euphrate est bien retracée par Strabon; mais le Murad ou l'Euphrate méridional, quoique indiqué par Xénophon (3) , n'est clairement décrit que par Ptolémée. UA' raxes ^ qui paraît toujours avoir confondu ses embouchures incertaines avec celles du Gyrus, descend aussi de ce plateau d'Arménie, où une température fraîche entretenait la verdure des pâturages, peuplés d'une belle race de chevaux, tandis que les montagnes au nord restaient couvertes de neiges éternelles, et que le soleil du midi faisait mûrir les raisins et l'olive dans quelques vallées favorablement exposées. Les villes à' Jrtaxata et de 77granocerta florissaient du temps de Strabon : elles s'éclipsèrent dans les IV^ et siècles devant la splendeur commerciale de ThéodosiopoUs (4), qui elle-même, dans le moyen âge , céda le premier rang à Arzen (5) , notre Erzeroum, à Kars et à d'autres villes qui subsistent encore , et dont les noms semblent prouver que la langue du peuple arménien n'a jamais subi de changemens , quoique le christianisme le plus rigoureux ait remplacé en Arménie le culte voluptueux d'Anaïtis ou de la Vénus assyrienne.

En passant l'Euphrate, nous entrons dans la Cappadoce^ plateau entouré des chaînes du Taurus et de l'Anti-

(0 Hérod. V, 52.— (') Plin. VI, 37. ~ (3) Xenoph. Exp. Cyr. IV, 5. — (4) Proc. Pers. I, lo. /Edif. III, 5. Constant. Porphyrog. II, c.46.

l46 LIVRE SEPTIÈME.

Taurus, souvent confondues ensemble par les anciens. Les plaines sèches et nues de la Cappadoce proprement dite produisaient du blé et une race de chevaux renommés pour leur légèreté. Au nord , vers le Pont, il y avait de belles forets, et dans une partie de la Cappadoce voisine de l'Euphrate, et qu'on nommait aussi Petite Arménie^ le district de Mélitène était embelli de vergers et de vignobles (i). Couverte de châteaux- forts, la Cappadoce ne possédait qu'une seule ville remarquable, celle de Mazaca ou Cœsarea^ le Kaïsarieh des modernes, au pied du mont Argœus, aujourd'hui Erdschir, dont le sommet se couronne de neiges éternelles (2). Les Cappadociens, nommés aussi Syriens blancs^ et probablement sortis de la grande race araméenne ou syriaque , refusèrent la liberté offerte par les Romains, et aimèrent mieux se donner un maître absolu. Les seigneurs de la Cappadoce tiraient de la vente des serfs un de leurs principaux revenus P).

Dans une partie de la Cappadoce, nommée Cataonie^ Strabon visita un temple consacré à Bellone , la même déesse que Rhéa ou Cybèle , et que les habitans appelaient Ma , dont le grand pontife exerçait presque l'autorité d'un souverain sur cette province. 11 y avait dans le Pont un semblable temple; tous les deux portaient le nom de Comana; tous les deux avaient donné naissance à des villes considérables , peuplées en partie de prêtres , de pèlerins dévots et de beautés vénales; la Comana du Pont, dont nous parlerons plus bas, rappelait la richesse et les voluptés de Corinthe.

Les côtes de la Cappadoce sur le Pont-Euxin, et quelques contrées maritimes dans le voisinage, avaient , peu

(0 Strab. XII, 809. — (») Ibid. 812. — (3) Mancipiis dwes eget œris Cappadoctim rex. Hor.

avant le temps de Strabon , reçu le nom de royaume de Pontus{^), nom qui, ayant été pris dans plusieurs sens, plus ou moins étendus , embrouille singulièrement la géographie ancienne spéciale de ces régions. La partie orientale est bordée d'une haute chaîne de montagnes riches en fer et en cuivre, les rivières rapides qui en descendent font écumer au loin la mer, et les gorges d'où elles sortent donnent naissance à d'impétueux vents de terre (2). Les peuples sauvages que Xénophon y avait connus (3) conservaient encore , en grande partie , leurs noms, leur caractère et leur manière de vivre. Les Mosynœci continuaient à faire de hautes tours de bois l'asile de leurs brigandages. C'est de ces petites forteresses, appelées Mosyniy qu'ils tiraient leur nom. Ils se servaient de canots faits en écorce d'arbre; ils étaient nus, se peignaient le dos avec différentes couleurs, et ne rougissaient pas d'avoir publiquement commerce avec leurs femmes. Les soldats de Pompée éprouvèrent, comme ceux de Xénophon, les funestes effets d'un hydromel vénéneux que ces sauvages leur présentaient afin de les tuer plus à leur aise (4). Les Ghalybes, appelés aussi Chaldœi et Chaldi^ ont laissé leur nom au mont Tchildir, tandis que le mont Dchanik rappelle une autretri bu que Strabon nomme Sanni^ mais que d'autres écrivains désignent sous le nom de Thianni et Tzani{5]- tant il est difficile de transporter un nom propre d'une langue dans l'autre! Ces peuples sont les Macrones ou Macrocephali ^ c'est-à-dire gens à grosses têtes, des écrivains plus anciens (6). La ville de Trapezus ou Tréhizonde n'avait

(0 Comp. Diod. Sic. XXI, 111. Polyb. V, 43, et Memnon , c. 12.— (2) Procop. Goth. IV, 2. Arrîan. Peripl. p. 27. — 0) Voyez ci-dessus , p. 94. — (4) Xenoph. IV, cap. 8. S. i6. Strab. XII, 826. Alm. Dioscor. II, io3. Plin. XXI, i3. — (5) Arr. Peripl. 6. Procop. Fers. I, i5. — (e) Slrab, XII, 8a5. Alm. Xenoph. Hippocr.

l4B LIVRE SEPTIÈME.

pas encore l'importance qu'elle acquit sous Hadrien; et surtout dans le moyen âge sous les Gomnènes.

Dans la partie orientale du Pontus, où les montagnes s'abaissent et se retirent plus loin de la côte , on voyait alors le froment, l'olivier et toutes sortes d'arbres fruitiers orner les collines au pied desquelles \Hafys et \Iris roulaient leurs ondes : c'était là que s'élevaient les villes àiAmasée^ patrie de notre géographe; àeCahira^ ornée d'un temple du dieu de la lune, et probablement identique avec la Neo-Cœsaria des écrivains postérieurs (i), de Comana Pontica, également fameuse par un temple et un oracle, vraisemblablement le Tocat de nos jours; enfin diAmisus^ aujourd'hui Samsoun, une des résidences des rois du Pont (2), favorisée par les Romains et maîtresse entre autres du canton de Gadilonitis ^ renommé pour ses moutons à laine fine.

Ces régions du Pont ne sont pas expressément comprises dans la quatrième section* de l'Asie en-deçà du Taurus, à laquelle cependant Strabon attribue tout le reste de l'Asie-Mineure, même la Cilicie, quoique décidément située au sud des montagnes.

Ici notre géographe, entouré de souvenirs historiques et poétiques, se livre à des détails étrangers au but que nous nous sommes proposé. Parcourons rapidement la Paphlagonie; ses hautes montagnes formant la chaîne d'O^gassîs, couvertes de forêts de buis P) , et portant aujourd'hui le nom di Elkas-Dagh; ses côtes, où en quelques endroits la vigne et l'olivier bravaient les vents du nord , et ses villes commerçantes , parmi lesquelles Sinope ^ ornée de beaux édifices, tenait encore un rang qu'elle allait céder à Byzance. Jetons un coup d'œil sur la Bithynie^ si voisine de la Thrace, dont, selon les an-

(0 Tliûwnerf , VI , 1^ part. 472 5/79. — Appian. Mithricl. , c. 78. riin. VI , 2. — i'i) Strab. XÎI , 377, ed. Casaub. Jpollon. Plin.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l/^g

ciens, elle a reeu ses habitaiis (i) , P^^ys agréable et fertile, qui produisait déjà , du temps de Xénophon , tous les fruits de la Grèce, excepté l'olive , et dont les écrivains postérieurs vantent les superbes bois de construction na« vale, les carrières de marbre, les cristaux de rocbe et \e& excellens fromages (2); pays orné de plusieurs belles villes , telles que Chalcedon^ nommée sur les médailles et dans quelques manuscrits Kalchedon (3) • les deux métropoles rivales, Nicea et IS icomedia ; et au pied du mont Olympe, Prusaj peu importante du temps de Strabon, mais qui, dans le moyen âge, recueillit seule les débris de la splendeur de toutes les autres.

Ne nous laissons point arrêter par Strabon sur les côtes de la Mfsie dont la Troade fait partie , et où chaque village offre au géographe grec matière à une dissertation, A côté des monumens probablement apocryphes des héros de l'Iliade, et parmi des ruines plus célèbres qu'imposantes, florissaient Cyzicus^ munie de deux ports, et bâtie en marbre tiré de l'île Proconnesiis (4) , aujourdhui Marmara; Lampsacus ^ entourée de vignobles; et Pergamus^ renommée par sa bibliothèque de deux cent mille volumes, ainsi que par l'invention du parchemin, et qui, peu de temps après Strabon, est citée comme la ville principale de toute l'Asie (5).

Nous allons visiter avec la même rapidité le plateau de l'intérieur, ou la Phrygia^ dont la Galatia^ au nord, et la Ljcaonia à l'est, étaient des démembremens. On sait que les régions septentrionales de la Phrygie avaient été envahies dans la cent vingt-cinquième olympiade ,

(0 Thucyd. IV, 75. Xenoph. Exp. Cyri. VI, 4- Scylax , p. 34- Strab. XII , passim. — (2) Xenoph. VI , 4. Slrab. XII, Plin. Xï, 42. Eustath. ad. Dionys. Perieg. 793. — (3) Ekhel. Doctrina numm. I, l\\o. Sestiiii numm. geog. 35. Schweighœuser^ not. Polyb. IV, Sg. — (4) Strab. XII , 88. . Alm. yitruv. II , 8 ; VI , 6. — {^) Plhi. V, 3o ; XIII, 1 1 ; XXV, i u Slrab. XIII, 9^5. Alm,

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par une armée de Galates ou de Celtes sortis des pays entre les Alpes et le Danube, et chez qui saint Jérôme crut retrouver la même langue que de son temps le peuple parlait à Trêves (i) ; ce qui ferait croire que ces Celtes étaient mêlés avec des Germains. Ancyra, ville principale de leur pays, ne jouissait pas encore, du temps de Strabon, de l'importance et de la splendeur que Ptolémée et les écrivains postérieurs lui attribuent.

La Phrygie proprement dite comprenait, à la même époque, les villes de Sjnnada, bâtie en marbre blanc tacheté de rouge; Apamea^ importante place de commerce, surnommée Cihotos^ c'est-à-dire coffre ou magasin; Laodicea^ embellie par de nombreux monumens et enrichie par les moutons à laine fine élevés dans ses environs, sur la frontière de la Phrygie et de la Lycie. Cibyra, surnommée la grande; et au nord Cotiœum^ qui, sous le nom de Kutayeh^ est la capitale actuelle de l'AnatoHe. La partie la plus occidentale de la Phrygie, sur les bords de l'Hermus, portait le nom de Catacecauméné ^ c'est-à-dire région brûlée; c'était une plaine qui paraissait couverte de cendres , et où l'on voyait trois cratères de volcans éteints : la vigne se plaisait dans ce sol , qui probablement n'est que de la lave décomposée (2). Sur les rives du Méandre, les habitans d'Hiérapolis arrosaient leurs champs avec l'eau des sources chaudes , très-fréquentes dans ce canton; ces eaux, en déposant le carbonate de chaux dont elles étaient chargées, formaient des aqueducs naturels P) ; on y admirait aussi une grotte qui exhalait des vapeurs mortelles (4). Tout le sol était formé d'une roche qui tombait en poudre sous les doigts.

.(0 Hieron. in prœfat. Epist. I adGalatas. — C^) Strab. XII, 864, 868; XIII, 93 1. Alm.— (3) Fitruv. VIII, 3. Strab. XIU,933, Alm.— (4) ^-fra^. XIII. Àpul. cleMundo, 4. Dio. Cass. LXVIII, 27. Damas. Vit. Isid. Comp. j4mm. Marcell. XXIII, 6.

HISTOIRE DE L\ GÉOGRA.PHIE. l5l

ha. Lfcaonie , dont Iconium, notre Konieh, était la capitale, offrait dans ses vastes plaines couvertes d'efflorescences salines, une nourriture convenable à de nombreux troupeaux de moutons à laine grossière, dont on tirait la matière première d'une étoffe phrygienne, espèce de frise (i). Dans la plus grande partie de la Lycaonie on manquait d'eau potable; plusieurs lacs salés y occupent un vaste espace ; la même nature du sol continue dans les deux petits cantons de la Miljas et de Xlsauria^ dont les chefs-lieux portaient le même nom, et situés en partie sur le mont Taurus même. Les plus grands de ces lacs salés sont le Tatta en Lycaonie , le Comlis dans i'Isauria , et \ Ascania dans la Milyas. C'est probablement ce dernier qui , selon Aristote (2) ^ offrait de l'eau potable à sa surface, tandis qu'au fond on trouvait une eau imprégnée de nitre, ou plutôt de natron; particularité que Pline paraît mal à propos attribuer au lac Ascanius dans la partie de la Bithynie nommée petite Phrygie (3).

Les Phrygiens étaient une des grandes nations de TAsie- Mineure, et ne descendaient point de la race syriaque ou araméenne : plusieurs anciens les font venir d'Europe (4) ; mais leurs propres traditions les représentaient comme indigènes depuis un temps immémorial (5). 11 en est probablement de même des Lydiens et des Cares ou Cariens qui occupaient les côtes occidentales de l'Asie-Mineure avant l'invasion des colonies grecques. Les premiers de ces peuples régnèrent un moment sur toute la péninsule jusqu'au fleuve Halys; les autres se rendirent maître de toutes les mers voisines.

(0 Stmb. XH, 853. Plin. VIII, 48.— W ^/isZ. de Mirab. Auscult., c. 54, 55. Comp. Hérod. VII, 3o. JiTian. Exped. Alex. I, 3o. Lucas, second voyage, I. 33.— (3) Plin. XXXI, 10. — (4) Hérod. VII, 73. Cviion ap. Phot. elc. — (^) Hirod. 11,1. Hom. Comp. Iliad. passirrio.

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La Lydie , où le Tmolus , parfumé de safran , donnait naissance aux eaux du Pactole , chargées de quelques paillettes d'or, et la Carie y où le mont Taurus commence, ont souvent changé de limites. Sardes^ la capitale de Crésus, était encore une grande ville ; mais aucun monument n'y rappelait la splendeur des anciens Lydiens, auxquels cependant on attrihue l'invention de la monnaie , des jeux gymnastiques, de l'art de tisser la laine, et de plusieurs autres encore.

Sur les hords de la mer Égée s'étendait YÉolide^ qui n'était proprement que la côte de la Mysie méridionale, et où la seule ville de Kyme^ en latin Cumœ, mérite d'être nommée. Plus au midi, Ylonie bordait toute la Lydie et une portion de la Carie; elle florissait encore du temps deStrabon, cette contrée bénie du ciel, où les Grecs , heureux et inteliigens héritiers de l'antique civilisation asiatique, avaient ouvert un asile à tous les arts et à toutes les sciences. Parmi les villes ioniennes , Ephese et Smjrne tenaient le premier rang, et continuaient, pendant toute la durée de l'empire romain, d'être les sièges du commerce. Smyrne, telle qu'elle existait alors, avait été fondée par Antigonus, et non pas par Alexandre, à 20 stades au-dessus de l'ancienne ville du même nom(i). MUet^ qui avait régné sur le Pont-Euxin avant que les Athéniens eussent seulement une marine ; Milet , qui avait fondé soixante-quinze ou quatre-vingts colonies (2), était encore une grande ville, mais avait perdu son industrie et ses richesses. Les atterrissemens du Méandre, déjà indiqués par Strabon , mais probablement exagérés et mal compris par les modernes, occasionent beaucoup de doutes sur la véritable position de Milet et des autres villes voisines du golfe latmique^ doutes qui

(0 Strab. XIV, 956. Alm. Comp. Plin. Y, 29. Pausan. Àch. 5. — '*) Plin. 5, 39 Seneca , de Consol. , c. 6.

HISTOIRE DE LA. GÉOGRAPHIE. l5'3

seront éclaircis dans notre description de l'Asie-Mineure.

Les Doriens avaient fondé, sur les côtes de la Carie quelques villes que I'oh comprenait le plus souvent dans la Carie. Halicarnasse ^ appelée précédemment Zephyra^ aussi magnifiquement bâtie que bien fortifiée, tenait le premier rang : on y admirait le mausolée érigé par Artémise 5 Hérodote, le père de l'histoire, l'historien Denys, le poète Héraclite et Callimaque étaient nés dans ses murs. Après cette ville venait Cnidus ^ où l'on admirait la Vénus de Praxitèle, et où les Eudoxe, les Ctésias et les Agatliarchides avaient vu le jour.

Le long des côtes éoliques, ioniennes et doriques, plusieurs îles favorisées par la nature étalaient encore les superbes restes de leur ancienne splendeur; de ce nombre était Leshos ou Mitylene^ qui , grâce à l'historien Théophane, son protecteur auprès de Pompée, respirait de la tyrannie de Sylla ; Chios, riche de son mastic (i) , tirait du nectar de ses vignobles arvisiensl^) , et renfermait, sinon comme autrefois, la plus opulente ville delà Grèce (5) , du moins une cité libre et importante ; Samos ^ moins florissante , n'avait plus que ses belles poteries et ses nombreux chefs-d'œuvre de sculpture (4) ; mais sa capitale, jadis une des plus considérables de la Grèce (5) , était totalement déchue : la petite mais élégante cité de Cas s'était mieux maintenue; enfin, Rhodes^ « l'épouse du soleil », comme dit Pindare, conservait ses avantages naturels, son air pur , ses bois de construction, ses raisins, ses figues, ses marbres (6) : l'industrie de ses manufacturiers et de ses artistes l'enrichissait encore; mais elle

(0 Dioscor. I, 90. Plin.iai, 16. — (2) Virgil. Eclog. VII, 71. Plin. XIV, 7.— (3) Thuc. VIII, 1 5, 24, 45. — (4) Strab. XIV, 944. Mm. Plin. XXXV, 12. — (5) Hérod. III, 39, 60, 189, etc., etc. —',(6) Plin. X, 22 XIV, 8; XXIV, I, 39, etc., etc.

l54 LIVRE SEPTIÈME.

avait perdu, avec sa liberté, sa marine et son commerce.

Le géographe dont nous suivons les traces s'arrête avec intérêt sur la constitution des républiques fédérées de Lycie^ déjà ébranlée par Brutus, et que l'empereur Claude anéantit. Patara était, après la chute de Xanthus^ la principale ville de ce pays , riche en beaux cèdres et en platanes (i). Dans le canton d'Héphestion et dans le ravin de la Chimœra on voyait des feux, qui sortaient de la terre, voltiger sur le gazon sans le détruire (2). La Pamphylie ^ d'abord restreinte à une lisière de côtes, devint, sous les rois de Syrie, une province étendue, et comprit une grande partie de l'âpre Pisidie avec Sagalassusy qui se vantait d'être une colonie de Lacédémone, et que peut-être on retrouve encore dans une ville turque nommée Sparta, Ici Strabon , judicieusement infidèle à sa division systématique, passe le mont Taupus pour décrire à la suite des autres provinces de l'Asie-Mineure la Cilicie, divisée en deux parties : Tune surnommée Trachéia^ en latin Aspera ou la Montagneuse; l'autre nommée Cilicie propre. Il parcourt les montagnes couvertes de cèdres et de pins qui ceignaient ces contrées, et parmi lesquelles XAmanus renfermait le défilé nommé porte de Syrie; il dépeint la fertile et riante plaine où s'élevait Tarsus^ ville qui , par son école historique, était la rivale d'Alexandrie et d'Athènes (5). Vautre Corycien^ décrit avec plus de pompe et moins de clarté par Mêla (4) , u'est , selon Strabon , qu'un profond bassin environné de montagnes et ombragé de forêts toujours verdoyantes f dans le fond se trouve un véritable antre d'où jaillit un ruisseau dont les eaux limpides , mais amères , se perdent sous terre : c'est là que croît le meilleur safran. Ainsi

(0 Plin. XII , I, ?.8 ; XIII , 5. — (^) Scylax, Sg. Strab. Plin. Seneca, Epist. 79. Ctésias ap. Phot., etc., etc. — C^) JDio. Chrysost. Orat. T^rs. SiraÔ. — (4) Pomp. Mel. I , i3.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l55 donc toutes les merveilles de Mêla et ses demeures mystérieuses de quelque divinité se réduisent à un phénomène intéressant, mais simple et naturel.

Après cette belle description de l'Asie-Mineure , Strabon esquisse trop rapidement l'île de Cyprus pu Chypre , riche de tous les dons de la nature , et très-bien connue des anciens; ses fruits délicieux, ses grenadiers, qu'on disait plantés par la main de Vénus (0, ses figues qui donnaient un excellent vinaigre (2) ; ses arbustes qui distillaient la précieuse gomme appelée ladanum (3) ; ses huiles parfumées, son miel aromatique; ses vins qui provenaient en partie de ceps d'une taille énorme (4) ; son froment recherché des gourmands (5) ; son chanvre, ses forêts de bois de construction, objet de querelle entre les rois d'Egypte et ceux de Syrie ; les antiques mines de cuivre d'où l'île tirait son nom; ses pierres-gemmes , son jaspe , son asbeste (6) ; voilà quelques uns des avantages attribués par les anciens à cette île , qui, du temps de Strabon, nourrissait probablement un million d'habitans et davantage , puisque , sous le règne de Trajan, les Juifs révoltés y massacrèrent deux cent quarante mille individus (7). Salamis était encore la ville principale ; Citeum rappelait le Cethim de la géographie des Hébreux (8) ; et Paphos , consacrée à Vénus, conservait toujours son nom cher aux Grâces, quoique l'empereur Auguste eût tenté d'y joindre le sien (9).

(0 Jthen. III, p. 84. Cas. - (=3 Plin. XV, 16, 18. - W Id. XIII, 20; XIX, 6. — (4) 1(1. XIV, I, 7.— (5) JtUen. III ,112. Plin. XVIII, 7. — (6) Strab. XIV, ioo3 Alm. Plin. XXXV, i5; XXXVI, 22; XXXVII, 1 , 4 , 9> Dioscor. V, i 16. — C7) Xiphil. in Traj. — (8) Joseph. Antiq. Jud. I, 7. Hievon.Comm. in les. V, 23. —(9) Dio. Cass. LIV, 28.

Suite de J'Histoire de la Géographie. — Analyse de Strabon. — Asie au-dela du mont Taurus. — Voyages de Mëgastliène et de Nearque.

Ij'^sie au-delà y c'est-à-dire au midi du mont Taurus, occupe Strabon dans les quinzième et seizième livres de sa Géographie. En commençant par l'orient^, on trouvait d'abord les Indiens, qui passaient, pour la nation la plus puissante et la plus nombreuse de l'Asie : leur pays avait pour confins, suivant Eratosthène et Strabon, l'Océan oriental et la partie méridionale de l'Océan atlantique. A l'occident de l'Inde, s'étendait une vaste région mal peuplée , à cause de la stérilité de son sol : elle était occupée par différentes nations tout-à-fait barbares ; c'était \ Ariane, dont ÏAria n'est qu'une partie, et qui se prolongeait depuis le mont Paropaniisus jusqu'à la Gedrosia et la Carmania; venaient ensuite les Perses, les Susiens , les Babyloniens, quelques autres petits peuples, la Mésopotamie, la Syrie, Içs Arabes et les Egyptiens jusqu'au Nil.

Strabon n'a rien ajouté aux connaissances qu'Eratoslhène avait eues sur les contrées orientales de l'Asie j et dans sa carte, l'Inde, quoique Mégasthène en eût donné les vraies dimensions, était toujours orientée de manière que la côte occidentale devenait méridionale; qu'ainsi la péninsule disparaissait, et que la pointe méridionale de toute l'Inde se trouvait sous la même latitude que Mé-

HISTOIRE DE L\ GEOGRAPHIE. iSy

roé(0. Les connaissances de Slrabon sur l'Inde se bornent, de son propre aveu (2) , aux contrées à l'ouest de THyphasis et de l'Indus, conquises par Alexandre et décrites par deux des compagnons de ce héros , Onéslcrite et Aristobule : il avait encore , d'après la relation de l'ambassadeur Mégasthène , quelque idée des pays sur le Gange, et de la grande ville de Palibothra. Il ne paraît pas avoir connu l'itinéraire des marches de Séleucus dont Pline avait un extrait sous les yeuxi^); et quoiqu'il cite Néarque, il n'a pas tiré tout le parti possible de la relation de cet amiral d'Alexandre. Les sources de Strabon étant aussi les mêmes que celles où, deux siècles plus tard, Arrien puisa les matériaux de sa description de l'Inde, nous combinerons l'analyse de ces deux relations.

Les sources de l'Indus, inconnues à nos géographes comme à ceux d'Alexandre, se trouvent probablement à une centaine de lieues au nord-ouest de l'endroit où ce fleuve, déjà très-puissant, se fraie une route à travers les chaînes du Paropamisus et de Xlmaûs^ nommées par les Macénoniens Caucasus. La haute vallée, ou peut-être le plateau qu'arrose l'Indus dans cette partie de son cours , aujourd'hui presque inconnue , appartenait à l'empire des Perses : voilà l'Inde telle que la connaissaient Hérodote et Ctésias. C'est là que demeuraient les Gandarii (4) , connus aussi de Strabon , mais répandus alors plus au midi; c'est là que les anthropophages Padœi^ voisins des Bactriens (5) , habitaient la contrée de Pader ou le petit Tibet (6) ^ nommée aussi le Parestan , d'où vient le nom de Pariani chez Mêla (7) ; enfin c'est

(0 Gossellin , Géogr. anal. io3, etc., ete. — (2) Strab. XV, passim. — 0) Voyez ci-après, liv. XI. — (4) Hérod. IIÏ, 91 ; VII, 66. Strab. XV, 1021, 1024. Almel. — (5) Hérod. III, 98, 102 , etc. — (6) Jyen Akberi, II, iSi.Tiefenthaler, \,^o. irahly^rxàosX .\, 5oi . ^ii) Pomp. Mela.,\j-i.

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là que rindus coule de l'occident au levant comme Hérodote , Hipparque et autres l'ont affirmé. La contrée de Pactfica^ voisine de la ville de Caspatyros , séparait cette Inde d'Hérodote de la Bactriane (0 , ce qui fait croire que la Pactyica était le pays de Badakhchan. Le nom de Caspatyros est persan , et signifie porte de montagnes ; c'est peut-être le Kutwère de nos jours. Comme Alexandre ne s'avança que très-peu dans ces hautes régions, un ingrat oubli enveloppa les antiques vérités consignées par Hérodote; les fables seules furent respectées, et les contes sur les fourmis qui exploitaient des mines d'or furent joints à d'autres contes tirés des anciennes relations demi-poétiques sur la Golchide, la Scythie et la Libye. Les Pygmées et leurs rivaux, les grues, les hommes à tête de chien, ceux qui , dépourvus d'une bouche, vivaient de l'odeur des fleurs, et bien d'autres peuples fabuleux, repoussés de pays en pays par les progrès des découvertes , trouvèrent dans l'Inde un dernier asile. Comme les Grecs aimaient à s'attribuer l'honneur d'avoir civilisé l'univers, leur Bacchus, que le poète Euripide n'avait su conduire que jusqu'aux murs de Bactres (2) , fut considéré comme le premier conquérant de l'Inde, et sa montagne sacrée, nommée Njsa, placée auparavant près de la Phénicie et de l'Egypte P), fut tout à coup retrouvée dans une des villes de l'Indoustan nommée Nischa^ et consacrée à Dewanischi^ divinité indienne dans laquelle on crut voir le Dionysos des Grecs (4) .

D'après cette ardeur à tout sacrifier au merveilleux, les Grecs, venus d'ailleurs dans la saison des pluies, exagérèrent la largeur des fleuves de l'Indoustan , parmi les-

(0 Hérod. III , 102 ; IV, 44; VII, G7, 68, 85 (nonobstant III , gS).— (») Eurip. Bacch. i5. —(3) Hérod. III, 97. Diod. I, i5. — (4> Wahl, Indostan, I, 280. Not.

quels ils connurent surtout l'indus. Alexandre parut un moment le prendre pour le Nil égyptien , parce qu'il se nommait aussi Nil-Ab ou fleuve bleu j erreur qui n'a pas manqué d'être répétée (0. D'Anville, Rennel et Wahl n'ont pas pu éclaircir tout ce que les anciens disent sur les fleuves qui se jettent dans l'indus; soit de l'est, comme le Cophès (2) , le Choaspes ou Cho'ès (3) , et le Suastus; soit à l'ouest, comme XEydaspes^ notre Bihol , \ Acesines ^ notre Tchena! , nommé en sanscrit Tchandarbhagaga, d'où Ptoléinée fit son SandahalaW VHydîaotes^ d'Arrien, nommé Hyarotis par Strabon , et Rhuadis par Ptolémée, la Beyah d'aujourd'hui; XHyphasis^ terme des marches d'Alexandre; XHypanis de Strabon et de Diodore; \eBibasis de Ptolémée, en sanscrit Bipascha ; enfin, le Saranges d'Arrien, nommé Eesidrus par Pline, Zaradius par Ptolémée, et sur nos cartes Selledje ou Satladche (5). Le Gange recevait, selon le récit de Mégasthène, dix-neuf grandes rivières , parmi lesquelles on distingue le lomanes^ l'Iobares d'Arrien (6) , et notre Djemnah; le Sonus, notre Soane ; VErannoboas , dont le nom ou plutôt l'épithète sanscrite a dû être Hirania^ baha^ c'est-à-dire roulant de l'or, et qui avait son embouchure près de la ville de Palibothra (7) ; le CondochateSj notre Gonduck; le Cdinas ^ probablement le Gagra; XAgoranis^ XAmystis et autres, à l'égard desquels il règne une grande diversité d'opinions (8). Les incertitudes deviennent encore plus fortes lorsqu'il s'agit de re-

(0« Nile.. . teque vident primi quaerunt tamen hi quoque Seres. » Luc. Pharsal —

(3) Stj-aù. XV, c. I, § 12. Plin. VI, c. 21. — (3) Jrrian. deExp. Alex. IV, 23, — (4) Amarasinha , cité par Paolino , Voyage, 233, en ail. — (5) JVahl, Indostan, 257-266. Fincent, Voyage de Néarque. Rennel, Mémoire, etc etc. — (ô) ^rr. Ind. 8. — (7) JVilford , Asiat. Researches. V; Wahl, Indostan, I, p. 3^1 sqq. — W Gomp. d'Jnville, Rennel y Mannert , Wahl, etc.

l6o LIVRE HUITIÈME.

trouver le grand fleuve qui doit couler aux extrémités de l'Inde, et que les anciens nomment Djardanes ^ et Oidanes (0; cependant on est tenté d'y reconnaître le Burrampooter ou Brahmapoutra , qui ne nous est connu en totalité que depuis la fin du XVIII® siècle.

Les Grecs contemporains de Strabon parlaient des mêmes pays et des mêmes nations dont les noms, souvent mal entendus, avaient frappé les oreilles des Grecs contemporains d'Alexandre. Ainsi Strabon nomme le royaume d'un Porus ^ qui envoya des ambassadeurs à Auguste; mais le nom de Porus est-il celui d'une famille ou celui d'une dignité (2) ? Les princes Musicanus^ Oxicanus et Porticanus n'ont pas, plus que le Porus d'Alexandre, vécu trois ou quatre siècles; mais ici la syllabe can ou khan est évidemment un nom de dignité plutôt qu'un nom personnel. La position des Etats de ces princes , correspondante à celle de X Indoscyîhia de Ptoléméep) et du pays des Huns hlancs de Cosmas(4), nous autorise à admettre une invasion des hordes turques et mongoliques antérieures à Alexandre, et peut-être souvent réitérée (5). Nous retrouvons avec plus de certitude les Caspirœi dans la fameuse vallée de Cachemire , ou

(0 Curth. VIll, 9. Strah. XV, [047. Alm.

(2) Il est plus naturel de penser que plusieurs princes ont porfécenom. Fircloussy ibn Ferroukh , nommé aussi Hassan BenScharf, célèbre poète persan qui vivait l'an 400 de l'hégire, auteur d'un poème intitulé Schanamê , c'est-à-dire Histoire des rois de Perse , parle du prince Phour ou Pour, le Porus d'Alexandre, et ajoute que le héros macédonien, après l'avoir vaincu, proclama roi à sa place , Souriouk , prince du sang. Ce fait, qui contredit ce que l'on sait de la générosité d'Alexandre envers Porus j semble prouver que le nom de Phour ou de Pour était^elui d'un prince, et non celui d'une dignité. J- H.

0) Ptol Jrrian. Peripl. Geog. min. 1 , 21. Diog. Perieg. v. 1088.

— (4) Cosmas Indopleustes , Xl, 338, 339- — (5) D'Anville, Géogr. ane. II , 346. Eclaire, p. 42. Rennel, Mém. 1 85 ( nonobstant Fmcfnï, Voyage ofNearchus, i4i)*

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l6l

en sanscrit Kaschap-mer; mais la région Peukelaotis ^ dans le canton de Pekhely; la puissante nation des Malli^ dans leMoultan, nommé Mèl^dcc Moses de Chorène ou Moïse de Chorène (i) ; et la Pattalène^ c est-à-dire la terre entrecoupée, dans le delta de l'Indus. Peut-être les Cathœi d'Arrien (2) , les Cathari de Diodore (3) , et les Chatriœi de Ptolémée désignent-ils les Rasbuttes modernes, qui sont principalement de la caste des Kottery ou propriétaires de biens-fonds, et de celle des KscJiatria ou guerriers.

Il nous semble encore plus évident que les grands royaumes des Prasii et des Gangarides^ dont les Macédoniens eux - mêmes redoutèrent les innombrables éléphans et chariots de guerre, sont indiqués dans les livres sanscrits sous les noms de Pragi ou d'empire d'Orient, et de Gangarndessa ou royaume de Gange (4). Ce dernier comprenait une portion du Bengale; le premier s'étendait depuis les confins de s Gangarides jusqu'au-delà de la Djemnah. La fameuse ville de Palihothra^ capitale des Prasiens, était, selon d'Anville et autres savans , l'Allah-abad moderne, autrefois nommée Prag^ et ornée de l'épithète de reine des villes saintes (5); mais comme les itinéraires donnés par Pline portent cette ville à 4'^5 milles romains à l'est du confluent de la Djemnah, Rennel l'a cherchée près de Patna, où il a existé une ville nommée Patalipoutra (6) et des recherches plus récentes tendent même à faire reconnaître cette capitale dans Rajémahl, autrefois nommée Balipoutra dans le Bengale (7). Malheureusement les contradictions qui se font remarquer dans les mesures de Pline depuis la Djemnah jusqu'à Palibothra, et de là aux bouches du Gange, rendent

(0 fVahl, Asien. 1 , 53i. — (2) Àrr. Expecl. VI, 9, i3, eAc— {^) Diod. Ac. XVII, 92. — {^)Jf'ilford, Asiatic. Rescarches, V. Clironology of the Hindous. — (^) D'Jwille, Robertson, etc. Comp. Ayen Akbery, II, 35; lil, 256. — (6) Rennel, Mém. etc., 49. William Jones, Asiat. Research. IV. — (7) fVilfordy Asiat. Research. V. ÏVahl, ïndostan, T, 370.

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cette question peu susceptible d'une solution certaine.

La péninsule méridionale de l'Inde en-deçà du Gange, quoique déjà visitée par les flottes des Ptolémée , est à peu près inconnue à Strabon ; il parle vaguement d'un roi Pandion dont les ambassadeurs portèrent à Auguste des présens très-simples, très-bizarres, et qui semblent prouver que l'ancienne civilisation de l'Inde était principalement concentrée dans les régions du Gange et de l'Indus. Les Pandions ou Pandœ des anciens (i) sont l'antique dynastie des Pandi ou Panduwan qui, selon les livres des Indous, a régné pendant trois cent soixante-deux générations sur le royaume de Madure, nommé en sanscrit Pandimandalam^ ce que les anciens ont traduit par regio Pandionis (2).

A une époque où la grande péninsule en-deçà du Gange était inconnue, on conçoit d'avance que les notions de Strabon sur Taprohane ou Ceylan ne pouvaient être que très- imparfaites. Eratostbène avait déjà décrit cette île d'après les traditions recueillies à Palibothra par Mégasthène; il la plaçait au midi de l'Inde, à vingt journées de navigation du cap des Coliaques^ mais d'une navi2:ation infiniment lente: il lui donnait 5ooo stades de largeur sur 7000 ou même 8000 de longueur , selon Strabon : l'île se projetait d'orient en occident vers l'Ethiopie , et parallèlement à la côte de l'Inde (3). Onésicrite ne l'éloignait que de sept journées de navigation, et lui donnait 5ooo stades d'étendue, ce qui probablement doit s'entendre de la circonférence (4) ; mais Onésicrite trouva peu de confiance. Il paraît même que Taprobane fut quelquefois considérée comme l'extrémité d'une

(0 Strab. XV, 1006, Almel. Jrrian. Ind. c. 8. Plin. Solin. Steph. — (2) Walil, Incl.L954, etc., etc. Relations dei missionnaires danois, t. IV, sect. 43. Tiefenthaler, II, i, p. 64 5^/7. — (3) Plin. VI, 24. Strab. XV, 1012; II, 124. — Onesicr. ap. Strab. XV, l. c.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l63

grande terre australe qui se joignait à l'Afrique; opinion qu'on attribua, peut-être sans raison, à Hipparque (i). On est tenté de croire que les anciens ayant d'abord pris la péninsule deDecan ou Dekhan pour une île, en appliquèrent les mesures à l'île de Geylan qu'ils connurent plus tard (2).

Les notions historiques des anciens sur les institutions et les usages des Indous étaient plus avancées que la géographie proprement dite : la division par castes les avait frappés; mais en prenant des subdivisions pour des classes principales, ils en comptèrent sept au lieu de quatre (3). Dans celle des sophistes^ par exemple, ils confondaient mal à propos les sages Bramines Ou Brachmanœ avec les Faquirs^ dont le séjour sous le vaste ombrage des arbres, la nudité saintement obscène et les tortures volontaires étonnèrent les Macédoniens (4). Les Germanés ou plutôt Sarmanes \^) ^ dont parle Strabon d'après Mégasthène , paraissent être les Schamans ou prêtres de la religion de Bouddha. La caste des guerriers comprenant les Tchètrîs^ les Ksatris et les Radjahs^ et formant la seconde, correspond aux cinquième, sixième et septième classes de Mégasthène. Celle des cultivateurs ou fermiers, respectée au milieu des guerres, payait alors, comme aujourd'hui, le quart du produit de ses champs (6). Cette classe, avec celle des pasteurs, des chasseurs et des marchands qui vendent tout ce qui est nécessaire à la nourriture de l'homme, forme la caste des Vaichis ^ d'où sont depuis sortis les négocians ; c'est la deuxième , la troisième et en partie la quatrième de Mégasthène. Les artisans et ouvriers de toute espèce appartiennent à la caste des Chuders : c'est celle qui comprend le plus

(0 Mêla, III, 7. — (2) Gossellin , Géog. anal. i35sqq. Coinp. B^Jn • fi7Ze,Antiq. géograph. 148. Eclairciss. lOg. — i}) Jii'ian. Ind. 11. Strab. XV, 1029. Diod. II, 4o.— (4) JiT. 1. c. Strab. XV, 1016. Curt. IX, i.

(5) C'est le nom que leur donne Clément d'Alexandrie : Strom. I, 3o5,

(^) Arr. Ind-c. la. Diod, 1. c.

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de subdivisions. Ils forment la quatrième caste du peuple indou et sont aussi compris dans la quatrième de Mégasthène. Mais les deux dernières classes dans lesquelles les anciens placent les inspecteurs et les conseillers du roi, sont évidemment des divisions arbitraires. L'esclavage connu parmi les Indo-Scythes (i), ne 1 était pas parmi les vrais Indiens Rien n'indique la déplorable existence des Parias, en horreur à toutes les castes- mais les rois paraissent déjà revêtus d'un pouvoir despotique et entourés d'un nombreux sérail.

Doué d'une belle taille, l'Indien se couvrait la tête d'un turban de coton, chargeait son nez et ses oreilles de boucles d'or, se teignait la barbe de diverses couleurs, et laissait descendre jusqu'au milieu de la jambe ses longs habits de coton (3) : le riz lui fournissait une boisson spiritueuse; arrangé en pilaw ^ ce grain était sa nourriture ordinaire ; les chasseurs seuls mangeaient la chair des animaux (4). La musique, la danse et un long repos à l'ombre d'un parasol, charmaient les loisirs de ce peuple efféminé. Les gens distingués savaient écrire ; mais les caractères des Indiens, tracés sur des feuilles de palmier, ont dû offrir une faible garantie à leurs antiquités douteuses (5). Les femmes étaient déjà dans l'usage de s'immoler sur le tombeau de leurs époux.

La chasse aux éléphans, les ravages du tigre, le retour périodique des pluies, l'irrigation des rivières se retrouvent dans les descriptions de Strabon et d'Arrien avec une exactitude comparable à celle des modernes. Néarque semble indiquer la canne à sucre et la boisson spiritueuse qu'on tire de son jus (6) • mais ni les monts où les diamans se trouvent au milieu des cailloux» roulés, ni la côte où

(0 Onesicr. ap. Strab. — C^) Jrrian. lo. Diod. Sic. II, Sg. — (3) Jrr. Incl. i6, 17. Exped. V, 4, Strab. XV. — (4) Sti^ab. XV, io33.— (5) Curf. IX, i5. Strab. 10.34. — (^) Nearch. ap. Strab. XV, 1027.

HISTOIRE DE LA GÇOGRAPHIE. l65

croissent les perles, n'étaient connus de ces auteurs. Strabon rapporte comme un ouï- dire que l'Inde fournissait une partie des aromates que l'Arabie Heureuse envoyait aux peuples de l'empire romain (i).

En partant des bouches de l'Indus pour revenir sur les bords de l'Euphrate, notre géographe ne fait que suivre les traces de Néarque , amiral d'Alexandre-le-Grand , dont il avait sous les yeux la relation détaillée, conservée, quoiqu'avec des abréviations, par Arrien (2) ^ et pourtant si rare, que l'érudit Pline n'en a connu qu'un extrait insignifiant fait par Juba (3). De même, Néarque ne parle point de la navigation attribuée par Hérodote à Scylax dans les mêmes parages; tant les communications scientifiques étaient difficiles dans le monde ancien !

La flotte d'Alexandre, sortie du bras occidental de rindus, navigua contre la mousson ou vent périodique d'ouest, le long de la côte des Arahitœ ^ pendant 1000 stades, et de celle des Oritœ ^ l'espace de 1800 ; elle côtoya ensuite le pays des Ichthyophages pendant 'j^oo stades. La première de ces peuplades appartenait encore à l'Inde. Les Oritœ on Horitœ habitaient un petit canton fertile en vin , blé, riz et palmiers (4); il conserve encore le nom de Hor ou Haour, Néanmoins, sur la côte, à Tomerus, Néarque rencontra de véritables sauvages qui couvraient leur corps velu d'une peau de phoque ou de baleine (5). Les Ichthyophages n'étaient guère plus civilisés : leur pays ne produisant que très-peu de dattiers et d'arbrisseaux aromatiques, ils n'avaient d'autre nourriture pour eux et pour leurs chèvres que de la chair de poisson réduite en une sorte de pâte ou caviar; la peau des grands cétacés leur servait à faire des vêtemens; les arêtes deve-

(0 Slrab. XV, 1018 — (2) Voyage de Néar(jue, par M. Fine eut , traduit de l'anglais par BiUecocq, \, 124 > etc., etc. — (^) Plin. VI , 23, — (i) Pcripl. mar. Erytli. 21, in Geog. min. I. — Nearch. Pcripl. 9 , 10.

l66 LIVRE HUITIjkME.

naient des armes ; les côtes tenaient lieu de bois de charpente pour leurs cabanes couvertes d'herbes marines (0. La contrée des Iclithyophages appartenait à la Gedrosia; Y Aria y la Drangiana et Y Arachosia formaient le grand pays nommé Ariane par les Grecs , et qui correspond à la Perse orientale de nos cartes (2). L'Ariane est probablement YYîan primitif des historiens orientaux; Pline, et mêmeStrabon, la confondent quelquefois avec l'Arie, qui n'en est que la partie la plus fertile, et où se trouvent la ville à Aria^ aujourd'hui Herat , et le Palus-Aria^ notre lac Zerreh.

La Carmania j quelquefois comprise dans l'Ariane, charme les regards des Macédoniens fatigués de l'aspect des déserts sablonneux; ses blés, ses vins, ses raisins énormes, sa belle race d'ânes, ses mines d'or et de cinabre furent vantés par ces guerriers voyageurs; et, sur leur parole, par les géographes grecs. Un canton de la côte s'appelait Armozia (3) ; là florissait par le commerce de l'Inde la ville du même nom, qu'on trouve aussi écrit Harmuza (4). Dans le douzième ou treizième siècle , les irruptions des Tatars forcèrent les habitans à se réfugier dans l'île à'Organa^ déserte du temps de Néarque, mais qui, dans le quinzième^ siècle , sous le nom d'Ormus ou Harmuz (5), remplit le monde du bruit de ses richesses. Une autre île voisine, la fertile Oaracta^ porte le nom de Kichmich ou Keichme sur les cartes modernes.

La patrie de Cyrus déploie maintenant ses côtes toujours échauffées par les vents du midi, ses montagnes couvertes de neige, et entre ces deux zones, ses riantes vallées, jadis ombragées de cyprès, et où mûrissent encore des raisins généreux. Dans cette zone tempérée,

(0 Strab. XV, io5o. Alm. Neurch. 17, 18. Jrr. Exp. Alex. VI, 28. — (2) Eratosth. ap. Straô. XV, 1048, elc. — (3) Nearch. 2d. Plia. etc. (4) Piolém. Jrr. — Golius ad Alfiag. p. H2.

Persépolis ^ nommée en persan Istakhar^ s'étendait au pied d'un vaste et magnifique château royal , dont les restes encore imposans sont nommés Tchel-Minar ou les quarante colonnes : on y reconnaît la triple enceinte dont parle Diodore , les voûtes où se conservait le trésor des monarques persans, et à quelque distance, plusieurs tombeaux de rois, taillés dans le marbre de la montagne même dont le palais occupe un promontoire détaché (1). Quelques savans ont cependant supposé que ces ruines appartiennent à un temple des Mages, qui probablement n'avaient point de temples (2); mais cette hypothèse nous paraît avoir été suffisamment réfutée P). Il est probable aussi que les parties habitées de ce vaste palais, les ap~ partemens des rois construits en cèdre, eurent seuls à souffrir de la vengeance d'Alexandre, lorsque dans un moment d'ivresse ce vainqueur y porta lui-même la torche incendiaire; la ville, du moins en grande partie, resta debout jusque dans le septième siècle (4).

Persépolis n'était pas la seule ville royale que renfermait la Peï^sis ou la Perse proprement dite. Pasargadœ ^ l'ancienne capitale, aujourd'hui Fesa ou Easa, s'enorgueillissait du monument sépulcral de Cyrus, dans lequel Aristobule trouva un lit d'or et un cercueil du même métal, une table garnie de vases à boire, divers habillemens et des bijoux précieux. La Susiane ou la Suside^ province où régnait un éternel printemps , est souvent considérée comme une subdivision de la Perside ; mais elle en est séparée par des montagnes , et ses deux rivières \Eulœits et \e Pasitigris , sujets de beaucoup d'incertitudes et

(0 Piod. XVII, 7! . Chardin, t. IX , p. 48. Niebuhr, II, 121, en ail. — (^) Caylus, Hist. de l'Acad. des Belles-Lettres, XXIX. Langlès, Mém. sur Persépolis, dans la Collect. portât, des Voyages, III , 200 sqq. — (^) Heeren, Idées sur la politique, etc., Il , 180. Alanneit, V, 5i6. — (4) Langlès, Mém. p. 226, sqc/. Sainte-Croix, Exam. des Hist. d'Alexaadre , 125 sqq. ; 286 sqq.

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de discussions (0, confondent leurs embouchures avec celles du Tigris, de la Mésopotamie 5 d'ailleurs la langue syriaque ou araméenne paraît y avoir dominé (2), et les maisons de Suse étaient construites, comme celles de Babylone, en briques cimentées par du bitume (3). I^es Susiïy qui , selon Strabon, étaient les mêmes que les Kissli^ semblent donc appartenir à la grande famille des peuples araméens ou syriens ; mais la côte , bordée de bas-fonds inaccessibles, appartenait à une nation différente, les Elymœi des Grecs et les Elam de la géographie hébraïque. Ce peuple, anciennement très-puissant, subjugué ensuite par les Babyloniens, forma, du temps de Strabon, un royaume indépendant (4). Une autre tribu,. les Cossœi ou Kossœi^ ont laissé à la Susiarie le nom moderne de Khosistan.

En nous approchant des bords de l'Euphrate et du Tigre, les souvenirs géographiques se multiplient et s'agrandissent trop pour que nous les puissions faire entrer dans le cadre étroit de ce Précis. Comment résumer seulement toutes les discussions qui ont eu lieu sur les divers empires fondés dans les trois contrées ^Assyrie , de Mésopotamie et de Babylonie ^ contrées unies par la même langue, habitées par des Araméens, mais dans lesquelles les peuples montagnards de l'Arménie et de la Médie paraissent avoir souvent fait des invasions, et formé des établissemens de plus ou de moins de durée ? Comment concilier entre eux Hérodote, Ctésias et les écrivains hébreux? Cependant ces révolutions rapides et fréquentes qui firent transférer 1 empire tantôt à Babylone , tantôt à Ninive, doivent avoir fait varier les limites des Etats, et même des provinces; mais il suffît ici de nous en tenir

(0 Vincent, Voyage deNéarque^ III, 221 sqq. Mannert, V, [^j'^sqq. — (2) Assem. Biblioth. orient, p. 768. — (3) Strab. XV, !o5q. Alm. — (4) Bochcut, Plialeg, II, 2. Cellar. H, 3, cap. 19.

aux notions de Strabon et des autres Grecs postérieurs à la conquête de l'empire persan par Alexandre.

Le nom à' Assyrie^ ou, selon le dialecte chaldéen , ^ Aturiei^) , qui paraît avoir été anciennement la dénomination générale de ces contrées, semble, sous les Persans, lorsque le satrape ou gouverneur général résidait à Babylone, avoir cédé la place à celui de Babylonie^ qui d'abord ne comprenait que le royaume dont cette ville était la capitale. Strabon emploie quelquefois les deux noms comme synonymes (2) ; et plus tard, sous les Parthes, celui d'Assyrie redevint le plus généralement usité (3). La contrée comprise entre le Tigris el l'Euphrate , X Aram- Naharaïm des Hébreux, fut appelée, sous les successeurs d'Alexandre, Mesopotamia ^ nom inconnu à Xénophon , qui comprend les riantes vallées de la partie septentrionale sous le nom de S/ria, et les déserts de la région méridionale sous celui à'Arabia (4) ; division qu'on retrouve chez les Hébreux (5), et qui a été suivie par plusieurs historiens (6). C'est comme province romaine toujours attaquée par les Parthes , que la Mésopotamie a eu le plus de célébrité ; mais ses limites changeaient au gré de la fortune.

Tous les anciens vantent l'extrême fertilité de la Babylonie, arrosée par d'innombrables canaux que la négligence des habitans actuels a laissés disparaître en partie. Cependant le dattier était alors , comme aujourd'hui, la principale ressource du pays. D'autres canaux, parmi lesquels on distinguait le Fleuve Boyal^ servaient à la navigation intérieure (7) ; mais le défaut de bois, qui obligea le conquérant macédonien de transporter sa flotte par

(0 "nï;î< hcbr. "liriK chald. Bochavt , Phaleg , IV, 19. Dio Cass. LXVIII, 28. — W Strab. XVI, 1070, 1074. Alm. — i^)' Amm. XXIV, 2, etc. —(4) Xenoph. Expetl. Cyr. I, 5. — (5) kl. IL Chron. XIX, 6.— (^) Dio Cass. LXVIII, 3i. Comp. llérod. III, 9. —(7) Jrrian. VII, 7.

l'JO LIVRE HUITIÈME.

terre des ports de la Phénicie dans l'Euphrate (i) , réduisait cette navigation à des bateaux dont une partie était en osier couvert de cuir ou enduit de bitume (2). Les parcs royaux fournirent à la flotte macédonienne quelques cyprès; cependant nous ne déciderons point si, comme Bochart le pense, Noé a construit de ce bois sa fameuse arche (3). Le commerce de Babylone paraît donc avoir été entre les mains des habitans de Gerrka, ville d'Arabie, dont les navires remontaient l'Euphrate jusqu'à Thapsacus (4). Du temps de Strabon, la splendeur de Babflone était éclipsée par le voisinage de Séleucie^ nommée antérieurement Hyclatopotami ^ ville nouvellement bâtie sur le Fleuve Royal, non loin du Tigris; forteresse inexpugnable, cité florissante, bientôt Séleucie compta six cent mille habitans, et Babylone devint déserte (5). Les murs de Sémiramis, le temple de Bélus et les jardins suspendus en l'air sur des voûtes hardies se sont écroulés, et les voyageurs ne trouvent qu'un immense amas de briques où s'élevaient les palais des maîtres de l'Asie. Les indications des anciens sur la circonférence de cette ville antique fournissent un nouvel exemple de l'emploi de stades différens; car, en évaluant les 480 stades donnés par Hérodote , selon les habitans eux-mêmes, à 833 par degré, et en prenant les 385 stades de Strabon à 714 par degré, on trouve que ces deux mesures, en apparence différentes, sont au fond les mêmes (6). Cette enceinte, de quatorze à quinze lieues anciennes de France, n'a rien d'incroyable pour une ville d'Asie.

A quelques lieues de l'Euphrate, est Bamhyce^ appelée Edessa et Hierapolis ^ ou la wlle sacrée^ parce

(0 JiTian. VII, 19. —iAHérod. 1, 194. Strah. XVI, 1078. Alm. — (3) Piialeg, pag. 2^ — (4) Strah. XVI, 11 10. - (5) Plin. VI, 26. Svi^ah. XVI, lo-jd^. — {^) Hérod. I, 178. Strab. XVI, 1072. Alm. .

que l'on y adorait Atargatis, déesse syrienne, que Lucien nous représente avec la tête d'une femme et le corps d'un poisson. Sur la gauche du fleuve, une route conduisait à travers le désert jusqu'à Scenœ ^ vers les limites de la Babylonie- proprement dite et de la Mésopotamie. Cette ville, située sur un canal, était considérable (0. Les Scenitœ^ qui habitaient les environs, levaient un tribut sur les voyageurs qui traversaient leur désert.

Au midi de Babylone s'étendait, vers l'Arabie et les bouches de l'Euphrate, la Cfialdée^ aujourd'hui presque déserte , mais anciennement couverte de villes.

\^ Assyrie proprement dite, ou \ Aturie de Strabon , avait déjà, cinq ou six siècles auparavant, vu disparaître une autre ville célèbre, \^ Nînwe des écrivains hébreux, nommée Ninus par les historiens grecs (2). Ses murs avaient 100 pieds d'élévation, et ses deux cents tours, 200; elle avait, selon Diodore, 4B0 stades de pourtour; mais comme il la place sur l'Kuphrate, tandis qu'elle était sur le Tigre, ne pourrait-on pas croire qu'il l'a confondue avec Babylone? Quoique Lucien confirme la prophétie de Néhémias en affirmant qu'on ignorait l'emplacement de Ninive (3) j des auteurs graves en parlent long-temps après comme d'une ville existante (4); ce qui a fait soupçonner qu'elle avait été rebâtie , ou plutôî que les Romains en avaient appliqué le nom à une autre ville. Il paraît même que l'ancienne Ninive était beaucoup plus rapprochée de Babylone que Cellarius et d'Anville ne l'ont cru , et peut-être se trouvait-elle vis-à-vis de Bagdad dans la Mésopotamie (5).

(0 Suivant M. Du Theil , elle devait êlre à environ 10 lieues au nord de Bagdad. J. H. •

(2) Hérod. I, 19:^); lî, 260. — Ç') Lucian. I , 62 1, ediL Reifz. — (4) Tac. XII, i3. Plolem. Ammian. XVIII, 7. — (5) PUn. Vï , i3, aG. h'jes , Voyages, liv. II, c!i. 3. Manneit , V, ^4?

La région appelée X Adiabena ^ remplie de sources de naphte, et comprenant Arhela^ célèbre par la victoire qu'Alexandre remporta sur Darius, et le canton à'Arrapachltisj qui rappelle l'Arphacsad de Moïse, ne doivent point nous arrêter. Ctésiphon^ résidence d'été des rois des Parthes, n'était, du temps de Strabon , qu'une ville du second rang. Nous en dirons autant de Nisihis^ devenue depuis le rempart de l'empire romain; à'Edessa et d'autres villes de la Mésopotamie; leur célébrité est postérieure à l'époque dont nous parlons.

A l'ouest de l'Euphrate nous voyons s'élever les montagnes de la Haute-Syrie^ entremêlées de vallées riantes et bordées par les sables du désert. Là coule Y O route ^ que d'innombrables machines à roues forcent à verser malgré lui ses eaux fécondantes sur les campagnes voisines ; ici brillent les cités fondées ou rétablies par les Séleucides, et dont les proconsuls romains mêmes ne pouvaient épuiser les richesses. La populeuse Antioche [Antiochia)^ rivale de Rome, d'Alexandrie et de Séleucie sur le Tigrisli), voyait accourir dans ses théâtres, son cirque, ses boutiques, et dans les voluptueux bosquets de Daphné^ tout ce que le monde possédait alors d'heureux oisifs, et pourtant sa splendeur n'avait pas encore atteint son plus haut degré. Sur la côte, Laodicée florissait par son port et ses vignobles. Près de l'Oronte, Emesa^ dont le nom indigène était alors et est encore Hems^ renfermait un magnifique temple où l'on adorait le soleil sous l'emblème d'une pierre noire (2) ; Apamia^ dont le canton, disait-on, pouvait nourrir une armée entière, s'accroissait, tandis qxiHamath^ si importante dans la géographie des Hébreux (3), n'était plus que l'in-

(0 Strab. XVI, 1089. Alm. — Hérod. V, 3. Test. Arien. N , 1090. — (3) Gen. X, 18. Samuel, II , c. 8 , 9. Reg. II, c. 18, 34. Jévém. etc. Joseph. Antii], 1,7.

HISTOIRE DE LA GEOGRAPHIE. lyS

signifiante Epiphania^ et attendait l'époque des Arabes pour refleurir. Vers TEuphrate, la ville des palmes ou Tadmor ^ / Aont la fondation est attribuée au roi Salomon (0, n'était encore que faiblement connue sous le nom demi-latin de Palmjra; déjà cependant elle commerçait avec rinde (2}. Berœa^ qui, sous celui à Haleb ou Aleppe^ devait un jour hériter des grandeurs encore naissantes de Palmyre, avait aussi peu de célébrité; mais Hierapolis^ nommée en syrien Mahog^) ^ attirait, par son temple de la déesse Dercetis, une population immense et des trésors que Crassus employa plusieurs jours à faire peser (4). Les descendans des Séleucides, relégués à Samosata^ régnaient sur le fertile canton de Co^ magène.

Dans la partie méridionale de la Syrie , le Liban et Y Anti-Liban ^ fidèles asiles de 1 hiver au sein d'une contrée brûlante (5) , portaient encore sur leurs cimes de vastes forêts de cèdres (6) , et ombrageaient au loin ces vallées profondes qui composaient la Cœle-Syrie^ littéralement traduit « la Syrie creuse. » Damascus ou Damas n'était encore connue que par la beauté de ses environs; cependant elle était, suivant Strabon, la plus remarquable des villes de cette région au temps de la domination des Perses. Héliopolis, nommée en syrien Baalbek , c'est-à-dire maison du seigneur, possédait sans doute déjà le fameux temple qu'Antonin fit agrandir ou rebâtir.

Le nom de la Phènicie restait toujours à une côte assez étendue en longueur; mais ses villes ne concentraient

(0 Reg. I, cap. 9, 18. Chron. II, cap. 8,4 — Appian, Bel), civ. , V, 9. — (3) Strab. XVI, 1990. Plin. V, 23. Comp. Hyde etSchultens , index in voce Mambesjun. Abulfedœ, Tab. Syr. p. 128. — {^) Àppian. Parth. 28. Schweighœuser.

(5) « Tantos inler ardores fidum nivibus. » Tac. V, 6.

(6) Diod. XIX, 58.

1 74 LIVKJE HUITIÈME.

plus le commerce du monde. Tyr se soutenait par ses teintures en pourpre, Sidoti par ses verreries (i). Strabon indique Ptolémaïs, en syrien nommée Jco^ comme la ville principale de ces contrées.

Les Iturœii qui sont peut-être les ancêtres des Druses(2), avaient leurs petites seigneuries disséminées dans toute l'étendue du Liban, de l'Anti-Liban et des montagnes voisines. La fertile Galilée avec Tîbérias^ sur le lac du même nom; la Samarie ^ ou la naissante Césarée rivalisait avec Ptolémaïs, où la ville de Samaria, rebâtie par Hérode, avait reçu de celui-ci le sisrnom de Séhaste en Ihonneur d'Auguste* la Judée ^ encore bien cultivée et fertile, avec la florissante et populeuse Jérusalem, \ Hiero- Solyma des Grecs; et au-delà de la riante vallée qu'arrose le Jourdain, la Perée^ le Décapolis ou. le pays de dix villes, les petits cantons de Gaulonitis , Trachonitis f Batanea et Aiiranitis : voilà ce qui formait le nouveau royaume des Juifs, que la politique d'Hérode ne sut pas mettre sur un pied stable, et sur lequel planait déjà une destinée cruelle. Strabon, qui, avec Diodore, nous a conservé des détails intéressans sur la naissance de l'asphalte dans la mer Morte (3), confond pourtant ce lac d'une manière inconcevable avec le lac ou plutôt la lagune de Sirbonis ^ voisine des côtes de l'Egypte; mais Strabon expie cette négligence en rendant un bel hommage à la véracité des historiens hébraïques, par l'éloge qu'il fait du génie de Moïse et de l'ancienne constitution du peuple juif.

Toute la Syrie, avec la Palestine et la Phénicie, n'était, aux yeux d'Hérodote, qu'une côte de l'Arabie (4). En effet , les tribus arabes se sont de tout temps répan-

(0 Plin. V, 19. Strab. XVI, 1099. — W Annal des Voyag. IV, 371. (^) Voyez la description de ce lac dans la suite de ce Précis. (4) Hérod. Il , .2.

dues dans les contre'es voisines ; témoin les Arab-Egyptiens que Ptolémée place sur la côte occidentale de la nier Rouge (i), les colonies arabes d'Ethiopie indiquées par le roi Juba (2), et peut-être les Indi sur le fleuve Indus en Asie-Mineure, qu'un auteur romain semble appeler Arabes P). Hérodote ne parle des Arabes que d'une manière générale : en peignant quelques traits de leurs mœurs, il indique comme leurs principales divinités Urotalt^ ou Eratallah^ le dieu du feu, et Alitait^ ou Alatta , une déesse semblable à la Vénus céleste (4). Alatta, nommée dans le Coran, était adorée sous la figure d'une pierre noire (5). Nous savons par les écrivains hébreux que les Arabes ont, de temps immémorial, été partagés en d'innombrables tribus , les unes errantes , les autres fixées dans des villes. Strabon y ajoute que les Arabes méridionaux étaient, comme les Egyptiens et les Indiens, divisés en castes au nombre de cinq, les guerriers, les cultivateurs, les artisans, les savans et les marchands (6). Les Arabes, peu belliqueux, se livraient presque tous au commerce; les habitans de la côte méridionale recevaient de l'Inde, et en partie recueillaient dans leur propre pays, de l'encens, de la myrrhe et des aromates que les Arabes nomades transportaient sur leurs chameaux dans les villes commerçantes de la Syrie et de 1 Egypte. C'était ce commerce qui accumulait entre les mains des princes ou cheykhs arabes l'or de l'Europe et les pierreries de l'Inde. Cependant les Hébreux (7) et les Grecs s'accordent pour donner à l'Arabie des mines d'or; ils en décrivent l'exploitation (8) ; ils en marquent

(0 Ptolém. iV, 5. — (2) Plin. V, 29.— 0) Fibius-Sequest. <îe Gentibus. — K^) Hérod. I, i3i ; III, 8. Bochart , Géog. sacr. p. 112. Jssemann. Bibl. orient. III, 584- — (^) Max. Tyr. Suid. Eulhym. Zigab. Joann.-Damasc . cités par Jssemanni et Bochari. — (6) Strab. XVI, 1129. Alm. — (7) Reg.I, 10, v. 2. lesaïah, 60, v. 6. Ezech. 27, V. 22. — (^) Jgaûiarchid. Pcripl, Mar. Hub. 22, 26.

la nature trop en détail (0 pour qu'il nous soit permis, à nous qui connaissons si peu l'intérieur de ce pays, de rejeter absolument des renseignemens aussi positifs , surtout depuis que Niebuhr a dit à l'académie des inscriptions qu'on montrait encore dans l'Yémen les endroits où se trouvaient anciennement les mines de ce métal précieux (2). Comme, selon Strabon, l'or se trouvait en nids sous la forme de petites boules, il ne paraîtra nullement étrange aux minéralogistes que ces mines aient pu s'épuiser (3). Les pierres gemmes de l'Arabie, les émeraudes, les topazes, vantées par les anciens (4) , n'étaient peut-être en partie que des variétés de cristal de roche. Cependant, le voyageur sévère qui a fait révoquer en doute tous les rapports des anciens sur ce pays, convient que l'Yémen produit certaines pierres précieuses (5). Il ne faut donc pas repousser avec trop de dédain les jolis contes d'Hérodote et de Diodore sur ces immenses forêts d'arbres à myrrhe , à baume et à cassie , dont les suaves odeurs, répandues au loin dans l'atmosphère, annonçaient aux navigateurs le voisinage de la région des aromates^ où toutes les maisons étaient bâ-

(0 Strab. XVI, iio3. Diod. II, 5o. — Niebuhr, cité par Biœrnstahl, Lettre I, 117 sqq.

(^) Cette assertion d'Artémidore , rapportée par le géographe grec, inclique tout simplement en Arabie, au temps de ces écrivains, l'existence de terrains d'alluvion aurifères. On sait que ce sont les plus riches et les plus faciles à exploiter ; mais on sait aussi qu'ils s'épuisent assez promp-*^ tement. J. H.

{^) Jgath. 54, 55. Strab. XVI, H25. Diod. II, Sa.

(^) Niebuhr, Descrip. p. 1 4 o, en ail. Au témoignage de ce voyageur on peut ajouter celui de Seetzen et celui d'Ali-Bey, d'après lesquels les montagnes de l'Arabie sont composées de granité, de micaschiste et d'autres roches appartenant à l'époque granitique. En conséquence, on doit regarder comme exacte l'assertion d'Agatharchides , puisque les diverses variétés d'émeraudes et de topazes se trouvent dans les roches que nous venons de désigner. J. H.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. ly^

lies en bois odoriférans. Un voyage par terre de Mascate à Moka prouverait peut-être que ces peintures ne sont pas entièrement cbimériques.

Strabon ne distingue que deux grandes divisions dans l'Arabie: la partie déserte^ au nord, entre la Syrie, l'Euphrate et la Palestine , et au midi de ces plaines abandonnées aux Scenitœ ou habitans des tentes , V Arabie Heureuse, qui, dans l'idée de ce géograpbe et de la plupart des anciens , comprenait la majeure partie de la péninsule. Mais les connaissances de Strabon sur les diverses nations de l'Arabie sont bien incomplètes. Sur le golfe Persique, il décrit, d'après Eratosthène, d'abord le pays de Macine, et ses vignes en paniers, flottantes au sein des marais; il connaît la ville de Gerrka ^ située à 2400 stades des bouches de l'Euphrate et à 200 de la mer, bâtie en sel gemme, et dont les habitans, Chaldéens d'origine, faisaient un grand commerce en marchandises de l'Inde (i). L'île de Tyros ^ dont Strabon voudrait faire la patrie des Phéniciens, paraît appartenir aux côtes delà Perse, et n'avoir rien de commun avec l'île Bahreïn, que Pline apprit plus tard à connaître sous son vrai nom de Tylos j et dont il vante déjà les pêcheries de perles (2).

(0 Agaiharch. 67, in Geog. min. I. Diod. III , ^1. Sirab. XVI, 1122. — (2) Plin. VI , 28. Théophrast. Hist. plant. V, 25. Artemid. ap. Steph. Heereii, de antiquâ sinus Persici facie , in Comm. soc. Gott. XIII.

Les noms de Tyros et de Tylos n^ont en effet rien de commun que leur origine phénicienne : voici comment on peut l'expliquer en s'appuyant sur ce qu'en ont dit Gossellin et M. Heeren. Il existait, au rapport de JNéarque, sur lescôtes de la Caramanie, une ville de Sidon ou Sidodona. Les Phéniciens qui l'habitaient formèrent des étahlissemeus dans les iles qui bordaient la côte ; ils nommèrent l'une d'elles Tylos ou Tyros , qui reçut plus tard les noms de Tyrine, de Gyris , à'Ogyris et d'Organa : c'estaujourd'hui Ormus, appelée au XIII® siècle Twun; l'autre reçut celui d'Jradus , aujourd'hui Charedj. Les Phéniciens se transportèrent ensuite près des côtes de l'Arabie dans les iles Bahrein : ils nommèrent la principale de celles-ci Tylos , et une autre auprès Aradus , que l'on appelle 1. 12

Le voyage de Néarque prouve cependant que les Grecs connaissaient déjà les Macœ^ habitans de l'Oman, et dont le nom est resté à la ville de Mascate (i) ; mais Strabon ne savait, sur toute l'Arabie méridionale, que ce qu'il avait lu dans Eratosthène, Agatharchide et Artémidore,et que probablement ceux-ci avaient puisé dans les archives royales d'Egypte 1*2) . Selon ces auteurs, il y avait dans le sud-ouest de l'Arabie quatre peuples principaux: les Chatramotitœ ^ nommés aussi Chatramitœ et Atramitœ^ et dont le nom, déjà connu de Moïse, se retrouve dans la province d'Hadramaout ; les Castabanes , qui demeuraient au nord de ceux-ci , et qui paraissent souvent avoir changé de limites ; les Sabéens , qui occupaient la partie occidentale de 1 Yémen , et dont la capitale, Saba^ comme tous les chefs-lieux de l'Arabie, est désignée sous le nom générique de Matùaba , c'est-àdire résidence royale P) • enlin les Mihœi^ mal placés par d'Anville, et qui, d'après l'ensemble des rapports des anciens, s'étendaient jusqu'aux environs de la Mecque, le Macoraba de Ptolémée. Ces Minœi^ dont les Madianites de Moïse étaient peut-être une branche, faisaient un grand commerce avec l'encens et la myrrhe qui croissaient dans leur voisinage : leur principale ville était Carnet; celle qu'ils appe aient ^/«wa, au fond du golfe Arabique, conserve encore le même nom, quoiqu'on la nomme aussi Aïlah; mais les plus riches de tous

encore Arad. Après avoir formé ces établissemens , ils allèrent sur les bords de la Méditerranée en continuant à transporter les noms de Sidon, de Tyr et d'Aradus à de nouveaux comptoirs , à de nouvelles colonies.

(0 La ressemblance des noms a fait croire que cette ville occupe l'emplacement de l'ancienne Mosc^a dont parlent Arrienet Ptolémée. Quant aux Macœ , ils habitaient les environs du promontoire Maceta, que Ptolémée appelle Promontorium Asaborum , aujourd'hui le cap Mocendon.

(') Diod. III, 38 , 46. — (3) Plin. VI , 28.

HISTOIRE DE LA^ GÉOGRAPHIE. ï'jg

les Arabes étaient les Sabëens, qui partageaient avec les Gerrhéens le commerce de l'Inde, et dans les maisons desquels on voyait éclater de toutes parts l'or, l'ivoire et les pierres fines.

Au nord des Minœi demeuraient les nombreuses tribus connues des Hébreux sous les noms à'Edom^ d'^malec^ de Moah et autres, toutes réunies sous la domination suprême des Nahaïoths , les Nabathéens des Grecs et des Romains. Leur capitale, Petra^ qui probablement n'était d'abord qu'un rocher naturellement fortifié et rempli de cavernes habitables (i) , donna à toute la contrée le nom à'Arabîa Petrœa. Ce pays, subjugué par les généraux de Trajan, et dont la superbe Bostra devint alors la capitale, jouissait, du temps de Strabon, d'un haut degré de liberté politique. Les rois ou chefs populaires étaient responsables. Le commerce concourait avec l'agriculture à rendre florissant l'état de ce peuple. Une femme épousait quelquefois plusieurs frères en même temps

Voilà tout ce que Strabon savait d'un pays dans lequel un de ses amis avait commandé une expédition. Elius Gallus, parti de Cléopatride en Egypte avec dix mille hommes et une flotte considérable , débarqua à principal port des Nabathéens. Obodas, roi de cette nation, joignit ses forces à celles de Gallus, déjà très-épuisées, et fit commander ses troupes par Sylleus. Ce traître conduisit les Romains par des déserts arides , dans les pays où régnait Arétas; il leur fit ensuite traverser XArarène^ et ils n'arrivèrent qu'après une marche forcée et excessivement difficile, à Anagrana , qu'ils saccagèrent : les villes diAsca et A'Athrulla eurent le même sortj mais les Rhamanites résistèrent, et Marsyabas ne fut point

(0 Diod. XIX, 55. Comp. Hieronymus Adobad, c. Strab. XVI,

in fine.

l8o LIVRE HUITIÈME.

prise. Gallus revint sur ses pas , après avoir vu périr la plus grande partie de son armée par les maladies, la fatigue, la soif et la faim ; il n'avait perdu que sept hommes dans les différens combats qu'il avait livrés. Toute cette expédition, qui paraît dirigée vers l'Yémen par le Nedjed , ne fournit rien de positif à la géographie.

Suite de l'Histoire de la Géographie. — Analyse de Slrabon ; Afrique. — Voyage d'Eudoxe.

De toutes les parties du monde , V Afrique est celle où les anciens ont fait le moins de découvertes depuis le siècle d'Hérodote. Ce voyageur historien avait recueilli à Memphis et à Cyrène les renseignemens que possédaient les prêtres égyptiens et les Grecs établis en Afrique ; les connaissances des Carthaginois ne lui parvinrent que par fragmens : ainsi ses regards pénétrans n'aperçurent que dans un lointain obscur les sources du Nil, le Niger peut-être et le mont Atlas ; au-delà de ces limites sa prudence suspend tout jugement.

Depuis celte époque, l'ancienne Egypte, transformée en une monarchie grecque, dirigeait ses conquêtes et ses découvertes vers le golfe Arabique et la mer de l'Inde. Eratosthène avait recueilli à Alexandrie des renseignemens très-exacts sur les grandes sinuosités que présente le cours du Nil dans la Nubie ; il distingue plus clairement que ne l'a fait Hérodote, le vrai Nil venant d'ouest, notre Bahr-el-Abiad, \ Astapus ^ qui est le Nil d'Abyssinie, le Bahr-el-Azrak ou l'Abava, et XAstahoras^ ou notre Tacazzé (0. C'était sans doute d'Eratosthène que Strabon avait pris ce qu'il nous apprend sur le lac Pseboa^ qui semble être celui de Dembea en Abyssinie ; mais rien ne prouve que le savant bibliothécaire ait connu les soui:ces du grand Nil ; rien non plus ne dé-

(') Slrab. XVII, in princ.

l82 LIVRE NEUVIÈME.

montre que les Égyptiens aient pénétré au-delà des limites actuelles de l'Abyssinie. Le fameux monument d Adulis^ qui attribue à Ptolémée-Evergète une expédition en Ethiopie, faite dans la vingt-septième année de son règne (0, quoique, de l'aveu de tous les chronologistes , ce prince n'ait régné que vingt-cinq à vingt-six ans, a été fortement soupçonnée de manquer d'authenticité (2). Cependant, si l'on voulait adopter comme des faits historiques les conquêtes énoncées dans la fastueuse inscription de Ptolémée , il est facile de s'apercevoir que tous les noms tant soit peu reconnaissables de cette inscriptions se retrouvent encore de nos jours dans l'espace compris entre le golfe Arabique et le faux Nil d'Abyssinie ou l'Astapus des anciens (3). La nation Gaza désigne les Abyssiniens qui se nomment eux-mêmes AgazL; les contrées de Semena ou Samen , de Tziana , aux environs du lac de Dembea ou de Tzana, de Bega ou Begamder, à' Agamer^ dont le nom s'est conservé, figurent encore sur les cartes modernes dans l'Abyssinie orientale ; le pays des Tangaits , d'où Ptolémée fit une grande route en Egypte, paraît être le Taka sur le fleuve Mareb; et si les Athagaus sont les Agovv^s des modernes, ils demeurent près des sources de l'Astapus. Quelques noms, tels que ceux de Calaas et d^Ava^ semblent nous conduire au sud-est de l'Abyssinie sur les bords de l'Havs^asch, près de la demeure ancienne des féroces Gallas; les habitaient , selon l'inscription même, dans la

Barbarie des Aromates^ c'est-à-dire sur la côte d'Adel(4}; ce qui pourrait faire voir dans les A^>a du mo-

(0 Cosmas Indopleustes , ap, Montfaucon, Collect. Pafr. II, 142. — (2) Gossellin, Recherches siirla géographie, II, 227-232. Comp. Z)oc?ive//, Dissert, de Dicajarcho , in Geog. Min. II. 56, Chishidl , Antiq. asiat. 7^ et 87. — (^) Comp. Bruns, Africa, II , ch. 2 (en ail.). — (4) Corn p. Plin. XII, 16; et Bâchait, Phaleg, II, c. 23. Airian. Peripl, Mar. Er^vth, Steph, de Urbib. , etc., etc.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l83

nument, les Amlites placés par tous les anciens aux environs de Zeila, tandis que \a Zingabène se rapporte, non pas à la côte de Zanguebar, n.ais au cap Zingis à\x géographe Ptolémée , qui est le cap Orfui des modernes. Ainsi, en admettant l'authenticité du monument d'Adulis (authenticité fortement appuyée depuis par la découverte d'une inscription semblable), l'expédition de Ptolémée- Evergète ne dépasse point les limites du monde connu par Hérodote et Eratosthène.

Les Carthaginois avaient probablement des liaisons plus suivies avec les peuples sur le Niger; mais lorsque ce peuple éclairé et industrieux succomba sous le glaive des oppresseurs du monde, ses découvertes furent perdues, dédaignées ou révoquées en doute.

Ainsi l'intérieur de l'Afrique était presque entièrement inconnu au temps de Strabon; la côte de la Méditerranée seule et les environs du Nil étaient fréquentés par les Grecs. Leur opinion sur l'ensemble de cette partie du monde était que sa forme ressemblait à celle d'un trapèze (i) , ou même que la côte, depuis le détroit des Colonnes jusqu'à Péluse, pouvait être considérée comme la base d'un triangle-rectangle (2) , dont le Nil formait le côté perpendiculaire qui se prolongeait jusqu'à l'Ethiopie et à l'Océan, et dont l'hypoténuse était la côte comprise depuis l'Ethiopie jusqu'au détroit. Le sommet de ce triangle s'étendait au-delà des limites de la terre habitable, et était par conséquent regardé comme inaccessible; aussi Strabon avoue-t-il qu'il ne peut assigner la largeur précise de cette portion de l'Afrique.

Il ne connaissait guère plus la côte occidentale , puisqu'il dit qu'en passant le détroit, on trouve une montagne que les Grecs nomment Atlas ^ et les Barbares

(^) Strab. II, i3o, édit. du Louvre. Id. XVII, c. 2, t. V, p, 449, édit. de l'imp, roy.

l84 LIVRE NEUVIÈME.

Dyris (0 5 que de là s'avançant à l'ouest, on voit le cap Cotes ^ et ensuite, vis-à-vis Gades, à 800 stades de distance, la ville appelée Tinga ^2it les naturels, Ziw^ par Artémidore , et Lixus par Eratosthène (2) • que de ces / deux villes aux Colonnes d'Hercule il y a encore 800 stades; qu'au sud de Tinga on rencontre le golfe Emporiciis ^ où les Phe'niciens avaient eu des établisseniens ; que toute la côte après ce golfe est creuse ; et que si on en excepte les sinuosités , il faut imaginer qu'elle va directement, entre le midi et l'est, rejoindre le sommet du triangle dont il a parlé.

On peut pardonner à Strabon de rejeter trop légèrement les découvertes des Carthaginois le long de la côte occidentale de l'Afrique, puisque rien ne démontre qu'il ait lu le périple d'Hannon , dont nous avons rendu un compte détaillé. Mais une erreur qu'on ne peut s'empêcher de relever, parce qu'elle lui appartient tout entière, c'est d'avoir placé le mont Atlas sur le détroit des Colonnes, à l'orient du cap Coles , tandis qu'il aurait pu apprendre de Polybe que cette montagne devait être beaucoup au-delà sur la côte occidentale de l'Afrique baignée par l'océan Atlantique, auquel elle a donné son nom.

A l'égard des côtes orientales, Strabon cite un périple

(0 L'erreur de Strabon est ici palpable, puisque la chaîne principale de l'Atlas es( à plus de 5o lieues de la Médilerranée et qu'elle va se terminer à plus de 200 lieues du déîroit Mais ce qu'il y a de remarquable , c'est que les Aral;es nomment le haut Atlas Daran , dénomination qui offre assez d'analogie avec celle de Dyris, que rapporte le géographe grec. J.H.

(^) Gossellin a fait remarquer qû'en nommant l'Atlas avant le cap Cotes , le Sparte] d'aujourd'hui, Strabon confond nécessairement quelques unes des branches de l'Atlas avec la principale masse de celte chaîne. Quant à Tinga, il la confond avec Linx. Tinga ou Tingis est le vieux Tanger; Linx ou Lixus , le Lixa de Ptolémée, est à vingt lieues au sudouest de Tanger et répond à la ville de Larache , appelée par les na!ufcls El-/jraich. J.H.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l85

d'Artëmidore qui conduit depuis le détroit de Dirœ , ou de Bab-el-Mandeb, à la Corne du Midi, qui, selon les mesures comparées de Ptolémée et de Marin de Tyr, répond au cap Bandellans, au midi du cap Guardafui (i). Là , une côte déserte arrêta long-temps les navigateurs grecs d'Egypte.

Ainsi les côtes occidentales et orientales de l'Afrique passaient pour se tourner, l'une vers l'est, l'autre vers l'ouest, à une distance de 8800 stades de l'équateur, ou, en termes modernes, à la latitude de douze degrés et demi ; c'est là que Strabon place ses Ethiopes Mtherii à l'ouest, et la région cinnamomifèi^e à l'est (2). Il ne restait entre ces deux pays qu'un très-petit espace où les grandes chaleurs avaient empêché les voyageurs de pénétrer, mais que l'on supposait généralement baigné par les océans Atlantique et Indien, qui s'y joignaient. Cette opinion, qui , en faisant terminer l'Afrique à moitié de sa vraie longueur, la rendait plus petite que l'Europe (5), fut généralement adoptée par les savans de l'école d'Alexandrie (4); et l'opinion contraire d'Hipparque, qui joignait l'Afrique orientale à l'Inde (5) , resta long-temps dédaignée, jusqu'à ce que Marin de Tyr et Ptolémée l'eussent adoptée ; ce qui n'empêcha point l'opinion contraire de se conserver dans l'ouest de l'Europe (6) , où elle a contribué à la découverte de la route du cap de Bonne-Espérance.

Les opinions systématiques d'Eratosthène et de Strabon, en raccourcissant l'étendue de l'Afrique, semblent

(0 Gossellin, Recherches, I, 177, 187. — (2) Stvab. II, 119, 120, i3o. Casaub. —(3) Plia. II, 108; VI , 33. Mêla, I, 4. — (4) Eratosihène, ap. Straè passim. Crûtes, ap. Gemin. Elem. astron. c. i3. Jrat. Phœnom. V. 537, Cleanlhes , ap. Cem. loc. citât. Cleomedes, Meteor. I, 6. Mêla, Plin., etc. — Ilipp. ap. Strab. 1 , 5 , 6. — (6) Macrob. Somn. Scip. II, c. 9, p. i5o. Isidor^ Orig. XIV, 5. Planisphère de Sanuio , et autres cartes du moyen âge.

l86 LIVRE NEUVIÈME.

avoir du rappeler à ces géographes la tradition selon laquelle les Phéniciens auraient fait le tour de ce continent. Mais une circonstance les arrêtait ; les chaleurs excessives qu'éprouve la partie de l'Afrique située sous le tropique devaient, selon l'opinion la plus répandue, et qui au premier abord est la plus plausible, s'accroître en approchant de l'équateur au point de rendre la zone torride, sinon inaccessible, du moins inhabitable. Quelques savans , et entre autres Posidonius de Rhodes, cherchèrent cependant à prouver la possibilité d'une navigation autour de l'Afrique ; et parmi leurs raisonnemens à ce sujet , Strabon nous a conservé un passage important qui nous fait connaître les courageuses entreprises tentées par Eudoxe de Cyzique pour effectuer ce voyage (i).

a Posidonius, dit ce géographe en parlant de ceux qu'on prétend avoir navigué autour de l'Afrique , raconte qu'un certain Eudoxe^ député de la ville de Cyzique pour porter l'offrande solennelle aux jeux corinthiens , vint en Egypte, sous le règne d'Evergète second , et qu'il eut des conférences avec ce prince et ses ministres , particulièrement sur la navigation du Nil dans sa partie supérieure. Cet homme était enthousiaste des recherches topographiques, et ne manquait point d'érudition.

<i Dans le même temps, le hasard voulut qu'un Indien fût amené au roi par des garde-côtes du golfe Arabique : ils l'avaient trouvé, disaient-ils, seul et à demi-mort dans un navire ; ils n'avaient pu savoir ni qui il était, ni d'où il venait, parce qu'ils n'entendaient point son langage. On le mit entre les mains de gens qui lui apprirent un peu le grec : quand il le sut, il raconta comment, après avoir mis à la voile de la côte de l'Inde, il s'était égaré, et avait abordé dans le heu où il fut trouvé, après avoir vu

(•) Stvab 11, cap. 2, § 5, édif. de l'imp. imp. el royale.

mourir de faim tous ses compagnons. Il promit que si on voulait le renvoyer , il montrerait le chemin des Indes aux pilotes que le roi voudrait charger de cette commission.

«Eudoxe fut de ce nombre. Il partit avec différens objets destine's à faire des présens, et rapporta en échange des aromates et des pierres précieuses, les unes entraînées par les fleuves parmi les cailloux , les autres tirées du sein de la terre , où elles sont formées par la concrétion de l'eau , comme les cristaux se font chez nous ; mais il fut privé des avantages qu'il avait espérés , attendu que le roi s'appropria tout ce qu'il avait apporté.

« Après la mort d'E vergeté , Cléopâtre , sa veuve , prit les rênes du gouvernement, et fit repartir Eudoxe avec plus de marchandises que la première fois. Dans son retour , les vents le portèrent sur la côte de l'Ethiopie; il aborda en quelques endroits, et se concilia les habiians, en leur distribuant du froment, du vin et des figues sèches, denrées qu'ils ne connaissaient point; il reçut en échange des secours et des guides , nota quelques mots de leur langue, et trouva un morceau de bois qui formait un bec de proue d'un navire , sur lequel était sculptée la figure d'un cheval. Ayant su que ce navire avait appartenu à des gens venus de l'Occident , il l'emporta et reprit sa route.

« Arrivé en Egypte, il ne trouva plus Cléopâtre sur le trône; le fils de cette reine y était monté, et Eudoxe fut dépouillé une seconde fois de tout ce qu'il rapportait , parce qu'on le soupçonnait (0 d'avoir détourné plusieurs objets à son profit. Quant aux débris de navire qu il avait embarqués , il les exposa dans le marché à l'examen des pilotes , qui les reconnurent pour avoir fait partie d'un vaisseau de Gades, Les principaux commerçans de cette

(0 l'oj/îaT/îva! peut avoir ce sens.

l88 LIVRE NEUVIÈME

Ville ont de gros vaisseaux ; mais les moins riches en ont de petits qu'ils appellent chevaux , parce que la figure d'un cheval est représentée sur leur proue : ils s'en servent pour aller pêcher sur les côtes de la Mauritanie jusqu'au fleuve Lixus. Quelques pilotes reconnurent même ces débris pour avoir appartenu à un certain bâtiment qui, avec plusieurs autres, avait tenté de s'avancer plus loin que le Lixus , sans qu'aucun d'eux eût jamais reparu.

«D'après ces rapports, Eudoxe ayant conclu qu'il était possible de faire par mer le tour de l'Afrique , retourna chez lui, et se remit en mer avec tout ce qu'il possédait. Il relâcha d'abord à Dicearchia ( près Naples ) , ensuite à Marseille \ et parcourant ainsi toute la côte jusqu'à Gades, partout il annonçait hautement son projet, et rassemblait des fonds , au moyen desquels il arma un grand navire et deux barcasses semblables aux bâtirnens légers des pirates ; il y embarqua de jeunes esclaves musiciens (0, médecins, ou instruits dans quelque autre art, et fit voile pour l'Inde , poussé par des zéphyrs qui soufflaient sans interruption : mais son équipage étant fatigué, il fut forcé d'aborder où le vent le portait, quoiqu'il redoutât l'effet du flux et du reflux ; il éprouva le désastre qu'il avait prévu ; le grand navire toucha, mais doucement, de sorte qu'il ne fut pas subitement brisé; on put sauver les marchandises , et même la plus grande partie des bois du vaisseau , dont on construisit une troisième barque, grande comme un bâtiment à cinquante rames. Eudoxe reprit sa route, jusqu'à ce qu'enfin il rencontra des peuples qui parlaient la même langue que celle dont il avait noté quelques mots par écrit ; et il en inféra que ces peuples étaient de la même nation que les Ethiopiens chez lesquels il avait abordé autrefois , et sem-

(') Ilat^tîxaptov , diminutif de Trat^t'jxoç el de v^y.K^Wm.

blables à ceux qu'il avait vus dans le royaume de Bogus (i).

« Il renonça pour cette fois à son voyage aux Indes ; et en revenant sur ses pas, il aperçut une île déserte, abondante en eau et en bois ; il en marqua la position. Arrivé heureusement en Mauritanie, il vendit son navire, et se rendit par terre auprès de Bogus, à qu iil conseilla d'envoyer une flotte vers les lieux d'où il venait. Mais le conseil de ce prince s'y opposa, dans la crainte que, montrant ainsi le chemin aux étrangers, on n'ouvrît le pays à leurs incursions. Eudoxe ayant ensuite appris que, sous le prétexte de le charger de l'exécution de son projet, on devait l'abandonner dans quelque île déserte , se sauva sur les terres de la domination romaine , et de là passa en Ibérie. Il arma de nouveau un bâtiment à plate quille , et un autre long et à cinquante rames , l'un propre à reconnaître les côtes, l'autre à tenir le large ; il embarqua des outils de labourage , des graines , des ouvriers pour bâtir des maisons, et recommença son voyage, résolu, si la navigation se prolongeait trop, d'hiverner dans l'île qu'il avait découverte précédemment, d'y semer, d'y faire la moisson , et d'achever ensuite l'entreprise. Voilà, dit Posidonius, ce que j'ai appris des aventures d'Eudoxe : sans doute les habitans de Gades et de l'Ibérie savent ce qu'il en a été depuis. »

Peut-on lire ce simple récit , où il ne montre aucune intention de vanter Eudoxe , sans rester pénétré d'admiration pour un homme éclairé, courageux, et qui , plein d'une grande idée, lutte avec tant de persévérance contre les préjugés de son siècle, contre l'injustice des rois, et contre la nature elle-même? Et pourtant on a accusé Eudoxe d'imposture et d'ineptie ! Des auteurs de poids (2)

(0 Royaume de Fez. — C^) Strab. 1. c, Gossdlin, Recherch. I, 217 sqq.

igO LIVRÉ NECVIEME.

l'ont rendu responsable des absurdités racontées à son égard! Nous ne partagerons point cette iniquité. Que parmi les habilans de Gades il se soit répandu un autre récit fabuleux d'après lequel ce navigateur, sorti du golfe Arabique, serait arrivé à Gades en faisant le tour de l'Afrique par le sud ; rien de plus simple : de tout temps les grandes villes maritimes furent les foyers des fausses relations. Que, dans ce récit, des fables absurdes sur les prétendus peuples sans bouche, sans pieds ou même sans tête, soient mêlées avec quelques fragmens mal compris de l'ancien périple d'Hannon ; rien de plus vrai : mais comment n'a-t-on pas vu que si Eudoxe lui-même avait voulu en imposer, il eût du moins su mentir avec plus d'adresse ? Enfin , que l'historien romain Cornélius INepos ait accueilli avec une critique trop peu sévère ces bruits populaires (0 j que l'abréviateur Mêla en ait orné ses élémens de géographie (2) ; que Pline, Martian (3) , et , si l'on veut , cent autres compilateurs aient copié Nepos ou Mêla : qu'est-ce que tout cela doit faire à notre jugement sur le caractère d'Eudoxe? Il nous semble que toutes les règles d'une saine critique nous obligent à nous en tenir à la relation de Posidonius, contemporain et compatriote de ce navigateur; et certes elle ne renferme ni contradiction ni exagération; un simple fait y est constaté : Eudoxe, convaincu de la possibilité de faire le tour de l'Afrique , essaya deux fois d'ouvrir au commerce cette carrière nouvelle; il osa naviguer sur la haute mer; les zéphyrs ou vents de nord-ouest et d'ouest, dominant sur la côte de la Mauritanie (4), poussèrent ses voiles le long des côtes occidentales de l'Afrique. On ignora quelle avait été l'issue de sa dernière tentative.

L'étendue de l'Afrique vers le midi restait donc incon-

(0 Corn. Nep. ap. Melam. III, 9, 10. —(2) Mel. loc. cit. — 0) Plin. JI, 67. Mart, Capella, VI, p. 201 — (4) Bruns , Africa, VI, 12, etc. etc.

nue à Strabon et à ses contemporains ; l'aridité des déserts et l'immensité de 1 Océan mettaient des bornes à l'esprit de découvertes.

Si nous examinons les détails que Strabon nous donne sur les pays connus en Afrique , nous sommes forcés d'admettre une grave accusation que Gossellin intente à ce géographe. V Egypte ^ ce pays dont l'antique célébrité avait frappé l'oreille d'Homère; l'Egypte, dont Hérodote nous a laissé un tableau si intéressant , avait aussi attiré la curiosité de Strabon: il y fit un voyage, mais ce voyage même devint pour lui une source des plus graves méprises.

Après avoir visité le Delta et le Nome j4rsinoites jusqu'au lac Mœris, Strabon s'embarqua sur un canal parallèle au Nil, mais qu'il prit pour le Nil même, et qui le conduisit par Oxyrinchus à Philoce Thehaica. Là, il crut rencontrer un canal qui menait à Tanis (0 ; c'était cependant le véritable lit du Nil qu'il avait cessé de remonter depuis Memphis. Il paraît que la rapidité du fleuve rendait moins facile la navigation contre le courant, et que l'on se servait de canaux pour parvenir dans la Haute-Egypte ; mais un géographe n'aurait pas dû se méprendre sur la route qu'il suivait, et ignorer le grand nombre de villes qu'il eût rencontrées en naviguant sur le véritable Nil. Strabon ne rentra dans le lit de ce fleuve qu'à Panopolis ou Ghemmis. Il parle des villes qu'il avait rencontrées comme si elles avaient été situées sur le Nil même, quoiqu'elles en fussent toutes éloignées et baignées par les eaux d'un canal qu'on ne doit pas confondre avec le fleuve.

On peut faire, entre la relation d'Hérodote et celle de Strabon, des rapprochemens utiles pour la géographie. Les sept embouchures du Nil paraissent avoir changé

(') Slrah. XVII, 8i4, édit. du Louvre,

pendant les siècles qui séparent ces deux voyageurs. Hérodote connaît, en allant de l'ouest à Pest, i° le bras Canopique ^ aujourd'hui presque desséché ; 2° le Bolbitirij ou celui de Rosette, qui de nos temps est le principal; 3*^ le Saïtiqiie, qui, d'après la position de la ville de Saïs et du nom saïtique, a dû être à l'ouest du bras Sebennitique dont il était dérivé : ce bras pai'aît aujourd'hui être perdu dans le lac Bourlos, quoique Strabon et plusieurs modernes après lui prétendent , contre le sens évident d'Hérodote , transférer le nom de Saïtique au bras Tanitiquey beaucoup trop éloigné à l'est (i) ; 4^ le Sebennitique , qui , selon Hérodote , n'était autre chose que le bras principal du Nil, traversant le milieu du Delta W, se rendant directement à la mer, et que les modernes paraissent avoir mal à propos confondu avec le bras qui aujourd'hui communique avec le lac Bourlos , le Butos des anciens (3) ; 5° le Bucolique , canal artificiel , qui paraît avoir peu à peu absorbé les eaux du bras Sebennitique, et qui , nommé Phatmétique par les auteurs postérieurs à Hérodote (4) , était déjà , du temps de Strabon , l'un des trois bras principaux , et porte aujourd'hui son nom de la ville de Damiette; 6° le Mendetique^ aujourd'hui le canal de Moez , qui se perd dans le lac de Menzaleh, et dont l'embouchure répond à celle nommée Diheh\ enfin, 7° le Pélusiaque^ qui, très- considérable du temps d'Hérodote, s'est comblé lui-même par la quantité de matières limoneuses qu'il entraînait avec lui , et dont le bras Tanitique , nommé par Strabon , Plutarque et Pline , nous paraît être un canal creusé postérieurement aux temps d'Hérodote, et qui n'a du sa célébrité

(0 Strab. TVll, ii54. Almel. — i^) Hérod. II, 7, 8, 9, 10, 11, 17, 1.55, i56. — C^) D'Anvilie , Mém. sur l'Egypte, 48. — (^) Patnicum ap. Strab. XVII, Phatmeticumaip. Ptolem., Phaimicum. ap. Diod. I, p. 29. Wessel. Phatniticum ap. Plin.

HISTOIRE DE LA. GÉOGRAPHIE. IqS

qu'au besoin qu'avaient les ge'ographes de retrouver une septième embouchure du Nil à la place de celle du bras Saïtique. Ce serait en vain que, pour démontrer l'anti» quité de Tembouchure Tanitique, on parlerait de l'ancienne importance de la ville de Tanis. La célébrité de cette ville est due à une grave erreur des traducteurs alexandrins du Vieux Testament, qui, partout où il est qnestion de Saïn ovl de 71?a^>z(i) , ancienne capitale de l'Egypte, située vers la pointe du Delta, et nommée par les Grecs Heliopolis (2) , et chez Platon Saïs (5) , ont rendu ce nom hébraïque et égyptien par Tanis (4), et ont ainsi engagé les modernes à appliquer à cette ville insignifiante tout ce que l'on a dit de l'ancienne splendeur d'Héliopolis, où les Platon, les Solon et d'autres sages de la Grèce étaient venus s'instruire dans les sciences que les voiles des hiéroglyphes nous ont long - temps dérobées, mais que l'on peut espérer de connaître un

(0 ÎPÏ Psalm. LXXVUI, 12, 43. lesaïah, XIX, i3. Judith, I, 7, 8, 9. Ezech. XXX, 14, i5. — W Hérod. II, 8, 9. — 0) i>/at. inXim. IX, p. 289, edit. Bipont.

(4) L'opinion de Malte-Brun sur Tanis, quelque judicieuse qu'elle paraisse, ne doit peut-être pas être admise sans quelque restriction. 11 est certain que Strabon a commis une erreur grave en confondant la branche du Nil appelée Saïtique avec celle que l'on nommait Tanitique , puisque Sais était située dans la partie occidentale du Delta , et Tanis dans l'orientale. M. Letronne, dans ses notes de la traduction de Strabon , soupçonne que ce géographe , en donnant à Tanis l'épithète de considérable , a copié des écrivains d'une époque plus ancienne que lui. Tochon d'Annecy, dans ses Recherches historiques et géographiques sur les médailles des nomes ou préfectures de l'Egypte , et M. Etienne Quatremère , dans ses Mémoires géographiques sur l'Egypte , s'accordent pour confirmer l'antique importance de cette ville. Tanis, d'après le témoignage de l'Ecriture (Psalm. LXXVII, v. 12), était, du temps de Moïse, la résidence des rois d'Egypte; elle fut bâtie sept ans après Hébron (Num. c. XIIî , v. aS); c'est dans ses murs que Joseph, mi-nistre du Pharaon , accueillit ses frères et reçut les embrassemens de Jacob; sous Adrien, elle était le chef-lieu d'un nome. J. H. I. i3

ig4 * LIVRE NEUVIÈME.

jour, grâce à la docte persévérance d'un savant français (i). Cette Héliopolis ou Saïn, détruite avant le temps de Sîrabon (2) , différait d'une nouvelle Héliopolis indiquée par Ptolémée, et dont Pococke vit les ruines à Matarca ou plutôt Matarieh; elle différait encore de la ville de «Sa, nommée communément Sais chez Hérodote, et plus rapprochée de la mer.

Au milieu de tant de difficultés, nées des mauvaises traductions grecques des noms égyptiens, peut-on s'étonner que d'Anville ait encore accueilli bien d'autres erreurs dans son Mémoire sur l'Egypte? Il a cru, par exemple , ne pouvoir réconcilier Hérodote et Diodore avec Strabon et Ptolémée, qu'en supposant un double lac Mœris (5) ; cependant ce fameux étang, creusé sans doute par la nature et. rempli d'eau par les soins des rois d'Egypte, se retrouve incontestablement dans le lac Birket-el-Keroun, situé dans la province de Fayoum (4). D'Anville n'a pas été plus heureux en supposant deux labyrinthes y tandis que les descriptions d'Hérodote et de Strabon roulent évidemment sur un seul et même édifice, avec la différence que le premier procède du nord au sud, et le second de l'est à l'ouest (5). De même les contradictions apparentes de Pline, de Strabon et de Diodore sur la distance de Memphis aux Pyramides ^ s'évanouissent dès qu'on évalue les indications de ces auteurs en stades de différentes valeurs. Mais c'est dans la description de l'Egypte moderne qu'il convient d'exposer plus en détail tout ce qui a rapport aux monumens de ce pays.

(0 M. ChampoUion le jeune.

(2) Sîrah. XVII , 1 159 , ed. Basil. — {^ D'Anville, Mém. sur l'Egypte, 149-162 — (4) Ditmar, Desc. de l'anc. Egypte, 72 sqq. (en ail.). Larcher, Hérod. II, 478-483. — (5) D'Anville, Mém. iSg. Cp. Larcher, II, 4^2. Gratterer, Histoire uniyerselle , I, 499 *^<7- (en ail.).

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. IqS

Strabon s'accorde avec Diodore en affirmant que l'É-

sous Sésostris, était divisée en trente-six nomes

ou départemens; mais la discussion d'une division topographique , nécessairement sujette à des variations, n'appartient pas à l'histoire générale des connaissances géographiques (0. D'après l'usage habituel, on distinguait

(0 Avant la division de l'Egypte en 36 nomes, elle était partagée en 12 provinces ou petits royaumes, dont les douze députés s'assemblaient dans autant de salles du Labyrinthe. Strabon ignorait ce fait, ainsi que le nombre des salles de ce monument antique, puisqu'il ajoute : « Or, celles-ci ne sont pas même au nombre de 3o. Toutefois voi':i deux divisions bien différentes. Cependant il paraît que les nomss ont été , à diverses époques, plus ou moins nombreux. Tochon d'Annecy , dans son ouvrage intitulé : Recherches historiques et géographiques sur les médailles des nomes ou préfectures de l'Egypte, donne ^ d'après les médailles qui portent le nom de ces divisions, une nomenclature plus étendue que celles d'Hérodote , de Pline , de Strabon et de Ptolémée , ainsi qu'on le verra par le tableau suivant , extrait de l'important travail de cet antiquaire.

Les i5 nomes indiqués par Hérodote :

Anysis y Mendesius , Pharbœtites ^

Jphthis , Myeophoris , Prosopites ,

Bubastites , Natho **, Saïtes ,

Busirites , Onuphytes , Thebarum ,

Chemmis * , Papremis , Thmuites.

Hérodote ne donne pas les noms de tous les nomes de son temps. Les 2,4 norces indiqués par Strabon :

Aphroditopolites , Arsinoïtes , Bubastites , Busirites , Cynopolites , Gynœcopolites , Heliopolitês , Heracleopolites ,

Leontopolites , Letopolites , Memphites , Mendesius , Menelaïtes , Momemphites , Nitriotes ***, Oxyrynchites ,

Phagroriopolites ****^ Pharbœtites , Prosopites , Saïtes , Sebennytes , Sethroïtes , Tanites , Penty rites .

' Le même que Panapolis de Pline et de Ptolémée. " Peut-être le même que Neout.

*'* Pfeut-être le même que Metelites.

"" Peut-être le même qu'Àjrahia de Pline et de Ptolémée.

l'Egypte en haute et basse : la première comprenait X Heptanomide et la Thébaïde; la seconde , le Delta et les pays situes à l'est et à l'ouest du Delta.

Les 44

nomes indiqués par

Pline :

Àntœopolites ,

Heracleopolites,

Oxyrynchites ,

jiphroditopolites ,

Hermonthites ,

Panopolites ,

Àpollonopolites ,

Hermopolites ,

Pharboetites ,

Àrabia ,

Latopolites ,

Phaturites ,

Arsinoites* y

Leontopolites ,

Phthembathi,

Arsinoites **,

Letopolites ,

Phthenotes ,

Py*rt çnnifpç

Busirites ,

Mareotes ,

Saïtes ,

Cabasites ,

Jifemphites ,

Sebennytes ,

Coptites ,

Mendesius ,

Sethroïtes ,

Cynopolites ,

Menelaïtes ,

Tanites ,

Diopolites ,

Metelites ,

Tentyrites ,

Gynœcopolites ,

NaucratileSj

Thinites ,

Hammoniacus ,

Oasitœ duos ,

JCoïtes,

Heliopolites ,

Onuphites ,

Les 46 nomes indiqués par

Ptolémée :

y/ lexandrinorum ,

Heliopolites .

Onuphites ,

Andropolites ***,

Heracleopolites ,

Oxyrynchites ^

Antinoïtes ,

Hermoîithites ,

Panopolites ,

Antœopolites ,

Hermopolites ,

Pharbœtites ,

Aphroditopolites {dans

Hypselites ,

Phthembuthi ,

la Thébaïde ) ,

Leontopolites ,

Phthenotes ,

Aphroditopolites {dans

Letopolites ,

Prosopites ,

l' Heptanomide ) ,

Lycopolites , ■

Saïtes ,

Arabia ,

Mareotes ,

Sebennytes superior\

Arsinoites ,

Memphites ,

Sebennytes înferior\

Bubastites ,

Mendesius ,

Sethroïtes,

Busirites ,

Menelaïtes ,

Tanites ,

Cabasites ,

Metelites ,

Tentyrites ,

Coptites ,

Neout ,

Thebarum ,

Cynopolites »

Oasitœ duœ ,

Thinites ,

Diopolites ,

Ombites ,

Xoïtes.

* Ce nome paraît être celui qui renfermait Arsinoé surnommée Cleopatns. *' Probablement celui d'Arsinoé nommé aupararant Crocodilopolis. '** Probablement le même que le Gjnœcopolites de Strabon et de Pline. »»»» j)e jgyj. goojes ^ Stiaboo et Pline n'en font «ju'un.

Le Delta oriental, entre le bras Sébennitique et le bras Pélusiaque, aujourd'hui desséchés, renfermait Pelusium^ la clef de l'Egypte (i) ; Buhastus^ où la fête de Diane rassemblait les jèux et les plaisirs ; Mendes^ où

Les 49 nomes dont on connaît les médailles : HAUTE EGYPTE.

Jntœopolùes ,

Àphroditopolites Jpollonopolites , Coptites , Diopolites ,

Jntinoites , Jphroditopolites Avsinoïtes ,

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