‹ Précis de la science du droit naturel et du droit des gens, ... précédé d'une introduction historique, et suivi d'une biographie, d'une bibliographie et d'un vocabulaire. Par M. MalepeyreChapitre 27 sur 64 · LE BONHEUR DELA. SAGESSE · texte numérisé non relu

LE BONHEUR DELA. SAGESSE

remplir sur cette terre la mission dont nous sommes chargés. La sagesse doit diriger nos actions, mais elle ne peut se mettre en opposition directe avec la nature.

§ I° r . — L' étude est un devoir, V ignorance est l'ennemie de notre conservation.

Les anciens philosophes considéraient la science comme un hien tellement utile qu’ils n’avaient pas hésité à l’admettre au nombre des vertus. Ils pensaient que la nature elle-même, dans le but de la conservation de l’homme, l’avait excité à la recherche et à la contemplation de ses secrets , et que la curiosité était innée dans son âme; d’où naissait le désir de cultiver son intelligence , et l’amour de la discussion. Jetons en effet les yeux sur l’homme ignorant : sa vie n’est qu’une suite d’inconséquences qui compromettent plus ou moins son existence ou son bien-être. L’expérience ne lui ayant pas appris à lire dans l’avenir, l’instant présent est tout pour lui , et l’imprévoyance préside à toutes ses actions. Ignorant l’influence des corps étrangers sur son être, il s’y expose sans précaution ; les règles de l’hygiène lui étant

gB LOIS NATURELLES.

inconnues, il se livre à tous les excès, et brave les intempéries de l’air. Les maladies qui viennent bientôt l’affliger troublent’son bienêtre ; et son organisation ébranlée par les chocs fréquens qu’il lui fait éprouver, est, toute proportion gardée, plus rapidement détruite que celle de l’homme qui, connaissant les lois générales de la nature, sait se garantir des influences nuisibles, et profiter de celles qui lui offrent des avantages.

§ II. — L’oisivetc engendre le 'vice , qui est encore plus fatal au bien-être.

D’ailleurs l’ignorance suppose Y oisiveté, que Thémistocle appelait « le tombeau d’un homme vivant. » L’oisiveté engendre le vice; car, en ne faisant rien, l’homme apprend à mal faire. Or le vice est un hôte exclusif qui s’empare bientôt de l’âme, en bannit tous les sentimens généreux, règne en maître, flétrit le cœur, émousse l’esprit, abat les forces physiques, et conduit au tombeau par la misère , la douleur et le désespoir.

SECTION IV

Le droit de défense découle de cette source.

En inspirant à l’homme un légitime amour de lui-même , une aversion décidée pour tout ce qui peut lui porter atteinte, la nature lui a accordé le droit de veiller à sa conservation, et de protéger le moi par tous les moyens possibles. S’il est attaqué, il n le droit de se défendre, de repousser la violence par la force , de blesser et même de tuer l’agresseur, s’il ne peut se soustraire que par le meurtre au péril qui le menace. Hors de l’état social le droit de défense serait indéfini, et entraînerait aussi celui de se faire en toutes circonstances justice à soi-méme; dans les sociétés civiles il est naturellement restreint aux cas où il n’est pas possible d’éviter autrement un péril imminent. Aussi le droit sacré de la défense , quoiqu’il ait été limité par les lois civiles dans l’intérêt des membres de la société, a-t-il toujours été respecté par toutes les législations comme un droit naturel et légitime.

JOO LOIS NATUBELLE9.

SECTION V

L’amour de soi „ dirigé par la raison , enseigne le respect du droit d’autrui.

J’ai dit que le sentiment du moi n’était pas purement instinctif chez l’homme, qu’il était dirigé par cette faculté presque indéfinie de comparer, qu’on appelle vulgairement raison. Ce sentiment ainsi raisonné ne peut pas en général produire l’égoïsme, qui consiste dans le désir de tout attirer à soi sans s’inquiéter du droit d’autrui, et qui n’est en conséquence que le déréglement de l’amour de soi, l’amour propre en désaccord avec la raison qui doit toujours le diriger.

' En effet, l’homme, quelque fort qu’il soit individuellement , est toujours faible relativement, puisque deux ou plusieurs hommes peuvent se réunir et l’accabler par une attaque collective, et qu’un individu plus faible peut le surprendre par la ruse ou le vaincre par l’adresse. La sagacité comparative lui parle donc de cette manière : « Si tu attaques ton voisin , et qu’il soit le plus fort , il t’accablera. S’il est vaincu, il reyiendra

AMOUR DE SOI. loi

demain avec ses paréos et ses voisins, et t’accablera encore. Si tu lui prends son chevreau, il te prendra ta génisse par la force ou la surprise. De là naîtront des guerres de voisinage interminables, où ta vie et tes propriétés seront sans cesse menacées : au contraire, si tu respectes sa personne et ses biens, son intérêt bien entendu lui apprendra à respecter ta personne et tes biens.

«Si tu neveux pas être blessé, ne blesse donc pas autrui ; telle, est la règle que te * dicte ton intérêt. »

La sympathie naturelle qui lieles hommes, le sentiment du juste et de l’injuste, que la nature semble avoir gravé dans le cœur des humains, viennent se joindre à son propre intérêt, sanctionner les conseils de la raison, et ériger en loi cette maxime si sagement recommandée par le divin auteur de la religion chrétienne :

Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit.

§ I er . — Il fait nattre la pitié dans son cœur.

La pitié n’est pas, en général, un senti-

lOa LOIS NATURELLES.

méht désintéressé, c’est plutôt un retour sur soj-même. Si nous voyons une large plaie, notre nature frissonne, la portion de notre corps qui correspond à la partie blessée souffre évidemment , nous transportons par la pensée la blessure sur nous-mêmes , nous ressentons les souffrances du patient, et nous cherchons à le soulager. Il en est de même dans le monde moral. Nous nous mettons à la place de la mère infortunée qui a perdu son fils, son unique espérance; nous nous figurons les angoisses que nous éprouverions dans cette circonstance pénible , et nous pleurons avec elle. Aussi notre pitié est-elle plus facilement excitée au récit des malheurs qui ont affligé une personne de notre condition, d’infortunes que, en raison de notre position sociale, nous pouvons facilement éprouver, qu’au récit de coups du sort qui ne peuvent que difficilement nous atteindre.

Loin de moi la pensée de vouloir matérialiser la pitié et la bienveillance dont elle est le principe. Elle est le partage des êtres sensibles doués d’une heureuse organisation, et l’apanage d’une belle âme ; et si elle tire

NAISSANCE DE LA PITIE DANS LE COEUR. Io3 "Son origine de l’amour de nous-mêmes, elle s’élève à la dignité de vertu lorsqu’elle devient une pratique habituelle, dirigée par les plus nobles sentimens.

L'amour du prochain , ou la charité , qui n’est que la mise en action du sentiment de la pitié , nous dicte cette belle loi, la seconde de celles que Jésus -Christ recommandait spécialement :

Fais à autrui ce que tu voudrais qui te fut fait.

Ce même amour du prochain est une des bases de la philosophie, qui est la science des lois de la nature.

§ II. — // fait naître V émulation et le désir d' exceller.

L'amour propre , non-seulement nous dirige vers notre bien-être physique, mais encore vers tout ce qui peut flatter nos penchans, nos faiblesses, notre vanité, nous caresser moralement. Le moi est notre favori, nous l’ornons, nous l’embellissons de notre mieux, nous sommes fiers lorsqu’il peut paraître avec avantage aux yeux de nos Concitoyens, leur inspirer une haute idée de ses facultés

et de ses vertus, parce que nous espérons trouver dans l’estime générale un nouveau moyen de le voir arriver à ce bien-être , à cette satisfaction intime qui contribue si puissamment à son bonheur.

L’amour propre accompagne le guerrier au camp , et le suit au milieu des périls ; il soutient le navigateur dans ses courses pénibles ; il voltige autour delà lampe nocturne du savant ; il met l’épée a la main du jeune imprudent, qui, blessé dans ce qu’il appelle son honneur, expose sa vie par un amour mal entendu de lui-même, ou venge une légère injure par un crime atroce; il sollicite et met en action toutes les facultés humaines; enfin, c’est le principal et puissant mobile de nos délibérations, de nos déterminations et de la plupart de nos actions.

SECTION vi.

Du devoir de la conservation naCt le droit de propriété.

Toute obligation, tout devoir engendre des droits corrélatifs. La nature nous ayant fait un devoir de veiller à la conserva-

DE LA CONSERV. NAIT LE DR. DE PROPR. Io5 lion de notre vie, nous en avons conclu que le droit de défense découlait de cette obligation primitive. Mais notre existence est subordonnée aux objets extérieurs qui sont en rapport avec elle; il faut des fruits ou de la chair d’animaux pour la soutenir; il faut des vétemens pour nous garantir des intempéries atmosphériques, un asile pour nous reposer. Dans l’état de communauté négative , tout ce qui nous entoure, tout ce qui est à notre convenance, tout ce qui peut contribuer à notre bien-être , la nature nous accorde le droit de nous en emparer. Dans cet état, la possession seule pourrait constituer un droit à cet objet, mais aussi' ce droit de possession serait indéfini, puisqu’il s’étendrait à tous les objets qui ne seraient pas possédés.

Le droit de possession , qui est le moyen primitif d’acquérir la propriété, dérive donc du devoir de la conservation: nous verrons bientôt que l’état social convertit ce droit de possession en droit de propriété , entièrement indépendant de la détention réelle.

Io6 LOI» NATURELLES.

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