RETRAITS DES DIX HILLB
rapide du Tigre. Pendant sept jours et sept nuits , ils gravirent une suite de montagnes dont chacune exigea un siège, exposés aux embûches de l'ennemi, à ses flèches irrésistibles , aux rochers qu'il faisait rouler sur eux. Dans cette lutte contre des barbares obscurs, mais intrépides et passionnés pour leur indépendance , ils firent plus de pertes en sept jours qu'ils n'en avaient essuyé en neuf mois dans leur guerre contre le grand roi , depuis le départ des Sardes.
A travers V Arménie et la Colchide. — En sortant du pays des Carduques, ils se trouvèrent sur les frontières de l'Arménie. Orontas, gendre du roi et satrape de l'Arménie orientale (4), Tiribase, satrape de l'occidentale , poursuivirent le plan de Tissapherne , qui était de harceler sans cesse et d'exterminer, s'il était possible, les Dix mille. Orontas leur opposa une armée d'Arméniens, de Chaldéens, de Mardes (2), qui leur disputa le passage du Gentritès , tandis qu'une autre armée de Carduques les assaillait par derrière. Sortis vainqueurs de cette double attaque, ils passèrent le Tigre à sa source, le mont Niphate, le Teleboas, et ils entrèrent dans l'Arménie occidentale , où soit par lui-même, soit par les populations qui lui obéissaient, Tiribase les attaqua cinq fois , dans les divers pays
(1) Xénoph., Anab., lU, 5, et IV, 3.
li) 11 y a dans le texte Map6<^viot : faut-il tradaiv par Mardes?
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qu'ils paroQunifent et dont void rénmioé : le mont Abos; les sources de l'Ëuphrate; une région oii il fallut marcher à trayers une neige haute de cinq ou six pieds, et où une partie de l'armée perdit momentanément, par Texcès du froid ^ l'usage de la vue et des membres ; le Phase ou Araxe ; le pays des Phasiens et des Taoques; le pays des Calybes, les plus belliqueux et les plus féroces des barbares que les Grecs eussent encore rencontrés sur leur route ; le pays des Scythines, qui les conduisit jusqu'à la montagne Théchès (i), d'où ils aperçurent pour la première fois la mer^ avec des transports de joie. En descendant le Théchès, ils entrèrent dans le pays des Macrons , puis dans la Colchide^ et arrivèrent enfin à Trapezus , colonie de Sinope , et la première des colonies grecques situées sur le Pont-Euxin.
De Trapezus d Chry8opoli$. — Après avoir vainement attendu à Trapezus, pendant un mois, un nombre suffisant de vaisseaux , ils embarquèrent sur quelques bâtiments les femmes^ les vieillards , les infirmes, le bagage inutile, et se rendirent par terre à Gérasus et à Cotiora, autre colonie de Sinope. Le séjour de ces aventuriers fut marqué , dans les divers lieux que nous venons de nommer^ par des expédi-
(1) Diodore, XIV, 29, nomtHe ee mont Cheniom AU lieu de Théehds.
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tions contre les naturels du pays ( Driles , Chftiybes, Tibaréniens), ayant pour but de se procurer des vivres et du butin ; par des courses de pirates sur le Pont- Ëuxin ; par des séditions que la prudence de Xénophon réprima avec peine. À Gérasus^ le dénombrement ne produisit plus que 8,600 soldats^ reste des 12,900 que comptait Cyrus quelque temps avant Gunaxa. Du champ de bataille de Cunaxa à Cotyora les Grecs avaient parcouru 620 parasanges ou 4 8,600 stades, d'après la supputation de Xénophon (i). Ges 18,600 stades feraient environ 744 lieues; mais le relevé le plus exact de la route des Grecs , fait sur une carte, donne moins de 500 lieues ^ même avec tous les détours qu'ils ont été obligés de suivre. Ayant appris que le retour par terre, à cause du grand nombre de fleuves et de défilés qu'il fallait passer, présentait des difficultés presque insurmontables , ils se procurèrent des vaisseaux. Ils s'embarquèrent à Cotyora, et en longeant les côtes du Pont-Euxin , ils touchèrent bientôt à Siriope, colonie de Milet , où ils trouvèrent Chirisophe avec des vaisseaux, mais sans argent. Là, voulant faire une expédition productive avant de rentrer en Grèce ^ ils remplacèrent l'autorité
(1) Xénophon, Anab., 1. V, c. 3 et 5, p. 267 et 271, éd. Didot. Jlai^aadf^ai éÇaxdetoi xa\ etxo9i , 9Td6iot p.ùpioi xa\ ôxtocxtT^CXtoi xa\
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du conseil de guerre qui les avait régis depuis le commencement de la retraite par le commandement d'un seul chef : Chirisophe fut élu.
Sous sa conduite, ils se rendirent par mer^ et toujours en suivant les côtes, de Sinope à Héradée, colonie de Mégare. Mais^ comme il s'opposait à ce qu'ils pillassent les villes grecques placées sur leur passage, et à ce qu'ils frappassent d'une énorme contribution la ville d'Héraclée , pour prix de la généreuse hospitalité qu'elle leur avait donnée , ils lui retirèrent le commandement. A la suite d'une sédition, ils se séparèrent en trois corps , dont le premier, composé d'Arcadiens et d'Achéens, avait dix chefs, et les deux autres obéissaient à Chirisophe et à Xénophon. Le corps des Arcadiens et des Achéens partit le premier par mer, aborda à Calpé, à peu près au milieu de la partie maritime de la Bithynie occupée par les Thraces. Xénophon suivit aussi la route de mer, mais il débarqua sur les frontières d'Héraclée et des Thraces Bithyniens; Chirisophe se dirigea vers Calpé par terre.
Les Arcadienset les Achéens, ainsi qu'ilsl'avaient pratiqué sur toute la côte de TEuxin , exercèrent d'odieux brigandages sur le territoire des Thraces Bithyniens, enlevant leurs esclaves et leurs troupeaux. Comme ils s'étaient divisés en petits corps, pour pénétrer et pour étendre le pillage sur plus de points à la fois , les indi-
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gènes réunis écrasèrent deux de leurs divisions, leur tuèrent au delà de mille hommes , tinrent les autres assiégés sur une colline , et les auraient réduits à se rendre , s'ils n'avaient été délivrés par le corps que commandait Xénophon^ et qui , des frontières d'Héraclée . s'était avancé dans l'intérieur des terres des Thraces Bithy niens. Ils allèrent à Calpé^ où Cbirisophe était déjà arrivé , et où ils moururent bientôt après. Tous les Grecs se trouvèrent alors réunis de nouveau. Ils se dirigèrent par terre de Calpé vers Chrysopolis. Sur la route, ils eurent à combattre deux fois les troupes de Pharnabaze unies aux Thraces établis en Bythinie : dans un premier combat ils furent vaincus, avec une perte de cinq cents des leurs; dans un second^ ils mirent Fennemi en fuite. Ils atteignirent Cbrysopolis^ la dernière ville de Bithynie, sur le Bosphore de Thrace, et se trouvèrent ainsi à l'extrême limite de FAsie Mineure.
De Chrysopolis à Parthénium. — Bs passèrent le Bosphore, et arrivèrent sous les murs de Byzance. Ils voulaient piller cette ville riche et puissante , et s'enrichir à jamais du butin qu'ils y feraient. Xénophon les arrêta en leur représentant que la mort des Lacédémoniens établis à Byzance attirerait sur eux la vengeance de Sparte , alors maîtresse de la Grèce. 11 mit leur dangereuse activité au service de Seuthès, dont le père avait régné sur les Thraces des côtes de la Pro-
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pontide et de l'Heliespont , et qui avait perdu l'autorité au milieu des factions. Dans l'espace de deux mois^ le secours des Grecs réintégra Seuthès dans les états de son père y lui permit d'étendre sa domination au nord-est jusqu'à Salmydessus^ sur le Pont-Euxin, et à Touest jusqu'au pays des Odryses, qui devinrent ses alliés ou ses tributaires. Ce roi thrace, qui conservait les plus viles habitudes de la barbarie^ frustra les aventuriers grecs d'une partie de leur solde. Tandis qu'ils séjournaient encore en Thrace, Sparte, qui commençait la guerre contre Ârtaxerxès, les prit à son service, Xénophon les conduisit par mer de Sélymbrie à Lampsaque : de là ils s'avancèrent jusqu'à Pergame, en Mysie; puis à Parthénium, sur les confins de la Mysie et de la Lydie , qui fut le terme de leur expédition. Réduits alors à six mille , ils passèrent sous le commandement de Thimbron, l'un des généraux de Sparte, en 399. Suivant le relevé de Xénophon , dans l'expédition et la retraite , les Grecs parcoururent 1 , i 55 parasanges ou 34^650 stades en quinze mois (i). Nous avons dû reproduire ces chiffres, dont
(1) Xénoph., Anab., VU, 8, p. 82&, éd. Didot. Xénophon rédigieai^ son travail sur de» notes nécessairement fort courtes, après un long espace de temps, s'est-U trompé? Des faates se sont-elles glissées dans son texte? C'est ce qu'il est difficile de àécider.
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plusieurs sont évid^ouiieiit aronés } la durée de Texpéditicm el de la retraite^ en particulier, fut de deux ans moins quelques jours.
L'expédition et la retraite des Dix mille est l'un des grands faits de l'histoire ancienne , et par elle-même et par ses conséquences. Le caractère des Grecs, à la limite précise du cinquième et du quatrième siècle, s'y révèle d'une manière plus éclatante que nulle part ailleurs. Ces Dix mille ne sont que des mercenaires avides et pillards ; mais ils sont doués d'une fermeté de caractère, d'une énergie de volonté, d'une puissance de suivre la même idée jusqu'à ce qu'elle ait reçu sa pleine exécution, vraiment admirables. A ces qualités, ils joignent une discipline et une tactique qui l'emportent sur celles de tous les contemporains; une science militaire qui ne s'arrête pas aux généraux , mais qui descend jusqu'aux officiers , et qui assure à un corps de troupes grecques l'inappréciable avantage de ne jamais manquer, au milieu du danger et de l'imprévu, d'une direction intelligente. Enfin, le sentiment religieux, demeuré parmi eux dans toute sa puissance, même au milieu de la vie d'aventuriers et quelquefois de brigands , est un principe de confiance et d'enthousiasme. Les chefs des Dix mille ne commencent pas une seule marche, n'engagent pas le plus petit combat, sans avoir persuadé au soldat que les dieux lui seront favorables. Quiconque disposera d'une manière constante d'une armée, môme médiocre, composée de pareils hommesi ne trouvera pas un seul peuple
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dans tout TOrient qui lui résiste; et, dans l'Occident, il ne rencontrera que les Romains qui puissent arrêter ses conquêtes.
L'expédition et la retraite des Grecs engagés au service de Gyrus fixa les regards de la Grèce avant même qu'elle fût terminée, et, quand elle eut pris fin, de l'Occident tout entier. A la publicité que lui avaient donnée les récits, plusieurs relations contemporaines, entre autres celle de Xénophon, joignirent bientôt l'éclat Treize mille Grecs avaient, sur le champ de bataille, soutenu l'effort de quatre cent mille Perses, et enfoncé deux fois les corps qui leur étaient opposés. Dix mille Grecs avaient parcouru huit cents lieues de pays persan (1), résistant à la fois à la force et à la perfidie. Et cela était su en Grèce , même des enfants ; cela était répété dans tous les discours publics et dans toutes les conversations. La retraite des Dix mille révéla donc le secret de la faiblesse de l'empire perse. S'il y avait eu la moindre intelligence et la moindre énergie dans le gouvernement du grand roi , les événements auraient pris un tout autre cours. Les Carduques, les Chalybes, les Thraces de Bithynie , étaient trois peuples d'une vigueur corporelle, d'une bravoure et d'une férocité prodigieuses : on pouvait "en tirer un parti infini. Il eût suffi à Tissapherne, à Tiribaze, à Pharnabaze, de joindre l'emploi intelligent des forces régulières de l'empire à la résistance spontanée de ces intrépides barbares, pour
(1) Nous comptons ici de Gunaxa à Ghrysopolis.
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écraser les Grecs; et, sMls eussent péri, il ne fût resté de leur entreprise que la renommée d'une grande témérité punie. Il fallait donc que la Perse employât jusqu'à son dernier homme et à sa dernière darique pour obtenir ce résultat. Loin de là, les satrapes attaquèrent les Grecs avec mollesse et sans suite : nulle part ils ne se trouvèrent en force pour les charger au passage le plus difficile, au moment le plus critique. Entre vingt autres^ quelle occasion perdue que celle du passage du Centritës! On voit dans Xénophon que les Grecs devaient y périr jusqu'au dernier. Mais les satrapes, travaillant toujours pour eux et pour leur gouvernement, se ménageant toujours, se rejetèrent Tun à l'autre la tâche de détruire l'ennemi, et se bornèrent à lui faire éprouver des pertes partielles. Ces échecs se perdirent dans une gloire immense qui resta seule. Il demeura comme axiome dans la politique du temps que si dix mille Grecs avaient résisté aux forces de toute la Perse, trente mille Grecs devaient la subjuguer. De là les expéditions de Dercyllidas, d'Agésilas, d'Alexandre. A force d'adresse et d'argent , les Perses parvinrent à détourner les deux premiers coups : ils succombèrent sous le dernier, quand la vigueur des rois macédoniens eut réduit à l'impuissance l'intrigue et la corruption. La conquête d'Alexandre est le produit direct de l'expédition des Dix mille, quoiqu'elle n'en soit pas le résultat immédiat.
Nous avons dû, avant tout, nous occuper de cette expédition dans les rapports qu'elle a avec les intérêts généraux , avec la politique générale de la Grèce et de la II. »
6^ FRÉCU VE l'bISTOIIIE ANGIBNNE.
Perse. Mais elle peut être «oasidérée woore sous d'autres points de vue, et dmiaer lieu à des renarques importantes, quoique ^us particulières»
La retraite des Dix nùile est un des faits qui, par quelques côtés, hon(Mrent le plus l'humanité et qui la maudissent : dans aucune autre circonstance n'éclate davantage ki puissascu de la voiûuté de rhonugote sur le monde extérieur : dans aucune autre oircoBstaace , les événements ne sont Biattrisés si longtemps par une résolution et une intelligence si c(mtinues. Quant à Fart militaire, la retraite est un parfait modéle^, un exemple proposé aux généraus , aux officiers , aux siMats de tous les âges. Bans les actes des Dix mille, il y a des qualités de discipline, de tactique, destratégiOt quiseroQt ^erneilement Imitables, parce qu'elles sont indépendantes des changements qui surviennent dans les armes et dans l'art militaire.
La retraite fournit les plus curieux renseignements sur le principe et l'action du gouvernement de la Perse, et sur l'état des peuples soumis à sa loi. Les satrapies ne forment pas les parties d'un grand tout : ce sont des pays juxtaposés, mais non pas unis, qui n'ont entre eux aucun lien de religion, de civilisation, ni même de gouvernement commun : il n'y a dans i'ai^ire perse ni rhonneur et l'amour de la patrie ccHnmune, qu'on trouve dans la monarchie et la république ; ni l'uBité et la rapidité d'action , comme dans un despotisme bien organisé ; ni le robuste isolement, le vital égoisme, cooune dans la féodalité : c'est le despotisme à l'état d'afijublisse-*