‹ Précis de littérature françaiseChapitre 131 sur 276 · I. — M<»« de Sëvigné · texte numérisé non relu

I. — M<»« de Sëvigné

Vie. — Marie de Rabutin-Chantai est née à Paris, le 5 février 1626. Sa grand -mère paternelle était cette sainte Chantai qui. abandonna le monde pour fonder à Annecy Tordre de la Visitation. Sa mère se nommait Marie de Goulanges. — La petite Marie de Rabutin perdit de bonne heure son )ière, tué en 1627, dans un combat contre les Anglais ; et six ans après, sa mère. Bille fut alors confiée à son gprand-père et à sa grand'mère maternels, M. et M*"" de Goulanges ; mais celle-ci étant morte, suivie de près par son mari, la tutelle de Tenfant passa au second~de leurs fils, Tabbé de Goulanges, celui qu'elle a appelé le Bien Bon et qui lui donna une instruction très étendue.

Elle épousa, en 1644, le marquis Henri de Sévigné, qui lut tué en duel (1651). Elle avait eu de ce mariage deux enfants, une fille née en 1646, un iils né en 1648. Sur les conseils de Tabbé de Goulanges, il lui fallut d'abord songer à remettre de l'ordre dans sa fortune si compromise ; et elle alla passer trois ans dans sa terre des Rochers, près de Vitré, oh elle réussit à reconstituer le patrimoine de ses enfants.

En 1654, M""" de Sévigné revint à Paris, et se remit à fréquenter la société. Quand M^^ de Sévigné fut d'âge à paraître à la cour, sa mère l'y présenta. « La plus jolie fille de France», comme la nommait Bussy- Rabutin, épousa le comte de Grignan. M^^® de Sévigné avait vingt-trois ios ; il en avait quarante et était deux fois veuf. « Toutes ses femmes sont mortes, écrit M™® de Sévigné à Bussy, pour faire place à votre cousine ».

Mariée en 1669, M*"® de Grignan dut, en 1671, rejoindre son mari nommé lieutenant général de Provence. Gette séparation fut douloureuse ; M"**^ de Sévigné idolâtrait sa fille. Et nous devons à cette circonstance, et à ce sentiment un peu outré, la plus grande et la plus vivante partie des lettres de la marquise. M°*^ de Grignan eut trois enfants : MariecBlanche, que M"**" de Sévigné appelle c ses petites entrailles », et qu'elle garda chez elle, à Paris, pendant trois ans ; on la sacrifia aux intérêts des deux autres enfants, en la mettant, dès l'âge de six ans, au couvent de la Visitation d'Aix, d'où elle ne sortit plus ; — Pauline, dont il est si souvent question dans les Lettres, et qui devint M'"'' de Simiane ; — et Louis-Provence, le petit marquis, qui fut bon officier, et à qui sa mère fit épouser, en 1694, la fille d'un fermier général... « Il faut bien fumer ses terres. »

M™" de Sévigné, qxii recevait souvent à Paris sa fille et ses petits-enk^nts, allait aussi les visiter à Grignan. Elle se trouvait dans ce château, en avril 1696, quand elle fut atteinte de la petite vérole, et mourut.

Caractère. — Tous les témoignages contemporains sont d'accord pour nous montrer, en M"^" de Sévigné, une femme aussi aimable que vertneuse. Elle tenait de son père, le baron de Rabutin-Ghantal, une gaîté

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qui résista à toutes les épreuves, et qui anime son style; et, des Coulanges une bonté- inépuisable, mêlée à un sens pratique des aflaires développé en elle par son tuteur. On s*est demandé si elle avait du cœur, et si tout chez die ne venait pas de la tête. D se peut parfois qu'elle ait songé, en badinant, beaucoup moins à exprimer son propre sentiment, qu*à divers tir à tout prix son insensible fille. L'impression que donne une lecture suivie de ses Lettres est celle d'une femme excellente, mais chez laquelle I l'esprit ne fut jamais la dupe du cœur ».

Publication de sa correspondance. — M*"* de Sévigné eut, de son vivant, une réputation d'épistolière. Ses lettres étaient parfois copiées avant le départ du courrier. En. 1725 et 17Î6, parurent des éditions plus ou moins tronquées ; et M"'^ de Simiane, petite-fille de M'"" de Sévigné, se décida à confier au chevalier de Perrin la publication des lettres qu'elle avait conservées. Cette édition du chevalier de Perrin, parue de 1734 à 1737, fut réimpnmée en 1754. — En 1818, parut une édition nouvelle, plus compléta, 7elle de Monmerqué. Mais la seule où le texte ait été reconstitué selon une véritable méthode critique, est celle de M. Ad. Régnier, dans la Collectwn des grands écrivains de la France,

Intérêt de cette correspondance. — !<> UhisUnre, — Lee lettres de M*"*" do Sévigné ont d'abord un intérêt historique. De 1655 à 1696, elles forment une sorte de gazette^ écrite non par un nouvelliste de bas étage, qui n'entend qu'un lointain écho des événements et ne peut approcher des grands, mais par une femme de la cour, qui est à la source même des renseignements. Si les Mémoires de Saint-Simon nous apprennent ce qu'un esprit aussi malveillant que clairvoyant pouvait apercevoir d'ambitions mesquines et de honteux calculs, nous aimons, avec M'"*' de Sévigné, à voir s'agiter et à entendre causer tout ce beau monde et à le trouver plutôt sympathique. (1)

^ lAiviede société. — Gazette do la cour, sa correspondance est encore une chronique de la société. Au jour le jour, nous savons par die comment on vivait à Paris et à la campagne ; bref, ce que nous appellerions tout le train du monde.,. Tout cela, d'autant plus révélateur que ce sont des impres:»ions rapides et sincères, au jour le jour, et non de ces mémùire» que l'un écrit pour poser devant la postérité (2).

3<^ L histoire d'une âme. — Mais, sous ces anecdotes, sous ce papotage amusant, il y a surtout une âme, une âme forte et exquise de grande dame et de clirétienne du xvii* siècle. L'aimable vertu de M'"** de Sé^né, qui se trahit sans vanité et qui s'étale sans hypocrisie, nous repose à la fois des héroïnes tragiques et des coquettes de comédie. — L'affection pour

(1) Moreaoïu chotiû, !•* cycle, p. 199 ; 2* cyclt, p. 470. <D MonMM9 tkamt, i«> cyclt. p. 204 1 S* eycl», p. 474.

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sa fille tient la plus large place dans la correspondance deM°^* de Se vigne, i|iii a su varier à rinfiui l'expression du même sentiment (1).

4<' Le sentiment de la nature, — Ce n'est pas tout. Par les lettres, nous connaissons les goûts de M'"* de Sévîgné : et, d'abord, comment elle aimait la nature. N'allons pas jusqu'à dire que le xvii« siècle n'avait pas le sentiment de la nature. Les Parisiens de cet te époque se plaisaient àla campagne. Beaucoup de bourgeois aisés avaient des maisons en banlieue : Boileau et La Fontaine, par exemple, à Auteuil. Les grands seigneurs passaient plusieurs mois de l'année dans leurs terres. Mais tout de même on rencontre chez quelques auteurs l'expression plus vive et surtout plus pittoresque de ce Sentiment. M'"^ de Sévigné, là encore, est bien originale. Ce que d'autres sentaient vaguement, elle le sent avec précision ; ce que d'autres évoquent en termes abstraits, elle le peint, et nul ton ne manque à sa palette (2).

5^ La critique. — M"" de Sévigné fait souvent, pour son propre compte, de la critique. On trouve dans ses Lettres, comnio d'ailleurs dans celles de la plupart de ses contemporains, des réflexions sur les écrivains. Ici, l'intérêt est double : nous aimons à savoir quels étaient ses auteurs préférés ; et, d'autre part, son opinion primesautière, ses impressions de lecture ou d'audition, sont un précieux témoignage de ce. qu'une femme instruite et intelligente du xvii® siècle pouvait éprouver au premier contîict d'œuvres rjue d'autres jugeaient au nom des règles et des principes (3).

Le style de M'"® de Sévigné. — La qualité dominante de ce style, c'est le naturel. En effet, M'"" de Sévigné u'cst pas un écrivain de profession. Aussi apporte-t-elle, à rédiger ses lettres, la même aisance piquante et imprévue que dans la conversation : son style est primesautier. — Elle ajoute, à cette vivacité d'expression, un don de voir et da peindre qui lui est propre, à sa date, et qui la rapproche de La Bruyère et des romanciers anglais du xviii® siècle.

Les amis et les correspondants de M"** de Sévigné. — Parmi ses amis et correspondants, dont nous possédons les lettres, et à qui elle a donné si souvent de l'esprit et du cœur, citons :

Bussy-Rabutin (1618-1693), son cousin, type du gentilhomme à qui il ne manque que du sens moral. Très intelligent, mais très fat, exilé de la cour pour ses épigrammes, il a laissé une vaste Correspondance^ publiée de 1697 à 1704, et des Mémoires ; — M'"« DE GRIGNAN et Charles de Sévigné, dont les lettres figurent avec honneur à côté de celles de leur mère : celles de la fille sont plus composées, on y sent l'influence des idées générales et de la philosophie ; celles du fils sont plus

(1) Morceaux choisis, {•* cycle, p. 203 ; 2" cycle, p. 477.

(2) Morceaux choisis, 1«* cycle, p. 205 : 2* cycle, p. 480.

(3) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 484.

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