PRÉCIS
DE
Sur l'ëtude de la Géographie en général, et sur le but, le plan et les divisions de cet ouvrage en particulier.
Nous nous proposons de renfermer dans une suite de discours historiques l'ensemble de la géographie ancienne et moderne, de manière à laisser , dans l'esprit d'un lecteur attentif, l'image vivante de la terre entière, avec toutes ses contrées diverses et avec les lieux mémorables qu'elles renferment et les peuples qui les ont habitées ou qui les habitent encore. Cette tâche paraît immense, si nous considérons combien de détails variés il faut réunir dans un tableau de peu d'étendue; ce dessein paraît même téméraire, si nous réfléchissons sur la nature des matières que nous devons traiter, matières qui ayant été abandonnées, chez les modernes, à des plumes plus doctes qu'élégantes, passent généralement pour n'admettre ni l'éclat des compositions littéraires, ni la profondeur des méditations philosophiques.
Toutefois, la défiance que devait nous inspirer la considération de tant de difficultés, a cédé à une conviction intime qui nous faisait entrevoir, dans la science géogra- I. ï
phique, moins ce qu'elle était que ce qu'elle pouvait et devait être. Nous nous sommes dit : la géographie n'estelle pas la sœur et l'émule de l'histoire? Si l'une règne sur tous les siècles, l'autre n'embrasse-t-elle pas tous les lieux ? Si l'une a le pouvoir de ressusciter les générations passées, l'autre ne saurait-elle fixer, dans une image immobile, les tableaux mouvans de l'histoire, en retraçant à la pensée cet éternel théâtre de nos courtes misères, cette vaste scène, jonchée de débris de tant d'empires, et cette immuable nature, toujours occupée à réparer par ses bienfaits les ravages de nos discordes? Et cette description du globe n'est-elle pas intimement liée à l'étude de l'homme, à celle des mœurs et des institutions? n'offre-t-elle pas à toutes les sciences politiques des renseignemens précieux? aux diverses branches de l'histoire naturelle un complément nécessaire ? à la littérature ellemême un vaste trésor de sensations et d'images ?
C'est ainsi que nous avons été entraînés par l'espoir d'élever à la géographie un monument qui ne fût pas indigne de figurer à côté de ceux dont s'enorgueillit l'histoire. Sans doute il eût fallu encore de longues années de loisir pour donner à un semblable ouvrage toute la perfection désirable. Malgré quelques imperfections, l'essai que nous offrons au public satisfera, nous l'espérons, aux vœux des personnes qui se plaignent de manquer absolument d'un ouvrage dans lequel on puisse apprendre la géographie sans courir le risque d'être à jamais dégoûté de cette étude.
Nous osons croire que notre Précis pourra servir de guide à tout professeur jaloux d'enseigner la géographie avec fruit; que, dans les écoles supérieures, il pourra être mis entre les mains des élèves , et qu'il ne déplaira point aux gens du monde qui désireraient s'instruire sans maître.
DE l'Étude de la géographie. 3
Surtout, puisse cet ouvrage obtenir les suffrages de ces vrais philosophes qui , dans toutes les sciences, apprécient et chérissent moins l'utilité matérielle des résultats que les nobles jouissances de l'étude en elle-même!
Voici l'économie de notre ouvrage. Nous commençons par le tableau historique des progrès de la géographie ; nous prenons cette science à son berceau. Moïse et Homère nous présentent d'abord les mappemondes de deux peuples antiques. Bientôt, à la clarté des étoiles, le navigateur phénicien traverse la Méditerranée et découvre l'Océan. Hérodote raconte aux Grecs ce qu'il a vu et entendu dire. Le vaste système colonial de Carthage et les courses aventureuses de Pythéas de Marseille font connaître l'occident et font deviner le nord. La gloire d'Alexandre répand une vive lumière sur les contrées de l'orient. Les Romains héritent de la plupart des découvertes qu'avaient faites les nations policées de l'antiquité. Les Eratosthène, les Strabon , les Pline, les Ptolémée cherchent à coordonner ces matériaux encore imparfaits et incomplets. Puis la grande migration des peuples vient renverser tout l'édifice de l'ancienne géographie ; c'est en périssant que les Grecs et les Romains apprennent combien le monde était plus étendu que leurs systèmes ne le faisaient paraître. Peu à peu ce chaos se débrouille, et, avec une Nouvelle Europe, naissent les élémens d'une géographie nouvelle. L'esprit des voyages se réveille ; déjà il avait inutilement conduit les Arabes et les Scandinaves, ceux-là aux Moluques, ceux-ci en Amérique; la science n'était point là pour recueillir le fruit de ces courses audacieuses. Plus instruits et non moins courageux, les Italiens et les Portugais, à l'aide de l'aiguille aimantée, parcourent avec sûreté la haute mer. De toutes parts tombent les barrières qu'avaient élevées les préjugés et qui rétrécissaient l'horizon de la géographie. Co-
lomb nous donne le Nouveau-Monde. Par mer et par terre , tous les peuples s élancent dans la carrière des découvertes, et, par leurs efforts réunis, le vaste ensemble du globe, malgré quelques ombres partielles, est enfin ouvert aux regards de la science.
Apr s . voir retracé ces époques de la géographie , nous en exposerons la théorie générale , nous en rechercherons les principes mathématiques, physiques et politiques. Nous emprunterons à l'astronomie ce qu'il faut nécessairement savoir sur la figure, la grandeur et les mouvemens de notre planète; à la géométrie, les notions les plus nécessaires sur l'art de représenter , dans les bornes d'un dessin peu étendu, la forme exacte des terres et des mers ; nous dirons comment on détermine la distance des lieux, et comment on compare les mesures diverses usitées dans les divers pays.
Passant ensuite au tableau physique du globe, nous contemplerons les grands traits de la nature, les montagnes dont se hérisse la surface de la terre, les mers qui la ceignent, les fleuves et les vallées qui la sillonnent; nous descendrons dans les cavernes et dans les mines; nous nous pencherons sur les bords du cratère fumant; en un mot, nous étudierons la structure du globe. Après avoir pris connaissance des mouvemens de l'atmosphère et de la loi des températures , nous distribuerons dans leurs régions natales les animaux, les végétaux, tous les êtres enfin que nourrit le sein inépuisable de la terre. Nous finirons par considérer l'homme dans son état naturel et politique; nous classerons les races humaines d'après les nuances corporelles qui les distinguent, d'après les langues qu'elles parlent, les croyances qui les consolent ou les enchaînent , et les lois qui marquent l'essor de leur civilisation ou la profondeur de leur abrutissement.
Quelles révolutions le globe terrestre a-t-il subies
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C'est une question qui n'intéresse pas moins l'histoire de l'homme que celle de la nature ; un mûr examen prouve qu'elle se rattache directement à la géographie physique. Vinst années de travaux ont donné â l'étude de l'écorce terrestre une précision et conséquemment une importance qui furent long-temps imprévues ou contestées; les systèmes des géologistes ont passé; les théories de la terre ont été reléguées dans la classe de ces rêves brillans d'une imagination ardente ; l'examen des faits les a anéanties ou réduites à leur juste valeur, et maintenant que quelques vérités se groupent autour de la science géologique, ce sont ces vérités qui, dans un ouvrage de la nature de celui-ci, doivent remplacer de vaines suppositions.
Cette introduction historique, cette théorie philosophique de la géographie, rempliront les deux premiers volumes de notre ouvrage. Les autres seront consacrés à la description successive de toutes les parties du monde. C'est ici qu'il nous a fallu de longues méditations avant d'avoir pu trouver et arrêter la méthode qui réunît le plus de solidité et le plus d'agrément. Un ordre purement géographique paraissait devoir anéantir les liaisons politiques et morales des divers tableaux que nous avions à présenter; un ordre purement politique aurait nui à la description des montagnes, des mers, des fleuves, des climats. Comment concilier, en quelque sorte, ces deux méthodes ? Il faut tenter plus d'une voie , il faut varier les moyens selon les obstacles qu'on se propose de vaincre. Esquissons, dans des introductions particulières, ces traits généraux qui appartiennent en commun à une partie du monde; plaçons, par exemple, le tableau des Alpes à la tête de la description de l'Europe, et celui des Cordillères au commencement de la section consacrée à l'Amérique méridionale. Plusieurs peuples, séparés dans l'ordre
politique, ont-ils [une origine, une langue, une histoire communes, réunissons-les sous un seul point de vue; cherchons à former partout des masses bien arrondies et faciles à embrasser d'un seul coup d'oél; rassemblons en groupes naturels les petits Etats , et distribuons les provinces des grands empires d'après la direction des montagnes et des fleuves; enfin, que les comparaisons des divisions, au lieu d'embarrasser le discours, soient rejetées dans des tableaux synoptiques et analytiques.
Outre la disposition générale, il a fallu encore trouver la méthode particulière pour la description de chaque pays. Après avoir examiné toutes les prétendues classifications des objets de la géographie spéciale, nous avons reconnu que c'est précisément l'emploi trop rigoureux de ces méthodes abstraites qui donne aux livres de géographie tant de sécheresse. Grâce à ce vain appareil de science, la géographie, cette image vivante de l'univers, ne semble en être que la froide et triste anatomie : la jeunesse la redoute, les savans la négligent, les gens du monde la dédaignent. Nous avons donc cru devoir suivre les principes généraux de l'art d'écrire; et, variant d'après la nature des objets, non seulement le ton, mais même l'ordre de la description , nous avons cherché à inventer, pour la peinture de chaque pays , un cadre particulier qui convînt à la grandeur relative des objets. Un pays offre-t-il le spectacle d'une riante culture, nous en détaillons avec soin les diverses productions ; est-il inculte, nous retraçons plus en grand le caractère que la nature lui a imprimé. Ici, dans un voyage supposé, nous énumérons sans sécheresse les villes de l'intérieur; là, navigateurs sans péril, nous voguons de port en port, d'île en île. Une nation joue-t-elle un grand rôle dans le monde civilisé, nous indiquons ses forces, ses ressources, ses intérêts. S'agit-il d'une peuplade sauvage, npus
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nous attachons davantage à peindre ses mœurs et sa manière de vivre.
Le choix des villes et des lieux remarquables que nous décrirons s^a déterminé , tantôt d'après 1 importance politique, tantôt d'après la célébrité liistorique. Nous prendrons souvent la liberté de discuter, en passant, un point de géographie critique; de résoudre un doute, de relever une erreur; nous ne nous interdirons pas non plus le plaisir de semer, au milieu d'une description topographique , des traits d'histoire ou des anecdotes relatives aux mœurs, et qui servent à fixer dans la mémoire les noms les plus difficiles à retenir. Pourquoi dédaigner de cueillir une fleur qui se présente à nos regards ? pourquoi une description du Monde ne ressemblerait-elle pas à notre terre elle-même, où les déserts les plus arides offrent de temps à autre une source limpide et de frais ombrages?
Quinze ans de lectures et d'études géographiques nous ont démontré que cette marche libre et animée ouvre plus sûrement l'accès du sanctuaire des sciences historiques, que ne le ferait une de ces méthodes rigoureuses, abstraites et applicables seulement aux sciences exactes. Nous avons voulu faire un livre, et non une table des matières.
Toutefois, en adoptant ce plan pour notre Géographie universelle, nous sommes loin de nier le mérite des méthodes différentes de la nôtre. Qu'un nouveau Varénius , dans une géographie purement mathématique , fasse usage de toutes les ressources de la haute géométrie; qu'un autre Bergmann discute, dans le langage de la chimie et de l'histoire naturelle , les élémens d'une nongéographie physique; que les naturalistes subdivisent même la géographie physique en plusieurs sciences particulières, telles que la géographie des plantes, la géo-
graphie minéralogique , et autres; que les élèves et les successeurs de Busching rassemblent avec une patience infatigable les matériaux de la chorographie et de la topographie^ qui ont pour but la descriptioi^ particulière d'une contrée, d'un canton, d'une ville; qu'ils étalent en d'immenses colonnes de chiffres les détails de cette branche de géographie politique "que, d'après les Allemands, nous nommons statistique ; que d'autres savans approfondissent d'autres parties, telles que la critique comparative des anciens géographes, ou l'histoire des voyages et des découvertes : rien de plus utile à la science; rien de plus digne de l'estime du monde savant que ces travaux consacrés à un objet particulier ; rien de plus juste que de donner à chacune de ces branches les formes les plus exactes , les plus rigoureuses , les plus scientifiques que leur nature particulière puisse admettre. Mais une géographie universelle ne pouvant , sans tomber dans le défaut d'une étendue démesurée, embrasser tous les détails de toutes les branches de la science du géographe , doit se borner à cueillir la fleur et le fruit de ces savantes discussions et de ces pénibles recherches.
Il y a encore un point de vue qu'il nous paraît nécessaire d'indiquer aux lecteurs de cet ouvrage. Les principes mathématiques et physiques de la géographie sont immuables, mais l'état des connaissances humaines varie ; les peuples s'éteignent , les royaumes s'écroulent , les villes tombent en ruines et finissent par ne point laisser de traces de leur existence. On peut donc se figurer une série de géographies, dont chacune, très - différente de celles qui les précèdent ou qui les suivent, serait pourtant vraie, exacte et complète pour l'année ou même pour le siècle auquel elle appartiendrait. JAisage a consacré, en quelque sorte, une triple partition de la science sous ce rapport : on comprend dans la . Géographie qn^
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cienne tout ce qui est antérieur à l'an 5oo de J.-G. ou à la grande «migration des peuples ; la Géographie du moyen âge descend jusqu'à la découverte de l'Amérique ; le reste est regardé comme le domaine de la Géographie moderne. Mais si l'on voulait mettre dans le langage une rigueur scientifique, on devrait distinguer autant de géographies qu'il y a eu de nations et de siècles marquans. Ces géograpliies peuvent être considérées chacune à part comme une science particulière; ce ne sont à la vérité que des systèmes incomplets et erronés , en comparaison de la géographie de notre siècle; mais il est intéressant, il est important, même pour les simples amateurs, d'avoir une idée de cette marche lente et quelquefois rétrograde de la science, en tant qu'elle nous est connue avec quelque degré de certitude. Nous allons tracer à grands traits cette histoire des découvertes et des systèmes géographiques, avant de commencer l'exposé de la géographie moderne; mais ce n'est toutefois que cette dernière partie que nous promettons de traiter d'une manière détaillée, et dont nous faisons l'objet principal de cet ouvrage.
Nous circonscrirons même la géographie moderne dans de justes limites, qui, sans la réduire à une aride et insignifiante nomenclature , l'empêcheront de se confondre avec d'autres sciences. Sans doute les esprits l)ien faits aiment souvent à réunir sous le même point de vue les résultats des sciences les plus différentes par leur marche et par la nature de leurs objets. Sans doute , semblable à l'histoire, la géographie ne doit pas être blâmée de s'intéresser à tout ce qui influe sur le sort des nations et des empires; on doit, au contraire, avouer qu'elle rend un service à d'autres sciences, en rappelant leurs découvertis pour les placer dans un jour nouveau ; que , par exemple , Véconomie politique pèse dans sa
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balance les forces d'un État; qu'elle évalue, canton par canton , le rapport existant entre la superficie* du terrain et le nombre des habitans. Les résultats de ces recherches pénibles peuvent souvent être de nature à intéresser l'histoire; souvent aussi, placées et groupées dans les vastes tableaux de la géographie politique, ces vérités arides s'embellissent d'un éclat et d'un intérêt qu'elles ne devront qu'au voisinage des grands aperçus géographiques auxquels on les aura associées. Cette espèce de commerce d'échange anime toute la république des sciences et des lettres. Mais les diverses contrées de cette république ont leur langue, leur constitution et leurs intérêts à part; ce sont des objets qu'il ne faut point confondre. Toute discussion de politique , de religion, de morale, toute recherche d'histoire , de chronologie et d'antiquités qui ne toucherait pas directement aux changemens géographiques ; tout calcul de haute géométrie; toute application ou citation superflue des thèses de chimie et de physique ; tout détail d'histoire naturelle qui ne saurait être exprimé qu'en termes de naturaliste, ou qui ne formerait point un trait essentiel dans le tableau physique d'un pays ; voilà ce que nous considérons comme absolument étranger à une bonne géographie universelle, quoique plusieurs de ces choses puissent entrer convenablement dans des traités spéciaux de géographie mathématique , physique ou politique.
Elle est assez vaste, sans tout cet attirail étranger, la science du géographe; elle offre assez de difficultés, assez d'épines. Quand on aurait lu, comparé, jugé toutes les relations des voyageurs de toutes les nations, relations souvent si mensongères, souvent si peu satisfaisantes; quand on aurait analysé un immense nombre d'itinéraires, d'observations astronomiques, de dissertations, de descriptions et de notices , de recensemens et de tableaux officiels , d'estimations et de calculs faits par des particuliers ;
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quand on aurait cherché péniblement quelque renseignement géographique perdu dans un mémoire d'histoire naturelle , dans une topographie médicale , minéralogique ou botanique, souvent même dans des almanachs de commerce et des journaux de politique, on n'aurait pas encore épuisé toutes les sources de la géographie, et il resterait encore à découvrir tout ce qui est caché dans les archives des gouvernemens, ou enterré dans les portefeuilles des particuliers , et tout ce qui , bien qu'étalé à nos yeux dans le grand livre de la nature, n'a pas encore trouvé un observateur attentif. ^
Mais si les connaissances historiques en général, et celles du géographe en particulier, sont tirées de tant de sources différentes et plus ou moins authentiques, n'est-il pas indispensable d'indiquer celles qu'on a consultées .^^ N'est-il pas de la bonne foi de mettre les savans à même déjuger si l'on s'est appuyé sur des autorités suffisantes .^^ N'est-il pas de la justice littéraire de faire connaître à nos lecteurs les noms, souvent ignorés, de ceux qui nous ont sei'vi de maîtres et de guides? Il nous a paru que la réponse à ces questions ne saurait être douteuse; en conséquence, nous indiquons au bas de chaque page les principaux passages sur lesquels nos assertions se fondent. Mais ces citations n'ont rien de commun avec ces notes qu'on a reprochées aux érudits modernes, et que nous nous sommes rigoureusement interdites. Ceux qui prennent ce livre dans l'intention de s'instruire et non dans celle de nous juger, peuvent et doivent le lire de suite et sans s'arrêter aux renvois.
Histoire de la Géographie (0. — Commencement de cette science. — Connaissances de Moïse et d'Homère. — Voyages des Argonautes.
Ju 'homme sauvage ne connaît que les forêts où s'étendent ses courses de chasse, la rivière qui fournit à sa pêche , les montagnes qui lui indiquent la route de sa cabane, les pâturages où errent ses troupeaux. Ses voisins lui sont connus par les querelles qu'il a eues avec eux et par les combats qu'il leur a livrés. Tout le reste du monde est pour lui comme s'il n'existait pas. Il est probable que les premières tribus^ ou réunions de familles, ne se donnaient à elles-mêmes d'autre nom que celui hommes ^ ni à leur canton d'autre dénomination que celle de terre. Ces deux idées générales, exprimées par des sons diftérens, firent naître celte multiplicité de noms inconnus, soit d^ peuples, soit de pays : multiplicité qui embarrasse, et, on peut le dire, qui désespère les savans les plus patiens et les plus courageux, dès qu'ils veulent faire remonter leurs recherches aux époques primitives de l'histoire ou de la géographie!
D'autres causes concourent à rendre nulle la géographie primitive. Des chasseurs heureux subjuguèrent leurs frères plus faibles ou plus pacifiques 5 de là les pre-
(0 Huldberg , Disquisitio de Geographiae orig. , Jena, 17 10. Hauber, Considérations sur l'Histoire de la Géographie (en allemand), 1731. R. Faugondy, Essai sur l'Histoire de la Géographie, Paris, 1755. J. Blair, History of the rise and progress of Geography, Londres, 1784. Sprengel, Histoire des découvertes géographiques, Halle, 1 ']^'2.M annert, Géographie ancienne, tome I , etc.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l3
mières petites souverainetés : sans doute elles changeaient de nom avec chaque nouveau maître que leur donna le hasard ou la naissance, ce qui arrive encore en Afrique. Les peuplades qui vivaient de leur pêche ou de leurs troupeaux durent les premières chercher à fixer des limites aux prétentions des tribus voisines; de là les premiers pays ou cantons , et cette division a dû avoir un peu plus de stabilité et de régularité que la première. L'agriculture "acheva de donner une certaine durée aux dénominations des pays 5 et la politique , devenue conservatrice des premières conquêtes, permit enfin à quelques royaumes de s'agrandir assez pour obtenir une place dans l'histoire, et pour se faire apercevoir comme des points lumineux dans l'immense nuit des siècles. C'est alors que le commerce et la navigation, prenant un essor plus audacieux, franchirent les montagnes et les mers. On raconta les merveilles que l'on avait vues, on peignit les obstacles qu'on avait surmontés , on remarqua les routes qu'il avait fallu suivre. La géographie existe , mais de nouveaux nuages offusquent ces clartés naissantes. Tel hardi marchand, pour faire valoir sa personne ou ses objets d'échange, épouvante ses crédules compatriotes par la peinture des monstres ou des géans qu'il avait combattus ; des gouffres et des zones enflammées qui seuls avaient pu arrêter sa course. D'autres fois un navigateur, arrivé chez des tribus dont il ignorait le langage , attribue aux pays qu'il avait visités des noms que le hasard , le caprice ou l'orgueil lui dictaient. L'imagination si vive, si énergique chez toutes les nations primitives, revêt toutes les connaissances d'un vernis poétique qui souvent nous dérobe la vérité. Ainsi la géographie a dû devenir, comme l'histoire, le dépôt commun de toutes les fables et de toutes les traditions populaires, jusqu'à ce que l'esprit de la science , qui n'est autre
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que l'esprit du doute, soumît à une sévère analyse les grossiers matériaux ramassés par des siècles plus crédules.
Telle a dû être la marche des connaissances géographiques sur tous les points habités du globe : mais elle ne nous est connue qu'à l'égard d'un petit nombre de peuples dont l'histoire nous a été conservée avec quelque degré de certitude. . D'ailleurs les progrès des découvertes ont dû être plus ou moins rapides, selon le caractère des nations et leur manière de vivre. Les peuples agricoles ne sortent guère des fertiles contrées qui les nourrissent; voilà pourquoi les anciennes mappemondes des Indous ne présentent de clairement tracées que l'Indoustan, la Perse, le Tibet et l'île de Ceylan (i) : la même raison doit faire rejeter les obscures traditions qui tendent à placer le berceau de la géographie sur les bords du Nil. Les Egyptiens ont pu tracer des méridiennes; les inondations périodiques ont pu leur rendre nécessaire l'art de lever des plans topographiques; mais cette application de la géométrie ne suppose point des idées géographiques chez un peuple qui avait la mer et la navigation en horreur; et la prétendue carte de Sésostris (2) est aussi problématique que les expéditions attribuées à ce héros , et^ que toutes les histoires égyptiennes avant Psammitichus. Il faut avouer que nous n'avons point d'aperçus géographiques dignes d'attention qui soient antérieurs à ceux de Moïse (3). Les livres de cet historien et ceux de ses successeurs contiennent les notions des Hébreux, des Phéniciens , des Arabes, et des autres peuples de l'Asie occidentale (4). Après Moïse, le plus ancien auteur qui nous fournisse l'idée d'une géographie, est
(0 TVahl, rindoust. et le Dekan, I, 21g. — (^) Jpoll. Argon. IV, 280. — (3) An du monde 2460. — (4) Bochartf Geogr. sacra. Michaelis, Spicileg. geograph. Hebraeor.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l5
Homère iOj il nous fait parcourir toute la sphère des connaissances, des traditions et des fables répandues en Grèce et dans l'Asie-Mineure (2).
Nés de la même manière, tous les systèmes primitifs durent présenter quelques traits de ressemblance. Les bases communes aux premières géographies furent presque toutes prises dans les préjugés des siècles peu éclairés qui les virent naître. D'abord chaque peuple se crut naturellement placé au centre du monde habité. Cette idée était si généralement répandue, que chez les Indous ou Hindous, voisins de l'équateur, et chez les Scandinaves, rapprochés du pôle, deux mots, et même deux mots assez semblables, midhiama et midgard^ signifiant tous les deux la demeure du milieu, étaient souvent employés pour désigner les contrées qu'habitaient ces deux peuples (3). L'Olympe des Grecs passait, comme le mont Mérou des Indous, pour le centre de toute la terre : on se représentait le monde habité comme un vaste disque , borné de tous les côtés par un Océan merveilleux et inaccessible; aux extrémités de la terre, on plaçait des pays imaginaires, des îles fortunées , et des peuples de géans ou de pygmées, La voûte du firmament était supportée par des montagnes énormes ou par des colonnes mystérieuses.
Ces rêves d'une imagination active ne pouvaient être dissipés par les premiers voyageurs ou navigateurs. « Trop de dangers attendaient jadis celui qui eût voulu « pénétrer aux extrémités de la terre. Y parvînt-il même, « il était bien difficile de faire soi-même des observations « au milieu des déserts ou des peuples sauvages ; il l'était « encore plus d'apprendre quelque chose des gens dont « on n'entendait pas la langue : étant enfin de retour,
(0 An du rnoode 3ooo. — (2) Foss ^ Cosmographie des anciens, en ail, 6'67ioe//e/«a/i/i , Geographia Hom. 6c/i/eife/, de Goograph. Hom. — (^) ff^ahl, rindoustan, I, 229. Suhrn , Odin, 10.
« une nouvelle lutte attendait le voyageur; il fallait re- « sister à l'esprit général, et se respecter assez soi-même <c pour ne pas débiter des fables que tout le monde était « prêt à accueillir. « Ce témoignage positif du judicieux Polybe (i) s'accorde parfaitement avec l'opinion d'Eratosthène , ce savant bibliothécaire d'Alexandrie , qui disait aux érudits de son temps, aussi mauvais critiques que les nôtres : « Ou reconnaissez qu'Homère a conté des fa- « bles sur les pays visités par Ulysse, ou allez nous re- « trouver Eole avec le sac dans lequel tous les vents « étaient renfermés (2). » Les Grecs contemporains d'Homère étaient si peu avancés dans l'art de la navigation, qu'ils regardaient le retour de Ménélas de la côte d'Afrique comme un miracle (3); les Grétois et les Taphiens seuls étendaient leurs pirateries et leur commerce jusqu'en Italie et en Egypte (4). La seule nation qui savait naviguer en haute mer, la seule qui avait parcouru la Méditerranée et pénétré dans l'Océan, cachait avec soin ses découvertes, ses entreprises et ses colonies. Les Phéniciens, déjà fondateurs, à l'époque dont nous parlons, d'Utique, de Garthage , de Gades et d'autres colonies, employaient sans distinction tous les moyens pour empêcher les autres nations de suivre leurs traces (5). Les Carthaginois faisaient jeter à la mer tout navigateur étranger qui s'approchait des côtes de la Sardaigne (6). Moins jaloux d'un peuple agricole et pasteur, les Phéniciens de Tyr associèrent les Hébreux à quelques unes de leurs expéditions maritimes; mais ces liaisons ne furent pas d'une assez longue durée pour agrandir considérablement la sphère des connaissances de ceux-ci.
Il ne faut donc chercher dans les livres de Moïse et
(0 Polyb. III. — (2) Eratost. ap. Strab. \l , 16. Casaub. —(3) Odyss. 111, 319. — (4) Ibid. 1 , 284. XIV, 248—264. XV, 426. — (5) An du monde , 3 000. — W Strab. XVII.
HISTOIRE Dlï LA GÉOGRAPHIE.
dans les autres anciens écrits des Hébreux que ce que l'ensemble du texte engage à y cbercber , savoir, des indications sur le siège primitif des nations de l'Asie occidentale. Chargé d'une mission plus sublime , l'auteur de la Genèse n'a pas voulu faire une géographie ; il ne s'explique point sur la structure générale de la terre; il n'indique d'une manière reconnaissable d'autres grands fleuves que le Phrat ou l'Euphrate et le Nil, qu'il appelle fleuve de Mizraïm ou d'Egypte. Une chaîne de montagnes est nommée Ararat ; et, si l'on compare tous les passages où il en est parlé (i) , on reste persuadé que c'est dans les branches du Taurus, répandues en Arménie et dans le Kourdistan, qu'il faut chercher ces fameuses montagnes près desquelles l'historien hébreu place le second berceau du genre humain (2). Il est certainement remarquable que le point de départ d'où Moïse fait commencer la dispersion des peuples, est placé par lui à peu près dans le pays le plus central de toutes les contrées anciennement peuplées; car les Indiens à l'est, les Scandinaves ou Goths au nord, et les Nègres ou Ethiopiens occidentaux, trois races trèsanciennement établies dans les contrées qui portent leur nom (3), se trouvent à peu près à des distances égales de la Mésopotamie ou de l'Arménie. D'un autre côté, on est frappé de l'extrême faiblesse de la population de l'Amérique, des terres du grand Océan et de l'Afrique méridionale, malgré la beauté et la fertilité de ces régions. Ces deux circonstances pourraient bien engager un historien judicieux à placer dans l'Asie occidentale le point où a dû commencer la population du globe, s'il fallait absolument prendre un parti.
Mais sans entrer dans des discussions interminables, bornons-nous à exposer ce qu'il y a de positif dans le texte
(OGen. VIII, 4. Reg. II, 19, v. 37. /saia, XXXVII , 38. Jevem.U, 27. Tob. I, 24.— (^) Bochart, Phaleg. 1, 3. — (3) Homère, Pythéas, etc. I. a
l8 LIVRE DEUXIÈME.
de Moïse. Nous y voyons toutes les nations de l'Asie occidentale que cet historien a connues, ramenées à trois familles (i) : l'une, celle deSem, comprend des peuples pasteurs , habitant sous des tentes; l'autre se compose des nations industrieuses et commerçantes, dont C/iam est la souche; enfin, au nord des deux autres, la race de /«phet établit ses belliqueux empires.
Sur un de ces points, l'antique tradition des nations les plus éclairées coïncide d'une manière frappante avec les récits de Moïse. Cet auteur et plusieurs autres écrivains hébreux disent positivement que les contrées riveraines de la Méditerranée, les îles des Gentils ^ furent peuplées par les descendans de Japheti^). Or, les Grecs et les Romains font descendre le genre humain, c'est-à-dire toutes les nations à eux connues , de Japetus, dont le nom ne diffère pas essentiellement de celui de Japhet [^].
Encouragés par cet accord vraiment surprenant, des hommes d'une vaste érudition ont cherché à fixer le nom et le siège primitif de chaque peuple descendant de Japhet, de Sem et de Cham; mais comment supposer que de simples noms de famille aient été conservés à travers les vicissitudes des siècles? Comment reconnaître les demeures ou les traces des tribus errantes qui n'élevaient aucun monument? D'ailleurs ces recherches n'appartiennent pas dans toute leur étendue au plan de ce traité; nous nous bornerons aux résultats géographiques les moins sujets à contestation.
On reconnaît parmi les descendans de Japhet YIou ou laou des Grecs, père des Ioniens^ dans hwan; et Madai désigne vraisemblablement les Medes. I! y a d'autres noms
(0 Gen.X, 27. — WGen. X, 2, 4. Num. XXIV, 24. Daniel, \\\\, ai. X, 20. XI , 2, 3o. Isaïa, XXIII ,1,12. Ezech. XXVII, 6. Machab. 1 , 8, V. 5, etc. —(3) Hesiod. Op. dies , v. 5o. Ovid. Métam. I, v. 82. Arisloph. Nub. v. 994- I^or. I, od. 3.
d'une interprétation plus difficile ; tels sont ceux de Gomer, de Magog^ et autres : ils paraissent designer des peuples voisins du Pont-Euxin et du Caucase. Cette mer inhospitalière, ces montagnes redoutables semblent être les limites de la géographie mosaïque du côté du nord* du moins les princes mêmes de l'érudition ne nous ont rien appris de positif dès qu'ils ont voulu conduire les fils de Japhet plus loin(i)- Cependant Tiras pourrait bien avoir du rapport avec les Thraces ^ si voisins de l'Asie.
Un des descendans de Japhet par lavan est nommé Tharschich^ et serait, selon Josèphe, la souche des Ciliciens^ dont Tarsus était la ville principale : cette opinion n'a rien d invraisemblable ; elle se rattache à l'explication du nom d'Iai^an qu'on vient de donner , ainsi qu'à celle des noms de Doclanim ou plutôt Rodanim pour l'île de Rhodes, età'Elisa pour l'Eolide ou bien l'Elide. Mais il est difficile , malgré les efforts de quelques savans modernes (2), de voir dans le Tliarsis de la Genèse le pays lointain dont les richesses furent l'objet des voyages entrepris en société par les Hébreux et les Phéniciens, du temps de Salomon. Saint Jérôme a observé et Gossellin (3) a prouvé que le mot Tharschich^ dans les passages où il est question des voyages que les Phéniciens et les Hébreux faisaient en partant du port à' Eziongeber, sur la mer Rouge, ne dénote autre chose que « la grande mer (4). » Ce mot étant probablement égyptien et phénicien, les Juifs en ont pu bientôt oublier le vrai sens: ils auront cru que c'était le nom d'un peuple^ et comme ils affectaient de retrouver tout dans Moïse, une main plus moderne aura intercalé ce nom dans le texte de la
(0 Bochart, Phaleg. Cumberland, orig. gentium. Leibnitz, Suhm, etc. — (2) Jfarimann, Recherches sur l'Asie, I - 69. Comp. Bredow, Rechercbes géographiques , II, 253. — 0) Gossellin, Rech. sur la géogr, anc. II, 126-1 85. — CO Wcdl , Indoustan, I, 2o3 , not.
'2 o 1. 1 V i\ E 0 E u X I km E.
Genèse. Jamais, au reste, un mot n'a produit des recherches plus savantes ni un plus grand nombre d'écrits. Le seul Ophir peut lui être comparé à cet égard. Il paraît que XOphir d'où (i) les flottes de Salomon r.ippcTtaient les trésors de Xlndoustan^ et \ Ophir dont parle Moïse W étaient deux contrées absolument différentes, comme la différence orthographique des deux noms hébraïques aurait dû le faire voir aux savans qui ont discuté cette question 5 d'autant plus que, dans la version des Septante^ rOphir de Moïse est rendu par Oupheir^ et celui des temps de Salomon par Soopheira (5). Le premier était sans doute une contrée de l'Arabie-Heureuse; mais l'autre, la partie des pierres gemmes, des bois odoriférans, de l'or et de l étain, semble devoir être recherché dans les Indes orientales. Les Phéniciens , ignorant probablement la nature des moussons ou vents périodiques, pouvaient bien avoir besoin de trois ans pour aller à la côte de l'indoustan méridional pour y faire leurs achats et pour revenir aux ports de l'Idumée. Les successeurs de Salomon ayant perdu la souveraineté de ces ports, on conçoit que les navigations des Phéniciens et des Hébreux durent cesser; et cette première découverte de l'Inde n'eut aucune suite.
Après avoir suivi les indications géographiques des écrivains hébreux jusqu'aux dernières limites de leur mappemonde vers l'orient et le nord ( ce qui déjà nous a obligés de descendre à des siècles postérieurs à Moïse ) , il est temps de revenir à l'examen des pays désignés comme le séjour des Sémites ou descendans de Sem. Les Hébreux étaient à même de bien les connaître, puisque c'étaient leurs frères et leurs voisins. Aussi cette partie de la géographie hébraïque est-elle bien précieuse.; elle
(0 Chron. II, 5, 6, v. 6. lâlK. — (^)Gen. X, 29, V31^5. — 0) Cp. Mi^ ehaët, Spicilegium, geogr. Heb. II, 184, sqq.
indique l'identité d'origine de presque tous ies anciens peuples des bords de l'Euphrate, d'une partie de l' Asie- Mineure, de la Syrie et de l'Arabie; identité parfaitement constatée parla ressemblance de leurs langues; car l'arabe, l'hébreu, l'araméen ou ancien syriaque ont autant de rapports entre eux que l'italien, l'espagnol et le français (i).
UElam^ XElymdis des Grecs, long-temps un royaume indépendant , r^.y^M/* ou Assyrie^ et XAram, qui est la Syrie, rappellent incontestablement trois noms des fils de Sem : le dernier semble connu d Homère, qui en aura fait ses ArimL Mais on ne s'accorde pas aussi bien sur hud^ qui nous paraît pourtant être la nation des Lydiens, si puissante dans l'Asie-Mineure. On dispute aussi pour savoir si les Chaldéens , si tristement célèbre dans l'histoire juive, descendent Arphacsad^ qui est la souche des Hébreux et de tant d'autres peuples sémitiques, et qui paraît s'être d'abord établi dans l'Arménie et dans la Haute- Assyrie, où l'on trouve une province à' Arrapachitis. On a même cherché à retrouver les Chaldéens tantôt dans les Chalyhes des Grecs , tantôt dans ies Scythes qui firent une invasion dans l'Asie; on en a voulu faire une race indigène qui serait la souche des Arméniens et des Kourdes(^). Mais toutes ces discussions des savans modernes n'ont pu fixer îe sens des indications vagues que les écrivains hébreux postérieurs à Moïse donnent en passant sur ce peuple d'abord féroce et conquérant, bientôt riche , civilisé et adonné aux sciences.
C'est dans l Asie occidentale que la géographie hébraïque, d'accord avec tous ies auteurs profanes, indique les plus anciens empires que nous connaissons. Leurs immenses capitales , Babel ou Babylone et ISinive ou
(') Voyez les auîcurs cités dans Àdelung, Milhridate , 1 , 3oo el suiv.
(^) Michaël, Spicileg. gcograp. II, 77, 10^. Snpp. ad/e.r heb. I , iSGy. 'chlœzer, dans Eichliorn , Piépcrloire orient. VIII, 11 3. Fvietlrich\ dans Eichhorn , Bi])lio>hc"}iic oricn!., X,
Ninus , ont disparu ; nous cherchons en vain leurs décombres ; mais le souvenir des Assyriens et des Chaldéens est conservé par l'histoire des peuples qu'ils ont soumis. Alors, plus encore qu'aujourd'hui, les ravages de la guerre changeaient l'état et les limites des pays qui devenaient la proie d'un conquérant. On emmenait en captivité des nations entières ; on leur assignait de nouvelles demeures (i). Dans les superbes capitales de Ninive et de Babylone, les princes captifs et les hommes les plus distingués parmi les nations conquises apprenaient à se connaître ; des caravanes y apportaient tout ce qui était nécessaire au luxe barbare de ce temps; de semblables communications ont dû faire naître les idées élémentaires de la géographie. Toutes les grandes armées qui dans ces siècles inondaient l'Asie occidentale, tiraient leur force principale de la cavalerie. Un écrivain hébraïque dit, en parlant des Chaldéens : « Leurs chevaux surpassent en «vitesse les panthères; leur cavalerie arrive comme un « essaim d'aigles, plus rapides que le vent (2). » Ces circonstances expliquent à la fois la rapidité des conquêtes dont parle l'histoire de ces siècles, et l'étendue des connaissances géographiques répandues parmi les peuples de l'Asie occidentale, mais qui semblent cependant se borner à ce qu'on pouvait connaître au moyen des voyages par terre.
Au midi des empires de Ninive et de Babylone, plusieurs peuples, amis de la liberté, changeaient de domicile au gré de leur humeur inquiète. La géographie des siècles les plus reculés distingue déjà les Edomites ^ connus des Grecs sous le nom à' Iduméens ; les Madiatiites ^ très-anciennement adonnés au commerce, mais dont le nom disparaît bientôt ; les Nabaïoths ou Nabathéens des Grecs et des Romains, tribu principale parmi celles du nord ouest de l'Arabie, qui font remonter leur origine à
(0 Jét'émie , c v3y. Ezéchiel, c. ?)0 , cJc, etc. -• (^) IJabacuc,f,f), 9.
Ismaël; beaucoup d'autres tribus arabes du centre et du midi, qui regardent comme leur souche Joctan ^ et parmi lesquelles les Homérites établirent dans l'Yémen un empire long-temps heureux et puissant (i) ; enfin les célèbres Hébreux^ qui, d'après leurs propres livres, sont en parenté avec tous ces peuples , et se disent comme eux descendans de Sem par Arphacsad : assertion confirmée par la ressemblance des langues (2). Moïse connaissait même le nom de Hndramaout ou Hazarmaveth, contrée d'Arabie, encore ainsi nommée de nos jours. De même que nos voyageurs modernes, il distingue deux cantons du nom de Chwila ou Chaulan (3). Il désigne Sana sous le nom à Uzal encore usité (4).
Semblables aux Bédouins modernes, la plupart des anciens Arabes , et les Hébreux eux-mêmes, menaient une vie errante j rois de leurs déserts, au milieu de leur heureuse famille et de leurs troupeaux innombrables, ces patriarches n'avaient rien à envier aux monarques de la terre; ils ne demandaient au ciel qu'un peu d'ombrage, du gazon et une fontaine. Il y avait aussi des tribus agricoles : les Homérites élevèrent des digues pour retenir les torrens des montagnes, et des aqueducs pour en distribuer les eaux dans les champs (5). D'autres tribus ayant dompté le chameau, employèrent ce naviie du désert à transporter en Syrie, à Babylone , en Egypte, les parfums et les pierres fines de i'Arabie- Heureuse, et plus tard les produits de l'Inde, que le commerce maritime amenait sur les côtes de l'Arabie (6). Il est impossible de déterminer à quelle époque
(0 Schuliens , Historia imp. Joctanid. II , 89, etc.
(2) Gen. X, 21 , 25. — (3) Gen. X, 7 et 29. Michaël , Spicileg. , II, 202, Ilarlmann, Recherches, II, 25. — (4) Niebuhr, Descript., 1,29 (en ail.)- — ('') lieiske, de Arabum epochâ velustissimâ. Lips 1748. — W Messudi^ Hist. Joclanid. , p. 181.
ont commencé les liaisons des Arabes méridionaux avec l'Inde, et leurs établissemens sur la côte orientale d'Afrique j ils connurent l'art d'écrire (0, mais il n'est resté de leurs plus anciens ouvrages que des poésies admirables, qui ne fournissent aucun renseignement géographique.
La troisième race d'hommes connue de Moïse et des Hébreux est représentée comme la postérité de Cliam ou Harrij troisième fils de Noé; et les malédictions dont tous les écrivains hébreux la chargent semblent prouver qu'elle a dû différer des peuples sémitiques , soit par sa constitution physique, soit par sa langue et ses mœurs. Les peuples peu civilisés représentent toujours comme ennemis du ciel ceux d'entre leurs voisins avec qui ils vivent en guerre. Le nom même de Ham ou Gham signifie en hébreu ou la couleur foncée de ces peuples , ou la chaleur du climat sous lequel ils habitent (2). Ce nom se retrouve évidemment dans celui de C/iain ou Chamia^ donné à l'Egypte par les indigènes dans les temps anciens et modernes (3). Il est également incontestable que le nom d'un des fils de Ham, Mizr ( au pluriel Mizraïm ), est le même qui, chez les Arabes et les Turcs , désigne encore aujourd'hui l'Egypte , principalement le Delta (4). Ce point de la géographie mosaïque semble donc trèsclair, et s'il nous est impossible de retrouver d'une manière certaine tous les peuples indiqués comme descendans de Mizraïm, il nous est pourtant permis de croire que les Hébreux connaissaient toute l'Egypte et une partie des côtes africaines du golfe arabique. On ne peut guère non plus douter que le nom de Kusch^ donné à l'un des fils de Ham, ne désigne les peuples de l'Ara-
(0 Job,W\, 24. — «m ou Din Forsier, Epist.,p. 36.— (3) />/««. in Isid. Narlmann , Egypten , pag. 4- — (0 Edrisi , Afrïcsi çxVil. Ha)tmann , p. 324-
bie méridionale et orientale où les géographes grecs et romains connurent les villes ou les peuples de Saba^ de Sabbatha^ de Rhegma et autres, dont les noms, selon les auteurs hébreux , appartenaient à des descendans de Kusch. Mais que, d'un côté, ces mêmes peuples se soient répandus autour du golfe Persique, et que, de Vautre, ils aient envoyé une colonie en Abyssinie, ce sont des questions pour la solution desquelles ni les écrits des Hébreux ni les autres monumens ne nous fournissent des détails assez étendus et assez authentiques (0.
La géographie des Hébreux présente des lumières bien plus sûres quand elle nous retrace l'ancien état de la Palestine. Cette contrée, théâtre d'une des plus ancienne^ révolutions physiques consacrées par l'histoire, de celle qui fit écrouler Sodome et Gomorrhe dans les abîmes de la mer Morte (2) , devait le nom sous lequel les Grecs la connurent aux Philistins^ peuple sorti de l'Egypte, et qui avait d'abord cVierché un asile en Chypre (5). La Palestine était encore habitée par une foule d'autres tribus qui toutes descendaient de Canaan^ fils de Ham. Cette circonstance pourrait servir à expliquer pourquoi les Phéniciens, qui parlaient la langue cananéenne, trouvèrent tant de facilité à se répandre en Afrique. Le commerce florissant de Tyr et de Sîdon nous étonnera moins lorsque nous nous rappellerons combien les auteurs hébreux nomment de villes murées dans la Palestine et dans la Syrie. Damas ^ Hémat^ Hébroti^ Jéricho existaient long-temps avant Athènes; Sidon est déjà célébrée par Homère; et la superbe Tyr, la reine des mers, nommée par les écrivains hébreux du temps de David, a dû préparer pendant plusieurs siècles cette grandeur com-
(0 Michaël, Spicileg. geograph. I, i43. Eiclihovn, prog. tic Kuschaeis , Arnstadt, 1774- Ludolf, etc. — C^) Busching, dans les Annales des voyages, V, 5. —'-}) Michaèl, Spicileg., I, 278, 3o8.
^6 LIVKE DEUXIEME.
merciale dont le prophète Ézéchiel traça le brillant tableau à une époque où Rome, sous le premier des Tarquins , commençait à changer ses chaumières en maisons. Les cèdres du Liban, les chênes de la Bazanée, les bois les pUis précieux de Chittim [Citium en Chypre) servaient à la construction des flottes de Tyr; son port était le marché de l'Asie, de l'Egypte et de la Grèce; les caravanes de l'Arabie-Heureuse venues à'Jden^ de Cane et d'autres villes, y apportaient les pierres gemmes, les épiceries et les étoffes de l'Inde; l'Egyptien y vendait ses toiles fines; Damas y envoyait ses laines d'une blancheur éblouissante*, l'argent, l'étain, le plomb, tous les métaux de l'Asie- Mineure y arrivaient par les vaisseaux de Tharschisch , qui peut-être ici désigne Tarsus en Gilicie; les Ioniens y achetaient des esclaves et probablement toutes sortes d'ouvrages de manufactures (i).
Placés dans le voisinage d'une ville où refluaient tant de nations, les Hébreux, qui eux-mêmes vendaient aux Tyriens leurs blés, leurs huiles et les autres productions de leur sol (2), ne purent sans doute rester absolument étrangers aux connaissances géographiques répandues dans la capitale de la Phénicie. Mais en restreignant la sphère de la géographie hébraïque dans une limite qui ne dépasse guère le Caucase au nord, l'Archipel de Grèce à î'ouest, et l'embouchure du golfe Arabique au midi , nous avons cru mieux apprécier le véritable esprit des antiques monumens de la Judée, que ne l'ont fait ces commentateurs trop zélés, selon lesquels Moïse aurait prétendu nous enseigner comment toute la terre habitable fut divisée comme par lots entre les descendans de Noé. Peut- on raisonnablement attribuer à Moïse des notions sur le nord et l'occident de l'Europe, lorsque, chez
(0 Ez''chiel, XXVIl , 5, -26. - C^) Id. , ibid. , 17.
les écrivains hébreux qui lui sont postérieurs de six à huit siècles (0, les Ghaldéens et les Mèdes, originaires des régions où sourdit l'Euphrate, sont dépeints comme des peuples qui habitent dans le pays de la mi-nuit^ aux der* niers confins des cieux et de la terre P
On s'attend peut-être à nous voir passer à la géographie des Phéniciens , voisins des Hébreux, et dont les grands voyages, selon l'opinion commune, remontent à l'époque où le Canaan fut envahi par Josuah ou Josué. Quoi qu'il en soit de ces voyages, leur histoire détaillée n'ayant été tracée par aucun écrit contemporain d'une authenticité prouvée , et le périple à'Hannon même n'étant guère antérieur au temps d'Hérodote, nous croyons devoir passer à l'examen des premières idées géographiques d'un peuple à qui nous devons à peu près tout ce que nous savons de positif sur les découvertes des Phéniciens eux-mêmes : je veux parler des Grecs.
Les premiers élémens de la géographie des Grecs se trouvent dans deux poèmes nationaux et en quelque sorte sacrés, \ Iliade et \ Odyssée. Tel était le profond respect des Grecs pour la géographie d'Homère, que l'on vit, même dans les siècles les plus éclairés, les savans discuter gravement jusqu'aux détails les plus évidemment fabuleux du voyage d'Ulysse, et vingt vers de l'Iliade fournir matière à un ouvrage divisé en trente livres (2). Si quelques esprits supérieurs, si un Hérodote, un Polybe, un Erathosthène, osèrent secouer le joug de l'opinion commune , en distinguant dans Homère les détails topographiques exacts et vrais, mais circonscrits dans des limites très-étroites, d'avec les idées générales sur la structure du monde, puisées dans les préjugés de l'enfance du genre humain , et d'avec les aperçus tour à tour vagues
(0 Jérém. VI, 23. XIÏT, 9.0. XXIII, 8. Isaïa , 5 — W Slrah. XXIII, in princ.
OU insensés, contradictoires ou fabuleux, qui, subordonnés à une fausse cosmographie, changeaient les régions éloignées en autant de pays de féeries et de merveilles. D'un autre côté, les écrivains les plus élégans et les plus goûtés du public, Strabon à leur tête, mirent leur esprit à la torture pour trouver jusque dans les idées cosmographiques les plus fausses de leur poète chéri , l'accord le plus admirable avec les découvertes plus modernes. Il en résulte que toute la géographie ancienne serait une énigme inexplicable, si on ne la faisait précéder d'un exposé de ces idées poétiques dont elle ne sut jamais se dégager entièrement.
Le bouclier d'Achille, forgé par Vulcain et décrit dans le dix-huitième chant de l'Iliade , nous présente d'une manière authentique l'idée-mère de la cosmographie de ces siècles. La terre y est figurée comme un disque environné de tous les côtés par le Jlewe Océan{}), Quelque extraordinaire que nous puisse sembler la dénomination de fleuve appliquée à l'Océan , elle revient trop souvent chez Homère et chez les autres anciens poètes , pour qu'on ne la croie pas littéralement conforme aux idées alors reçues. Hésiode décrit même les sources de l'Océan placées à l'extrémité occidentale du monde (2), et la peinture de ces sources est conservée d'âge en âge chez des auteurs postérieurs à Homère de plus d'un millier d'années (3). Hérodote nous dit clairement que les géographes de son temps dessinaient leur mappemonde d'après les mômes idées; la terre y était figurée comme un disque arrondi, et l'Océan comme une rivière qui la baignait de toutes parts (4).
(0 IXoTocaoto fji/ya 5-6/voç dxsàvoto, Iliad. XVIII , 606; cap. XX, 7, XXI, 194, 195. Odyss. XI, i56, 167, XII, l. — Hésiod. Théog. 775.— (}) /Eschyl. Prometh. 3oo. Pind. fragm. LXX, ed. Schneider. Calliinach. Lav. Pall. 10. Stat. Theb. III, 409. SU. Ital. XIII, 554. Xwcwn. Tragop. 91. Quint. Smyrn X, 197. Nonnus ,\)\or\y%. XXIII, 28 1 .—(1) //eror/. IV.
Le rond de la terre , Xorbis terrarum ^ était, selon Homère, couvert d'une voûte solide, d'un firmament sous lequel les astres du jour et de la nuit roulaient sur des chars portés par les nuages. Le matin , le soleil sortait de l'océan oriental; le soir il s'y précipitait vers l'occident; un vaisseau d'or, ouvrage mystérieux de Vulcain, ie ramenait rapidement par le nord vers i orient (i). Au-dessous de la terre, Homère place non pas les demeures des morts, les cavernes de Hades , mais une voûte nommée le tartarus, et qui correspondait avec le firmament. Là vivaient les Titans, ennemis des dieux: ni le souffle des vents, ni les rayons du jour ne pénétraient dans ce monde souterrain (2). Des écrivains postérieurs à Homère d'un siècle ont même déterminé la hauteur du firmament et la profondeur du tartare. Une enclume, disaient-ils, serait neuf jours à tomber des cieux à la terre, et autant pour descendre de la terre au fond du tartare (3).
Les limites du monde, dans la cosmographie homérique, sont naturellement entourées de beaucoup d'obscurité. Les colonnes du ciel et de la terre, dont Atlas est le gardien (4) , portent on ne sait pas trop sur quel fondement; aussi disparaissent-elles dans les systèmes postérieurs à Homère, Cette même idée se retrouve chez les Indiens et chez les Hébreux. Hors de cette enceinte mystérieuse, « où finissait la terre, où commençait le ciel (5), s'étendait indéfiniment le chaos, mélange confus de la vie et du néant, gouffre où tous les élémens du ciel , du tartare, de la terre et de la mer , se trouvent ensemble , gouffre redouté des dieux eux-mêmes (6). »
Telles étaient, du temps d'Homère et long-temps après, les idées des Grecs sur la structure du monde, idées qui j
(0 Foss, Lettres mytholog. en ail., 1,27. — (2) Iliad. VIII, 16, 495- — {^) Hésiod. Théog. 722. — (4) e'/ei xtovaç. Odyss. I, 62. — i^) Orph.Uymn. LXXXII , 6. - (5) Hésiod. Théog. 786.
3o LIVRE DEUXIÈME.
même après que les géomètres et les astronomes eurent reconnu la forme sphérique de la terre, continuèrent à influer sur les relations des voyageurs, des géographes et des historiens ; idées renouvelées et consacrées par les premiers géographes chrétiens (i) , et qui, encore aujourd'hui, dominent dans le langage vulgaire de toutes les nations. Nous verrons bientôt comment les questions les plus obscures de la géographie ancienne s'expliquent naturellement, dès qu'on les ramène à ce système fabuleux qui est leur source commune; mais auparavant cherchons à distinguer soigneusement, au centre de ce monde imaginaire , l'étendue des contrées véritablement connues d'Homère, et sur lesquelles il a si souvent donné des notions topographiques de la plus grande exactitude.
Le rond de la terre, tel qu'Homère le concevait, était partagé par le Pont-Euxin, la mer Egée et la Méditerranée, en deux parties, l'une septentrionale, l'autre méridionale, auxquelles plus tard Anaximandre appliqua les noms à' Europe et à\Asie^ pris auparavant dans un sens plus étroit. Cette division, qui ne semble pas inconnue à Hérodote (2) , et qui, avec des modifications et des contradictions, se maintenait encore du temps d'Eratosthène et même long-temps après (5) ; cette division, dis-je, nous fait comprendre pourquoi tant d'auteurs anciens ont pris le fleuve Phasis pour la limite de l'Europe et de l'Asie. Ce fleuve , ainsi que dans la suite la prétendue navigation des Argonautes nous le fera voir, était censé former la communication du Pont-Euxin avec l'Océan oriental , comme le détroit dHercule formait
(0 Cosmas Indop. ap. Monifaucon, II, 110. Lactant. Augustin. Chrysost. Voyez la préface c!e Montfaucon,p. 4. — (^) Herod. IV, 4 1> 4^? 4^ j voyez ci-après. — (3) Eratost. ap. Varr. de R. R. I., etc. Isocr. paneg 48- Sali. Jug. Luc. lhars. IX, 419- 'SU. liai. I, 194, 196. Larcher, HeroJ. II, 191. Gvamaye Africa illustrata, p. 2.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 3l
celle de la Méditerranée avec TOcéan^ occidentalJ^Hécatée, en regardant le Nil (le fleuve ^gyptos d'Homère) comme un troisième canal de communication entre l'Océan et la mer Intérieure, fit naître la première idée d'une troisième partie du monde, de la Libye, nommée ensuite Afrique; mais quatre siècles après Homère, le père de l'histoire semble encore regarder l'Europe et l'Asie comme les deux seules parties du monde.
Le milieu du disque de la terre était occupé par le continent et les îles de la Grèce ^ qui, du temps d'Homère, n'avait pas encore de nom général. Le centre de la Grèce passait par conséquent pour être celui du monde entier ; dans le système d'Homère, c'était le mont Olympe, en Thessalie ; mais les prêtres du célèbre temple d'Apollon, à Delphes, connu alors sous le nom de Pytho, surent bientôt accréditer une tradition selon laquelle ce lieu sacré fut regardé comme le vrai milieu de la terre habitable (i). Au nord de ce point central, les contrées qui furent plus tard comprises sous la dénomination de Tliessalie semblent désignées chez Homère sous celle de la plaine des Pélasges, Argos Pelas gicum[^). Les Pélasges paraissent avoir été les plus anciens habitans de la Grèce. Parmi les nombreuses tribus de la Thessalie, il y en avait une qui portait le nom A' Hellènes ^ devenu dans la suite commun à tous les Grecs. Le Pénée, aux flots argentins (3), bornait au nord les nations grecques. Les parties les plus occidentales étaient l'Etolie, comprise sous le nom de Calydon , qui en était la ville principale (4) , et le royaume du prudent Ulysse, composé des îles de Samé^ nommée
^0 Pind. Pyth. VI , i. Eurip. Ion, 223, 461. Sophocl. Oecl. Tyr. 488. Ovicl. Melam., XV, 63o. Suab. lib. xi. Jgatkemer, I, i. Pausan. in Phocaïcis. Plut. Cur. orac. tlesier. lib. xxxvni , 48. — (^) Iliad. 11, 68. Strab. p. 568 (ed. Almelov). — (3) Iliad. II, ySa, ySS. — CO Scyll. 245. Iliad. XIII, 2(8. XIV, iiG. Strab, X, 626, ed. Basil.
ensuite Melœna^ puis Teleboa et enfin Cephallenia ; Ôl Ithaque^ aujourd'hui Thiciki ; de Zacynthe que l'on nomme Zante , et d'autres , ainsi que de la partie du continent où fut depuis l'Acarnanie; car le séjour des voluptueux Phéaciens^ l'île de Drépane , appelée ensuite Scheria, depuis Corcyre et Gorfou, était déjà hors de la Grèce : c'est la contrée la plus occidentale qu'Homère ait connue en détail; il la fait presque voisine de l'Océan (0. Les habitans de ces îles donnaient à la côte du continent de la Grèce le nom à\Epire, c'est-à-dire terreferme. Cette province , qui devint grecque dans la suite , était !e séjour de peuples très - féroces ; cependant les Tliesproti sont désignés comme une nation adonnée au commerce maritime.
En allant de Pytho au sud, Homère indique en détail les nombreuses tribus cl e la Béotie, quoiqu'il ne prononce pas le nom de cette province; l'Attique lui est connue sous le nom {^Athènes (2) , et il remarque que les habitans étaient des Ioniens (3). Les anciens affirment qu'il a désigné tout le Péloponèse sous le nom général à' Argos (4). Il y distingue pourtant \ Arcadie^ XElide, le petit Etat de Pflos gouverné par le sage Nestor, et la ville de Lacédémone ou Sparte^ capitale d'un Etat qui comprenait tout le tiers méridional de la presqu'île. Il ne parle ici ni des Pélasges ni des Doriens, et ne fournit aucun renseignement sur les rapports qui ont dû exister entre ces deux anciennes races. Parmi les îles de l'Archipel, le poète connaît , en allant du nord au sud, Samothrace avec sa haute montagne, Lemnos^ Ténédos^ Lesbos aux belles femmes, Eubée habitée parles Abantes qui avaient d'autres armes et d'autres mœurs que les Grecs, Délos., Chios,
(0 Odyss. 8, VI, 204.— W Od. III, 278. Iliad. II, 55i (3) Iliad. XIII, 68!).— (4)^/f5iaï., adIliad.I,3o. II, 108. VI, 1 52, 456. IX, 22,etc. Odyss. I, 344. IV, 7-6, 816, etc.
Samos^ Rhodos et quelques autres; il vante la grande île de Crète, peuplée de nations qui parlaient des langues différentes, entre autres de Pélasges et de Doriens; il donne à Crète, dans un endroit 90, et dans un autre 100 villes, c'est-à-dire cantons indépendans (0. Laissons aux scoliastes modernes l'inutile soin de concilier ces deux passages; ce ne sont point les détails minutieux , mais les points saillans de la géographie homérique dont nous devons nous occuper.
Au nord de la Grèce , le poète nous montre les vastes régions de la Thrace^ dans lesquelles il semble comprendre les contrées de Piérie^ âiEmathie et de Péonie^ qui dans la suite formèrent la Macédoine (2). Les fleuves Axius et Strymon lui sont connus, mais il ne nomme point XHehrus. Il n'a aucune idée du Danube, indiqué un siècle plus tard chez Hésiode , sous le nom ô^Ister. Les peuples qui , selon Homère, vivaient de lait de cavales, sont, aux yeux de Strabou , des Scythes , mais le chantre d'Ulysse paraît du moins avoir ignoré leur nom.
Nous avons vu l'île de Corcyre placée par le poète au bout du monde civilisé, à l'extrémité de la mer immense. On ne peut donc pas s'étonner de ce que les côtes méridionales de l'Italie n'apparaissent aux regards d'Homère que dans un lointain obscur. L'endroit nommé Témeze ^ où il fait aller les navigateurs de Taphos ^ île voisine d'Ithaque , pour échanger du fer contre du cuivre, peut aussi bien être Tamesa en Chypre que Tempsa en Calabre(3).
Le détroit qui sépare l'Italie de la Sicile est pour ainsi dire le vestibule du monde fabuleux d'Homère. Le triple flux et reflux, les hurlemcns du monstre Scylla, les tourbillons de la Charybde, les roches flottantes, tout nous
(0 Iliad. II, 549. Odyss. XIX, .74. —(^) Iliad. XIV, 226, 227, 229. IX, 4. —(3) Odyss. I, 184. Didym. ad hune locum. Strab. VI, 284. Alra. I. 3
avertit que nous quittons les régions de la vérité, et qu'il est temps de fermer nos oreilles aux chants de la sirène homérique. La Sicile elle-même, quoique déjà connue sous le nom de Trinacria^ est peuplée de merveilles ; ici les troupeaux du soleil errent dans une charmante solitude, sous la garde de nymphes; là les Cyclopes, munis d'un seul œil, et les Lestrygons, anthropophages, éloignent le voyageur d'une terre d'ailleurs fertile en blé et en vin (0. Deux peuples vraiment historiques sont placés par Homère en Sicile, ce sont les Sicani et les Siceli ou Siculi, Il n'est pas toutefois décidé si les Siceli d'Homère demeuraient déjà dans l'île qui reçut d'eux son nom le plus usité, ou s'ils habitaient encore l'Italie, leur ancienne patrie {2); tout ce que nous savons par le poète, c'est que les Grecs faisaient avec ce peuple un grand commerce d'esclaves : les amans de Pénélope proposent de leur vendre Ulysse (3) • des esclaves siciliens se trouvent à Ithaque (4). Ce barbare commerce régnait probablement partout; même les Phéaciens hospitaliers faisaient profession d'aller enlever des esclaves sur la côte d'Epirc(5) ; cependant, on ne traitait de cette manière que les étrangers ; car dans l'Odyssée une vieille Phénicienne fait la remarque « qu'on ne vend des hommes qu'à des nations parlant une autre langue (6). »
A l'occident de la Sicile , nous nous trouvons au milieu de la région des fables. Les îles enchantées de Circé et de Caljpso^ ainsi que l'île flottante à'Eole^ ne doivent point être cherchées dans le monde réel. La position arbitraire donnée par le poète à ces terres nous apprend toutefois que la Sicile, dans son système, tournait une de ses trois pointes vers le nord, l'autre vers l'orient, et la troisième vers le midi, de sorte que sa côte septentrionale
(0 Oa. IX, 109, I II. — (2) ZTïUc. VI , 2. Timœus ap. Biod. V, 6.— (3) Od. XX, 582.— (4) Id. XXIV, 211.— (5) Id. VII, 8.-(6)Id. XV, 45^.
devenait occidentale (i). Or, ce renversement du triangle de la Sicile se retrouve précisément dans les systèmes des géographes grecs, et forme une de ces bases élémen-taires sans lesquelles on ne peut reconstruire les cartes d'Érathosthène et de Strabon (2).
La Méditerranée au-delà de la Sicile est tellement rétrécie dans le système d'Homère, qu'un seul jour suffit à Ulysse pour aller de l'île de Circé à l'entrée de l'Océan , et qu'il revint ensuite, dans une seule journée, du séjour de cette magicienne au détroit de Sicile (3). Quoiqu'il ne faille pas insister sur les distances dans un voyage fait sous les auspices de Circé , il est certain que les idées d'Homère à cet égard étaient à peu près celles de son siècle; car, long temps après, les historiens et les géographes continuèrent à placer l'entrée de la Méditerranée très-près de la Sicile. Hérodote ne connaît aucun endroit entre Carthage et les colonnes d'Hercule; un disciple d'Aristote, Héraclide du Pont, parlait de Rome comme d'une ville voisine de l'Océan (4). Dicéarque , autre élève d'Aristote , ne trouvait encore que sept mille stades de la Sicile aux Colonnes (5) ^ distance que, du temps de Strabon, on évaluait treize mille stades : preuve frappante de la lenteur avec laquelle se développaient les connaissances géographiques chez les nations les plus policées de l'antiquité !
La mappemonde homérique se terminait à l'occident par deux contrées fabuleuses , mais qui ont donné naissance à bien des traditions chez les anciens , et à bien des discussions parmi les modernes. Près de l'entrée de l'Océan, et non loin des sombres cavernes où se rassemblent les morts , Ulysse trouve les Cimmériens^ « peuple mal-
(0 Foss. Cosmographie des anciens, et notre carte de la géographie primitive des Grecs.
(') Gossellin, Géographie des Grecs analysée. — (3) Odyss. XI, i3. XII, i42, 260. — (4) Plut, in Camill — (5) Strab. II, io5.
heureux qui, toujours environné d'épaisses ténèbres, ne jouit jamais des rayons du soleil, ni quand cet astre monte ' aux cieux, ni quand il descend vers la terre (0. » Plus loin , dans rOcéan même, et par conséquent hors les limites de la terre, hors de l'empire des vents et des saisons, le poète nous dépeint un pays fortuné qu'il nomme Eljsium , « pays où l'on ne. connaît ni les tempêtes ni l'hiver,- pays où murmure toujours un doux zéphyr, et où les élus de Jupiter, arrachés au sort commun des mortels, goûtent une félicité éternelle (2). «
Que ces fictions aient eu pour base' une allégorie morale, ou la relation obscure d'un navigateur égaré; qu'elles soient nées en Grèce, ou, comme Tétymologie hébraïque du nom des Cimmériens pourrait le faire présumer (5) , dans l'Orient et plus spécialement en Phénicie, toujours est-il certain que les grandes images qu'elles présentent, transférées mal à' propos dans le monde réel, appliquées successivement à divers pays et embrouillées par des explications contradictoires, ont, pendant des siècles, singulièrement embarrassé la géographie et l'histoire. Les Phéniciens, qui déjà du temps d'Homère avaient fondé Gades sur les bords de l'Océan, et qui tiraient l'ambre jaune du nord de l'Europe, se gardaient bien de dissiper des préjugés si propres à rehausser le prix de leurs découvertes, et surtout celui de leurs marchandises. Au contraire, leurs pompeux mensonges étaient passés en proverbe même parmi les Grecs (4). L'Occident resta donc le pays des fables. Lorsque, plus de deux siècles après Homère, la course aventureuse de Coléus de Samos eut procuré quelques notions sur les Tyrrheni et les Z?^/^^ ( Liguriens ), ainsi que sur Tartessus ^ le Pérou de ces temps, on se flatta d'avoir découvert la situa -
(0 Odyss. XI , 14 , 19. — (=•) Ici. IV, 56i . — (3) nnD3 (Kimeriré) ténèbres épaisses. Job, ni. 5. — (A) Suid. cpoivtxiv.
tion précise des îles encliantées de Circé et du royaume flottant d'Eole; on l'avait vue, disait-on, cette redoutable entrée de l'Océan (i). On ne voulait point revenir du voisinage de l'Elysée sans avoir visité des peuples bénis du ciel, doués d'une stature élevée, ornés de toutes les vertus, et qui, dans ces heureuses contrées de l'Occident, voyaient leur vie se prolonger jusqu'à mille ans au moins. « Le nectar des fleurs était leur nourriture, la rosée du ciel était leur boisson (2). » Ces Macrohiens ^ ou hommes à longue vie, ont dans la suite été transférés sous tous les climats, au gré de l'imagination des écrivains. Les fables se multipliaient. A l'Elysée d'Homère succédèrent plusieurs îles Fortunées et quoique écloses dans la tête des poètes , elles se maintinrent victorieusement dans l'histoire de la géographie : les voyageurs romains, dans un siècle plus éclairé, crurent même les reconnaître dans un groupe d'îles à l'ouest de l'Afrique, désignées aujourd'hui sous le nom de Canaries ; et bien que ces observateurs y eussent en vain cherché les charmes que la tradition leur prêtait (4) , cette fable, augmentée des fictions philosophiques de Platon et de Théopompe sur \ Atlantide et la Méropide^ s'est perpétuée jusqu'à nos jours , et sert encore de thème à des rêves historiques (5).
f') An du monde 33oo.
(2) Orph. Argon. iio5. — (^) Hesiod Op. et dies. 16g, Pind. Olymp. II, 129 —(4) riut. in Sert. Strab. III , i5o. Plin. VI, 32.
(5) Malte- Brun adopte l'opinion de ceux qui rejettent parmi les fables l'eiistence et l'anéanlissement de l'Atlantide. Cependant, aux yeux du physicien , la tradition conservée et peut-être ctnbellie pur Platon, rentre d«ns la série des catastrophes d'affaissemens et de soulèvcmens qui ont modifié la distribution des terres et des mers à la surface du glohe, et que tant de faits prouvent jusqu'à l'évidenfc. Ainsi que nous l'avons dit à Tarticle Océan, dans le Dictionnaire de géographie physique de l'Encyclopédie méthodiqur^ : « S'il est impossilde de 'éterminer la place qu'oc-
Leclat que jetaient les îles Fortunées engagea la plupart des écrivains à rapprocher d'un climat aussi heureux les Hyperboréens , peuple merveilleux qui , d'un accord unanime, est représenté comme habitant au nord des monts Riphéens , demeure ordinaire du vent Borée , tant redouté des Grecs; d'après une très-mauvaise physique, on les croyait , par cette position , à l'abri du souffle glacé des vents du nord : c'est ce que veut dire leur nom. Mais ces monts Riphéens, nommés, chez les plus anciens auteurs, les Rkipes[i), n'étaient qu'un composé imaginaire d'objets réels en eux-mêmes ; les monts de la Thrace , où le Strymon prend sa source; les régions où naît le Danube; les Alpes, les Pyrénées, les monts Hercyniens, et, en un mot, toutes les montagnes successivement connues en Europe (2) ; que dis-je? le Caucase même et le mont Taurus en Asie (3), furent confondus sous cette dénomination générale , qui ne paraît être qu'un terme appellatif pour toute sorte de montagnes, emprunté à quelque idiome slavon ou gothique (4). Quand on eut commencé à distinguer les Pyrénées, et plus tard les Alpes, on fut obligé de reléguer vers la
« cupait l'Atlantide avant tous les temps historiques , on n'en doit pas « moins regarder comme très-probable l'opinion que cette île a dû existe ter. Quel intérêt les anciens Egyptiens avaient-ils à imaginer une fable « qui ne se rapportait à aucun événement de leur histoire > à aucune de « leurs croyances religieuses? Quelle raison les Grecs avaient-ils pour « l'adopter? Platon dit, il est vrai , que Neptune régnait dans l'Atlante tidej mais n'est-ce pas, moins pour exprimer que les peuples de cette (f île adoraient les mêmes dieux que les Grecs , que pour faire entendre, « par une élégante allégorie , que ces insulaires , habiles navigateurs , « étaient devenus les peuples les plus puissans de l'ancien monde ?» J . H.
(0 Eschyle, Aleman, etc. — (') Schol. Jpoll. II, 677. lV,284Schol. Soph. OEd. Col. Jthejî. VI, 4. Prob. in Virg.Georg. III, 882. SU. Ital. XI, 462. — 0) Eustath. in Dion. Perieg. 663.
(4) Hiff, écueil , rocher, dan. Hvipat , montagne , en slavon-wende de Carniole.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 3g
ScythielO les monts Riphéens avec tout leur cortège de fables. Il paraît qu'Hérodote y chercha les Hyperbore'ens ; il regrette beaucoup de n'avoir pu en découvrir la moindre trace : il eut bien voulu demander de leurs nouvelles à leurs voisins les Arimaspes ^ gens très-clairvoyans , quoique n'ayant qu'un seul œil ; mais on ne sut pas non plus lui indiquer la demeure de ceux-ci (2).
Cet historien nous apprend que c'était à Hésiode qu'on devait les premières notions sur ces peuples merveilleux, ce qui est confirmé par un scoliaste qui attribue au même poète les premiers contes sur les Giyphons y qui, non loin des Hyperboréens et des Arimaspes, gardaient les métaux précieux des monts Riphéens P). Les relations d'Hésiode sont perdues; toutefois les auteurs les plus rapprochés de son siècle placent les Hyperboréens non pas au nord , mais à l'occident. C'est vers les sources de l'Ister que Pindare conduit les pas errans d'Hercule et de Persée lorsqu'ils allèrent visiter ces peuples, qui, chéris d'Apollon, couronnés de laurier, passaient leur vie en danses et en festins, exempts de maladies et de vieillesse : c'est de là , dit-il , que la Grèce reçut le premier plant d'olivier(4); peinture qui ne convient certainement pas aussi bien à la Scythie qu'aux régions voisines de l'extrémité occidentale des monts Riphéens. Aussi les îles enchantées, où les Hespérides gardaient les pommes d'or, et que toute l'antiquité place à l'occident, non loin des îles Fortunées, sont -elles appelées Hjperhoréennes par des auteurs très-versés dans les anciennes traditions (5). C'est aussi dans ce sens que Sophocle parle du jardin de Phébus , près de la voûte des cieux , non loin des sour-
(0 ^mr.météor.I, iS. Mêla, II, i. Plin. IV, 7, etc.— W ^erot/. IV, 32. — (3) Schol. Mschyl. Prometh. 1 , 8o3. — (4) Pind. Olymp. III, 26, 45, 55. Pyth.X,46. Cp. Paus.Y, 7. — (5) Jpoll. II, 5, ii, et la note de Heync, p. 407. Tzetzes , Chil. II, 36.
4o LIVRE DEUXIÈME.
ces de la nuit, c'est-à-dire du coucher du soleil (i).
Tant de merveilles éclatantes ^ accumulées dans la partie occidentale de la mappemonde primitive des Grecs, en firent disparaître les Cimmériens et leurs ténèbres éternelles. A mesure que l'Occident s'éclaircit par les rapports des navigateurs, on voit les historiens et les géographes pousser les Cimmériens au nord ; et comme il s'est trouvé, dans l'Asie-Mineure et en Germanie, deux peuples d'un nom assez semblable, les anciens ont cherché à combiner le peu qu'ils apprirent sur les courses guerrières de ces nations avec les anciennes descriptions poétiques; de tout cela il résulte une telle masse de contradictions et d'obscurité , que l'on peut avec un avantage égal soutenir tout ce qu'on voudra sur l'origine, les migrations et l'extinction des Cimmériens ou Cimbres, dès qu'on prétend les regarder , à l'exemple des anciens , comme un seul et même peuple. Ce n'est pas la seule énigme géographique née des anciennes traditions fabuleuses. Les Hyperboréens furent à leur tour impitoyablement chassés de leurs jardins Hespériens par des voyageurs et des géographes mieux informés. Quand les noms historiques des Ibériens et des Celtes eurent rempli la partie occidentale de l'Europe ( d'ailleurs si resserrée encore dans les systèmes); on assigna aux Hyperboréens une île singulièrement fertile, et située dans l'Océan, vis-à-vis la Celtique ; île qui répond à peu près à la Grande-Bretagne (2). Plus de lauriers, plus d'oliviers; mais il y a encore deux moissons chaque année. Toujours chéris d'Apollon, ils jouissent encore du privilège « de voir la lune plus près d'eux que du reste de la terre. » L'île d'Albion étant, à son tour, devenue trop connue pour fournir un asile à des fables , les géographes , comme Pline et Pomponius Mêla , transportèrent les (0 Soph. ap. Strab. VII, 295.— ('^) Hecateus , ap. Diod. Il, 47-'
Hyperboréens lout-à-fait aux extrémités septentrionales de la terre, en leur donnant un pays très-chaud et trèsagréable, quoique situé sous le pôle même, puisque les jours et les nuits y étaient de six mois: au surplus, ils vivaient toujours au sein de la paix , de l'innocence et de toutes les vertus; ils ne connaissaient ni guerre ni maladie; seulement ils s'ennuyaient quelquefois de trop de bonheur : alors , après un festin, la tête couronnée de fleurs, ils se donnaient la mort en se précipitant dans la mer du haut d'un certain rocher (i).
Chez un auteur fidèle aux anciennes traditions (2) , la douce température dont jouissait le pays des Hyperboréens est expliquée par la proximité momentanée du soleil, lorsque, d'après les idées d'Homère, il passe pendant la nuit par l'Océan septentrional pour retourner à son palais dans l'Orient. Celte tradition antique, qui le croirait? n'a pas entièrement déplu à l'historien le plus philosophique des Romains; Tacite ne rougit pas de rapporter que dans les extrémités de la Germanie on croyait entendre le bruit que faisait le char du soleil en se plongeant dans la mer, qu'on distinguait les rayons de sa tête, qu'on y voyait même apparaître les autres dieux: enfin, ajoute-t-il: « Je croirais volontiers que de même que le soleil dans l'Orient fait naître l'encens et les baumes, sa plus grande proximité, dans les régions où il se couche , fait transpirer les sucs les plus précieux de la terre , pour former le succin (3). » C'est ce que les poètes avaient dit long-temps auparavant ; c'est ce que dénotait la belle allégorie d'après laquelle le succin était les larmes d'or répandues par Apollon lorsqu'il était allé chez les Hyperboréens pleurer la mort de son fils Esculape(4), ou par les sœurs de Phaéton , changées en peu-
(0 Mêla, III, 5. Plin. IV, 12, etc. — i'') Avien. or. marit. 646-609. — (3) Tac. Gcrman. 4^45. — (4) Apollod. IV, 61 1.
pliers(i),* c'est ce que dénote le nom grec de l'ambre jaune, électron, pierre du soleil. Les savans grecs avaient , long-temps avant Tacite, dit que cette matière si précieuse était une exhalaison de la terre produite et durcie par la force des rayons du soleil, plus grande, selon eux, dans l'Occident et le Nord (2). Toute cette docte théorie est évidemment puisée dans le système cosmographique d'Homère ; elle vaut toujours autant que les explications moins merveilleuses, mais non moins fausses, que plusieurs historiens et géographes anciens tentèrent de donner de cette production naturelle (3) 5 explications qui varièrent autant que leurs opinions sur le fleuve Èridan, aux bords duquel on trouvait le succin. D'après les premières traditions, recueillies par Hésiode, l'Éridan se montre dans les espaces vagues et obscurs qui occupent tout le nordouest de la mappemonde de ce siècle, et l'idée de cet Eridan fabuleux qui s'écoulait dans l'Océan en traversant ce qu'on nomma plus tard la Celtique, se maintint dans toute l'antiquité (4j. Cependant quelques Grecs, qui voulaient être mieux informés, appliquèrent successivement ce nom au Pô, au Rhône, au Rhin, en réunissant même quelquefois ces trois rivières d'une manière qui nous doit paraître absurde, mais qui, rapportée à leur système (5) , se conçoit aisément. Quand les voyageurs envoyés par Néron eurent fait connaître à peu près la vraie position du pays où naît l'ambre jaune (6), position obscurément devinée du temps d'Auguste (7) , le nom d'Eridan resta
(0 Apollod. IV, 597. Pausan. in Atticis, 6. Ovid. etc., etc.— iVzcias, ap. Plin. XXXVII , 3. — (3) Strab. IV, 202. V, 2i5. Théop. ap. Scymn. Ch. 369-373-394. — :4) Schol. Hesiod. Théog. 338. Hygin. fab. 164. Pausan. Attiq. 6. Philost. Icon. 1 , 11. Fal. Flacc.V, /{^t Basil. Hexaëm. Hom. III, 6. — (5) Phérécides , ap. //yg. i54- Schol. Germ. Msch. Eurip. ap. Plin. XXXVII, 2, ii. Jpollon. IV, 627. Cp. Foss. Cosmogr. des anciens, p. 32.~{Q)Plin. XXXVII, 3. — (?) Dion. Perieg. 3 14. Comp> 288-298.
comme un souvenir des siècles poétiques et fabuleux j le P6 hérita de ce vain titre ; mais les érudits modernes ont persisté à vouloir retrouver jusqu'en Russie l'ancien Éridan d'Hésiode ; ils eussent dû en même temps y chercher quelques débris du char de Phaéton, ou plutôt imiter la sage méfiance d'Hérodote, qui déjà révoquait en doute l'existence de ce fleuve et des merveilles dont on avait orné ses bords (i).
Nous avons suivi les anciens jusqu'aux extrémités septentrionales et occidentales de leur monde fabuleux, nous avons cherché à faire entrevoir l'ensemble de ces traditions primitives, au joug desquelles la géographie, ancienne de ï Europe n'a pu se soustraire qu'après le laps de plusieurs siècles. Nous allons maintenant exposer en peu de mots les connaissances primitives des Grecs sur \4sie. On sait qu'Homère décrit avec exactitude les lieux qui servirent de théâtre aux combats des Grecs et des Troyens. La ville à'Ilion^ assise, avec sa citadelle Pergama^ sur un des gradins inférieurs du mont Ida, au haut d'une belle plaine que baigne le Simoïs^ venu des parties centrales de l'Ida , et le Scamandre ou Xanthus ^ né , sous les murs de la ville, de deux sources, l'une chaude, l'autre froide W ; les changemens que le cours de ces rivières a subis vers leur embouchure, changemens qui, déjà avant le siècle de Strabon(3) , avaient donné lieu de les faire confondre l'une avec l'autre; le royaume de Troie avec ses neuf provinces , parmi lesquelles sont comprises les contrées habitées par les Lyciens, les Dardaniens, les Lélèges et les Giliciens, vassaux de Priam 5 tous ces objets, dis-je, ont fourni matière à de longues et savantes recherches faites sur les lieux, et dont le résultat a prouvé la scru-
(0 Hérod. Voyez ci- après, Liv. III. - (2) Iliad. XXII, 147, 148. XX. 216, 217. X, 209, 210. XVIII, 2Ô6, efc, etc. — (^) Demetrius, de Scopiis, ap. Strab. XllI , 288. Alm.
puleuse exactitude du poète dans tout ce qui regarde le théâtre immédiat des scènes décrites dans l'Iliade (i). Les Dardaniens habitèrent les rivages du canal connu aujourd'hui sous le nom de détroit des Dardanelles, et alors sous celui d'Hellespont. Homère paraît avoir compris la Propontide et le Bosphore, ou canal de Gonstantinople , sous la seule dénomination d'Hellespont. Il ne nomme pas non plus le Pont-Euxin, mais il connaît, le long des bords de cette mer, les Caucones^ les Paphlagoniens ^ parmi lesquels les Heneti^ réputés les ancêtres des Vénètes, formaient la principale tribu (2); et les Haljzoni ^ probablement voisins du fleuve Halys, et dont le pays, riche en mines d'argent, s'appelait A lybe : nom dans lequel Strabon croit voir lesChalybes, regardés par quelques uns comme les ancêtres des Ghaldéensl^).
En se rapprochant de l'extrémité de la mer Noire,, la géographie homérique prend de nouveau une teinte fabuleuse. Les Jmazones^ objet de tant d'opinions différentes, appartiennent encore à moitié à l'histoire; mais \a Colchide, le royaume du sage Aëtes (4) , ne se montre aux regards du poète que dans un lointain vague, dans un nuage de fables; c'est un pays d'enchantement , peuplé de monstres et de merveilles; il y place le palais du soleil et le théâtre des amours de ce dieu avec une des nombreuses filles de \ Océan y avec Persée^ dont le nom rappelle un peuple célèbre; d'autres poètes connaissent également ce palais du soleil dans la capitale d'Aétes, près les bords de \Océan[^)\ circonstances qui, comparées avec la prétendue navigation des Argonautes par le Phasis dans l'Océan oriental , font assez voir
(0 fVood, on tl»e genius of Homeriis. Lechey^alier, Voyap;e de la Troadc. Choiseul- Conffier, Voyage pittoresque de la Grèce, t. II.
W Iliad II, 85^. Sirab. X-I, 638. XIII , 819. Alm. Hérodote, V. — (3) Strab. XII, 645 sqq.-Paus. I, 3i. Jpollod. fragm. 114.— (4)0dys^. XII, 70, comp. X, 187. — (5) Mimneitnus , ap. Strab. 1 , 4?-
HISTOIRE DE LA. GÉOGRA.PHIE- 45
qu'Homère avait, en général, les mêmes idées que les poètes auteurs des Argonautiques, et que, dans son système et celui des premiers Grecs, l'Océan baignait les limites orientales du monde non loin de la Golchide : toutefois le lac du Soleil, dont parle Homère (i) , pourrait paraître une obscure allusion à la mer Caspienne.
En allant de Troie vers le midi, nous trouvons les connaissances du poète bien plus étendues : il connaît XHermus , le Méandre et les autres fleuves principaux qui baignent les côtes occidentales de l'Asie -Mineure. Le nom à' Asie semble borné par Homère à une petite contrée sur les bords de la rivière Ca/strusp) -, c'est là que les traditions des Grecs et des Asiatiques placent la demeure des personnages historico- allégoriques , auxquels ils attribuent l'origine du nom d'Asie (3); on y retrouve même plus tard une nation appelée Asiones{^); enfin , tout concourt à faire croire que le nom de ce canton délicieux , un des premiers habités par les Ioniens , est devenu, par une extension successive, celui d'une vaste partie du monde. Homère ne pouvait, dans son ouvrage, parler de l'établissement des Ioniens et des autres colonies grecques d'Asie, cette migration n'ayant eu lieu qu'un peu avant l'époque présumée de sa vie; en se reportant à celle de la guerre de Troie, il nous montre les Pélasges et les Méoniens comme les principales nations de l'Asie occidentale : plus au sud-ouest étaient les Cares ou Cariens, déjà fondateurs de l'ancienne Milet , ville qui, rebâtie par les Ioniens, fut le premier siège de la navigation et du commerce des Grecs (5). Les Lyciens et les Soljmi habitèrent la côte méridionale au pied du mont Taurus ; la plaine Aleïenne d'Homère a été re-
(0 Odyss. III, I. — (2) Iliad. II, 1162. Aatç ap. i)io«. Peiieg. 856. of. Eustat. — (3) Herod. IV, 45. — (4) Callinus, ap. Strab. XIII , 981 . Alm. — (5) Strab. 941. Alm.
trouvée par des géographes grecs dans la Cilicie; mais on ne saurait garantir cette explication. Le centre de r Asie-Mineure était occupé par les Phrygiens, nation nombreuse dont le territoire s'étendait alors jusqu'aux bords de l'Hellespont.
Hors de l'Asie-Mineure, et même dès qu'on a passé le cap Gheli^onium, la géographie primitive des Grecs reprend un caractère vague. Les Arimi paraissent être les Araméens ou Syriens (0 ; mais est-ce de ceux de la Syrie ou de ceux de la Cilicie que parle Homère ? Les traces des éruptions volcaniques, auxquelles la fable de Typhon fait allusion, ont été cherchées par les uns dans la Judée, aux environs de la mer Morte W; par les autres , dans le centre de l'Asie-Mineure, dans la contrée appelée Katakekaumene^ c'est-à-dire la Brûlée P). Il y a bien moins de doute sur les relations des Grecs avec les Phéniciens^ dont Sidon était alors la ville principale. Leurs étoffes teintes en pourpre, leurs ouvrages en or et cuivre, leur science navale, leur avidité, leurs ruses, fournissent à Homère plusieurs de ces traits moraux dont il aime à varier ses tableaux (4).
L'antique réputation de l'Egypte avait frappé les oreilles d'Homère : il vante souvent la science médicale des Égyptiens : ils sont tous à ses yeux des enfans d'Esculape (5) ; il leur attribue même le talent précieux de savoir guérir les maladies de l'âme , au moyen d'un suc nommé nepenthe^ c'est-à-dire sans -souci, et qui n'est probablement que celui de l'opium (6). Homère sait même nommer Thèbes aux cent portes; la gloire antique de cette capitale avait franchi la Méditerranée;
(0 Po sidon ap. Bochart, Phaleg, II , 5. — C^) Taylor, ap. TVood^ gen. of Hom. p. 5o. — 0) Dem. Sops. ap. Strab. XII, 673. Basil. — (4) IJiad. VI, 289. XIII, 741. Od.IV.611-619. XIV, 288. XV,4i4, sqq.— (5)0d. IV, 23i-232. — (6) Ibid. 220. Diod. Sic. p. 87. ed. Rhodom.
mais il ne connaît le Nil que sous le nom d'jEgfptos, qui , en effet , était un des plus anciens de ce fleuve célèbre (0. A une journée de navigation d'une des embouchures du fleui>e Mgyptos^ le poète connaissait lé port et l'île de P haros ^ séparés alors du continent par un canal de sept stades : les phoques se jouaient sur cette plage déserte, où brilla dans la suite la riche Alexandrie (2). En négligeant le vrai sens 'du mot JEgyptos, dans ces passages, quelques géologues modernes ont prétendu prouver que le Delta, du temps d'Homère, était encore couvert des eaux de la mer.
Depuis l'Egypte jusqu'aux extrémités de la Méditerranée , il n'a pas dû y avoir une très-grande distance sur la mappemonde d'Homère, puisque , dans des temps bien postérieurs, l'auteur d'un livre attribué à Aristote (5), assure que la Méditerranée , immédiatement après le détroit des Colonnes, forme le golfe Syrtique. Homère connaît cette faible portion de l'Afrique sous le nom de Libye ^ « pays, dit-il, où les agneaux naissent avec des cornes, où les brebis mettent bas trois fois l'année ; » description confirmée par d'autres témoignages (4). Il connaît aussi l'usage que les Africains font du fruit du lotos^ et il conduit les pas errans d'Ulysse dans une île habitée par les Lotophages ^ ou mangeurs de lotos ; île que les géographes ont prétendu retrouver dans celle de Zerbiy voisine de la petite Syrte.
Un voyage vers ces côtes si rapprochées de la Grèce paraissait, du temps d'Homère, une entreprise héroïque; Ménélas employa huit ans à visiter lile de Chypre , la Phénicie , l'Egypte et la Libye ; il n'y avait que des pirates qui, • au risque de leur vie, » allaient droit de l'île de
(0 Od. IIÏ, 3oo. IV, 355, etc., etc. Diod. Sic. 1 , 19. — (2) Od. IV, 355- 358. fVood, p. 93 sqq. — (}) Jrist. de Mundo, 3. — (4) Odyss. IV, 85-86. Herod. IV, 29. Arisl. Hist. anim. VIII, 28.
Crète en Egypte (0. Dira-t-on que le poète s'est plu à s'exagérer l'ignorance de ses compatriotes? Mais deux siècles f plus tard, les Théréens, chargés par un oracle de fonder Cyrène, eurent beaucoup de peine à trouver la route de Libye (2). L'Egypte resta un pays de fables et de merveilles jusqu'au siècle d'Hérodote (5).
Moins un siècle possède de connaissances positives, et plus il met de hardiesse dans les systèmes qu'il se crée. Les Grecs, du temps d'Homère, remplissaient l'Orient et le Midi de leur mappemonde , comme nous les avons vus en remplir l'Occident et le Nord, par des traditions obscures ou des fables amusantes. Depuis la communication supposée du Phasis avec l'Océan, dont nous venons de parler, jusqu'à l'autre entrée occidentale du même Océan, Homère place sur les bords du disque de la terre les Ethiopiens^ « les plus reculés des hommes, divisés en « deux parties, l'une vers le lever du soleil, l'autre vers « son coucher (4). » Parmi ces Éthiopiens , habitaient les Pygmées^ également répandus tout autour du bord méridional de la terre (5). Les Eremhes^ voisins des Phéniciens et des Égyptiens, semblent être les Arabes, dont le nom oriental s'écrit aussi Ereb (6). Les successeurs d'Homère comprirent successivement sous la dénomination générale d'Éthiopiens les Céphenes^ c'est-à-dire les Perses, les Bactriens, les Indiens, enfin tous les peuples qu'on découvrit à l'Orient et au Midi (7); Hérodote même parle encore d'Éthiopiens d'Asie, et on a prétendu qu'il désignait sous ce nom les Go l chiens (8) ; enfin, ces idées vagues des Grecs primitifs sur les peuples d'une couleur foncée, qu'ils regardaient tous comme une seule nation,
(0 Ocl. III , 73 , 319. XIV, 267. — W Herod, IV, i5o. — (3) Id. II, 45. Erathost. ap. Strab. XVII , 802. — (4) Od. I, 22-26. V, 282-287. Il'ad.
1 , 423. XXIII , 206. — (5) Strab. 1 , 32. Basil. — W Bochart, Phaleg, IV,
2. Strab. etc. — (7) Str^ab. \ , —i.^) Larcher, III , 333 , note i47-
'histoire de la géographie. 49
n'ont jamais été entièrement effacées de la mémoire des générations suivantes. Mais la géographie fabuleuse de l'Orient et du Midi ne se développa que deux ou trois siècles après Homère ; elle fut moins due aux nobles rêves de la poésie qu'aux espérances avides des marchands. Vlnde, avec ses fourmis chercheuses de trésors, et avec ses fontaines aurifères; la Sabée^ avec ses palais resplendissans d'or, d'ivoire et de pierres gemmes , ne furent pas inventées par les enfans d'Apollon, mais bien par les adorateurs de Plutus. Du temps d'Homère, les caravanes grecques ne paraissent avoir eu aucun accès dans l'intérieur de l'Asie.
L'ensemble de la géographie homérique, tel que nous venons de l'exposer, peut seul rendre intelligibles les traditions à moitié historiques, à moitié fabuleuses, par lesquelles nous connaissons la première navigation de long cours faite par les Grecs , le fameux voyage des Argonautes . Ces navigateurs qui, chargés de la toison d'or, ne pouvaient, à cause des troupes colchiques, regagner la mer Noire par le Phasis, passèrent cependant pour avoir effectué par mer leur retour en Grèce. La plus ancienne tradition, parfaitement conforme au système homérique, laisse arriver Jason et ses compagnons par le Phasis de l'Océan oriental ; ils font ensuite le tour du pays des Ethiopiens, et comme il n'y avait pas probablement de golfe Arabique sur les mappemondes de ces temps, les héros traversent la Libye par terre, traînant leur vaisseau avec eux , et parviennent , après un trajet de douze jours , aux rivages du golfe Syr tique et de la mer Méditerranée (2) ; tant l'Afrique était facile à traverser dans ce beau siècle des fables! Un peu Ipus tard, Hécatée de Milet, ayant entendu ou cru entendre
(0 An du monde 2700.
(>)//es. Theog. ^o. Schol. Apoll. IV, 259-283. %ç\\. Pind. Pyth. IV, 44. I 4
5o LIVRE DEUXIÈME.
de la bouche des prêtres égyptiens, que le Nil venait de l'Océan, ramena les Argonautes par celte route, en apparence plus raisonnable (0. Personne ne pensa à les faire arriver par le golfe Arabique; car les premiers Grecs qui en eurent quelque notion le prirent pour un lac fermé de tous les côtés (2). Des poètes et des historiens plus modernes , voulant mettre d'accord ces anciennes traditions avec les découvertes de leur siècle , conduisent les Argonautes par le Palus- Méotide et le Tandis, dans l'Océan septentrional, et ensuite autour des limites supposées du monde, par les contrées des Hyperboréens et des Cimmériens, jusqu'au détroit d'Hercule, par lequel ils entrent dans la Méditerranée et arrivent à l'île de Scheria (3). Telle est la route imaginée par le faux Orphée , qui parle déjà de l'île lerne, notre Irlande, des Alpes et du promontoire Sacré^ comme de la pointe occidentale de l'Europe : notions reçues sans doute par les Phocéens, et qui prouvent que cet auteur ne saurait guère être antérieur à Hérodote. Enfin , quand les navigateurs milésiens et athéniens eurent constaté la non-existence du prétendu canal de communication entre le PaUis-Méotide et l'Océan , les Argonautes furent censés avoir remonté l'Jster ou le Danube, qui, même aux yeux des savans(4), passait pour se diviser en deux bras , dont l'uu s'écoulait dans le Pont-Euxin et l'autre dans l'Adriatique; c'est au moyen de ce fleuve à double cours qu'Apollonius de Rhodes ramène les héros grecs dans leur patrie , en dépit de la géographie et de la flotte de Colchiens qui bloquait le Bosphore (5).
(«) Scbol. Jpollod. IV, 259-283. Herod. II, ix.Théoph. Hist. VII 17. — (2) Eratosth.Ap Strab. I, 47. Timosth. ap. /'Zm. VI, 33. —C^) Orph. 1057. Diod. Sic. IV, 56. — (4) Scylax, in Geog. minor. I. Jrist. Hist. ahim. VIII, i3. Jd. de Mirab. ausc. p. 728. du Val.
(5) On lit dans le poënae d'Apollonius que les Argonautes, battus par une violente tempête , firent vœu, d'après le conseil d'Orphée, de relà-
HISTOIRE DK LA. GÉOGRAPHIE. 5l
Voilà, ce nons semble, un exemple frappant de la marche progressive et lente des connaissances géographiques. Voilà en même temps une preuve incontestable de l'autorité dont jouissait le système demi-fabuleux dans lequel Homère a puisé ses notions cosmographiques. Si les Grecs ne s'étaient pas figuré la terre comme un disque rond, baigné par le fleuve Océan, partagé en deux par le Phasis et le détroit d'Hercule , comment les poètes argonautiques auraient-ils pu imaginer les diverses routes par lesquelles ils conduisent leurs héros ? Tout , au contraire, s'explique en admettant que la cosmographie imaginaire d'Homère fut celle de son siècle , et même , avec quelques modifications , celle de plusieurs générations suivantes.
cher dans File de Samothrace et de s'y faire initier aux mystères des divinités cabiriques : ce qui fut exécuté dans la nuit même qui suivit leur débarquement. {Àpoll. Argon, I, V, 916-9 18. ) J. H.
Suite de l'histoire de la Géographie. — Voyages et connaissances d'Hérodote. — Analyse des principaux points de la géographie de son siècle. A. M. 35oo-357o.
Les vagues traditions et les contes merveilleux qui régnaient dans la géographie primitive des Grecs , auraient long-temps perpétué leur empire, si des guerres extérieures et intestines n'eussent forcé une partie des habitans de la Grèce de chercher dans des contrées éloignées une nouvelle patrie, ou du moins une mine de richesses et de puissance (i). Les Milésiens et les Mégaréens fondèrent des colonies de commerce tout autour de la mer Noire , où les Phéniciens n'avaient probablement jamais pénétré (2). Corinthe inventa les trirèmes, et peupla la Sicile de colonies dont pourtant la navigation paraît avoir été de peu d'étendue; l'Italie méridionale reçut d'elles le nom de Grande Grèce. Les Phocéens , en fuyant le joug des despotes, firent connaître laSardaigne, la Corse, la Gaule, où Marseille devint le terme de leurs destinées errantes; le Samien Coléus, entraîné par une tempête, passa le détroit des Colonnes, et fut le premier des Grecs qui navigua sur le véritable Océan , bien différent de rOcéan fabuleux où la muse d'Homère avait conduit Ulysse; Coléus rapporta de Tartessus, pays de l'Espagne méridionale, des richesses qui enflammèrent le courage des navigateurs. Le jaloux Phénicien voulut
(0 Heyne , Comm. sup. Cast. Epochis populorura ^aÀaTTOxparyjo-àvTwv, in Nov. Comm. Gott. I et II.
(*) An du monde 32oo à 35oo.
en vain arrêter cet essor ^ il paraît que les Grecs surent même parvenir à se procurer quelques unes des cartes géographiques et nautiques qui avaient servi à guider les vaisseaux phéniciens. Le Milésien Anaximandre , disciple de Thalès , indiqua, dit-on, la grandeur de la terre, composa même une sphère , et traça la première mappemonde connue (0 : son compatriote Hécatée corrigea cette carte et l'accompagna d'un itinéraire du monde, cité par Strabon(2).
Mais comme Hérodote nous dit expressément que les géographes de son temps , postérieurs à Anaximandre el à Hécatée, figuraient la terre comme un disque exactement rond , baigné par l'Océan , il devient fort probable que la mappemonde des Milésiens ne s'éloigna point ou peu de cette idée reçue. Plutarque nous apprend qu'Anaximandre comparait la terre à un cylindre; Leucippe en fit un tambour , Héraclide un bateau (3) ; d'autres préféraient la forme cubique; il y en avait qui, avec Xénophane et Anaximène, regardaient la terre comme une haute montagne, dont la base s'étendait à l'infini, tandis que les astres en éclairaient les différentes parties en circulant autour d'elle (4). Tous ces tâtonnemens prouvent que la prétendue science géographique des philosophes ioniens était bien vague et bien obscure. Les cartes qu'ils tracèrent ont néanmoins pu renfermer les connaissances mutilées et dénaturées d'un peuple plus savant que les Grecs ne l'étaient alors.
Dans une semblable situation des esprits, c'était un phénomène que de voir s'élever un homme d'un jugement assez sain et assez ferme pour rejeter toutes les idées reçues , et n'ajouter foi qu'à ce qu'il avait vu de
(0 Diog. Laërt. II, i . Àgalhmer, 1 , i . Strab. I , i3. Alm. Plin. II, 9 VII, 56. -- W iftraZ». XII, 828. k\m. ~~{^) Plin. de plant, philosoph.— (4) Arist. de cal. II, i3. Meteor. II , i . Diog. Laërt. 11^ in Anaxira.
ses propres yeux ou appris de témoins oculaires (i). Cet homme extraordinaire, né à Halicarnasse , se nommait Hérodote. Citoyen distingué d'une petite république commerçante, il est à présumer qu'il fut lui-même négociant; du moins c'est ainsi qu'on explique le plus naturellement et ses longs voyages et les nombreuses liaisons qu'il sut se procurer parmi des peuples peu amis des Grecs , et son silence affecté sur la plupart des objets qui touchent au commerce!'^). Quoi qu'il en ait été, Hérodote sut s'ouvrir des routes inconnues avant lui ; il pénétra chez les Péoniens, qui paraissent alors avoir habité la Servie actuelle (5); il visita les colonies grecques du Pont-Euxin; et affirme avoir lui-même mesuré l'étendue de cette mer du Bosphore au Phasis(4); il parcourut l'intérieur des pays situés entre le Borysthène et THypanis, qui font partie de la Russie méridionale (5) ; peut-être fît -il la roule du Palus-Méotide au Phasis; ou du moins il se procura , sur cette route comme sur l'étendue de la mer Caspienne , les renseignemens les plus exacts (6), A l'orient, ses voyages ont dû s'étendre jusqu'à Babylone et à Suza, capitale de la monarchie persane;, il indique les moindres détails de la route, et parle souvent en témoin oculaire (7) ; le reste de la Perse lui était connu par les dénombremens officiels des armées et des gouvernemens dont il eut connaissance. Au midi, ses courses s'étendirent probablement aux extrémités de lEgypte; il décrit les choses mémorables du pays , de manière à prouver qu'il y a fait un long séjour ; il semble même connaître les roules commerciales des
(') An du monde 353o.
(2) Mannert, Géogr. des Grecs et des Rom. (en ail.), IV, 66. — (3) Hérod. IV, 33. Ib. 49. — (4) Id. IV, 81 . Ib. 85. II , 104. - (5) Id. IV, 5'2. Ib. 81.— (6) Idem, I, 202, 2o3. IV, 28. — (7) Idem , 1 , 1:8. Ibid 192, 19^. V, 52,
caravanes venant de l'Afrique intérieure, tant il sut capter la confiance ou flatter les intérêts des prêtres égyptiens , qui , probablement eux - mêmes , dirigeaient le commerce de leur pays(i). Hérodote visita les colons grecs de Cyrène, et tira d'eux quelques renseignemens utiles (2). Il avait certainement vu de ses propres yeux la Grèce d'Europe; sa description du célèbre défilé des Thermopyles étant la plus claire qui nous en soit restée (3). Enfin , il termina sa carrière dans l ltalie méridionale ou la Grande Grèce, et c'est probablement là qu'il acheva sa précieuse histoire (4).
Une seule nation refusa de communiquer à cet infatigable voyageur des découvertes qu'elle regardait comme le secret de sa propre grandeur. Hérodote visita Tyr (5) ; mais l'extrême faiblesse de ses connaissances sur l'occident de l'Europe et de l'Afrique prouve assez qu'il ne sut obtenir aucun renseignement des Phéniciens ni de leurs colons.
Dépourvu, comme tous ses contemporains, des connaissances astronomiques et mathématiques, Hérodote ne pensa pas à réunir dans un système ses nombreuses découvertes partielles; seulement, il sent que ces découvertes s'accordent mal avec les idées reçues; il se trouve à l'étroit dans le monde d'Homère et d'Hécatée; il se permet même des railleries sur le fleuve Océan ^ qu'il n'a jamais pu trouver, dit-il, et sur la rotondité du disque de la terre , dont il n'a aperçu aucun indice (6). I! ne sait pas, et croit qu'aucun homme de bonne foi ne peut prétendre savoir si la terre est, ou non, entourée d'eau de toutes parts (7). On l'a dit, ajoute-t-il dans un autre pas-
i.^) Heeren, Idées sur le commerce des anciens , I, 290, 44^ (en ail.). ~{^)Hérod.\Y, i53 sqff. Ib. 199. II, 32. -(3) Id. VII, 176. — (4) Plin, XII, 4. Lucian. Euseb. , etc., elc. — (5) Hérod. II, 44. — (6) Id. IV, a6. — (7) Ib. 45.
sage, mais on ne l'a jamais prouvé. Ces doutes, parfaitement raisonnables dans la position où se trouvait Hérodote , ne l'ont pourtant pas empêché de retomber luimême dans le système homérique, lorsqu'il veut donner quelques idées générales et positives. Il refuse encore d'admettre trois parties du monde; l'Europe, séparée selon lui de l'Asie par les fleuves Phasis et Araxès et par la mer Caspienne , lui paraît plus longue que l'Asie et la Libye ou l'Afrique prises ensemble (0 : il n'en connaît pas les bornes ni à l'est ni au nord : pour l'Asie , au contraire, il croit qu'une flotte envoyée par Darius en a fait le tour depuis rindus jusqu'aux confins de l'Egypte (2). Un autre voyage , exécuté par les Phéniciens , sous les auspices du roi Nécos, a démontré, dit-il, que la Libye ou l'Afrique s'étend dans la même direction que l'Asie (3) , c'està-dire qu'elle se termine au nord de l'équateur. Cette opinon est encore clairement exprimée dans l'endroit où il dit que l'Arabie est la partie la plus méridionale de la terre habitable (4). Ces idées tiennent toujours au système homérique, dans lequel l'Asie et la Libye formaient la moitié méridionale et orientale du disque de la terre*
Si maintenant nous considérons les détails de la géographie d'Hérodote , en commençant par l'Europe , nous y verrons des espaces parfaitement décrits, mais séparés par d'immenses lacunes. « Les Phocéens, dit-il , ont dé- « couvert Y Adriatique , la Tyrrhénie^ Xlhérie et Tartes- « sus^). » Ce dernier pays, fameux par ses métaux précieux , était hors des Colonnes d'Hercule (6) ^ dans l'Andalousie d'aujourd'hui; il y connaît Gadeira ou Gades, célèbre colonie phénicienne; il sait que l'on reçoit de létain et de l'ambre jaune des extrémités de l'Europe ; mais
(0 Hérod. IV, 40, 42, 45. — Ibid. 44.— (3) Ibid. 42. Comp. 42 in fine. — (4) kl. ÎII , 107. — ^5) Id. III , i63. — (6) Id. IV, !52.
il n'ose fixer la position des îles Cassitêrides ^ d'où venait la première de ces marchandises , et le fleuve Eridan n'est à ses yeux qu'une fiction poétique (i). Dans ces contrées obscurément connues, il place quelque part aux bords de l'Océan , deux peuples , les Cynésiens et les Celtes; ses successeurs ont cru les avoir retrouvés vers l'extrémité sud-ouest de la péninsule hispanique W. On lui demanderait en vain des détails plus positifs sur les pays voisins de la Méditerranée. La Corse, nommé Cyrnos^ et la Sardaigne Sardon^ étaient connues par ces colonies phocéennes (3). Massilia ou Marseille se trouve indiquée dans un passage, à la vérité très-douteux (4).
Dans le même passage, il est, selon quelques éditions, fait mention des Ligyes ou Liguriens; ce nom joue un grand rôle dans la géographie la plus ancienne. Hésiode nomme les Liguriens à côté des Éthiopiens et des Scythes, deux grands- peuples (5). Eratosthène donne à l'Espagne le nom de péninsule ligustique (6) ; Thucydide, copié par Etienne de Bysance, étend leur puissance jus« qu'à l'Ebre, et même jusqu'au fleuve Sicorus^ aujourd'hui Xucar, près de Valence (7) ; d'autres écrivains bornent la Ligurie aux Pyrénées ou aux bouches du Rhône (8). De l'autre côté, une tradition place des colo* nies liguriennes sur le Tibre (9). Un poète appelle Gircé une magicienne de Ligurie (10), et les cygnes mélodieux de l'Eridan sont unanimement placés en Ligurie (n). L'accord de tant de circonstances ne permet guère de méconnaître ici le grand peuple des Celtes dont les tribus
Hérod. III, 1,5.— Wld. II, 33. — (3)Id. I, 170. V, 106. Comp. Paus. IV et X. — (4) Hérod. V, in Princ. — C5) Hes. ap. Sirab.Yll, 3oo. — (6) Eratost. ap. Slrab. II, 92. — (7) Thuc. VI, 2. Steph. in voce Ligystine. — W Scymn. 200 sqq. Scyll. 1. Apollon. IV, 553. — (9) Dion. Hal. aut. rom. I. — (1°) J^urip- Troad. 437. — (»0 fï'oss, Lettres Mylliol. Il , 12 , en allemand.
maritimes portèrent, dans leur propre langue, le nom appel latif de Ly-gour^ c'est-à-dire habitans des côtes.
Rome est encore inconnue à Hérodote; le nomd^ltalie ne désigne que la Grande Grèce. La Sicanie commence à s'appeler Sicile. Les Heneti ou habitent sur l'Adria-
tique. L'Illyrie, avec ses peuples, est vaguement mentionnée. La Macédoine paraît indépendante de la Thrace; la Grèce européenne présente des détails très-étendus , mais que nous ne pouvons exposer ici , où il ne s'agit que de la marche générale de la science.
Nous devons plutôt nous arrêter sur les bords de l'ister, du Borysthène et du Tanaïs , où Hérodote a singulièrement avancé la géographie. Dans sa description du cours de rister, il remonte depuis l'embouchure vers la source, en nommant les rivières qui s'écoulent dans ce fleuve , et qui sont au nombre de six du côté septentrional, et de dix du côté du midi(0. Parmi les premiers, on reconnaît avec certitude le Porata, notre Prulh ou Prout, et \eMa?is qui est le Theiss, accru du Maros. Parmi les dix rivières venant du midi , « la septième, nommée Cius^ descend «du mont Rhodope, et traverse la chaîne de l'Hémus » j ce qui, appliqué aux meilleures cartes modernes, indique positivement l'Lsca, près de Sophia , mommé Oscius par Thucydide (2). Si maintenant nous voulons, pour un instant, supposer qu'Hérodote ou quelque autre voyageur, en remontant le fleuve, ait pris la Sa^^e pour le bras principal du Danube comme de nos temps il est arrivé pour le Mississipi et le Missouri), nous retrouvons sans difficulté les trois rivières restantes dans la Moraw^a, le Drin de Bosnie et la Guipa : le premier est , comme le Brongus d'Hérodote, formé par la réunion de deux rivières dans une belle plaine; le dernier descend du mont AJbius^ dont le nom rappelle YAlpis de notre auteur.
(0 Hérod, IV, 49. - (») Thuc . H, 6.
Il résulterait de cette hypothèse de grandes facilités pour résoudre plusieurs questions embarrassantes. Pourquoi Hérodote place-t-il la source de l ister chez les Celtes , près d'une ville nommée Pyrène{^) ? C'est que les peuples celtiques occupaient la chaîne des Alpes, et que le nom de Pyrénées!'^), correspondant aux noms celtiques et germaniques Breîiner et Firner , était appliqué à tous les pics colossaux parmi lesquels le plus voisin des Grecs était le mont Terklou ; c'est au pied du Terklou que là Save prend sa source. Pourquoi tant d'auteurs (3) ont-ils représenté l'Ister comme s'écoulant à la fois dans le Pont-Euxin et dans l'Adriatique .^^ Cette erreur s'excuserait aisément si l'on admettait que l ister des Grecs et des Illyriens n'était dans le fait que la Save , dont les sources sont très-rapprochées de celles des rivières de ristrie ; circonstance que Pline a fait servir à expliquer la navigation des Argonautes , en supposant qu'ils avaient transporté leurs vaisseaux d'une source à l'autre (4).
On conçoit, dans cette hypothèse, comment Pindare a pu transporter vers les sources de l ister l'heureux peuple des Hyperboréens avec leurs bosquets de lauriers et d'oliviers (5) ; opinion qui semble aussi avoir été celle du siècle d'Hérodote , puisque c'est par l'Adriatique qu'il fait arriver les présens que les Hyperboréens envoyaient à Dodone en Epire, et de là à Délos (6). Ce déplacement dans le monde fabuleux en occasiona beaucoup d autres ; bientôt les Electrides ou îles à ambre jaune (7) furent transportées aux embouchures du Pô, auquel on atta-
(«) Héroi. II, 33 — {^)Jrist. Met. I, i3. BanL. Hexacm. Hom. III, 5. Orteil, ad. Sali, fragm. p. 426. — (3) Scylax , Jrist. Apollon, etc. — (4) Plin III, 18 — («) Pind. Olymp. III, 25. /y^/i. X , 46. — (6) Hérod IV, 33 , 34. Calliin. Dcl. 208, eîc — (7) Theopomp. ap. Scymn. 369- 373 Strab. V, 21 5. AJela, II, 7.
6ô LIVRE TROISIÈME.
cha le nom d'Eridan ; alors on pouvait dire que l'ambre jaune naissait au pied des Pyrénées^ c'est-à-dire des Alpes (i); il y eut même des historiens qui placèrent dans ces environs, des Casistérides ou îles à étainW. Il est probable qu'une ancienne route de commerce aboutissant du nord de l'Europe à la mer Adriatique , . a fourni quelque fondement à ces traditions.
Pour en revenir à la géographie d'Hérodote, cet historien convient lui-même qu'il ne connaît pas les sources du Borysthène, et, ce qui est plus singulier, il ne parle pas des cataractes de ce fleuve : il nous a pourtant donné la meilleure relation que nous ayons sur les Scythes^ peuples nombreux qui habitaient depuis l'Ister jusqu'au Tanaïs, divisés en plusieurs tribus. Les plus puissans étaient ceux des bords du Tanaïs, appelés les Scythes royaux; plus à l'orient, les Scythes nomades vivaient avec leurs troupeaux dans la plaine au nord de la Grimée, où, encore aujourd'hui, il ne vient ni arbres ni blés (3). Les Scythes agriculteurs occupaient les rives fertiles du Borysthène jusqu'aux environs de la ville actuelle de Kief. Une autre branche de Scythes cultivateurs s'étendait vers les sources de YHypanis ou Boug, qui, de même que celles du Tyras ou Dniester, étaient alors de grands lacs, changés depuis en marais (4); les Scythes, selon Hérodote, étaient une branche des Saces^ grande nation nomade à l'est de la mer Caspienne. Pour arriver en Europe, ils avaient passé XAraxe^ rivière à quatre embouchures , qui paraît ne pas être le Rhas ou Volga (5) , quoique Hérodote n'ait pensé qu'à l'Araxe de Médie; mais il a pu faciment se tromper en exposant d'aussi vagues traditions. Les Scythes avaient expulsé des bords du PalusjMéotide
(0 Plia. XXXVI, 2. — (2) Theop. ap. Scymn. Sgo sqq. — 0) Herod. IV, 19. —{^) Rzaczinski , Hist. Nat. Polon. pag. 164. — (5) Bayer, de Orig. Scj^th. in Acf Petropol. I, 358, etc.
HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 6l
un peuple auquel les Grecs, et Hérodote à leur tête, appliquèrent le nom probablement fabuleux de Cimmériens ^ emprunté à la géographie d'Homère et des autres poètes. Le peuple disparut promptement de l'histoire , mais le nom resta au Bosphore cimmèrien ^ qui est notre détroit de Gaffa ou Kefa.
Aucun mot scythique cité par Hérodote ne se rapporte à la langue gothique : aucune ressemblance ne se trouve entre les divinités scythiques et celles des Goths. Ils avaient les cheveux roux, le corps gras et trapu; ils vieillissaient de bonne heure 5 tel est le portrait qu'en trace Hippocrate (i), voyageur presque contemporain d'Hérodote, et non moins véridique : ce portrait semble convenir aux tribus finniques , aujourd'hui reléguées au nord et à l'est de la Russie.
Parmi les nations voisines des Scythes, Hérodote distingue les Getes^ qui tenaient probablement à la race des Slavons, comme nous le démontrerons dans notre Europe; ils habitaient alors la Bulgarie actuelle, et passèrent ensuite l'Ister (2). Les Jgathyrsi occupaient la Transylvanie; les Alazones^ peuple agriculteur, s'étendaient daus. l'Oukraine polonaise; les Neuri cultivaient du blé dans les plaines de la Volhynie. On ne saurait guère fixer la demeure des Budini ^ mêlés avec une colonie grecque, ni des Melanchlœni ou « gens à man- « teau noir », accusés d'anthropophagie. Les Sauromatœ ou Sarmates, devenus dans la suite habitans de la Lithaunie, vivaient entre le Don, le Volga et le Gaucase. Trèsloin au nord-est, et vers les monts Otirals , étaient les Argippœi^) , qui étaient chauves, c'est-à-dire qui portaient la tête rasée; ils avaient le nez écrasé; ils étaient réputés saints . passaient leur vie sous un arbr^ , se nour-
(0 Hipp. acr. aq. loc § 92-! i3. Coray. — (2) Hérod. IV, 98. Thuc. II, 96. — (3) Hérod. IV, 23.
rissaient de végétaux et de lait , et ne prenaient jamais les armes. N'est-ce pas là le portrait d'un fakir? et ne pourrait-on pas croire que la religion chamanique régnait déjà dans ces contrées? A l'est, dans une distance inconnue , une tradition reçue parmi les marchands grecs qui se rendaient chez les Agrippaei , plaçait une nation d'/ysedones; ils reparaissent plus tard dans la géographie, comme faisant partie du grand peuple des Séres, au nord de rinde. Il n'est pas invraisemblable que le nom de yyrc<r, qu'on trouve chez Pline et Pomponius Mela(i), doive, dans le texte d'Hérodote, être substitué à celui des lyrcœ^), 11 aurait alors connu par ouï-dire les Turcs ou anciens Tatars.
Ces connaissances surprenantes sur des peuples aussi éloignés n'étaient dues qu'au génie du commerce qui, des rives du Borysthène, s'ouvrait une route vers l'Asie centrale, considérée par Hérodote comme l'est de l'Europe. C'est sans doute à d'autres caravanes indiennes qu'Hérodote dut les idées justes et précises qu'il eut sur la mer Caspienne; idées que les géographes suivans rejetèrent ou dénaturèrent pour les adapter aux systèmes reçus.
« La mer Caspienne , dit le père de l'histoire (5) , est une mer par elle-même, et n'a aucune communication avec l'autre; car toute la mer où naviguent les Grecs, celle qui est au-delà des Colonnes d'Hercule, qu'on appelle mer Atlantide, et la mer Erythrée, passent pour n'être qu'une même mer. La mer Caspienne est une mer distincte et bien différente; elle a autant de longueur qu'un vaisseau qui va à la rame peut faire de chemin en quinze jours, et dans sa plus grande largeur , autant qu'il en peut faire en huit. Le Caucase borne cette mer à
(0 Plin. VI, 7. Pomp. Mél. l, 21. Hérod. IV, 22. — (3) Idem, I, 202 , 204.
l'occident j à l'est , s'étendent les vastes plaines des Massagètes. »
Un savant, à qui l'histoire de la géographie doit des recherches nouvelles, pense que la mesure donnée par Hérodote est rigoureusement exacte. « Hérodote , dit « M. Gossellin , évaluait la marche d'un vaisseau à 700 « stades. Or, quinze jours de marche à 700 stades, en « font io,5oq, et io,5oo stades de iiii ^ au degré, varient 189 Ueues marines. Cette mesure est précisément « celle des côtes occidentales de la mer Caspienne, de- « puis l'embouchure du Jaïk jusqu'à celle du Kour, l'an- « cien Cyrus , dans le pays des Caspiens , où était autre- « fois le principal entrepôt du commerce de cette mer. «Peu après le Kour, la côte se dirige vers l'est jus- « qu'à Esterabad, et trace la plus grande largeur de la « Caspienne dans un espace de loo lieues ou de 56oo « stades , lesquels, divisés par 700 , donnent exacte- « ment les huit journées de navigation dont parle Hé- « rodote (i). «
D'autres savans , qui n'aiment point à admettre l'usage de stades différens , considèrent les mesures d Hérodote comme prises le long des côtes; et alors elles se trouvent encore justes en stades olympiques ordinaires de 600 au degré (2). Dans tous les cas , il offre ici une vérité précieuse pour l'histoire de la géographie : c'est que , du temps d'Hérodote , les marchands des colonies grecques du Pont-Euxin avaient eu connaissance de la vraie nature de la mer Caspienne, et que cette découverte avait été admise par Hérodote, qui ne cherchait point à réunir dans un système les vérités partielles qn'il apprenait. Du temps d'Alexandre, les idées vraies sur la mer Caspienne n'étaient pas encore effacées, puisqu'on croyait que le
(0 Gossellin, Observations sur les mesures, etc.p, 19. ~~ {'^) Mannert, Géogr. des Grecs et des Romains, IV, 336-34o.
Tanaïs prenait sa source à Test de cette mer, pour venir se jeter dans le Palus-Méotide; ce qui suppose nécessairement que la mer Caspienne était censée former un lac isolé (i) , comme Aristote le dit expressément (2). Mais aussitôt que les géographes postérieurs , un Eratosthène, un Hipparque, un Strabon , eurent cherché à encadrer les connaissances acquises dans un système régulier, ils durent s'apercevoir que les lieux dont parlait Hérodote, d'après la manière dont on les orientait, s'étendaient au nord et au nord-est , fort au-delà des limites de la terre habitable, telles que ces géographes les fixaient. Ils rejetèrent ou resserrèrent la géographie d'Hérodote. L'Océan septentrional, tel qu'on l'imaginait alors, occupait la moitié de l'espace où se trouve la Russie. L'embouchure du Volga semble présenter un détroit large de 4. stades; et ce prétendu détroit paraissait communiquer avec l'Océan. Cette hypothèse une fois admise, on imagina même un voyage de Patrocles , amiral de Séleucus , qui , parti du Gange , aurait fait le tour de l'Asie par Test, et serait entré dans la mer Caspienne par le nord (3), Toutes ces fables disparurent lorsque, éclairés enfin par des découvertes nouvelles , conformes à celles du siècle d'Hérodote, un marin de Tyr et un Ptolémée se décidèrent à repousser plus au nord l'Océan , cet antique horizon de la géographie. Mais, en redevenant un lac sur les cartes de Ptolémée, la mer Caspienne conserva, jusqu'au dix-huitième siècle, la forme comprimée et arrondie que les erreurs précédentes lui avaient communiquée; et, placée de l'ouest à l'est , au lieu de l'être du sud au nord (comme Hérodote a dû le concevoir) cette mer, ou , pour mieux dire, la figure imaginaire qu'on en traçait, dut rencontrer les embouchures de l'Oxus et de l'Iaxar-
(0 Strah. XI , 509, 5io. kXm.Plin. VI, 16. — (2) Arist. Météor. II, i, pag. 768, édit. du Val. — (^) Strah. XI , 5i8. Plin. VI, 17.
tes; *ussi s'imagina-t-on long- temps que ces fleuves se déchargeaient dans la mer Caspienne (i).
Passons aux connaissances qu'Hérodote avait sur l'Asie, qu'il regardait comme bien moins étendue que l'Europe (2). « Voici, dit-il (3) , de quelles parties elle se compose. Les Perses demeurent vers la mer méridionale ou Erythrée. Au-dessus, vers le nord, habitent les Mèdes ; au-dessus d'eux, les Sapires; et par-delà les Sapires, les Colchidiens , qui touchent à la mer du Nord , où se jette le Phase. Ces quatre nations s'étendent d'une mer à l'autre. Vers l'occident, on rencontre deux péninsules opposées qui aboutissent à la mer : l'une , du côté du nord, commence au Phase, suit les contours du Pont- Euxin et de l'Hellespont jusqu'au cap Sigée dans la Troade ; du côté du sud , cette péninsule commence au golfe Myriandrique , adjacent à la Phénicie jusqu'au promontoire Triopium; elle est habitée par trente nations différentes. L'autre péninsule commence aux Perses, et s'étend jusqu'à la mer Erythrée; et le long de cette mer, elle comprend la Perse, ensuite l'Assyrie et l'Arabie ; elle aboutit au golfe Arabique , où Darius fit conduire un canal qui vient du Nil. De la Perse à la Phénicie, il y a un grand et vaste pays. Depuis la Phénicie, la même péninsule s'étend le long de cette mer-ci, par la Syrie, la Palestine et l'Egypte, où elle aboutit; elle ne renferme que les trois nations nommées plus haut. Voilà comment sont les parties de l'Asie, à l'ouest de la Perse. Les pays situés vers le soleil levant, au-dessus des Perses, des Mèdes, des Sapires et des Colchidiens, sont bornés au midi par la mer Erythrée, et au nord par la mer Caspienne et YAraxes^ qui dirige son cours vers l'orient. L'Asie est habitée jusqu'à l'Inde : plus à
(0 Voy. ci-après, 1. VI. — W Herod. IV, 42. — Wlbid. S;. L 5
i'est , s'étendent des contrées désertes, sur lesquelles personne ne saurait rien dire. »
« Plusieurs parties de l'Asie, continue Hérodote (i) , furent reconnues par Darius. Ce prince, voulant savoir en quel endroit de la mer se jette Tlndus, qui, aprè§ le Nil , est le seul fleuve dans lequel on trouve des crocodiles, envoya sur des vaisseaux des hommes sûrs et véridiques , et entre autres Scylax de Caryande. Partis de la ville de Caspatyrus , ils descendirent le fleuve jusqu'à l'Océan; de là, naviguant vers l'occident, ils arrivèrent enfin, le trentième mois après leur départ , au même port où les Phéniciens s'étaient embarqués autrefois par l'ordre du roi d'Égypte pour faire le tour de la Libye. Ce périple achevé, Darius subjugua les Indiens, et fut maître de la mer de l'Inde. C'est ainsi que l'on a reconnu que l'Asie, si Ton en excepte la partie orientale, ressemble en tout à la Libye. »
Hérodote veut sans doute dire que les côtes d'Asie ne s'étendent pas plus au midi que celles de l'Afrique ; il regardait, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, l'Arabie comme la contrée la plus méridionale de la terre W ; il paraît qu'il connaissait la partie supérieure du cours de rindus depuis sa source jusqu'aux confins du Cachemire, que les recherches les plus récentes ont démontré être en effet dirii^ée du nord-ouest au sud-est (3).
Notre plan ne nous permet point de suivre Hérodote dans tous les passages où il décrit l'état moral et civil des peuples de l'Asie. Dans l'aperçu qu'il donne des revenus de l'empire persan, on remarque, parmi les peuples tributaires, les noms des Parthes, des Chorasmiens et des Sogdiens; les deux derniers se conservent encore aujourd'hui dans ceux des provinces de Kharism ou de Khova-
(0 Herod. IV, 44. — W Ci-dessus, p. 56. — (3) Wahly Indoustan, I, 4^3 sqq. Plin. VI, 23.
resm et d'Al-Sogd. Les Bactriens sont, après les Indiens, les peuples les plus orientaux de la nionaichie persane et de la géographie d'He'rodote (')• A Test de la nier Cas[)ienne sont les féroces Massagètes^ peuples nomades armés de flèches et comhattant à cheval , qui ont des feiiunes en commun et qui dévorent leurs parens courbés sous le fardeau des ans : l'or et le cuivre abondent chez eux, les autres métaux leur manquent W. Hérodote connaît l'antique route commerciale entre l lnde et l Europe , par le nord de la mer Caspienne ; les marchandises étaient transportées, à ce qu'il paraît, sur le Haut-Indus et sur TOxus, et ensuite par caravanes (3). Au midi, l'Arabie passait pour la patrie des parfums, des baumes et des aromates. Les Ethiopiens dAsie^ qui nous rappellent ceux d'Homère, se distinguaient de ceux d'Afrique par des cheveux non crépus (4) ; ce nom comprenait peut-être tous les peuples d'un teint foncé, et qui occupaient les côtes méridionales de la monarchie.
Hérodote représente l'Inde comme plus peuplée que le reste du monde, et produisant un revenu plus considérable que Babylone et l'Assyrie. Les Indiens, soumis à la Perse, et connus de notre auteur, demeuraient sur le Haut-Indus; ils cultivaient le coton, et en fabriquaient des étoffes; ils recueillaient beaucoup d'or d'une manière qui, au premier abord, paraît fabuleuse. D'énormes fourmis, plus grosses que des renards, dit Hérodote, demeurent dans le désert, à l'orient de l'Inde; elles ramassent des tas d'or mêlé de sable; les Indiens vont, avec leurs chameaux les plus rapides, à la recherche de ces trésors; mais si les fourmis les surprennent, il est difficile d'échapper à leur férocité (5). Ce conte se trouve répété, avec de nouvelles circonstances, par des voya-
(0 Hérod. III, 91 Id. 1 , 2i5.— (3) Sprengel, Asien. V, part. 63. — (4) Hérod. III, 94. VII, 70. — (5) Id. m, 102, 104, io5.
geurs du temps d'Alexandre (0. En comparant tous les témoignages qui nous restent à cet égard , il semble que c'est une espèce d'hyène ou de chacal , commune dans la Tatarie, qui a donné naissance à un conte en apparence aussi absurde. Cet animal , dont le nom indien aura eu quelque ressemblance avec le nom grec qui désignait une fourmi, a, dit-on, l'habitude de faire des tas de sable sous lesquels il place sa tanière; or, les sffbles du plateau de la Tatarie sont généralement chargés d'orW. C'est d'une manière à peu près semblable qu'on a cherché à expliquer la tradition sur les griffons^ dont quelques écrivains ont fait un animal monstrueux, habitant le nord de l'Inde (3) , tandis qu'Hérodote les désigne simplement comme les gardiens des mines d'or , près des Hyperboréens dans la Scythie (4). La tradition d'Hérodote , empruntée d'un très - ancien poème d'Aristéas , semble contenir quelque allusion aux travaux de mines , faits dès la plus haute antiquité dans les montagnes centrales de l'Asie. L'imagination des Grecs a enveloppé d'un nuage de fables ces traces d'anciens voyages faits dans l'Asie centrale.
Mais il est temps d'en revenir à des choses positives, et de jeter un coup d'œil sur la troisième partie du monde, connue d'Hérodote. \J Afrique^ dans l'idée du père de l'histoire , se terminait bien au nord de la ligne équinoxiale, comme nous l'avons déjà remarqué. Même dans le triangle ainsi resserré de la péninsule africaine , l'Egypte seule est décrite avec clarté; ses villes, ses mo-
(0 Nearch. ap. Arrian. Ind. edii. Blanc. SSy, et ap. iSltra^. XV, 705. Almel. Daimachus ap. Strab. II, 70. Mégasthènes ap. Strab. XV, 706, ap. Arrian, 538. Plin. XI, 36. XXXIII, 21. Elien, Mêla, etc., etc.
(2) Comte Feltheim, Diss. sur les fourmis, etc. Helmstadt 1799. Wahly Indoust. I, 48i sqq. — (3) Ctesias et Elien. —(4) Hérod. III, n6. IV, i3. /'/m. XXXIII, 21. Mêla, II, x. III, 7.
numens, les productions du sol, les mœurs des habitans, et les institutions sous lesquelles ils vivaient , tout est dépeint avec l'exactitude d'un témoin oculaire. Hérodote avait été lui-même jusqu'aux cataractes (i) : la mesure qu'il donne des côtes de l'Egypte, depuis le lac Serbonis jusqu'au golfe Plinthinètes (2) , est juste lorsqu'on les évalue en stades égyptiens à 11 1.9 au degré, et concourt à prouver que le Delta ne s'est guère accru depuis 3ooo ans. Hors de l'Egypte, les connaissances d'Hérodote, fondées sur des renseignemens qu'on lui avait donnés, ne suivent que trois lignes de direction; l'une longe la Nil et atteint peut-être les limites de nos connaissances actuelles; l'autre, en partant du temple d'Ammon , va se perdre dans le grand désert; la troisième s'avance le long des côtes de la Méditerranée jusqu'aux environs de Carthage.
Si nous suivons Hérodote le long des côtes , en partant de l'Egypte, il nous fera connaître une foule de peuplades dont les plus remarquables sont les Adjrmachides ^ qui faisaient cuire leurs mets dans le sable .échauffé par les rayons du soleill^); les JSasamons , qui demeuraient dans l'intérieur et qui avaient pli^ieurs coutumes singulières, comme , par exemple , de faire serment en buvant l'un de la main de l'autre, ainsi que le font encore aujourd'hui les Algériens (4) , et de prostituer les nouvellesmariées à tous les convives de la noce; les Psjlles, fameux par l'art qu'ils possédaient de charmer les serpens , art qui s'ést conservé après l'extinction de cette peuplade (5) ; les villes grecques de Cyrene et de Barce y sur la côte fertile et riante qui borde le pays des Nasamons et des Giligammes; les Maces ^ à l'ouest de la grande
CO Hérocl. II , 29. —(2) Ibid. 6. - (3) sa. Ital. III , 278 sqq. IX, 22^ sqq. — (4) Shaw, Travels , etc. I , sSq. — (5) Hasselquist, de Maillet.. etc., etc. Harlmawi, Egypten , ^M'i*
Syrte, dans une contrée bien arrosée, où le blé donnait trois cents pour un, et où la petite rivière du Cinyps baignait la colline dite des Grâces(^). Les Lotophages, déjà connus d'Homère, et auxquels le fruit de l'arhuste appelé rhamnus lotus fournissait à la fois leur aliment et leur boisson ordinaire (2) ; les Machlyes^ près du fleuve Triton et du lac Tritonide . l'un et l'autre célèbres par le prétendu retour des Argonautes à travers la Libye, et dont Hérodote paraît avoir parlé avec exagération (3). Les connaissances de cet explorateur infatigable se terminent ici sur les bords de la petite Syrte; il a bien entendu nommer quelques nations plus éloignées, telles que les Byzantes ou Gyzaates; il indique la longueur exacte de l'île Cyrannis ou Cerclna; il mentionne quelquefois Carthage^ et donne même des détails sur le commerce muet que les Carthaginois faisaient an- delà des Colonnes d'Hercule avec une nation qui venait chercher sur le rivage les marchandises qu'on lui offrait, et laissait à la place une quantité d'or en échange (4). Mais, quoique cet usage, d'après les témoignages les plus récens et les plus authentiques, paraisse désigner un^ nation de la Sénégambie (5) , et quoique Hérodote ait autre part nommé le mont Atlas et le promontoire Soloeïs ^ il est impossible de tirer de son texte un ensemble clair et précis de ses idées sur l'Afrique occidentale.
Il avait pourtant reçu des prêtres égyptiens quelques ' renseignemens sur une route qui partait du temple à'Ammon^ situé dans une oasis ^ à dix journées de marche à l'ouest de Thèbes, la capitale de la Haute-Egypte (6). « Le pays qu'on avait à parcourir était un plateau sa-
(0 Hérod. IV, 176, 198. V, 42. — (2) Voss, ad Scyll. p. 1 14. Gronov. Stapel. in Tlieoph. Hist. planL IV, 4, p. 327. Shaw, tab. 270. — i^) Hérod. IV, 178. — (4)Ibid. 196. — (5) Hœst, Relat. de Maroc, pag. 279, en ail. Shaw, Voyages, I, 899 sqq. — (6) Hérod. IV, »8i, i85.
bionneux, parsemé de collines où , à côté d'un tas de sel, jaillissaient des eaux douces et limpides. » A dix journées du temple d'Ammon, on trouvait y/ autre oasis fertile en dattiers, qui conserve encore de nos temps le niêine nom, les mêmes avantages, et qui sert de point de repos aux caravanes (i). A dix journées d'Augila, et à trente de la côte des Lotophages W , on arrivait chez le peuple nombreux des Garamantes ^ qui, montés sur des chars, donnaient la chasse aux Ethiopiens-Troglodytes, sans doute pour réduire ceux ci en esclavage; c'est ainsi que, dans des temps plus modernes, le sultan de Bornou envoyait sa cavalerie à la chasse aux Nègres (3) j chez les Garamantes, les bœufs, en paissant, marchaient à reculons , à cause de leurs cornes énormes recourbées en avant. Encore dix jours , et on était chez les Atarantes^ nation dont les individus ne portaient point de noms propres, usage qu'on a retrouvé en quelque sorte chez les habitans de Bornou (4). Les Atarantes, tourmentés par une chaleur excessive, saluaient le soleil levant par des imprécations. Enfin , dix autres journées conduisaient le voyageur chez les Atlantes^ voisins du mont Atlas, haute montagne escarpée de tous côtés, dont le sommet en aucune saison ne se dégageait des nuages qui le voilaient, et qui était appelée la colonne du ciel. « Au-delà, ajoute Hérodote, je ne connais plus le nom des nations; seulement je sais que le désert sablonneux s'étend depuis Thèbes jusqu'aux Colonnes d'Hercule, et qup'à dix journées de marche ( sans doute du pays des Atlantes), on trouve une mine de sel, les indigènes bâtissent même leurs cabanes en pierres salines. » C'est ce que Pline affirme d'une nation qu'il nomme Hamniani entes ^ et qu'il place à onze journées à l'ouest de. la grande
{^) 'Proceedings of ihe Jfrican Society , 1 , p. 289. — ('O Héiod. IV, 174 j — Léo , Africa, 'ibb. Pvoceedings,e{c. , 2.'^^[, — (4)Id.l, c.
Syrte (0. Il serait donc téméraire d'étendre les connaissances d'Hérodote trop à l'ouest du Pezzan , et surtout de lui attribuer des notions sur les carrières de sel de Tagaza, au nord-est de Tembouctouj son Atlas semble être une montagne isolée dans le désert.
On vante encore assez légèrement les prétendues connaissances d'Hérodote sur le Niger; mais, comment y croire, quand on l'entend lui-même dire : « Au sud du plateau sablonneux que je viens de décrire, la Libye he présente que des déserts sans eau, sans humidité et sans végétation? » Il est vrai qu'il cite, d'après Etéarque, roi des Ammoniens, une course dans l'intérieur de l'Afrique, entreprise par cinq jeunes Nasamons (2). « Ces voyageurs, envoyés par leurs compagnons, avec une bonne provision d'eau et de vivres, parcoururent d'abord des pays habités; puis ils arrivèrent dans une contrée remplie de bêtes féroces. De là, continuant leur route à l'ouest, à travers les déserts, et après avoir marché long-temps dans un pays très-sablonneux, ils trouvèrent une plaine où il y avait des arbres ; s'en étant approchés, ils mangèrent des fruits que ces arbres portaient : tandis qu'ils en mangeaient , de petits hommes , d'une taille au-dessous de la moyenne, fondirent sur eux et les emmenèrent par force : les Nasamons n'entendaient pas leur langue, et ces petits hommes n'entendaient rien à celle des Nasamons. On les conduisit par des lieux marécageux; après les avoir traversés, ils arrivèrent à une ville dont tous les habitans étaient noirs. Une grande rivière , dans laquelle il y avait des crocodiles, coulait le long de cette ville, de l'ouest à l'est. » Mais Hérodote ne cite ce voyage que pour prouver que le Nil vient de l'ouest (3). Malgré cette application systématique , qui doit jeter du doute sur la- réalité du
(0 Plia. V, 5,~ (^) HcrocL 11 , 32. — (^) Ibid. 33.
voyage , Rennell prononce que les plus grandes probabilités se réunissent pour lui faire retrouver le Fezzan dans cette contrée inhabitée , et le grand désert de sable dans ces pays sablonneux que traversèrent les Nasamons ; enfin , dans le grand fleuve rempli de crocodiles, il voit le Niger, qui court à l'ouest du grand désert, et s'approche d'environ trente-cinq journées de caravane des frontières du Fezzan : même il lui paraît certain, ainsi qu'à M. Larcher, que cette grande ville, arrosée par ce grand fleuve, courant de l'est à l'ouest, n'est autre chose que Temhouctou, baignée en "effet par le Niger ou le Nil des Nègres (0. C'est aller bien loin; si la vague et insignifiante relation des Nasamons doit même s'appliquer au Niger plutôt qu'au Gir ou au fleuve de Garama ( ce que nous n'osons affirmer ) , il est du moins impossible de penser à la ville de Tembouctou, séparée du pays des Nasamons par tant de déserts , de fleuves et de montagnes.
Peut-être se fait-on encore une trop haute idée de l etendue des renseignemens qu'Hérodote a eus sur le Nil , au-dessus de l'Egypte. « Le pays , dit-il (2) , au-dessus d'Éléphaniine, est élevé: en remontant le fleuve, on attatache de choque côté du bateau une corde, comme on en attache aux bœufs, et on le tire de la sorte. Si le câble se casse, le bateau est emporté par la force du courant. Ce passage exige quatre jours de navigation. Le Nil y est tortueux comme le Méandre , et il y faut naviguer de cette manière pendant 12 schenes (720 stades, ou environ 3o lieues marines). Vous arrivez ensuite à une plaine fort unie, où il y a une île formée par les eaux du Nil; elle s'appelle Tachompso (3). Les Ethiopiens occu-
(0 Rennell, Geog. of Herocl. 432. — (^) Hêrod. II , 29 sqq. (3) C'est-à-dire ils des Crocodiles. Etienne de Bysance la nomme 7achempso ou Tachomipso. J. H.
74 LIVRE TROISlÈMi:.
pent une moitié de cette île , et les Égyptiens l'autre. Attenant l'île est un grand lac sur les bords duquel habitent les Ethiopiens nomades. Quand vous l'avez traversé, vous rentrez dans le Nil, qui s'y jette; de là, quittant le bateau , vous faites quarante jours de chemin le long du fleuve; car, dans tout cet espace, le Nil est plein de gros rocs pointus qui rendent la navigation impraticable. Après avoir fait ce chemin en quarante jours de marche, vous vous rembarquez dans un autre bateau où vous naviguez douze jours; puis vous arrivez à une grande ville appelée Méroé : o\i dit qu'elle est la capitale du reste des Ethiopiens. De cette ville , vous atteignez le pays des Automoles ^ en autant de jours de navigation que vous en avez mis à venir d'Eléphantine à la métropole des Ethiopiens. Ces Automoles s'appellent ^.y^2«cA , c'est-à-dire à la gauche du roi. Ils descendent de 240,000 Egyptiens, tous gens de guerre, qui passèrent du côté des Ethiopiens sous le règne de Psammétique, et abandonnèrent les garnisons où on les avait placés. Les Automoles, ou fugitifs, étant arrivés en Ethiopie, se donnèrent au'roi. Ce prince les en récompensa , en leur accordant le pays de quelques Ethiopiens qui étaient ses ennemis, et qu'il leur ordonna de chasser. Depuis que les Egyptiens se sont établis dans ce pays , les Ethiopiens se civilisèrent en adoptant les mœurs égyptiennes. »
Le cours du Nil est donc connu pendant quatre mois de chemin , qu'on fait en partie par eau et en partie par terre, sans y comprendre le cours de ce fleuve en Egypte.
« En effet , continue Hérodote , si l'on compte exactement, on. trouve qu'il faut précisément quatre mois pour se rendre du pays d'Eléphantine au pays des Automoles. H est certain que le Nil vient de l'ouest; mais on ne peut rien assurer sur ce qu'il est au-delà du pays des Autofno-
les, les chaleurs excessives rendant ce pays désert et inhabité, w
Le seul résultat positif de ce passage, c'est qu'Hérodote connaissait le vrai Nil, le Bahr-el-Jbiad , qui vient du sud-ouest. Mais les distances, indiquées vaguement par journées de marche et de navigation, peuvent admettre les interprétations les plus discordantes. Cependant, si l'on pouvait parvenir à fixer la position de Méroé, on connaîtrait à peu près celle de la Terre des Exilés ou des Égyptiens fugitifs, limite de la géographie d'Hérodote et de toute la géographie ancienne. Or, nous avons sur ce point quelques données positives. Eratosthène , en nous décrivant le cours de X Astaboi^as ^ aujourd hui Atbarah ou Tacazzé, et de VAstapus^ qui est le fleuve Bleu ou le Nil d'Abyssinie, dit que ces deux rivières se jettent dans le grand Nil , et forment l'île de Méroé (i). Agatharchide parle dans le même sens (2). Diodore (3) fixe même la longueur de cette île à 3ooo stades, et sa largeur à 1000. Tous ces indices conviennent à cette espèce d'île que renferment le Tacazzé et le fleuve Bleu. Sur cette île, Eratosthène place la ville de Méroé à 10,000 stades au midi d'Alexandrie (4) ; Strabon la porte à 5ooo stades au sud du .tropique (5)^ ce qui revient à environ 16 degrés |, et ne diffère que très-peu des indications de Ptolémée. Elle était, selon les uns (6), à 700 stades, et selon les autres, à 70 mille romains (7) , audelà du confluent de l'Astaboras avec le grand Nil. Toutes ces mesures se concilient assez avec le témoianag^e d'un voyageur moderne qui vit, au nord de Chandi, en Nubie (8) ^ de magnifiques ruines vis-à-vis l'île de Kour-
(0 Eralost. ap. Strab. XVII , 702 (édit. 1620). — (^) Hudson, Geogr. min. 1 , 37. — (3) Diod. Sic. 1 , 29. Wechcl. — (4) Eralost. ap. Strab. ly 62. Plin. VI, 35. — (5) Strab. II, 114. —(6) Eralost. ap. Slrab. 12.34, alnj. — (7) Plin. 1. 2. — (8) Bruce, IV, 54i (trad. de Leipz.) Comp. d' Anville , Géog. anc. abrég. III, .5o. Ludolf, Comment. 88 sqq.
kos, q.ui paraît correspondre à celle de Tadu, où était, selon Pline, le port de Méroé(0.
(0 M. Frédéric Cailliaud, dans son Voyagea Méroé , aujleuve Blanc, au-delà de Fazoql dan?, le t^oyaume de Senndr, à Syouah et dans les cinq autres oasis, fait dans les années 1819, 1820, 1821 et 1822, a vérifié et reconnu la position de l'île et de la ville de Méroé. Strabon , ainsi que le fait remarquer M. F. Cailliaud, dit que le soleil est vertical à Méroé quarante-cinq jours avant le solstice d'été : ce qui place cette ville par la latitude de 16'' 44 ; Ptolémée, d'après une observation semblable, assigne à sa position le 16^ degré 26'; c'est celle que M. F. Cailliaud a reconnue pour El-Meçaourât. Cependant il est probable que plusieurs lieux assez rapprochés ont él;é confondus par les anciens "avec la capitale de l'île : ainsi M. F. Cailliaud regarde JEl-Marouk comme étant sur l'emplacement de la ville même de Méroé. La ressemblance qui existe entre ces deux noms ; les ruines que l'on y remarque encore et qui seraient sans doute plus considérables si Méroé n'avait pas été bâtie en briques cuites, matériaux trop fragiles pour résister à l'action du temps et surtout de l'humidité qui règne dans cette partie de la Nubie , confirment son opinion. Danqueyleh et A'ssour offrent aussi des ruines importantes. Ecnnis à El-Marouk, ces lieux, aujourd'hui éloignés de quelques centaines de pas l'un de l'autre , formaient une partie de la ville de Méroé. La latitude d'Assour est de 16» 56'. Voilà donc , grâce à M. F. Cailliaud, la position de Méroé exactement fixée.
M. F. Cailliaud pense que El-Meçaourât est évidemment le lieu où les prêtres initiaient de jeunes adeptes à la connaissance des dogmes réligieux et des sciences dont ils étaient dépositaires. « Sa position , dit-il , entre deux villes importantes, celle de Méroé à 18 lieues au nord^ et celle qui existait où sont les ruines de Naga , à 5 lieues au sud , indique des communications habituelles avec ces lieux peu éloignés. »
La province actuelle d'Atbarah, enclavée entre la rivière de ce nom vers l'orient, le Nil, le fleuve Bleu et le Rahad à l'occident, forme évidemment l'ancienne île de Méroé. « Long-temps, dit M. F. Cailliaud, on regarda comme des rêveries les détails laissés par les anciens auteurs sur les ressources de l'empire de Méroé. On y trouvait, disent-ils, des mines d'or, de cuivre, de fer, et divérses espèces de pierres précieuses ; de l'ébène et d'autres bois estimés. La ville de Méroé, composée d'un petit nombre d'édifices, renfermait un célèbre, temple d'Ammon; de nombreux sanctuaires étaient répandus sur toute l'île. Dans le temps de sa splendeur, sous la domination des Ethiopiens, ce royaume pouvait lutter contre les plus puissans Etats; aussi avait-il envahi l'Egypte. Il pouvait mettre sur pied a5o,ooo hommes ; on y comptait quatre cent mille artisans ou ouvriers ; quarante-cinq rois y régnèrent; la souveraincié était surtout dévolue aux femmes; en effet, du temps d'Auguste,
Si donc cette fameuse capitale de l'Ethiopie était située où nous venons de la chercher , la terre des Égyptiens fugitifs, n'étant pas plus éloignée de Méroé que celleci ne rétait des cataractes, ne saurait être reculée plus au midi qu'au onzième degré de latitude tout au plus; c'est aussi là qu'Ératosthène la place (0 ; et précisément dans cette même contrée , les relations modernes nous ont fait connaître un peuple qui observe la circoncision , se livre à des .pratiques superstitieuses, parle un langage inconnu, se nomme les Exilés^ et pourrait fort bien être le reste d'une colonie égyptienne, malgré le nom de Juifs qu'on lui a imposé (2). Plus au sud-ouest, nous ne connaissons le cours du Nil que par de vagues rapports. Ainsi , les notions d'Hérodote sur le Nil atteignent, mais ne dépassent point, quoi qu'on en ait dit , celles de notre siècle.
Il serait absurde de vouloir fixer la demeure des Éthiopiens Macrohiens^ contre lesquels Gambyse entreprit une expédition infructueuse. Seulement , puisque ces peuples nous sont représentés comme habitans d'un pays extrêmement abondant en or, doués d'une constitution athlétique et menant une très-longue vie (5) , et que leur pays doit être aux extrémités de la terre, sans cependant pouvoir être plus au midi que l'Arabie, la contrée la plus
l'Ethiopie était gouvernée par une reine ; et à l'époque où les envoyés de Néron y arrivèrent , une princesse Candace y tenait les rênes du gouvernement. Aujourd'hui cette île fameuse n'est plus habitée que par quelques tribus d'Arabes, qui y cultivent du dourah, élèvent des^chameaux, du bétail , de nombreux troupeaux de moutons : la majeure partie de sa surface est devenue le repaire des animaux sauvages ; et ces vastes débris d'édifices, qu'on y voit amoncelés de loin à loin, semblent avoir été épargnés par la main du temps pour rappeler aux nations que la puissance et la splendeur ne les mettent point à l'abri de ses coups. »
(0 Gossellin , Géogr. anal. Tab. I. — (2) Ludolf, Hist. ^thiop. III, j4- Bruce, I, 628. — C^) Hérod. III, 17, 21, 23, 97, 114.
méridionale d'Hérodote, il semble qu'à l'instar d'un géographe ancien (i) , et en dépit des commentateurs modernes, il faudrait les chercher, non dans l'est , mais dans l'ouest de l'Afrique, parmi les véritables Nègres, à moins qu'on n'aime mieux, avec nous, regarder tous les détails de ce conte , les chaînes d'or des prisonniers, la table du soleil et les tombeaux de cristal, comme des traditions poétiques et populaires.
Il ne nous reste , pour compléter cet aperçu de la géographie d'Hérodote , qu'à considérer la relation qu'il donne d'un Voyage autour de F Afrique, «Lorsque, ditil (2), Nécos, roi d'Egypte, eut achevé de faire creuser le canal qui conduit les eaux du Ni! au golfe Arabique, il fit partir des Phéniciens sur des vaisseaux, avec ordre de rentrer, à leur retour, par les Colonnes d'Hercule dans la mer septentrionale, et de revenir de cette manière en Egypte. Les Phéniciens s'étant donc embarqués sur la mer Érythrée, naviguèrent dans la mer Australe. Quand l'automne était venu, ils abordaient dans l'endroit de la Libye près duquel ils se trouvaient, et semaient du blé. Ils attendaient ensuite le temps de la moisson; et, après la récolte, ils se remettaient en mer. Ayant ainsi voyagé deux ans, la troisième année ils doublèrent les Colonnes d'Hercule, et revinrent en Egypte. Ils racontèrent, à leur arrivée, qu'en faisant voile autour de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait ne me paraît nullement croyable, mais peut-être le paraîtra-t-il à d'autres. C'e^^t ainsi que la Libye a été connue pour la première fois. »
Ceux qui soutiennent la réalité de cette première circumnavigation de l'Afrique (3) commencent par observer qu'Hérodote n'ayant pas eu connaissance de la grande
(0 D\on. Perieg. 558. — (2) Hérod. IV, 42. — (3) Knœfs , Dissent, de narig. Phocnic. Gottingue , 180^. Rennell , Larcher, Huet y Pluche i tic
étendue de l'Afrique vers le sud, et la croyant termine'e parallèlement à l'Arabie, n'a pu imaginer ni la longue durée qu'il attribue au voyage des Phéniciens, ni la circonstance remarquable de la position où ces navigateurs durent se trouver à l'égard du soleil dès qu'ils eurent passé la ligne équinoxiale; circonstance, disent-ils, qui prouve d'autant plus en faveur de la tradition, qu'elle a paru peu croyable à l'historien même qui la rapporte. Ils citent ensuite, mais très-mal à propos, tous les passages dans lesquels les anciens , persuadés que l'Afrique se terminait au nord de la zone torride et inaccessible, ont énoncé l'opinion qu'on pouvait en faire le tour.
Des savans plus judicieux (0 ont répondu que l'espace de temps assigné à ce voyage est évidemment trop court pour qu'il ait pu avoir été réellement exécuté ; Scylax ayant mis trente mois pour aller des embouchures de rindus, quoiqu'il ne s'arrêtât nulle part (2), et Martin Behaim ayant mis dix-neuf mois pour arriver de Lisbonne aux environs du cap de Bonne-Espérance (5) , bien que le chemin fût déjà frayé par d'autres navigateurs , et bien qu'on possédât alors des instrumens et des navires supérieurs à ceux des anciens. En outre, si les Phéniciens avaient semé et récolté des blés sur les côtes australes de l'Afrique, ils auraient dû remarquer la marche des saisons, qui, dans l'hémisphère austral, est opposé à celle de nos climats (4) ; un phénomène aussi nouveau n'aurait pu échapper à leur attention. Ce qui surtout nous porte à rejeter le voyage des Phéniciens , ou du moins à n'y voir qu'une ancienne tradition dénaturée, c'est que les auteurs anciens, en discutant, et même en
(0 Gossellin, Recherches, etc., I, 199-21G. Mannert ^ Géogr . des Grecs et des Romains, I. — (2) Hérod. 111, 107. — 0>) De Murr, Journal pour l'Histoire des Arts , VI , 112 (en ail. ). — (4) Gossellin, Recherches , etc. , 1 , 2 ta.
s'efforçant de prouver systématiquement la possibilité d'une navigation autour de l'Afrique, n'ont jamais admis comme preuve cette relation d'Hérodote (i).
(') Possïd. ap. Straù. II , i53. Alm. Mêla, III, 9. Plin. II , 67, etc.
M. Miot, auteur d'une tiaductioa de l'Histoire d'Hérodote (Paris, Didot, 1822), se range de l'avis des savans qui admettent la 'réalité du voyage des Phéniciens autour de l'Afrique. Il appuie son opinion principalement sur le fait qui parait incroyable à Hérodote. Il est évident, dit-il, que lorsque les Piiéniciens eurent passé le tropique du Capricorne pour aller doubler le cap de Bonne-Espérance, ils voyaient, en se tournant vers le soleil , le mouvement apparent de cet astre de droite à gauche , car ils avaient le nord devant eux, l'orient à droite et l'occident à gauche. Quand ils naviguaient dans la Méditerranée d'orient en occident, ils avaient constamment le soleil à leur gauche; lorsqu'ils eurent franchi le détroit de Bab-el-Mandeb pour atteindre l'extrémité de l'Afrique, voyageant d'orient en occident, ils voyaient au contraire le soleil constamment à leur droite, circonstance qui, toute naturelle qu'elle soit, dut les étonner d'autant plus qu'ils ne pouvaient en concC' voir ni en expliquer la cause. J. H,
Suite de l'Histoire de la Géographie. — Périples d'Hannon et de Scylax. — Eudoxe, Aristote et quelques autres. — A. M. 357o-365o, ou jusqu'à l'expédition d'Alexandre.
Gomme nous n'avons voulu donner que l'analyse de la géographie d'Hérodote, et non pas présenter ses notions éparses sous la forme d'un système^ qu'il n'eût probablement pas reconnu lui-même, nous avons dû laisser nos lecteurs dans une sorte d'incertitude sur le prétendu voyage des Phéniciens autour de l'Afrique. Le père de l'histoire, avec sa bonne foi accoutumée, ne prend aucun parti positif sur cette tradition populaire, qu'il rapporte en la livrant au jugement de ses lecteurs. Nous sentons que les partisans du voyage des Phéniciens peuvent encore dire :« Cette tradition, à moitié effacée , renferme le souvenir des grandes expéditions que les Phéniciens ont faites dans les siècles les plus reculés ; des circonstances en sont défigurées, mais le fait principal est vrai. » Nous allons prouver que cette manière de voir n'est point conforme aux règles de la saine critique.
Et d'abord , comment une découverte aussi étonnante , une découverte qui aurait dû changer toutes les idées reçues parmi les contemporains, eût-elle pu se perdre et disparaître sans laisser de trace, même chez le peuple à l'habileté duquel on l attribue? Pourquoi les Carthaginois n'auraient-ils pas mis à profit les connaissances acquises par les navigateurs du roi Nécos, qui, à leur retour, avaient dû toucher à Gades, ville alliée de Carthage? Au contraire , les Carthaginois ont non seulement appris à I. 6
Hérodote la tentative du Persan Sataspes, qui, voulant faire le tour de l'Afrique (i) , fut arrêté par les herbes flottantes aux environs des Canaries; mais ils en ont eux-mêmes fait un essai infructueux, et dont il nous reste une relation authentique que nous allons traduire sur l'original (2).
« Les Carthaginois ordonnèrent que Hannon naviguerait au-delà des Colonnes d'Hercule, et y fonderait «des villes Libyphéniciennes. Et Hannon mit à la voile, « conduisant une flotte de soixante navires à cinquante « rames, chargés de trente mille individus, tant hommes « que femmes, de vivres et d'autres objets nécessaires. « Après avoir mis en mer et navigué pendant .deux «jours au-delà des Colonnes, nous fondâmes une ville « qui fut nommée Thymiaterion ; elle domine sur une « vaste plaine. Continuant de naviguer à l'ouest , nous « arrivâmes au promontoire de Libye , nommé Soloé^ « et couvert de bois épais ; nous y élevâmes un autel à «Neptune. Du cap Soloé, nous naviguâmes un demi- « jour en tirant vers l'est, jusqu'à ce que nous parvînmes « à un étang voisin de la mer et plein de grands roseaux j « une multitude d'éléphans et d'autres bêtes sauvages « paissaient sur ses bords. Ayant , dans une journée de « navigation , passé cet étang, nous fondâmes les villes «suivantes sur la mer: Caricum-Teichos , Gjtte, Acra^ aMelitta et Aramhe. Continuant notre route, nous ar- « rivâmes au grand fleuve LixuSy qui vient de la Libye. « Sur les bords de ce fleuve, les Lixites nomades faisaient « paître leurs troupeaux. Nous y séjournâmes quelque « temps, et nous conclûmes avec eux un pacte d'amitié. « Au-dessus de ces peuples habitent des Éthiopiens sau- « vages, dans une contrée montagneuse et pleine de « bêtes féroces , où le Lixus prend ses sources j ces mon-
CO Hérod. IV, 43. — (') Hannonis, periplus, in Geog. Grœc. min.J.
tagnes étaient habitées par les Troglodytes , hommes d'une configuration extraordinaire, et qui, à la course , surpassaient la vitesse des chevaux ; c'est ce que disaient les Lixites. Après avoir pris des interprètes chez les Lixites, nous suivîmes, pendant deux jours, une côte déserte qui s'étendait au midi ; tournant ensuite vers l'est pendant un jour de navigation , nous trouvâmes, au fond d'un golfe, une petite île de cinq stades de tour, que nous nommâmes Cerné ^ et où nous établîmes des colons. A Cerné , nous calculâmes la route que nous avions faite depuis notre départ; et en l'évaluant, nous reconnûmes que cette île était à l'opposite de Carthage , par rapport aux Colonnes ; car notre navigation depuis Carthage jusqu'aux Colonnes avait duré autant que celle depuis les Colonnes jusqu'à Cerné. Après avoir remonté l'embouchure d'un grand fleuve nommé Chretes ^ nous arrivâmes à un étang dans lequel étaient trois îles, plus grandes que celle de Cerné. Nous parvînmes au fond de cet étang en un jour de navigation. Là s'élevaient de hautes montagnes habitées par des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes féroces, et qui, nous ayant attaqués à coups de pierres, nous forcèrent de nous retirer. Nous entrâmes ensuite dans un autre fleuve , grand , large, plein de crocodiles et d'hippopotames. De là nous retournâmes à Cerné. De Cerné, recommençant le voyage au midi, nous voguâmes douze jours le long de la côte habitée par des Éthiopiens qui paraissaient nous éviter, et qui fuyaient à notre approche. La langue de ces peuples n'était plus entendue par les Lixites, nos interprètes. Le douzième jour, nous fûmes près de grandes montagnes couvertes d'arbres odoriférans de diverses espèces. Ayant navigué deux jours plus loin , nous nous trouvâmes dans un
« golfe immense, bordé de plaines. Pendant la nuit, on « voyait briller de tous côtés une quantité de feux, tan- « tôt plus grands, tantôt plus petits. Nous renouvelâmes « notre eau en cet endroit , et, ayant suivi pendant cinq «jours les côtes de ce golfe, nous arrivâmes à une gran- « de baie nommée par nos interprètes la Corne du Cou- « chant. Dans ce golfe était une grande île, et dans cette « île un lac d'eau salée, dans lequel se trouvait une autre • île. Y étant descendus, nous n'aperçûmes pendant le <« jour que des forêts; mais pendant la nuit, nous vîmes « briller un grand nombre de feux, et nous entendîmes « retentir des flûtes, des cymbales et des tambourins, au «milieu de cris effroyables. Nous en fûmes épouvantés, « et nos devins nous ordonnèrent de quitter prompte- « ment cette île. En étant partis , nous voguâmes le long « d'une côte embrasée et odoriférante ; partout des tor- « rens de feu s'écoulaient dans la mer. Le sol était si brû- « lant, que les pieds ne pouvaient en supporter la chaleur. « Nous nous en retirâmes au plus vite ; et durant quatre a jours que nous tînmes la mer, la terre nous parut rem- « plie de feux toutes les nuits. Au milieu de ces feux, il « s'en élevait un beaucoup plus grand que les autres : il « semblait atteindre jusqu'aux astres ; mais de jour on « n'y distinguait qu'une haute montagne appelée Théon « Ochema^ le Char des Dieux. Après avoir passé pen- « dant trois jours ces torrens de feu , nous arrivâmes à « une baie nommée la Corne du Midi. Dans le fond de « ce golfe existait une île qui, comme la précédente, « renfermait un lac, dans lequel se trouvait une autre « île peuplée de sauvages. Les femmes , plus nombreuses «que les hommes, avaient le corps velu, et nos inter- « prêtes les nommaient Gorilles. Nous ne pûmes saisir « aucun homme , car ils fuyaient à travers les précipices a et se défendaient à coups de pierres ; mais nous prîmes
« trois femmes : elles rompaient leurs liens , elles nous « mordaient et nous déchiraient avec fureur ; nous les « tuâmes donc, et les ayant écorchées, nous rappor- « tâmes leurs peaux à Carthage. Nous ne pûmes navi- « guer plus loin , n'ayant plus de vivres. »
Cette importante expédition , dont les uns ont voulu faire remonter la date jusqu'à l'obscure époque de la guerre de Troie (0, tandis ques les autres la rapportaient aux temps d'Alexandre - le -Grand (2) ^ semble, d'après les recherches les plus exactes, avoir été faite à peu près du temps d'Hérodote (3); c'était le plus beau siècle de Carthage (4) : le système commercial de cette république, depuis sî infortunée, n'avait pas encore été dérangé par des guerres dispendieuses. Il paraît que l'amiral carthaginois, de retour de son expédition, voulut en éterniser la mémoire par une inscription gravée dans un temple, où quelque voyageur grec l'aura copiée, probablement d'une manière peu exacte , ou du moins sans une fidélité scrupuleuse. Cette relation était connue en Grèce avant le temps de Scylax, qui, dans son Périple^ cite les établissemens fondés par Kannon , et qui, ainsi que nous le verrons dans la suite, écrivit à l'époque de la guerre du Péloponèse.
Le traducteur grec de l'inscription carthaginoise ayant tantôt indiqué, tantôt omis le nombre des journées de navigation employées par Hannon, ilest impossible de fixer avec exactitude les lieux visités ou découverts par ce navigateur. Des savans du premier ordre ont mis en faveur deux opinions sur ce sujet. Bochart, Campomanes et
(0 Fossii, Observ. ad Pomp. Mel. 694. Comp. Gossellin, Rech. I, i36. — (2) JDodwell, Dissert, de peripl. Hann. in Iludson, Gdogr. anc. I. — {^) Maniiert, Géograpli. anc. I, 5o-52. Comp. Bougainville, £requigny^ Campomanes , etc.
(4) An du monde 35oo à 36oo.
Bougainville , en se tenant principalement aux circonstances physiques, ont étendu les découvertes de Hannon jusqu'à la Sénégambie, et même jusque sur les côtes de Guinée (i). Ce n'est que là, disent-ils, qu'on retrouve les Nègres, les crocodiles, les hippopotames et les grands fleuves mentionnés dans la relation. Gossellin (2), en s'appuyant de la position connue du fleuve Lixus et de la ville du même nom , ainsi que de quelques mesures itinéraires données par Polybe , a borné les courses d'Hannon aux environs du cap Noun , au sud des Etats de Maroc; il retrouve la fameuse île de Cerné dans celle de Fèdal ; et comme les tables de Ptolémée , telles que nous les avons, conduisent évidemment les connaissances des anciens plus au midi que le cap Noun, notre savant critique démontre, d'une manière presque irréfragable, que les mêmes noms de lieux ont été répétés jusqu'à trois fois dans ces tables, et il cherche à faire voir qu'en réduisant ces répétitions à leur valeur réelle , les notions de Pîolémée ne s'étendent pas au-delà du ternie qu'il a cru devoir fixer à la navigation d'Hannon.
Quelque respect qu'on doive aux savans dont nous venons d'exposer les opinions, on ne saurait se cacher qu'il y a beaucoup de vague dans leurs hypothèses. Ceux qui restreignent la course d'Hannon dans des limites étroites ont négligé une circonstance importante ; c'est que sa relation marque deux voyages distincts , l'un pour fonder des colonies jusqu'à l'île de Cerné , l'autre pour faire des découvertes jusqu'à l'île des Gorilles. Dans la première de ees navigations , il escortait un immense convoi; dans la seconde, libre de toute entrave, il a dû
(0 Bochaitt Canaan, I, S^. Campomanes , péripl. d'Hannon, dans son Antiguedad de Carthago. Bougainville , mém. dans le Rec. de l'Acad. des B. L. XXVI, 10. XXVIll, 260.
(') Gossellin, Recli I, 61-164
naviguer avec plus de rapidité et plus de hardiesse (0. Ceux, au contraire, qui ont conduit Hannon jusqu'au cap des Trois-Pointes , en Guinée , auraient dû pensera l'invraisemblance qu'il y aurait à supposer qu'un navigateur eût doublé le cap Blanc et le cap Vert sans en faire la remarque positive. Or, dans la seconde partie de son voyage, depuis Cerné, Hannon ne trouve plus de promontoires ('2) , mais seulement de grandes ouvertures semblables aux bras d'un fleuve; car c'est le véritable sens du mot grec qu'on a traduit par corne (3) , sens méconnu par Gossellin et Bougainville , quoique cependant on ne saurait y voir des promontoires sans faire violence aux mots précédens et suivans. Si donc on veut conduire Hannon plus au midi que Gossellin ne le fait, on doit au moins s'arrêter aux baies appelées sur les cartes espagnoles golfe dos Medaios et golfe de Gonzalo-de-Cintra ; le fond de ces golfes présente l'apparence trompeuse d'une grande rivière ; les montagnes qui bordent la côte du grand désert sont couvertes d'une herbe odoriférante assez semblable au thym (4), et l'air, rempli de vapeurs ignées , y offre souvent l'image de plusieurs volcans enflammés (5). Voilà la côte des Thymiamata^ ou de l'Encens, où Hannon vit pendant le jour même des torrens de feu qui semblaient s'écouler dans la mer. C'est ici que les vivres durent lui manquer ; tandis que s'il était parvenu aux embouchures du Sénégal (dans lesquelles il eût d'ailleurs été si naturel de voir les cornes ou rivières d'ouest et du sud), il eût trouvé un pays fertile, abondant, et habité par un peuple doux et hospitalier.
Ce qui, au milieu de nos incertitudes, nous encourage à reculer les découvertes d'Hannon plus au midi que ne
(0 Heeren, Idées sur le comm., etc. 1. — (2)A/<poT-o'pta. — (^)K.£paç. Hug. progr inperipl. Hann. p. 3o sqq. ( Fribourgen Brisgau, 1808. ) — (4) Forster, Mag. des Voyages, V, — (5) Brisson, trad. de Forst.2'J, 35, 36*
le fait Gossellin, c'est l'étendue des navigations d'Himilcon, entreprises dans le même siècle (i). Après un voyage de quatre mois , cet amiral atteignit les côtes d'Albion, ou de la Grande-Bretagne. Il n'y a point de doute que les marchands de Gades et de Cartilage ne soient allés chercher ici l'étain , métal alors précieux , et que fournissent encore les mines de Cornouailles (2). Si même on voulait nier que les Carthaginois eussent pénétré plus au nord ; si, malgré les traces qu'ils semblent avoir laissées sur les côtes du Jutland méridional (3), on voulait fixer dans les Asturies le siège de leur commerce d'ambre jaune (matière qui , à la vérité , se trouve dans ce pays), on serait toujours obligé de reconnaître que leurs navigations septentrionales s'étendaient à plus de quatre cents lieues marines au nord du détroit de Gibraltar : pourquoi donc' n'auraient-ils point été à deux ou trois cents lieues au sud ?
Il paraît encore que les Carthaginois ont eu connaissance d'une parties des îles Canaries. Diodore nous a donné la description d'une île romantique, considérable et lointaine, où les Carthaginois avaient décidé de transférer le siège de leur république, en cas d'un désastre irréparable (4). Avant lui, Aristote avait parlé d'une île semblable, dont les charmes y avaient attiré beaucoup de Carthaginois, jusqu'à ce que le sénat défendît, sous peine de mort, d'y aller davantage (5). Ces rapports étaient même parvenus en Egypte, d'où Platon les transporta en Grèce, revêtus du coloris de son style poétique. Il n'est pas trop d'accord avec lui-même sur la grandeur de cette île Fortunée; tantôt Y Atlantide est, selon lui, une terre
(0 Plin. VII, 67. Fest. Avien. Ora marit. 8o-4i5. —{^)l)iodor. IV, pag. 3oi. Wecliel, Strab. I, 265. Alm. , etc. — {^) Muller, Diss. sur les cornes d'or de Tondern. Copenh. 1806. — (4) Arist. de Mirab. c. 85, édit. de Beckmann, net. — (^) Diod. IV, 3oo.
de l'Océan occidental plus grande que l'Asie et l'Afrique prises ensemble, située vis-à-vis l'entrée du détroit d'Hercule (i) ; tantôt ce n'est qu'une île de 3ooo stades de long et de large (2) : toujours c'était une des plus belles et des plus fertiles contrées de l'univers. Elle produisait quantité de vin, de grains et de légumes, des fruits exquis et de toute espèce : on y trouvait de vastes forêts, d'abondans pâturages, des mines de divers métaux, des eaux chaudes et minérales, en un mot, tout ce qui peut servir aux besoins et aux agrémens de la vie. Le commerce y florissait sous un gouvernement admirable. Toute rîle, divisée en dix royaumes, était gouvernée par autant de rois, tous descendans de Neptune, et qui vivaient entre eux dans un parfait accord, quoique indépendans les uns des autres. L'Atlantide avait plusieurs grandes villes, avec un grand nombre de bourgs et de villages trèsriches *et très-peuplés : on y voyait des ports où venaient continuellement aborder des marchands de divers pays , et qu'on avait munis d'arsenaux ou magasins pour la marine , abondamment fournis de toutes les choses nécessaires pour la construction et pour l'équipement des flottes de la nation. Neptune était non seulement le père et le législateur, mais encore la divinité principale des Atlantes; il avait dans l'île un temple long d'une stade, large de trois arpens et haut à proportion : l'or, l'argent et l'ivoire brillaient de toutes parts sur les lambris de ce grand et superbe édifice. Entre diverses statues dont il était orné, on remarquait celle du dieu, qui était d'or, et si haute, qu'elle touchait au plafond. Les descendans de Neptune, nous dit encore le même philosophe, régnèrent de père en fils dans cette île pendant l'espace de 9000 ans, et étendirent au loin leur domination par leurs conquêtes. Ils subjuguèrent les
(0 Plat, in Timaeo. - (2) Id. in Critia.
go LIVRE QUATRIÈME.
îles voisines, toute l'Afrique jusqu'à l'Egypte, et l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie. La Grèce même ne fut pas à l'abri de leurs incursions; mais ils en furent repousses par la valeur des Athéniens. Enfin, cette nation guerrière, après avoir rendu son nom célèbre dans le monde, disparut tout à coup: une inondation considérable, causée par un tremblement de terre, engloutit en un jour et une nuit la vaste contrée qu'elle habitait.
C'est sur un récit aussi incertain , sur un récit que plusieurs savans regardent comme fabuleux , que les modernes ont bâti l'hypothèse d'une découverte de l'Amérique par les Carthaginois; comme si Platon, en abîmant son île au fond de l'Océan , ne les eût pas dispensés d'en chercher la position, soit en Amérique, comme on l'a déjà fait, soit en Asie, comme a tenté de le faire un savant entomologiste (0. D'autres (2) , en prenant au pied de la lettre le récit du philosophe athénien, ont cherché ingénieusement à démontrer la possibilité de la disparition subite de cette célèbre Atlantide.
Pendant que les Grecs d'Athènes arrangeaient en forme de romans les voyages des Carthaginois, d'autres Grecs s'élançaient sur les traces de ces hardis navigateurs Du temps de la guerre du i^éloponèse , un Scylax, différant à la fois de celui que Darius avait employé à faire le tour
(0 M. Latreille , dans un Mémoire sur l'Atlantide, lu à l'Académie des Sciences le 5 juillet 1819 , établit que la Perse occupe l'emplacement de l'Atlantide, et que jadis elle dut former une île, alors que la mer Caspienne, l'Oxus, et particulièrement l'Indus , occupaient une plus grande étendue. J. H.
(2) Bory Saint- Vincent (Essai sur les îles Fortunées ) admet que l'Atlantide se composait des îles Açores, à son extrémité septentrionale; de Madère , à sa partie orientale , et des îles qui l'entourent ; des Canaries, au sud de Madère; enfin des îles du cap Vert, à son extrémité méridionale. Cette opinion est celle que Mentelle avait précédemment exposée , mais avec moins de détails. (Voy. l'art. Atlaniica insula , Dictionnaire de Géographie aneieime , dans l'Encyclopédie. ) J. H.
de l'Arabie, et de celui qui écrivit contre Polybe(0 , rassembla les itinéraires des navigateurs de son temps (2). Ce qui nous reste de son recueil embrasse les côtes du Palus- Méotide , du Pont-Euxin , de l'Archipel, de l'Adriatique et de toute la Méditerranée , avec les côtes de l'Afrique occidentale, jusqu'à l'île de Cerné. « Plus loin, la mer, dit-il, n'est pas navigable, à cause des herbes épaisses dont elle est couverte (5). » Il veut parler de la mej^ de Sargasse, au sud des îles Canaries. Infiniment mieux instruit qu'Hérodote à l'égard des côtes occidentales de la Méditerranée, Scylax y connaît une foule de villes, parmi lesquelles brillait déjà Marseille; il prononce le premier parmi les Grecs le nom encore obscur de Rome; et quoiqu'il s'exagère la grandeur de la Sardaigne, erreur qu'il partage avec d'autres écrivains de son siècle (4) , il est en général bien informé sur les établissemens des Carthaginois en Afrique et en Sicile; mais son ouvrage paraît n'avoir été que peu connu, même des Grecs d'Asie, puisque long - temps après, Timosthène, amiral de Ptolémée Philadelphe, acquit une grande réputation par des relations en partie moins exactes sur les contrées occidentales (5).
Un demi-siècle plus lard, Eudoxe de Cnide, (composa un Voyage autour du Monde, ou plutôt un Itinéraire universel, dont il ne reste que des citations en petit nombre (6); perte d'autant plus à regretter, que cet ami, ce compagnon de voyage de Platon avait le premier entrepris d'assujettir la géographie à des observations astronomiques, et qu'il a eu l'honneur d'être insulté par
(0 Mannerty Gcogr. anc. I, 67 sqq. Comp. Dodwell, Disseit. in Geog. min. I. De Sainte - Croix , Mém. de l'Acad. des Inscr. XLII , 35o.
(2) An du monde 356o.
(3) 5 i,,édit. — (4). Çiraé. XIV - (5) Id. XII, 379. Car. XIV,