‹ Précis de la géographie universelleChapitre 6 sur 16 · X NOTICE SUR MALTE-BRUN · texte numérisé non relu

X NOTICE SUR MALTE-BRUN

jusque sur la France elle-méine , qui l'avait pourtant assez dédommagé , par son accueil , des actes oppressifs d'un gouvernement qui commençait à peser aussi sur elle. De cette époque date également l'assiduité de Malte-Brun à l'étude de la branche des connaissances physiques qui fonda s^ réputation , et il prit un rang distingué parmi les géographes, aussitôt qu'il lui fut interdit de s'occuper d'intérêts auxquels, après tout , on pouvait le considérer comme étranger. »

Il y avait un peu plus de trois ans qu'il était en France lorsqu'il commença à publier en commun avec Mentelle un ouvrage intitulé : Géographie mathématique , physique et politique, en i6 volumes C'était la première fois que Fon réunissai t dans un trai té de ce genre la force de Fexpression , Félégance du style , la variété des descriptions et la multiplicité des connaissances. Jusque là les traités de géographie en langue française étaient des compilations sans critique et sans goût, des narrations arides , hérissées de détails rebutans. La Géographie moderne de d'Anville n'était même plus qu'un recueil de renseignemens surannés. Mentelle , malgré son talent , ne s'était attaché qu'à la publication d'ouvrages élémentaires. L'Allemagne seule comptait plusieurs géographes habiles j elle s'enorgueillissait des écrits de l'un des créateurs de la statistique , de ce savant Busching qui venait de terminer ses jours à Berlin* elle voyait plusieurs hommes distingués suivre les traces de ce maître, et perfectionner \zz moyens d'appliquer avec fruit la statistique à la description des Etats. Mais ni la France ni l'Allemagne ne possédaient encore un écrivain capable, en décrivant la terre sous ses divers rapports, de tracer des tableaux propres à instruire et à émouvoir : c'était au jeune étranger, obligé d'étayer son talent de l'autorité d'un savant qui s'était fait un nom dans renseignement de la géographie, qu'était réservé cet honneur. Mentelle, géographe instruit, mais privé de la connaissance des langues étrangères, était depuis long-temps obligé de se répéter dans ses puLlications , faites à la hâte, et d'ailleurs son grand âge l'attachait à d'anciennes habitudes , dont son nouveau collaborateur avait de

(^) Par Edme Mentelle , de llnstitiit national, et Malte-Brun, géographe danois; les dc'ails sur la France, par I/eiynn; in-8". Paris, i8o3 à i8o5.

NOTICE SUR MALTE-BRUN. Xj

la peine à le détourner. Celui-ci , au contraire , puisant ses matériaux à des sources inconnues en France, animant ses descriptions de ce coloris naturel à un poète de vingt-huit ans, offrant dans ses réflexions sur les mœurs cette philosophie qui répand tant d'intérêt sur la description d'un pays , acquit bientôt en France une réputation qui s'étendit promptenient en Allemagne , où il était déjà connu des savans par les correspondances qu'il entretenait avec plusieurs d'entre eux. Le public comprit que, bien que Malte-Brun ne fût que pour un tiers dans la rédaction de la nouvelle géographie, son talent était dans une plus grande proportion pour la réussite de cet ouvrage. Aussi les propriétaires du Journal des Débats , sur l'espèce de célébrité qu'il s'était acquise par cette publication , s'empressèrent-ils en iSo6 de se l'attacher en qualité de rédacteur.

Il dut à l'avantage de posséder les principales langues de l'Eu rope , à sa connaissance du personnel des cabinets étrangers et des intérêts divers qui les guidaient , à la certitude de sa mémoire, à la rectitude de son jugement, à la variété de son instruction , à la facilité avec laquelle il résumait en un seul article les matériaux dispersés dans une foule de journaux étrangers, l'importante spécialité de la discussion des questions relatives à la politique extérieure (0. Cependant sa plume facile , devenue plus familière avec notre langue , s'exerçait sur toutes sortes de sujets : les articles qu'il a fournis dans le Journal des Débats sur les voyages , la géographie , l'histoire , les lan{2;ues , les antiquités, les sciences physiques, la morale et la littérature , articles qui ne sont pas de simples analyses , mais plutôt des dissertations à propos d'ouvrages dont il rendait compte , forment un recueil assez volumineux de mélanges intéressans

A l'époque où la France, entraînée par l'aveuglement des rois et les intrigues de la politique anglaise dans des conquêtes

(0 Voyez l'article nécrologique sur Malte-Brim , par M. Dwiquet , dans le Journal des Débats du i8 décembre 1826.

(2) Mélanges scientifiques et littéraires de Mal'te-Brun , ou Choix de ses principaux articles sur la littérature , la géographie et l'histoire , recueillis et mis en ordre par M. J. Nachet, avocat à la Cour royale ; 3 vol. in-8". Paris, 1828; chez Aimé André, libraire.

Xij NOTICE SUR MALTE-BRUN.

qu'elle ii'ambitionnait pas, se préparait à établir en Pologne une barrière propre à garantir l'Europe occidentale de l'effrayante prépondérance du colosse russe, Malte-Brun conçut le projet de faire connaître ce pays, sur lequel l'iiîjuste droit de la force s^était appesanti trois fois, et qui, partagé même entre deux de ses alliés naturels , n^existait plus pour la géographie. L'intérêt qu^excitaient les Polonais fît accueillir avec empressement le Tableau de la Pologne , ouvrage qui offrait une esquisse rapide de la géographie, de l'histoire, desmœurs et des ressources de son ancien territoire 3 et cependant ce livre ne coûta au savant géographe que six mois de travail. « Une description de la Pologne , dit-il dans la préface de cet ouvrage , a été jusqu^i présent l'objet de vœux inutiles. Nous avons fait quelques reclierches dans la vue de remplir cette lacune dans la géographie. L'intérêt des circonstances actuelles nous engage à en publier les résultats, encore très-imparfaits. Cest sans aucune présomption, et pénétré uniquement des sentimens d'amitié et d'estime pour la nation polonaise comme pour une alliée fidèle du Danemark, que dans cet écrit un Danois entreprend de faire un peu connaître la Pologne. C'est un simple cadre que l'on présente aux Polonais instruits pour les exciter à remplir le§ vides par des recherches nouvelles. En faveur de nos sentimens, ils bous pardonneront les erreurs que nous n'aurons pas pu éviter. »

C'était en 1807 , année féconde en glorieux événemens, année qui vit nos armées braver les rigueurs de l'hiver pour poursuivre les Russes jusque dans les marais delà Prusse polonaise, Napoléon remporter la victoire à Eylau et gagner la mémorable bataille de Friedland , Dantzick ouvrir ses portes , Kœnigsberg capituler, et une longue série de beaux faits d'armes se terminer par l'entrevue de Tilsitt et par l'érection de la Poloi^ne centrale en duché de Varsovie : c'est-à-dire le noble dévouement des Polonais , leur attachement à la France , récompensés par le don d'un fantôme de patrie , au moment même où la Lithuanie et les autres provinces ci-devant polonaises n'attendaient qu'un signal pour proclamer leur indépendance; c'était au milieu du fracas des armes et pendant les intrigues de la politique , que parut le Tableau de la Pologne. Il

NOTICE SUR MALTE-BRUN. XllJ

fut accueilli en France comme tous les ouvrages de son auteur^ mais en l'entrée de nos armées sur le territoire russe

attira de nouveau l'attention sur ce livre : les Polonais se virent au moment d'être réintégrés au nombre des nations libres ^ on pensait que les guerriers français aimeraient à lire sur les lieux un livre qui, donnant une idée de l'ancienne puissance des Polonais , devait exciter l'intérêt de leurs libérateurs j des spéculateurs crurent donc l'occasion favorable pour réunir à Wilna tous les ouvrages français relatifs à la Pologne : celui de Malte-Brun fut de ce nombre 5 mais les résultats désastreux d'une campagne dans laquelle le sort des armes fut toujours à l'avantage des Français pendant que les frimas moissonnaient leurs phalanges , amenèrent à leur suite les Russes dans les murs de Wilna, Ceux-ci s'empressèrent de détruire ces livres , favorables à leurs ennemis , et le Tableau de la Pologne , entièrement épuisé par suite de cet événement , fît désirer que son auteur en do-nnât une nouvelle édition (') , ce qu'il était sur le point de faire lorsque la mort vint le frapper.

Retournons un instant sur nos pas : ce fut dans le courant de l'année 1808 que Malte-Brun exécuta le projet qu'il avait conçu , dès son début dans la carrière des sciences, de contribuer à répandre en France le goût de la géographie par la publication d'un recueil périodique spécialement consacré à cette importante branche des connaissances humaines. Il attribuait avec raison la supériorité de TAllemagne sur la France , relativement à l'instruction géographique, à la multiplicité de ces sortes de recueils dans le premier de ces deux pays , et à leur absence totale dans le second. Il publia donc, de concert avec

(0 Le Tableau de la Pologne a été récemment réimprimé avec des additions nombreuses et des corrections importantes, que l'on doit à M. Léonard Chodzko, jeune Polonais, qui, en publiant cette édition en i83o, semblait prévoir que l'énergie de ses compatriotes allait remettre en question kur esclavage ou leur liberté. Voici le titre de la nouvelle édition : Tableau de la Pologne ancienne et moderne , sous les rapports géographiques , statistique s, géologique s, politique s, moraux, historiques, législatifs, scientifiques et littéraires i publié en un volume par Malte-Brun. Nouvelle édition , entièrement refondue , augmentée et ornée de cartes; par Léonard Chodzko , ancien élève de l'université de Wilna, membre de l'Académie royale de Nancy, etc. , 2 vol. in-S». Paris, i83o.

xiv NOTICE SUR MALTE-BRUN.

M. Eyi iès, les Annales des Voyages ^ de la Géographie et de l'Histoire ; et grâce à cet heureux essai , nous possédons maintenant plusieurs ouvrages périodiques sur la science géographique.

La publication de ces Annales , sa coopération à la rédaction du Journal des Débats^ n'empêchèrent pas que Malte-Brun ne trouvât le temps nécessaire pour élever à la géographie le monument qu'il se proposait de laisser comme le titre le plus durable de sa réputation scientifique et littéraire : on comprend que nous voulons parler Au. Précis de la Géographie universelle. Le premier volume de cet ouvrage parut en 1810. Il contient l'Histoire de la Géographie , histoire que l'on peut considérer comme un travail à part , comme une brillante introduction à l'étude de la science 5 aussi en avons-nous scrupuleusement respecté le plan et l'exécution , en n'y introduisant que les rectifications et les additions devenues indispensables dans un travail publié depuis plus de vingt ans. Le second volume renferme la Théorie de la Géographie en général , c'est-à-dire de la partie astronomique et mathématique , de la partie physique et de la partie politique. On y trouve un exposé des changemens qui ont altéré la surface de la terre , des détails sur la distribution géographique des végétaux et des animaux , et des considérations sur l'homme physique. Mais on sent qu'ici la connaissance que Malte-Brun possède des diverses langues de l'Europe ne compense point l'inconvénient d'être peu versé dans les sciences naturelles : aussi ce volume passe-t-il, aux yeux de tous les sa vans, comme le moins digne des talens et de l'érudition de son auteur et comme celui qui a le plus vieilli.

Ce fut en 181 7 que parut le cinquième volume du Précis. Mais cet ouvrage avait une telle vogue, que, bien qu'il fût imprimé à un très-grand nombre d'exemplaires, chacun de ces volumes obtint promptement les honneurs de la réimpression. Persuadé en 181 1 , lorsqu'il commençait la partie descriptive, que l'énorme étendue qu'avait acquise l'empire français devait amener tôt ou tard de grandes modifications dans les limites des différens États de l'Europe, Malte-Brun avait laissé à traiter en dernier cette partie du monde, passant successivement en revue l'Asie, l'Océanie , l'Afrique et l'Amérique. Ses prévisions

Page 1