CHAPITRE III MONTESQUIEU
SOmCAIBB
f Amtenutoo (1689-17») est à la fois atfatoerate, mafistrat aitaehé ani Instîtatioiis de son pays, — hardi el réiormateiir, — satirique, — bel esprit
29 Les Lettiei penanes (1721) sont, dans un eadre eonunode, une satire, à la fois spiritoelle et profonde, de la société et des institutions. Il faut y distin^er : Tintrigoe, aeses fade ; les passages où Montesquieu critique, à la façon de La Bruyère, les mosuis et les ridicules du jour ; les chapitres où il aborde des questions de politique ou de religion, et par lesquels il annonce VEsprU des lois,
3« LeeOoDsidérattoDssnrleseauieidelagrattdenretdeladécadeDeedMBomaini (1734) sont le fruit d'un travail personnel et approfondi sur l'histoire romaine. Monteeqnieix a plutôt étudié la décadence que la grandeur, et il a déterminé plutôt les eanses poUtiques que les eausee morales. Le style de eet oorrage est graye et tout
4« L'Bvrift des loii (174B) est l'étude potUwê, faite sur les doeoments, des rap. parti qvieilrteat eatn les différentes législations et les peuples qui y sont soumis.
Blontesqoiea part des faits et eherehe à les expliquer ; il se distingue par 1& de tous les théoriciens abstraits. — Ce chef-d'œuvre est écrit souvent dans une forme trop piquante : M'^* du Dei^nd accuse l'auteur de faire « de l'esprit sur les lois ».
Biographie. — Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu, est né au château de la Brède, près de Bordeaux, le 18 janvier 1689 Quand il eut achevé ses études chez les Oratoriens, à Juilly, « on lui mit entre les mains des livres de droit ; il en chercha VesprU ». En 1714, il Tut nommé conseiller au Parlement de Bordeaux, et, en 1716, président à mortier. B était un magistrat exact et travailleur, mais peu convaincu. Membre très assidu de TÂcadémie des sciences de Bordeaux, il y présenta des mémoires sur des questions de physique, Vécho, la pesanteur, la transparence des corps ^elc. Les Lettres persanes parurent en 1721, sans signature, et le succès en fut étourdissant. Mais déjà Montesquieu méditait un ouvrage plus sérieux. U vient à Paris, vend sa charge de Président, fréquente quelque temps 1rs salons et les cercles, et se fait recevoir à TAcadémie française (1727).
De 1728 à 1731, Montesquieu voyage. H se rend d*abord à Vienne, en Autriche, où il peut causer avec le prince Eugène ; puis en Hongrie, d'où il revient par Venise : là, il interroge le financier Law, sur VesprU de ses célèbres çt malheureuses spéculations. Il séjourne à iMlilan, à Turin, à Florence (1), à Rome, à Naples. Il remonte ensuite vers te nord, fait en sens inverse la route suivie par Montaigne, de Vérone à Innsbrûck, rejoint les bords du Rhin et arrive en Hollande. De là il gagne l'Angleterre, où il séjourne pendant deux ans. On sait ce que nos plus grands hommes du xviii* siècle doivent à l'Angleterre.
De retour en France, Montesquieu s'enferme en son château de la Brède, pour mettre en ordre ses notes et ses impressions. En 1734, il donne les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. L* Esprit des lois paraît en 1748, et réussit avec éclat ; on le traduit dans toutes les langues.
Montesquieu mourut à Paris, en février 1755, âgé de soixante-six ans
Caractère. — Son caractère est formé d'éléments assez contradi& toires (2). Il y a en lui un aristocrate très attaché aux privilèges de la noblesse, — un magistrat de race et de carrière, exigeant • que l'on ne touche aux lois que d'une main tremblante », et défendant l'organisation judiciaire de son pays, — un penseur à l'intelligence libérale et hardie, très clairvoyant sur les abus du régime, et désireux que nous empruntions aux Anglais une partie de leur constitution, — un satirique plus mordant que Voltaire, — un peintre de moeurs aussi vif que La Bruyère, — un bel es-
(1) MarMnux choitii^ i*' cycle, p. 28J. (t) Morceaux ekoiiii, S* eycle, p. 644-
prit qui ne résiste pas à la tentation de prendre le plus grave sujet par le côté plaisant.
Moralement, mêmes contrastes : peu de sensibilité, t n'ayant jamais eu de chagrins qu'une heure de lecture n'ait dissipés », et pourtant s'in" dignant avec une éloquence émue contre Tesclavage ou la torture^ eomme aussi se montrant généreux et charitable avec la discrétion d*un bourru bienfaisant. Nous allons trouver tous ces contrastes dans ses ouvrages et dans son style.
Les Lettres persanes (1721). — 11 faut distinguer plusieurs éléments daos iO» Lettret persanes : 1^ Tintrigue, qu'D nous suffit d'indiquer ; — 2<^ la satire des ridicules de Kociété et des mœurs ; ici se placent des portraits dans la manière de La Bruyère, et qui sont (excellents : la coquetterie des femmes (lettre XXVI), la badauderie parinenne (XXX;. l^n cafés (XXXVI), l'alchimiste (XLV). les rivalités des femmes de différents ftges (LU), k [nu (LVI), le décisionnaire (LXXII), etc. C'est ia partie I amusante » des Lettres penanes. Vontesquieu s'y montre à la fois excellent peintre et satirique clair^-oyant jusqu'à la nkeehanceté. — 3° Enfin, il y a un certain nombre de lettres plus sérieuses, oh, non sans persiilage, mais sur le ton d'une dissertation aisée, sont abordées des questions de politique, de religion, de littérature : d'abord, l'histoire des Troglodytes (XI, XII, XIII, XIV), le Roi de France (XXIV, XXXVII), le Pape (XXIX), les différentes formes de gouvernement (LXXX), la gloire (LXXXIX-XC), la justice (XCV), les Romains (CXV), le divorce (CXVI, CXVIl), les lois (GXXIX), la bibliothèque d'un couvent, et à ce propos des jugements sur les genres (CXXXIII et suivants), etc. — Il faudrait de trop nombreuses référenoei pour indiquer tout ce qu'il y a de profond dans les Lettres persanes. L'auteur des Considérations et celui de V Esprit des lois s'y annoncent presque à^ chaque instant (1).
Les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Homaim (1734).
Pour écrire les Considéraiioris, comment Montesquieu s'est-il documenté? Il avait lu, la plume à la main, tous les grands historicnp de l'antiquité. Il consulte également Machiavel, Saint-Evremond et Bossuet {Histoire umi>erse2Ie, 8* paftie, chap. VI et vn). Il est donc remonté aux sources pour étudier l'histoire romaine. Mais il est bon d'ajouter que Montesquieu n'a ni l'esprit critique ni l'esprit seientifique tels que nous les entendons aujourd'hui.
Ne demandons à Montesquieu que ce qu'il a voulu nous donner, une étude de philosophie politique. En dépit des erreurs de détail il a, comme Bossuet, eomme Corneille, saisi le fond du génie romain. — Bossuet, auquel il est d'usage de le comparer, avait plutôt étudié la grandeur que la décadence^ et plutôt recherché les causes mo' raies que les causes politiques. Montesquieu, sur vingt-trois chapitres, en consacre huit à la grandeur, et quinze à la décadence : on voit que la proportion est renversée. Pour Montesquieu, les causes essentielles de la grandeur sont : Tamour de la liberté et la discipline militaire (i à m), et la politique du Sénat (iv à vn) ; — les causes de It décadence ne sont pas pour lui comme pour Bossuet la perte des vertus morales et
^1) Mureeaiu chouxt, 1" cyn«, p. ifHi ; /d., *• cycl», i*. 04tt DM GRANQK«. — prértê (ff Liltératur^, v
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civiqneB, msis surtout retendue de TEmpire, l'éloignement des troupes qui ne eonnaissent plus que leur général (ix), et Tinégalité des fortunes. Montesquieu pousse très loin Tétude de la décadence, jusqu*à la chute de l'Empire d*Orient.
L'Esprit des lois (1748). — L'ouvrage se compose de trente et un livres, subdivises en chapitres, en moyenne de quinze à vingt. — Le mot Esprit signifie : sens ictime, universel. — Les lois sont définies : « Les rapports nécessaires qui dériverU de la nattire des choses. > La méthode do Montesquieu est tout expérimeritale. « J'ai d'abord examiné les hommes, dit-il dans sa préface^ et j'ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n'étaient pas uniquement conduits par leurs !an> taisies... Je n*ai pas tiré un principe de mes préjugés, mais de la nature des choses, i - La diversité des législations, qui scandalisait les théoriciens, lui paraît nécessaire et utile : < Les lois doivent être tellement propres au peuple pour lequel ellec f^ont faites, que c'est un grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre... » (Liv. 1, chap. m). — Quels sont donc ces éléments essentiels et naturels, dont le rapport détermine la loi? D'abord, les lois doivent se rapporter à la naiun et au principe du gouvernement ; puis, elles doivent être relatives t au physique do pays, au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, i sa grandeur, au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou pasteurs ; ellei doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir ; à la relir gion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur corn* merce, à leurs manières... C'est dans toutes ces vues qu'il faut les considérer... J'examinerai tous ces rapports : ils forment tous ensemble ce qu'on appelle Vesprit dek oia. * (Liv. I, chap.m) (1).
Au livre II, Montesquieu définit les trois sortes de gouvernements : le républicain {ni ne saurait subsister que par la vertu (c'est-à-dire le dévouement aux institu* tiens); le monarchique^ fondé sur r/k>nn£ur( c'est-à-dire la fidélité chevaleresque ao rçi, et le point d'honneur dans l'exercice de ses fonctions) ; le despotique, fondé sur \& crainte (on n'obéit au despote que par la crainte des châtiments). — Le livre XI a une importance capitale. 11 est intitulé : Des lois qui forment la liberté politique dans ton rapport avec la constitution. C'est là que Montesquieu étudie la constitution anglaise, avec une évidente sympathie. Les constitutionnels delà Révolution s'en sont inspirés. — Au chapitre v du Livre XV, se trouve la célèbre protestation de Montesquieu contre l'esclavage des nègres ; c'est un modèle d'ironie éloquente (2).
Montesquieu s'appuie sur une documentation très étendue. Il suffit de feuilleter VEsprit des lois et de regarder, au bas des pages, les renvois aux textes originaux pour admirer la somme de travail fournie par l'auteur.
Le style de Montesquieu. — Les contradictions que nous avons signalées dans le caractère de Montesquieu se retrouvent dans son style. — Un seul ouvrage a une certaine unité de ton, ce sont les Considérations : là, tout est simple, concis sans obscurité, grave sans emphase. — Dans les Lettres persanes, nous Tavons dit, c'est tantôt un style posé et sérieux, tantôt un style léger et badin. — Aussi mêlé que celui des Lettres est le style de VEsprit. Evidemment, Montesquieu a voidu se fairc'lire. Il intro-
(1) Morceaiut choisis^ 2" cycle, p. 652. CS) Morceaux choisis, 2e cycle, p. 639.
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duisait dans la littérature française une matière nouveHe,jusqui} là traitée le plus souvent en latin, ou du moins en un français technique, rebutant pour les gens du monde. Pour intéresser le grand public à ces discussions, il use d'artifices divers; il morcelle son sujet; il fait parfois des chapitres de quelques lignes ; il leur donne des titres piquants ou énigmatiques. De là un certain charme, comme celui d'une conversation animée ftvec un homme très savant et très spirituel ; de là^ aussi, une certaine fatigue. On finit par en vouloir à Montesquieu de nous croire si frivoles, et c'est avec plaisir qu'on arrive à des chapitres sérieux où l'auteur ne sacrifie plus aux grâces, nî^® du DefTand disait de ce livre : C^est de Vesprit sur les lois ; le mot est injuste appliqué à l'ensemble de l'ouvrage ; il est admirable pour en caiactériser de nombreux passages.