VOLTAIRE
La jeunesse d’Arouet (c’était le vrai nom de Voltaire) fut passablement débauchée et frivole. Mais son esprit lui attirait déjà des persécutions. A vingt ans , il fut mis à la Bastille pour une satire qu’il n’avait point faite. Peu de temps après, il fit représenter Œdipe , sa première tragédie , et publia les premiers chants de la Henriade , poème épique, dont le sujet est la guerre de Henri IV contre la Ligue. Ce poème eut beaucoup de succès et lorsque l’auteur se rendit en Angleterre, à la suite d’une querelle avec le chevalier de Rohan, sa réputation était déjà faite. Son séjour en Angleterre dura trois années. Pendant ce temps. Voltaire étudia le théâtre, la société et la philosophie des Anglais. Tout en restant Français par le cœur et l’esprit, il comprit que certaines choses manquaient à la France. Il préférait toujours Racine à Shakespeare, qu’il traitait de barbare, mais il voyait très bien que plus de rapidité dans l’action produirait au théâtre des effets nouveaux, que plus de spectacle ajouterait à la vraisemblance, que le plaisir des yeux rendrait plus vif le plaisir de l’esprit. Il fallait pour cela une scène entièrement libre; assez vaste pour rendre les apartés vraisemblables; il fallait plus de richesse
J) En partie d’après Nisard, Histoire de la Littérature française.
dans les costumes, des décorations souvent renouvelées, des bûchers, des flammes d’alcool, du tonnerre, des éclairs, des comparses *) pour représenter les foules. Voltaire demanda et obtint tous ces changements. On lui doit la liberté de la scène, l’éclat des costumes, premier pas vers l’exactitude historique, la pompe des décorations. Pour la liberté de la scène surtout, il eut fort à faire; ce n’était pas chose facile d’en renvoyer les gentilshommes, pour qui c’était un privilège de leur rang d’y voir la pièce assis sur des banquettes, et de s’y faire voir. Voltaire y réussit. On avait abusé longtemps des tirades et du monologue, la plus longue de toutes; Voltaire raccourcit la tirade, réduisit le nombre des monologues, puis les supprima tout à fait. Par là les acteurs devaient ressembler de plus en plus à des personnages qui agissent, à des peintures vivantes, comme les voulait Voltaire.
Malgré tout cela, les meilleurs drames de Voltaire sont bien inférieurs aux chefs-d’œuvre de Corneille et de Eacine. Ceux qui s’en rapprochent le plus sont Zaïre et Mérope. Dans ses dernières pièces, l’auteur s’applique plutôt à propager ses théories philosophiques qu’à étudier le cœur humain, source de toutes les beautés dramatiques.
La société anglaise avait fait voir à Voltaire une plus grande liberté, une sécurité complète pour la personne et les biens du citoyen, et un esprit de tolérance fort répandu. Préparé par l’étude des grands philosophes, armé d’un esprit fin et railleur, d’un style clair et facile { il engage une lutte contre les préjugés, contre les décisions arbitraires du gouvernement, et surtout contre l’intolérance religieuse. C’est là son véritable mérite, et le grand objet de toute sa vie. Voltaire est philosophe militant dans toutes ses œuvres, dans ses tragédies, dans ses livres d’histoire (les plus célèbres sont l’Histoire de Charles XII, le Siècle de Louis XIV et l’Essai sur les Moeurs et l’Esprit des Nations), dans ses romans, dans ses nombreuses poésies (satires, epItres, contes en vers, èpigrammes) , dans sa volumineuse correspondance.
Pendant un demi-siècle, il ne cesse de combattre pour cette cause et de lui consacrer la merveilleuse fécondité de sa plume (1 édition des œuvres complètes de Voltaire est de 70 volumes). Naturellement, les persécutions ne lui furent pas épargnées. Il eut de courts moments de faveur à la cour de France, il fut aussi l’hôte de Frédéric le Grand, mais, à Berlin comme à Paris, il se fit des ennemis par son esprit caustique. A la fin il acheta une terre à Ferney, en Suisse, où il passa les vingt dernières années de sa vie. Sa vogue alors était immense, sa réputation européenne. Vers la fin de sa vie, il put visiter Paris, et l'accueil qu’il y reçut fut un véritable triomphe.
L influence de Voltaire n’est comparable qu à celle de Rousseau. Il était moins profond, moins révolutionnaire que son grand rival,
*) Figuranten.
mais par son style clair, son esprit et sa fécondité, il a peut-être plus que personne contribué à déraciner les vieilles croyances, à rendre odieux les abus et à préparer la révolution. Bien qu’on l’ait souvent traité d’athée, Voltaire ne le fut jamais. Il a même écrit le vers fameux :
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.
et dans plusieurs écrits il a combattu l’athéisme.