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LA FONTAINE ET LA FABLE

SOMMAIRE

!• La Fontaine (1621-1695) raèno tme vie nonchalante de rÔveur et d'épicurien, n publie d'abord des C!ontes ; puis, eu 1 GGS, six ti v res do Fables, dédiées au Dauphin; en 1678'797clnq autres livres ; en .1694, le douzième. -- 2^ Génie indépendant, à la fois lyrique et dramatique, il trouve dans la fable le cadre qui lui convient. U renouvelle le ^enro ot se l'approprie ; il en tait une petite eomédie ; il connaît les animaux, et les peint, non en naturaliste, mais selon la tradition populaire. — d9 Sa morale n*est pas didactique ; elle constate, et elle nous avertit, — i^ Éorivain« La Fotilaîno est classique, mais avec plus de liberté et do gauloiserie que ses contemporains.

La Fontaine (1621-1695).

Vie. — Enfance et jeunesse. — Jean de La Fontaine est né à Château- Thierry, le 8 juillet 1621 . Son père, Charles de La Fontaine, était maître des eaux et forêts, capitaine des chasses, et fils lui-même d*un marchand drapier. Après de bonnes études classiques à Beims, La Fontaine se crut la vocation ecclésiastique et, à Tâge de dix-neuf ans, il entra à TOratoire, où il resta environ un au. Puis il se fît recevoir avocat ; cl, en 1044, on le retrouve à Château-Tliiorry, d*où il ne bougera pendant près de dix ans que poiu* faire quelques voyages à Reims et à Paris. C'est là qu'à l'âge lie vingt-sept ans, il se laissa marier avec M'^® Marie Iléricart, fille du lieutenant criminel de la Ferle- Milon. En même temps, La Fontaine avait hérité de la charge de son père, dont il resta titulaire jusqd^eu 1672, et qu'il remplit fort mal. A cette époque, en eiïet, il acciunulait, par la rêverie et par la lecture, le fonds qu'il devait exploiter bientôt, dans ses Contes et dans ses Fables. C'est en 1645 qu'il publie son premier ouvrage, une traductian de VEkmMfue de Térence.

MJow cbf I Fouquet --' De 1057 & 1691, U Fontaine vécut à Saint-

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Bfandé ou à Vaux, chez Fouquet, auquel l'avait présenté son onde Jannart. n avait dédié au surintendant, en 1657, son poème d'Adonis; celui-ci lui fit une pension, en échange de laquelle il ne lui demandait, tous les trimestres, que quelques vers. Le séjour chez Fouquet lui fît connaître la société du temps : W^ de Sévigné, M^^ de Scudéry, Desmarets, Gonrart, Chapelain, et en général les poètes que Boileau allait bientôt ridiculiser. Mais aussi il assista, en 1661. à ces fêtes fameuses où furent représentés par la troupe de Molière VÉcole des maris et les Fâcheux ; et il témoigne, à ce propos, dans une lettre à Maucroix, d'un enthousiasme de connaisseur (1).

A Paris. — Les Contes. — Les Fables. — La chute de .Fouquet (auquel il resta plus fidèle qu'on ne l'aurait attendu d'un caractère aussi faible que le sien) (2) le troubla dans cette quiétude. Jannart ayant été exilé en Limousin, La Fontaine fit le voyage avec lui. Nous le savons par les lettres charmantes qu'il adresse à sa femme (3). — A son retour, il est protégé par la duchesse de Bouillon et par la duchesse douairière d'Orléans, veuve de Gaston. Mais en même temps il se liait avec Molière, Racine et Boileau, qui devaient rester ses inséparables amis.

Cependant, en 1664, La Fontaine avait publié son premier recueil de ConteSf sous ce titre : Nouvelles en vers tirées de VArioste et de Boocace ; — en 1665, il en donne une seconde série. — En 1668, paraissent les six premiers livres des Fables, dédiés à M^*" le Dauphin. La Fontaine espérait, par cette dédicace, se concilier la faveur de Louis XIV, qui ne l'aimait point et qui ne l'aima jamais. En 1669, c'est Psyché, poème mêlé de prose (4). En 1671, un troisième recueil de Contes.

Chez W*^^ de la Sablière. — L'Académie. — L'année 1672 marque une date importante dans la vie de La Fontaine : M°^® de la Sablière, femme d'un riche financier, lui ofïre l'hospitalité. La Fontaine devait rester vingt ans chez elle. Lorsque M°^ de la Sablière se retira aux Incurables (1683)« elle laissa au fabuliste un appartement dans son hôtel de la rue Saint- Honoré, d'où La Fontaine ne sortit qu'en 1693, à la mort de sa bienfaitrice, pour aller habiter chez M°^® d'Hervart. Il donna, en 1679, son deuxième recueil de Fables (livres vii à xi), dédié à M°^ de Montespaut Mais la publication de nouveaux Contes, en 1675, l'avait encore compromis dans l'esprit de Louis XIV. Et lorsqu'il fut élu, en 1683, à l'Académie française, le Roi refusa de ratifier son action, jusqu'à ce que celle de Boileau, l'année suivante, lui eût parL ^e compensation suffisante.

(1) Moretaux ehoitit, 1*' cycle, p. 2S5.

(2) Moretaux ekoUiêf S* cycle, p. 582 (Elégie aux numphet de Vaut),

(3) Morceaux cKoitii, !•' cycle, p. 230.

(4) Morceaux cAomm, 2* cycle, p. 591.

MS aSANaM.— PrfeU d* Litt^tar:

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DamièrM aimées. — c n avait promis d'être sage. » liais il publie encore plusieurs Contes en 1685. C'est l'époque où il écrit quelques médiocres pièces de théâtre. Enfin, en 1694, La Fontaine; dédie au jeune due de Bouigogne, l'élève de Fénelon, son douzième livrelde Fables, — Une grave maladie, en 1692, l'avait déjà ramené à des sentiments de piété sincère ; il avait désavoué ses Contes, Le 13 zytîI 1695, il mourut très chrétiennement, chez M. d'Hervart, rue Plâtrière (rue J.-J.-Rousseau).

Son caractère. — On a exagéré la bonhomie de La Fontaine, et son inconscience. Le sentiment de son génie très particulier, et qui ne pouvait se développer qu'en l'absence de toute contrainte et de toute préoccupation matérielle, l'a rendu égoïste et a fait de lui un véritable parasite. D'un autre côté, il semble avoir manqué au plus haut degré d'énergie morale et de volonté. Si quelque chose, du reste, peut lui faire pardonner ses défauts, c'est la franchise sincère et touchante avec laquelle il les a souvent avoués ; c'est la confusion qu'en ses meilleurs moments il en a éprouvée ; c'est enfin, il faut bien le dire, qu'il a possédé, comme penseur et comme écrivain, les qualités de ses défauts^ et qu'il représente seul, avec son génie, au xvii® siècle, la poésie indépendante.

Les Poésies diverses, les Contes, les Lettres. — On a vu, par la biogra* phie qui précède, que La Fontaine ne fut pas seulement un fabtUisUf mais que, de 1654 à 1694, il a écrit un peu dans tous les genres. Signalons, parmi ses Poésies diverses, V Élégie aux Nymphes de Vaux (1661) (1), le Discours à M^^ de la Sablière (1684) (2), VÉpUre à Huet (1687) (3).

Les ConteSf imités de Boccace, célèbre conteur italien du xiV Siècle, et de l'Arioste, poète italien du xvi* siècle, tirés souvent du vieux fonds^français et gaulois, n'auraient point suffi à immortaliser La Fontaine. Quelles que soient les qualités du style et de la versification, la forme des Contes est loin de valoir celle des Fables.

Enfin, il faut citer Psyché, sorte de roman mythologique en prose et en vers, dont on connaît surtout le Prologue (4).

La Fontaine trouve dans la Fable le cadre qui lui convient — Mais, dans toutes ses autres œuvres, La Fontaine ne pouvait donner sa complète mesure. Il lui fallait un genre qui fût à peine déterminé, et qui, en môme temps, embrassât tous les autres. Il trouva la fable. — La fable est un conte : or, La Fontaine est narrateur exquis, formé à l'école des vieux trouvères du xiv^ siècle, et des Italiens ; — la fable est une comédie : La Fontaine sait observer et peindre les ridicules, entrer dans les caractères, prêter à chacun le langage de sa condition ; — la fable comporte

(1) A^orceaux choisie, 2* cycle, p. 582

(2) MoreeatuD choisit, 2* cycle, p. 585.

(3) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 587

(4) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 591

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un décor formé par la description de la nature : La Fontaine connaît et aime la nature ; — la fable permet des réflexions personnelles, et par conséquent la poésie individuelle et lyrique, exclue des autres genres : 'La Fontaine, rêveur^ capricieux, mélancolique, y pourra nous confier ses impressions et ses vœux ; — enfin la fable demande une morale : La Fontaine, épicurien, bonhomme, ironique témoin des devoirs sociaux, nous dira ce qu'il pense des hommes à propos des bêtes.

Ckimment La Fontaine transforme la Fable. — Voyons donc comment il transforme la fable ésopique pour lui donner cette étendue et cette richesse, et pour s'y trouver à l'abe.

10 n se soucie peu d'inventer les sujets : c Son originalités a dit Sainte- Beuve, est dans la manière, non dans la matière. »

2^ n trouve chez Ësope, Phèdre, Pilpay, etc., les éléments d'un petit drame, et il le perfectionne : — a) en organisait l'intrigue, dont l'exposition, les péripéties, le nœud, le dénouement, sont admirablement liés.— h) n lui donne souvent un petit <{^cor, très sobre, mais très suggestif et que nous n'avons pas de peine à compléter. — c) Il y précise, avec une éton* nante sûreté, le carcuAère de ses personnages. Chacun d'eux est vivant, a son allure, sa physionomie, ses gestes et son langage. — <Q La Fontaine, comme Mblière, n'a pas un style ; il laisse parler le renard, le loup, le lion, le financier, le savetier, la laitière, selon le caractère et la condUion qulls représentent. — Tels sont les éléments essentiels du dram^ chez La Fontaine. Ajoutons ici qu'il faut également entendre la définition qu'il donne de ses fables, « une ample comédie à cent actes divers >, dans un sens plus étendu, — comme la Comédie humaine de Balzac.

3<> La Fontaine connaît les animaux ; il les aime, et il proteste contre la théorie de Descartes qui ne veut voir en eux que des machines {Discoure à M^^ de la Sablière), — H les a analysés, non en savant, mais conmie l'ont fait de tout temps les enfants et les gens du peuple : son génie consiste à les avoir observés, peints d'après nature, et à leur avoir prêté des sentiments toujours d^ accord avec leur physique.

kfi La Fontaine a le sentiment de la nature. Ces animaux, il les a vus aller et courir dans les bois, sur les prés, dans l'eau du fleuve ou du ruisseau. Souvent aussi La Fontaine se laisse aller à la rêverie : 0 fortuné ê^our, ô champs aimés des dieux /... C'est par là qu'il est un lyrique, au sens le plus large du mot.

5^ n peint dans ses fables toutes les conditions sociales, tantôt sous la figure des animaux (le lion est le roi, le renard le courtisan, etc.), tantôt sans aucune transposition (le savetier, les paysans, le meunier, le curé, l'astrologue...) ; car il y a beaucoup de contes parmi les fables. — On peut tirer de La Fontaine, comme de Molière et de La Bruyère, toute une^ galerie de portraits du xvn* siècle, et il n^en est guère de plus variée ni de plus comjdète.

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La morale de La Fontaine. — La Fontaine n'a évidemment pas entrepris ses fables pour donner des leçons à ses contemporains ; son indulgente philosopliie ne peut lui suggérer l'idée de dogmatiser. Mais, enfin, il écrit des fables; la tradition veut que la fable ait une moralité^ et il ne prétend pas s*y soustraire. Dans sa préface de 1668, il insiste sur VutUité de l* apologue , lequel se compose dé deux parties : le corps qui est le récit, et Vâme qui est la moralité. C'est nous dire, très habilement, que nous ferons bien de ne pas attendre que l'auteur ait exprimé la leçon qu'il prétend tirer de la fable, mais que cette letton circule en quelque sorte dans tout le récit et s'en dégage comme de la vie elle-même. — La Fontaine enseignera, comme la vie, la morale de Vexpérience.U nous apprendra que la présomption, la vanité, l'orgueil, la dureté du cœur, la prodigalité, l'avarice, etc., poussent l'homme à méconnaître les conditions naturelles ou sociales de la vie. « D se faut entr'aider, c'est la loi de natvare, » « On a souvent besoin d'un plus petit que soi.»« On hasarde de perdre, en voulant trop gagner. » « En toute chose, il faut considérer la un. » « Ne nous associons qu'avec nos égaux », etc. 11 nous prévient contre toutes les puissasices^ la cour, la justice, les gens de tinance, etc. — Il nous donne une leçon générale de modération et d'intelligente bonté.

Et maintenant, disons que cette morale est incomplète, qutf le nom même de morale ne lui convient qu'à demi, qu'elle n'apprend ni le dévouement, ni le sacrifice, ni aucune de ces vertus dont il faut que l'homme,, soit épris pour être vraiment grand,

La Fontaine écrivain. — La Fontaine est, avec Molière, et plus encore que lui, l'écrivain classique le plus riclie et le plus varié. Il sait prendre tous les tons. Il est grave et presque sublime, tantôt sérieusement, tantôt à la façon héroî comique. Il est simple et ironique, amusé autant qu'amusant, dans la plupart de ses fables. Dans chaque genre, sa langue est d'une remarquable propriété. De là, un vocabulaire plus étendu que celui d'aucun autre écrivain de son temps. C'est justement cette variété et cette richesse qui ont préservé La Fontaine, au Xix^ siècle, contre les critiques ; son réalisme a plu, comme plaisait son lyrisme. Mais il est bien classique, par la mesure et par l'unité. — Versificateur, La Fontaine a prouvé qu'il connaissait tous les secrets du métier. Ce n'est rien de dire qu'il a usé de t;ous les genres de vers ; son mérite est de les avoir appropriés à son sujet. ^ Le vers libre était la forme obligée d'un genre où l'on passait de la description au dialogue, de la satire à la morale, du comique au lyrisme.

Pourquoi Boileau omet la fable àans l'Art poétique, — On a prétendu que Boileau pouvait craindre de déplaire à Louis XIV en parlant, dans son Art poétique, de la Fable, représentée par un écrivain que le Roi tenait pour suspect. Cette raison ne saurait être admise. La vérité est que Boileau donne exclusivement les règles des genres poétiques^ c'est-à-dire de ceux

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qui devaient dtre écrits en oer«. Aussi ne trouve-t-on dans son ouvrage m le Conte, ni VÉpUret ni le genre didactique, ni la Fable, qui peuvent user de la prose comme de la poésie. Ajoutons que Boileau ne nomme que de? anciens, ou des contemporains morts à l'époque où il écrit.

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