SENTIMENT RELIGIEUX
truire cette idée profonde et vraie du phi losophe athénien.
Seconde preuve.
Plutarque remarque que, de son temps, ü n’y avait pas un seul peuple connu chez lequel on n’eût trouvé quelques traces de religion : « Vous trouverez, dit-il, des villes sans murs, sans rois, sans théâtres, mais vous n’en trouverez jamais sans dieux et sans sacrifices. » En effet, chez toutes les nations, et même dans les tribus les plus barbares , l’existence de ce sentiment se manifeste par des pratiques extérieures : le Péruvien adore le soleil; l’Indien des bords du Gange, le fleuve qui fertilise ses campagnes ; le Sauvage sa prosterne devant son Fétiche ou les animaux qui le servent; le noir Jolof adore l’Océan qui baigne ses rivages; les Apalaches de la Floride, une grande montagne qu’on nomme Olaimi; les Nat chez de la Louisiane, une pierre conique précieusement conservée dans une enveloppe de plus de cent peaux de chevreuils. Tourmenté par le besoin d'aimer qui le sollicite, l’homme s'adresse à la nature , aux vents qui gémissent , aux
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mers qui grondent , aux astres qu’il voit rouler sur sa tête. Bientôt la raison épure ce sentiment ; il ne s’élève pas encore à la. sublime idée du maître de la nature, du créateur de l’univers, mais il invoque des êtres surhumains que son ignorance ne peut pas encore dépouiller des faiblesses et des passions des hommes ; il les dote d’une puissance qui n’est limitée que par le destin , leur partage la nature, les arme d’un bouclier, d’un trident ou de la foudre ; et sous divers emblèmes il adore les dieux que son imagination a créés ; il les implore dans ses chagrins , leur immole des victimes, et leur demande les biens de cette vie et les douceurs d’une vie future.
Bientôt ces idées imparfaites de la Divinité ne suffisent plus aux besoins de l’esprit humain; la progression de l’intelligence exige la perfectibilité des idées religieuses , et la philosophie, guidée par le sentiment qui domine l’humaniPé, et par la raison, découvre le vrai Dieu de la nature ; elle le proclame par la voix de Socrate , et cherche à définir ses attributs par la brillante imagination de Platon.
MYSTICISME. l3l
Troisième preuve. — Mysticisme.
Ce sentiment , que Fénelon appelle aussi un besoin d’adorer l’Être suprême, s’exalte chez certains individus, lorsque les autres facultés intellectuelles ne sont pas assez puissantes peur résister à ses sollicitations. Lorsqu'il devient ainsi dominant, l’homme néglige tous ses devoirs sociaux pour se livrer exclusivement aux pratiques religieuses ; oubliant que Dieu nous a créés pour remplir les vœux de la nature, et que c’est le servir que d’obéir à ses décrets , il se livre exclusivement à la vie dévote et tombe dan9 cet état qu'on a caractérisé par le nom dVrtase ou mysticisme. Si vous joignez à cette disposition de l’âme la persécution du dogme particulier à la croyance que ces hommes ainsi organisés ont adoptée, il en résulte ces ' états d’irritation mentale qtf’on peut appeler épidémies extatiques, qui se propagent de proche en proche comme une contagion, et qui attaquent tous ceux qui ont une prédisposition à l’exaltation de ce sentiment (i)„
(i) Cet état d’exaltation mentale parait avoir existé d’une xnauièrc permanente chez certaines sectes religieuses. Les an-
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Ces épidémies ont été fréquentes dans tous les pays parmi les sectes religieuses. Bayle cite la secte des Adamites , qui , à l’imitation d’Adam , vivaient, comme le père du genre humain, dans un état complet de nudité, et qui condamnaient formellement le mariage.
Ils s’assemblaient à des époques déterminées, quittaient hommes, femmes, ministres et laïcs, leurs habits, et se mettaient dans l’état denature.C’est ainsi qu’ils célébraient les mystères de leur religion. Il ajoute qu'en i535 on vit à Amsterdam des Adamites riches et de bonnes familles courir tout nus, et qu’il y en eut d’assez fanatiques pour monter sur des arbres où ils atten-
ciens prétendent que quelque» Brainines, connu» sou» le nom de Gjmnoioph'utes, Tiraient dans un état continuel d'irritation ' mentale, qu’il» manifestaient par le» pratiques et les supersti* lions les plu» ridicules. Ils restaient continuellement couchés sur la’ terre, se tenaient perpétuellement sur un pied , lisaient le soleil depuis son lever jusqu’à son coucher, tenaient toute leur rie leurs bras levés, se regardaient sans cesse le bout du nez, et se croyaient comblés de la plus grande faveur céleste toutes les fois qu’il leur semblait y apercevoir une petite flamme bleue. Les Faquirs ont hérité des extravagances des anciens Brammcs, et les Derviches de la Turquie se livrent encore aujourd'hui à des pratiques tellement ridicules lorsqu'elles ne ré# voilent pas la raison et l'humanité, qu’ilsne peuveut être excusés que par la philosophie qui observe et gémit.
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daient que le pain leur tombât du ciel, jusqu’au moment où ils tombaient eux-mémes à demi morts sur la terre.
La secte des Picards, vers le commencement du xv e siècle, outra l’erreur des Adamites à l'égard de la nudité. On dit qüe , comme dans le système coopératif de M. Robert Owen , il n’y avait pas de mariages réglés : celui qui se sentait quelque inclination pour une femme de la secte, la prenait par la main et la menait au chef, auquel il disait : « Mon esprit s’est échauffé pour cette femme;» le chef leur répondait:» Allez, croissez et multipliez. » Cette secte immorale fut exterminée par le général Zisca.
On se rappelle aussi l’épidémie qui régna dans les Cévennes. De jeunes protestans, persécutés dans leur croyance , tombèrent dans un état d’exaltation convulsif, que la rigueur et l’intolérance ne firent que propager, et qui excita la sollicitude du gouvernement.
Mais la plus remarquable de toutes ces épidémies fut celle qui se manifesta vers la fin du règne de Louis xv : ceux qui en fa- • rent atteints reçurent le nom de convuldonnaircs. On peut voir dans l’IIistoire de Paris
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par M. .Dulaure, à quel état d’exaltation ces sectaires étaient parvenus ; ils appelaient les tortures, demandaient des supplices comme un bienfait, et sollicitaient le martyre.
U n’y, a que les principes qui constituent l’homme moral qui soient susceptibles d’ar* river à cet état d’irritation. Cette preuve, jointe à celles que nous avons indiquées, met hors de doute l’existence du sentiment religieux , qui est une des lois de notre nature-morale.
SECTION PREMIÈRE
Tous les cultes découlent de ce sentiment .
A l’exception du culte catholique, dont il ne nous est pas permis de rechercher l’origine toute divitie, toutes les pratiques religieuses ne sont que la mise en action de ce besoin d’adorer un créateur. Nous le voyons revêtir successivement diverses formes , et suivre les progrès de la civilisation. Pour parler aux sens , il emprunte les symboles, U s’enveloppe dans les mystères d’Isis et d’OsiVis, il crée des dieux qu’il revêt de formes physiques, et le peuple se prosterne aux pieds des idoles.
DES CULTES. l35
Mais ces pratiques grossières , qui suffisaient à l’intelligence bornée du vulgaire pour traduire et manifester ce sentiment , ne pouvaient pas satisfaire la partie éclairée des nations, qui dédaignait ces pratiques ou cachait sous ces emblèmes des croyances raisonnables. De là naquit la double doctrine : l’une, externe, publique et mystérieuse pour le peuple, qui ne cherchait qu’a satisfaire un besoin, sans s’inquiéter des voies, fut appelée exotérique; l’autre, interne, secrète et toute rationnelle, qui parlait à l’intelligence et à la raison , reçut le nom d’ésotérique.
Laÿemière s’enseignait ouvertement et à tout le monde; la deuxième était réservée pour un petit nombre de disciples choisis.
Cette méthode venait originairement des Égyptiens. Hérodote , Diodore de Sicile , Strabon, Plutarque, affirment que les prêtres de l’Égypte avaient une double doctrine ; l’une secrète et sacrée , l’autre vulgaire. Les Mages de la Perse, les Druides des Gaules, les Brachmanes des Indes, admettaient aussi un culte interne et un culte externe. Tous les prêtres paraissent s’être servis, dans l’ori-
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gine , de ces moyens pour éclairer les peuples et les diriger dans le sentier de la vertu ; car ce n’est que lorsque le sacerdoce a été devancé par la civilisation, lorsqu’il a vu l’autorité légitime exercée par lui sur les peuples prête à lui échapper, parce que les peuples sentaient qu’elle était inutile et même dangereuse, qu’il a voulu résister à la civilisation, s’opposer au progrès des lumières, pour ressaisir une puissance qu’il avait exercée pendant tant de siècles.
Les sectes philosophiques qui se formèrent dans î’Attique , et particulièrement l’institut de Pythagore, association qui avait un caractère moral et religieux; l’gèole de Socrate et celle de Platon, où ces deux grands hommes enseignaient les vérités qu’ils avaient découvertes par l’étude et la méditation , et qùi étaient au-dessus de l’intelligence du vulgaire, durent leur origine à ce besoin impérieux de connaître et d’aimer l’Être suprême, et au désir d’expliquer les mystères de la nature.
Plus tard , et lorsque les lumières avaient déjà pénétré dans les différentes parties du monde, lorsque déjà on reconnaissait l’unité