‹ Précis de la géographie universelleChapitre 9 sur 16 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

(6) An du monde 35oo.

gi LIVRE QUATRIÈME.

Strabon à côté d'Hérodote; ce qui doit faire penser qu'il donnait, comme le père de Thistoire , beaucoup de relations véridiques et contraires aux systèmes des géographes (0. Un autre écrivain célèbre, Ephore , deCumes, vécut peu de temps après Eudoxe ; il entremêla ses ouvrages historiques de détails de géographie, et paraît avoir été le premier qui divisa le genre humain , les Grecs exceptés, en quatre grandes races; les Indiens au levant d'hiver, les Ethiopiens au couchant d'hiver, les Celtes au couchant d'été, et les Scythes slu levant d'été (2). Ce premier système connu sur la diversité des races a causé beaucoup de confusion dans l'histoire et dans la géographie ; c'est la source des rêves de quelques antiquaires , qui font descendre tous les peuples européens des Celtes.

C'était dans un meilleur esprit, et indépendamment de tout système, que l'immortel Hippocrate, quelque temps avant Eudoxe et Éphore, avait écrit un traité qu'on doit regarder comme le plus ancien ouvrage de géographie physique (3). Frappé de l'influence de l'air , des vents et des eaux sur les maladies régnantes , il recommande aux médecins d'étudier les localités des villes où ils vont exercer leur art (4) : il joignit l'exemple au précepte ; il pénétra chez les peuples de la Scythie (5) , dont il dépeint la constitution physique; il visita la Colchide, où il étudia avec un soin admirable la nature des climats chauds et humides (6), et parcourut probablement toutes les côtes de la Thrace , la Thessalie , TAttique et l'Asie -Mineure, peut-être même l'Egypte. C'est en appliquant ses observations, et même sa théorie, à ces

(0 Strab. I, gS. II, 148 Marc, in Geog. min. I, 64. — (2) Idem. (}) An du monde 358o. , (4) Hipp. Aer. aqu. loc. édif. de Coray, § i-S. — C^) Id. § 92-113. — (6)Id. § 83, 84.

contrées, qu'on apprend à l'admirer en l'appréciant , tandis que ses commentateurs, plus médecins que géographes , ont compromis ss gloire en généralisant sa classification des températures, que nous discuterons dans un autre endroit de cette géographie. Hippocrate tient fortement à la division du monde en deux parties seulement; il oppose toujours l'Europe à l'Asie (i), et semble comprendre sous celle-ci l'Egypte et la Libye (2) j c'est le système homérique,* et, faute de l'avoir compris, les hellénistes ont mal à propos supposé des lacunes dans le texte.

Tous ces ouvrages , et sans doute encore d'autres, dont il ne reste aucun souvenir, étaient dus à des Grecs d'Asie j c'était dans les villes industrieuses de l'Ionie, de la Doride et de l'Eolie, que le goût de la géographie et de toutes les sciences se développait avec le plus d'énergie (3). Cependant les hommes les plus distingués de la Grèce appréciaient ce genre d'étude. Xénophon dut à ses connaissances géographiques, quoique imparfaites, sa gloire et le salut de ses dix mille frères d'armes : sa retraite tant vantée procura aux Grecs des aperçus nouveaux sur les pays qui aujourd'hui composent le Kourdistan et l'Arménie. Il trouva les Carduchi établis à l'ouest du lac de Van, dans les montagnes où nous connaissons actuellement les Rourdes(4); c'est probablement le même peuple. Ayant passé près des sources du Tigre , de l'Euphrate et de l'Araxe, qu'il semble avoir pris pour le Phase, il trouva dans les montagnes qui bordent le Pont-Euxin, des peuplades indépendantes et très - sauvages, les Macrones^ qui paraissent être les Macroce-

Hipp. Acr, aqu. loc. édit. de Coray, § 71, 72, 88, etc., etc. — Id. §76.

(3) An du monde 3583.

(4) Xénoph. Exped. Cyr. IV, 5.

phali d'Hippocrate , et qui avaient la tête très-allongée, probablement par une compression artificielle (0 ; les Chafyhes^ divisés en deux tribus, qui se servaient courageusement du fer qu'ils tiraient de leurs mines (2) , les Mosynœci^ qui vivaient de glands et faisaient en public tout ce que la pudeur ordonne de dérober aux yeux d'autrui (3) ; enfin les Tihareni (4) , chez qui les vieillards infirmes étaient précipités dans la mer (5) , et l'époux, après les couches de sa femme, se mettait au lit comme un malade, et se faisait servir par elle (6) : détails qui, en nous rappelant les sauvages de l'Amérique, prouvent combien la civilisation était peu ancienne , même en Asie , et combien il est absurde de supposer parmi les peuples de l'antiquité ces communications fréquentes et faciles qui, de nos jours, ont tant agrandi la sphère de la géographie.

Les philosophes de la Grèce , livrés à des spéculations abstraites , ne s'avisèrent que tard de suivre la route qu'Hérodote et Hippocrate leur avait tracée (7). Aristote fut le premier qui montra de vastes connaissances en géographie. Il reconnaît la forme sphérique de notre terre : « Des astronomes, dit-il, ayant remarqué qu'on n'apercevait pas en Chypre et en Egypte plusieurs étoiles visibles en Grèce, en ont conclu la courbure de la terre, et ont évalué sa circonférence à quatre cent mille stades (8). » Calculée en stades égyptiens , cette mesure

(0 Hippoc. Aer. aqu. loc. 80. Pline et Pomponius Mêla les placent aux environs de la ville de Cerasus. J. H.

(^) Xenoph. Exped. IV, 5, 6 , 7. V, 5. VII, 8.- (5) Id. IV, 4. Scymn. in Geog. min. II, 52. Strab. XI, SaS. Alm. Biod. Nicolas de Damas, etc. •—(4) Xenoph. Exp. V, 5. VII, 8. — (5) Euseb. Prsep. evang. I. Theodoret. Oper. IV, 61 5, ed. Sirmondi. — {^) Jpollon. Argon. II, ioi2sqq.

(7) An du monde 3598 à 366 1 .

(8) Arist. deCœlo, II, i4, ed. Duval, I, 667. Comp. Mart. Capella, 1. VII.

se trouve à peu près juste (i). Aussi c'est probablement Eudoxe de Cnide qui , dans son voyage en Egypte , découvrit ou apprit cette vérité , et la répandit parmi ses amis de l'école de Socrate. Précédant Christophe Colomb dans ses savantes conjectures , Arislote pensa que les rivages de l'Espagne n'étaient pas très-éloignés de ceux de rinde. Dans un autre ouvrage, il représente la terre habitable comme une grande île, de figure presque ovale, longue de soixante-dix mille stades (probablement olympiques ) , et large de quarante mille , environnée de la mer Atlantique, ou l'Océan, dont le golfe Galatique k l'ouest, et le golfe Indique à l'est, font partie (2). Sa mappemonde se termine à l'orient à l'Indus, et à l'occident au fleuve Tartessus ou Guadalquivir ; les monts Riphéens bornent le monde au nord; au sud , la Libye offre « un grand fleuve Chrémetes^ qui, sorti de la même montagne que le Nil, se jette dans l'Océan (3). » Seraitce le Chrétes d'Hannon , et peut-être notre Sénégal ? car Aristote a pu confondre les sources du Nil avec celles du Niger. A l'extrémité orientale de l'Asie, sur les bords de l'Océan, il place une chaîne de montagnes nommée Paropamisus ^ d'où il fait découler la rivière de Bactrus (l Oxus) et>un fleuve qu'il nomme Araxes^ et qui paraît être un composé fabuleux de l'Iaxartes ou Sir-Deria, du Volga et du Don ; il dit expressément que le Tanaïs est un bras de cet Araxes (4). Le nord de l'Europe ne se montre qu'obscurément à son esprit; il parle confusément des monts Arcyniens et des Alpes, qu'il nomme P frênes; cependant il connaît au nord de la Celtique deux grandes îles, Albion et lerne [5] ; « mais ces îles, dit-il , sont pourtant moins grandes que celles de Ta-

(0 Gossellin, Mesures itinér. p. 18. Tr. franç. de Strab.l. — i'^) Arist. de Mundo, 3, t. 1,849, 85o. — W Id. Meteor. I, î3, p. 769.— (4)ïbid. p. 768. —(5) Id. Meteor. de Mundo, ?, p. 85o

g6 LIVRE QUATRIÈME.

probane, au-delà de l'Inde, et de Phébol dans la mer d'Arabie. »

Ici, la critique moderne s'étonne de voir Aristote nommer Taprobane long-temps avant le siècle des Ptolëmëe, et indiquer même l'île de Madagascar, nommée Phanbalou par les Arabes (i). Ceux même qui, avec nous, croient l'ouvrage de Mundo sorti, sinon de la plume, du moins de l'école d' Aristote , semblent désavouer ce passage, et n'y voir qu'une interpolation. Nous pensons que si , en général , une saine critique doit circonscrire dans un cercle fort étroit les connaissances positives des anciens , elle doit ouvrir un vaste cbamp à ces bruits vagues, à ces traditions obscures qui, dans tous les temps, ont devancé les notions exactes ; c'est ainsi que les lueurs incertaines de l'aube matinale tantôt jaillissent des nuages, et tantôt s'y replongent de nouveau.

De quelque manière que l'on pense à l'égard de ces questions difficiles , on ne saurait méconnaître l'influence d' Aristote sur les progrès de la géographie. Non seulement ses nombreux ouvrages sont remplis de détails géographiques (2) , mais il inspira le goût de ce genre d'études à ses disciples. L'un d'eux , Dicéarque , donna une description de la Grèce , dont il reste quelques fragmens pleins d'intérêt et de charme ; il chercha le premier à déterminer les lieux situés sous le parallèle de Rhodes , travail qui devint la base d'un grand nombre d'autres opérations semblables (3). Théophraste avança beaucoup la géographie physique. Enfin Alexandre-le- Grand porta jusqu'aux bords de l'Hyphasis cet amour des connaissances positives que son maître lui avait inspiré; et, plus encore voyageur curieux que vainqueur rapide, il

(0 Masudi , dans les Notices et Extraits, etc. I, i5. — C^) Kœnigsmann , de Geogr. Aristot. prolusiones sex^ Flensbourg (en Danemark) , 1804. — {^) Jgathem. l , -2.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. g-J

ouvrit aux regards de la science tous les pays qu'il soumit à son empire.

L'expédition de ce conquérant fit ainsi naître une révolution dans toutes les connaissances humaines^ la géographie s'en ressentit, comme nous allons le dire dans le livre suivant.

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Suite de l'Histoire de la Géographie. — Expédition d'Alexandre. — Voyage de Py tliéas. — Sysl.èmes d'Éralo.slljène et d'Hipparqiie. — Recherciies de Polybe et de Posidonius. — Voyage d'Eudoxe. — Géographie de Strabon. — A. M. 366o-5983, ou jusqu'à la naissance de J.-C.

Le conquérant macédonien menait à sa suite plusieurs géographes, parmi lesquels on nomme Diagnetus et Béton; ils tracèrent dans des ouvrages particuliers les marches de l'armée , en les déterminant d'après des observations astronomiques. Androstène , Néarque et Onésicritus furent chargés de reconnaître par mer les côtes méridionales de l'Asie. Gallisthènes, Aristobule, Ptolémée et Cratérus, compagnons ou généraux d'Alexandre, tinrent note des choses mémorables qui avaient frappé leurs regards, et ces journaux devinrent la soOrce d'une nouvelle géographie de l'Asie. Ajoutons que les livres enterrés dans les archives de Babylone et de Tyr furent, par suite des projets d'Alexandre, transférés dans la ville à laquelle il donna son nom , et que les observations astronomiques et nautiques des Phéniciens et des Ghaldéens, devenues plus accessibles aux savans de la Grèce, leur fournirent les bases mathématiques dont leurs systèmes géographiques avaient jusqu'alors été dépourvus. Tels furent en peu de mots les immenses avantages que la géographie retira des victoires d'un héros qui, pour nous servir des expressions de Quinte-Gurce, ne voulait conquérir le monde entier que pour le livrer à la connaisance du genre humain (i).

(.0 Examen critique des historiens d'Alexandre , par M. de Sainte- Croix, Pline f Jrrien, Strabon, etc.

Les généraux d'Alexandre, rois après sa mort, firent peu de conquêtes lointaines. Séleucus Nicanor seul porta ses armes victorieuses jusqu'aux bords du Gange ; ses ambassadeurs, Mégasthènes et Daimachus , recueillirent à Palibothra, capitale d'un grand royaume sur le Gange, des détails étendus et intéressans sur l'histoire naturelle , civile et morale de ces contrées (0 ; l'amiral Patrocles navigua sur l'océan Indien et sur la mer Caspienne {2), IVifts l'esprit du commerce put seul établir des relations suivies avec les pays éloignés j cet esprit, dans le siècle après Alexandre, devint dominant parmi les Grecs; chacun d'eux, comme le marchand d'Horace, était décidé « à fuir la pauvreté à travers les flots , les écueils et les feux de la zone torride. » Tandis que les Marseillais profitaient des routes commerciales qu'avaient frayées Pythéas par ses deux voyages au nord de l'Europe, et Euthymènes par cette course le long des côtes d'Afrique , dans laquelle il parvint à l'embouchure d'un grand fleuve semblable au Nil, fleuve qui ne saurait être que le Sénégal (3), les rois grecs d'Egypte ouvrirent par les ports de Bérénice et de Myos-hormos ^ sur le golfe Arabique, un commerce direct avec les côtes occidentates de l'Inde, et avec Taprobane^ aujourd'hui Ceyian. Ptolémée Philadelphe (4) , le principal fondateur de ce commerce , envoya dans l'Inde des géographes chargés de décrire le pays\5). Sous le même règne, Timosthènes publia un Portulan f ou description de tous les ports, et un ouvrage sur la mesure de la terre (6). Philostephanus , de Cyrène,

(0 Aucune ville de l'Inde n'était comparable à Palibothra pour l'étendue et la richesse. Strabon et Arrien disent qu'elle avait 80 stades de long et i5 de large. J. H.

(2) An du monde 368o.

(^) Sen. Nat. Ouaest. IV, 2. Comp. Plut, de Plac philos. IV, i.

(4) An du monde Syoo.

(5) Plin. Hist. nat. , VI, i8. — W Marcian. , HeracL , Strab. , IX , 421.

lOO LIVRE CIWQTJIÈME.

donna beaucoup de descriptions particulières. Son compatriote, le grand Eratosthène, bibliothécaire d'Alexandrie sous Ptolémee Evergète, créa enfin un système complet de géographie, fondé sur des bases mathématiques , et qui resta pendant quatre siècles l'ouvrage classique pour cette science.

Cependant, la nature des vents périodiques n'étant pas connue, la navigation dans la mer des Indes resta imparfaite. Les flottes de Ptolémee n'arrivèrent que jttqu'aux bouches de l'Indus , en longeant les côtes. Leur principal commerce se faisait sur celles de l'Ethiopie, ou sur la côte actuelle d'Abesch et d'Adel, ainsi que dans les ports de l'Arabie Heureuse (O- Les caravanes suppléèrent aux vaisseaux; elles se rendaient, par le nord de la Perse et par la Bactriane , dans l'Inde septentrionale ; les marchands pénétraient d'un côté jusqu'à Palibothra, en descendant le Gange, et de l'autre, en tournant les monts Imaûs ou Belour , ils se rendirent probablement dans la Sérique, qui comprenait le Tibet, une partie de la petite Boukharie, le Cachemire et quelques unes des vallées où naissent le Sind et le Gange (2) : du moins Ménandre, l'un des rois grecs de la Bactriane, a régné sur la Sérique P). Mais celte route vers le centre de l'Asie resta long-temps inconnue aux écrivains géographiques. Nous la connaîtrions sans doute mieux, si le temps destructeur eût épargné les immenses travaux d'ApolIodorus , surnommé Periegetes j c'est-à-dire qui a fait le tour du monde (4).

Vers la même époque , Agatharchides, de Cnide, pu-

(0 Comp. Vincent, Voyage de Néarque, M , passim. Heeren , Man. de THist. , 3io.

(2) An du monde 3804.

(3) Bayer, Hist. regu. Bactriani. — (4) Strab. , XIV, 677. Alm. Steph. de ujrb. Tzelzes.

HISTOIRE DE LA GEOGRAPHIE. lei

blia des ouvrages qui, à en juger par les fragmens qui nous restent, réunissaient tous les genres d'intérêt. Le savant auteur qui parlait la langue amharique , usitée en Abyssinie (i) , paraît surtout avoir visité les établissemens des Grecs sur les côtes de l'Ethiopie et de l'Arabie; sa description un peu romanesque du luxe et des richesses des Sabéens a été répétée par tous les historiens et les poètes; c'est probablement aussi de lui que Diodore tira tous les détails qu'il nous a laissés sur l'état éthiopien de Méroé(2). Hipparque, célèbre astronome, lui dut peutêtre * es idées sur une grande terre australe qui devait joindre l'Afrique orientale à l'Inde. Le système géographique d'Hipparque prouve que le cap Guardafui était de ce côté la limite des découvertes de ses contemporains. Il paraît aussi qu'on avait reçu quelques notions sur la côte de l'Asie, au-delà du Gange (3). Hipparque essaya le premier de réduire toute la géographie à des bases astronomiques; mais n'ayant que peu d'observations célestes, et décidé à rejeter tout autre élément, il remplit sa mappemonde d'hypothèses aussi erronées que celles de ses prédécesseurs (4).

Les expéditions des Romains contre Carthage et Numance fournirent au judicieux Polybe l'occasion de rassembler quelques renseignemens exacts sur l'occident de l'Europe ; il visita les côtes occidentales de l'Afrique jusqu'au mont Atlas; il eut encore des idées neuves et justes sur la zone torride, qu'il crut habitable; mais, dans la manière dont il a combiné ses connaissances de détail, il ne semble pas avoir mis l'accord et l'ensemble nécessaires (5). Peu de temps après Polybe, les recherches de Posidonius engagèrent l'école d'Alexandrie à changer

<') Jgath. de Mari Rub. in Geog min. , 1 , 4t>- ('■«) An du monde 38i 2.

(^) Gossellin, Recherches,!, 44- — I^ >^^ ftsqq.—'{^)Id.iù , II, i sqf[.

la graduation des cartes d'Eratosthène(i) , changement qui ne fit qu'accroître les erreurs de la géographie mathématique de ce siècle ('2).

Pendant que les savans s'efforçaient , quoiqu'en vain, de créer un système général exact, les idées du siècle d'Homère et des Argonautes avaient été reproduites avec des modifications et des additions par un historien, Timée de Sicile, et deux poètes, l'obscur Lycophron et Térudit Apollonius. Scymnus, de Chios, entreprit de revêtir des formes de la poésie le système d'Eratosthène (5). Son contemporain, Artémidore, composa des ouvrages importans, dont la perte est d'autant plus à regretter, que les passages qui nous en restent donnent entre autres , sur la côte d'Adel et d'Ajan, des notions plus détaillées que celles des voyageurs modernes (4). Les navigations d'Egypte dans l'Inde s'étant ralenties , Eudoxe, de Cyzique, les ranima sous les règnes de Ptolémée Physcon et de Ptolémée Lathure(5); la courageuse entreprise de ce navigateur, soit en cherchant la route la plus directe de l'Inde, d'où il avait rapporté, à ce qu'il paraît, les premiers diamans, soit en tentant de faire le lourde l'Afrique par l'ouest (6)^ lui valut des persécutions et une réputation obscurcie par les fables dont Cornélius Nepos et Pomponius JMela ont voulu l'embellir.

Une autre route de l'Inde fut rétablie à la suite des conquêtes faites par Mithridate , roi de Pont, et par son vainqueur Pompée (7). Au nord de llbérie, de l'Albanie et des autres pays caucasiens, dès lors mieux connus, on vit des peuples nomades apporter autour de la mer Cas-

(0 An du monde 384o à 385o.

(2) Gossellin, Géogr. des Grecs anal. , 54-56. — (3) Scymn. , V, 112.

(4) Gossellin , Recherches, ï, j^i sqq. II, 169-173-232-237.

(5) An du monde 385o à 3890.

(6) Posidon. ap. Slrab. , II, 98.

(7) An du monde 3890 à 393o. /

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. Io3

pienne des marchandises de l'Inde , arrivées par la Bactriane et l'Oxus. Mais les fausses idées qu'on setait créées sur ce fleuve et sur la Caspienne subsistèrent encore (i).

D'autres expéditions des Roniains agrandirent la sphère de la géographie, ou en éclaircireiit les parties obscures (2}; Jules César fit mieux connaître la Gaule et la Bretagne ; les armes de Gerraanicus pénétrèrent jusqu'à l'Elbe j Elius Gallus parcourut l'intérieur de l'Arabie; et, par ordre d'Auguste, Agrippa rassembla dans un seul ouvrage les notions éparses dans le monde romain.

Telle fut, pendant les quatre siècles qui suivirent la mort d'Alexandre, la marche des découvertes géographiques. Si nous n'en avons tracé pour ainsi dire que le squelette chronologique, c'est parce que les ouvrages originaux des auteurs que nous avons nommés ont péri dans le grand naufrage de l'antiquité. C'est par Strabon seul que nous connaissons l'histoire de la géographie pendant cette longue série d'années; et c'est par conséquent en analysant le célèbre ouvrage de cet écrivain élégant et érudlt, mais malheureusement trop partial et trop tranchant, que nous pouvons passer en revue toutes les connaissances de ces quatre siècles.

Il est, avant tout, nécessaire d'indiquer en peu de mots les systèmes généraux auxquels les anciens soumettaient leurs connaissances de détail. Nous avons vu la terre considérée par Homère comme un disque rond , nous l'avons vu paraître aux yeux d'Hérodote comme une plaine d'une figure indéterminée, mais infiniment plus étendue que dans le système homérique ; enfin, après beaucoup de làtonnemens, les astronomes, et sans doute Eudoxe de Cnide à leur tête , enseignent que la terre est un grand globe, et que la circonférence d'un grand cercle

(') Mannerl, IV, 336-346.

(^) An du monde SgSo , et de J.-C. 1.

Io4 LIVRE CINQUIÈME.

de ce globe est de 4oo,ooo stades (0. D'autres, et parmi eux Archimède et Cléomède, assurent que la terre a 3oo,ooo stades de circonférence (2). Chez les Egyptiens, Hermès passe pour avoir donné au périmètre de notre globe 360,000 stades (5). Posidonius prétendit avoir mesuré un arc du méridien entre Rhodes et Alexandrie (qui ne sont point sous le même méridien ) , et en avoir conclu que la terre avait 240,000 stades de tour (4). Le même Posidonius, au rapport de Strabon et de Ptolémée, ne lui donnait aussi que 180,000 stades (5) ; d autres l'évaluent à 216,000 (6), à 270,000 (7) et à 225,ooo (8). Enfin, Eratosthène, Hipparque et Strabon répètent qu'un grand cercle du globe contient 260,000 ou 262,000 stades (9).

Faut-il supposer que, pal-mi les mesures de la terre , il y en avait de fausses? ou peut-on expliquer ces différences par l'emploi d'un stade différent? Telle est la grande question , de la solution de laquelle dépend toute la géographie systématique des anciens : on l'a résolue de plusieurs manières. Gossellin pense que ces neuf mesures étaient justes, mais exprimées en stades différens(io) ; savoir, la première, en stades de iiii | à un de nos degrés de l'équateur ; la seconde , en stades de 833 I : la troisième en stade de 1000; la quatrième, en stades de 666 | ; la cinquième , en stades de 5oo ; la sixième, en stades de 600; la septième, en stades de 760;

(0 Jrist, de Cœlo, I. II , c. 14. — (^) Jrchim. , Arenar. sqq. Cléom., Meteor. , I, 8, p. 43.

(}) VEdrisi, célèbre géographe arabe du XIP siècle : Geogr. Nubiens, in prolog. J. H.

Posid. ap. Cléom. , I , lo, p. Sa. — (5) Strab. , 1, II. Ptol. , 1. 1, c. 7.

(6) C'est, dit Gossellin, le slade olympique compris huit fois dans le mille romain , et dont parlent Polybe , Strabon , Columelle , Pline , Frontin , Censorin , Isidore de Séville, etc. J. H.

(7^ Stade italique de 10 ou mille romain. — (^) Stade du dolique syrien.

(9) Gossellin, Géogr. des Grecs anal, passim. — ('°) lùid., et dans les Mesures itinéraires avant la trad. de Stvab.

HISTOIRE DE LA. GÉOGRAPHIE. Io5

la huitième, en stades de 6^5 , et la neuvième en stades de 694 I ou de 700 stades.

Des conjectures pleines de vraisemblance le mettent sur la trace des trois stades primitifs : « La plus simple des divisions du globe terrestre , dit-il , celle qui le partageait en quatre par 1 equateur et par un méridien , a dû être la première employée , de même que la division décimale de chacune de ces quatre parties en cent degrés, puis du degré en cent minutes, et de la minute en dix parties. Alors les centièmes de degré terrestre furent pris, comme on le verra, pour former les milles itinéraires, et les millièmes de degré pour former les stades: de sorte que la circonférence de la terre se trouva partagée en 4oo degrés et en 400,000 stades. »

« Ce mode de division, qui ne permettait d'avoir en nombres entiers que la moitié, le quart du cercle, le cinquième et leurs sous-multiples, fit imaginer ensuite de partager le cercle en 3oo degrés, pour qu'il fût en outre divisible par tiers, sixièmes, douzièmes, etc. Ces degrés, d'un tiers plus grands que les premiers, furent divisés, comme eux, en cent et en mille parties, et l'on ne compta plus, au périmètre du globe, que 3oo,ooo stades. »

« Enfin, le nombre 36o offrant vingt-quatre diviseurs, et par conséquent encore plus de facilité dans les opérations , on fut porté définitivement à partager le cercle en 36o degrés; on les divisa comme on avait fait jusqu'alors , et la circonférence de l'équateur eut 36o,ooo stades (0. »

Il prouve que beaucoup de mesures partielles indiquées par les anciens, surtout dans l'Orient, se trouvent justes, quand on les évalue en stades de la première et de la troisième espèce (2). Il démontre que, nonobstant l'autorité

(0 Recherches sur les differens syslèmrs métriques des anciens : hics à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, le 3i octobre 1817. (») Gossellin, Mes. itin. 18-24.

Io6 LIVRE CINQUIÈME.

contraire de d Anvil{e(i), le stade de la neuvième espèce était employé dans un très-grand nombre de mesures partielles, prises sur les côtes de Grèce et d'Italie, dans toute la Méditerranée , et même dans l'Inde (2}. Il démontre en outre que ce stade, employé par Eratosthène, n'était pas le résultat d'une nouvelle mesure de la terre , mais seulement une combinaison particulière aux Egyptiens d'une portion du stade de 3oo,ooo, dont il n'a pas su distinguer la valeur; ce qui prouve, ajoute - t - il , qu'en Egypte l'usage du stade de 262,000 avait précédé l'époque de la conquête des Macédoniens. Enfin , et c'est la plus importante de toutes ses observations, une série non interrompue des mesures itinéraires, depuis le cap Sacré ( ou de Saint- Vincent ) jusqu'à l'embouchure du Gange, se trouve presque exacte dès qu'on l'évalue en stades de 833 au degré; cette ligne, dans tous les systèmes des anciens, depuis Eratosthène, était considérée comme la long^ueur de la terre connue d'occident en orient (3), Le stade de 5oo au degré était moins connu du temps de Strabon ; nous en parlerons en exposant le système de Ptolémée, dans lequel l'emploi de ce stade a jeté tant de confusion.

D'Anville, après avoir d'abord admis quatre espèces de stades (4), parmi lesquelles celui qu'il appelle pythique lui parut dans la suite inutile, a fini par en reconnaître trois (5); savoir, Vofympiqne , de 600 au degré; le nautique^ de 5oo, et Xégyptieji^ de iiii ; mais il convient du principe , en avouant que les mesures des anciens ne peuvent être justifiées que par l'emploi d'un module différent. Rennel, Vincent et autres savans anglais admettent également le principe , sans en approfondir les

D' Anville , Mes. itin. 81.-— W Gossellin, Mes. itin. 9-18. — (^) Id., Géogr. des Grec?,, passim. — (4) D' Àmnlle , Mes. itin. 8"'. — (5) Id. , Considérations géogr. 36.

conséquences. Gatterer, célèbre professeur de Gotlingue, avant la publication des travaux de Gossellin , avait reconnu qu'il y avait des stades de différentes valeurs ; outre \ olympique de 600, le faux olympique de 5oo, et \ égyptien de iioo, il admet un petit stade grec de 75o, qu'il prétend déduire des mesures d'Eratosthène et d'Hipparque (i).

Plusieurs géographes savans persistent à considérer toutes les contradictions des anciens comme venant des méprises dues à leurs mauvais instrumens et à leurs méthodes imparfaites, et, en faveur de cette opinion, ils invoquent et le témoignage exprès de Marcien (2) , et l'analogie de semblables erreurs chez les modernes. Les explications données par Gossellin leur paraissent dues moins à la solidité de son idée principale, qu'à une sorte de jeu arithmétique; car toute contradiction en fait de mesures doit en effet s'expliquer sans effort, lorsqu'on y applique pêle-mêle des stades qui sont à peu près entre eux comme 1,2, 3; mais comment admettre ce mélange de stades dans le même chapitre, la même phrase?

Nous croyons devoir adopter non seulement le principe de la différence des stades, mais même toutes les espèces de cette mesure qu'on vient d'indiquer. Cependant toutes ces mesures, loin d'être, comme Gossellin le veut, ptirement astronomiques, doivent, ce nous semble, tirer leur origine des différens systèmes de mesures adoptées par les différentes nations de l'antiquité; ce sont des mesures locales dont les Grecs ont traduit les vraies appellations par le mot stade ^ qui leur était familier. Le stade égyptien n'est que la soixantième partie d'un schœne^ mesure usitée en Égypte. On nomme aussi des

(0 Gatterer, Géogr. 2j. Introd. à THisf. universelle, 178 (en ail. ) — (2) Marc. Iferacl. 3 , 87, 67, in Geogr. min. I. Mannert, Barbie du Bocage, e(c.

Io8 LIVRE CINQUIÈME.

schœnes de 3o stades; s'il est question des stades égyptiens, ces schœnes correspondraient aux koss de l'Indoustan(0. Le mille arabique étant de 56 ou 67 au degré, la douzième partie de ce mille correspondrait au stade de Posidonius, à 666 au degré. Si, en modifiant et combinant les évaluations les plus vraisemblables qu'on ail de la farsang ou parasange (2), nous comptons i4 de ces lieues persanes au degré, la soixantième partie d'une parasange serait égale à un stade de 833 au degré , stade dans lequel il paraît que la lierre a été mesurée depuis le Gange jusqu'en Espagne. Tant d'indices qui s'offrent au premier abord font espérer que, par des recherches et des découvertes ultérieures, on parviendra à retrouver les modules originaires des mesures géographiques anciennes.

Les Grecs ayant, du temps d'Alexandre, eu connaissance des travaux des astronomes et des géographes de l'Asie, confondirent quelquefois ces mesures d'une valeur différente. Une distance en stades de 1 1 1 1 au degré, et une autre en stades de 5oo, étaient placées sur leurs cartes l'une à côté de l'autre, et toutes les deux considérées comme si elles eussent été en stades de 700, généralement employés par Eratosthène, Hipparque et Strabon. Ce stade même paraît leur avoir été communiqué sans qu'ils en aient connu la nature. Si l'on suppose qu'une nation qui faisait usage du stade de 833 au degré, et qui habitait à trente-deux ou trente-trois degrés au nord de l equateur, ait voulu tracer les pays situés sous ces mêmes parallèles sur une des cartes qu'on nomme plates^ et dont les navigateurs se servent, elle devait, conformément aux combinaisons ingénieusement

(0 D'Jnville , Eclaircissemens sur la carte de l'Inde , 56. — (^) Langlès , Voyage du Bengale à Chyraz, I , 44- Voyage d'Abdoul, Kérim. 19, ia8. BenncL cité, iô.

fictives de ce genre de cartes, y donner 700 stades au degré. Il paraît qu'une semblable échelle , purement conventionnelle, a été prise à la lettre par les Grecs qui copiaient les monumens échappés à la destruction récente de Tyr et de Babylone (0.

Gossellin a prouvé que les mesures phéniciennes ou babyloniennes, recueillies par les Grecs, offraient une série d'observations assez exactes depuis le cap Sacré^ ou de Saint - Vincent, jusqu'à Thinœ^ ou Tana-Serim , audelà du Gange. Voici cette série, telle qu'il l'a rétablie:

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