III. — Voltaire historien
Parmi les historiens du zvn^ siècle qui sont les précurseurs de Voltaire, il faut signaler Mézeray, Bossuet, Claude Fleury. Au xvm* siècle, on a Saint-Béal, Vertot, le Père Daniel, etc.. Ce qui manquait le plus à ces historiens, c'était, d'abord, une vue d'ensemble sur les rapports secrets entre les faits, les institutions et lesjmœurs; c'était encore le sentiment de la relativité des époques, au double point de vue des idées et de la couleur locale; c'était enflni 'aisance et la clarté du style. Voilà précisément les qualités que nous trouverons chez Voltaire historien.
Histoire de Charles XII (1731). — Voltaire obtint des renseignements très précis et très personnels auprès du roi de Pologne, Stanislas Leczinski, d'anciens ambassadeurs, et de gentilhommes attachés à Charles XII. U interrogea surtout Fabrice, chambellan du roi Georges I?' d'Angleterre, qui avait passé sept années-en Suède, et Gœrtz, le ministre suédois. Le livre, à qui la censure avait refusé son approbation, fut imprimé à Rouen.
U Histoire de Charles XII se divise en huit livres, qui nous mènent de l'état de la Suède avant Charles XII, jusqu'à sa mort. Voltaire nous montre d'abord Charles XI, triomphant des Danois, des Russes et des Polonais, imposant un roi à la Pologne. Dans la seconde partie du règne, de 1709 à 1718, nous suivons Charles XII à Pultava et à Bender; et Voltaire en profite pour faire d'intéressantes digressions sur Pierre le Grand et sur la Turquie. On reproche à Voltaire de n'avoir pas suffisamment approfondi l'histoire intérieure de la Suède, pendant les campagnes de son héros, et de n'avoir pas assez expliqué les raisons de son séjour en Turquie. Mais l'ouvrage se lit avec plaisir, tout en n'ayant du roman que l'intérêt, selon le mot de Condorcet. Les narrations de la bataille de Ptdtava^ de la résistance de Charles XII à Bender, de sa mort devant Frederickshald, sont toujours à citer (3),
Siècle de Louis XIV (1751, édition définitive en 1768).— Voltaire aurait pu dire qu'il fit le (Siècle « en y pensant toujours ». Sa correspondance, depuis 1732, nous le montre préoccupé de réunir des documents. Il lut, nous dit-il, deux cents volumes. Il put se faire communiquer, grâce aux d'Argenson, des papiers d'Etat. Cependant, cette masse d'Informations, cette < poussière de détails » ne l'empêchent pas de dominer son sujet, qui consiste à faire Vhistoire de Vesprit des hommesjdans le siècle le plus éclairé qui fui jamais.
Le plan est très net, mais il a le désavantage de morceler le livre, et de ne pas indiquer la dépendance de certains événements. — Le chapitre i" est une Introduction; le chapitre n est consacré à Vétat de V Europe avant Louis XIV; du chapitre m
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 663.
(2) Morceaux choisis, !•» cycle, p. 296.
(3) Morceaux choisis, !•> cvck. p. 304; S* cycU, p. 67S.
AV ohapitre zxm, VoMaire expose la polit'iqite ^érieure de Mazarin et de Louis XtT* et raeonte les opérations mûUairea ; «ette première partie se termine, an chapitre zxir* par un iàbUau de V Europe depuis la paix d* Utrechi ju8qu*à la morl de Louis XIV. — Du ohapitre xxy au chapitre xzvm, partieularUés et anecdotes: Voltaire y place tout ee qu'il ne peut mettre dans les autres chapitres, et qu'il ne veut pas perdre. Ce sont an effet, des détails alors nouveaux ; il les tenait de témoignages oraux ou de mémoires encore inédits. Aujourd'hui que ces anecdotes ont trataé partout, nous esti mons ces quatre chapitres au-dessous de leur valeur réelle (1). — Les cha^ pitres XXIX et xxx sont consacrés au gouvernement intérieur: justice, commerce, police, finances, etc. Ici, Voltaire étonne encore le lecteur contemporain par sa compétence dans toutes ces questions techniques, et par la clarté qu'il y répand. — Chapitre xxxi : Des Sciences. — Chapitres xxxn, xxxm, xxxiv : Des Beaux- Arts, en France ni en Europe. Sous le nom de beaux-arts, Voltaire comprend les lettres, aussi bien que la musique, la peinture et la sculpture. C'est au chapitre xxxm qu'il énumère tous les grands écrivains du xvn* siècle, et prononce sur eux des jugements très intéressants à étudier pour connaître à la fois son goût littéraire et sa philosophie. — Du chapitre xxxv au chapitre xxxix, le dernier, il est question des affaires religieuses (la régale, le calvinisme, le jansénisme, le quiétisme, les missions de Chine). Dans cette partie de son ouvrage, Voltaire cède trop souvent à ses préjugés, dont le plus grave est la persuasion où il est que les i disputes théologiques » ne méritent que dédain et persiflage.
Voltaire a le mérite d'avoir le premier écrit ce que nous appelons aujourd'hui une c histoire de la civilisation », dans un style vif et aisé, aussi varié que simple. En dépit des progrès de la science historique, le Siècle di Louis XI V reste une œuvre intelligente et forte.
Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756). — L'ouvrage commence à Charlemagne, et c'est une sorte à*Histoire universelle, jusqu'au règne de LouisXIIL Voltaire continue donc le Discours de Bossuet ; mais, tandis que Bossuet faisait dépendre tous les événements de la Providence, Voltaire envisage, dans l'humanité, le développement du progrès, progrès dans le bien-être des peuples, progrès dans les sciences et dans les arts.
Il peut surfire de signaler les autres ouvrages historiques : — le Précis du siècle de Louis XV (17«n) ; - VHistoire du ParUment de Paris (1769) ; - l'histoire de ta Russie 60US Pierre le Grand (1759), contre-partie de Charles XII.
Jugement d'ensemble sur Voltaire historien. — Sans oublier les réserves que nous avons faites, disons que Voltaire renouvelle et crée, en quelque sorte, l'histoire telle que nous la concevons aujourd'hui: — 1^ par son respect des sources, son ardeur à chercher dos documents, son habileté à les comparer et à les utiliser ; — 9*> par la place qu'il donne, dans l'histoire, à la nation tout entière, dont il étudie curieusement les mœurs, les coutumes, le commerce, les finances, etc. ; — 3® par l'im portance qu'il accorde au mouvement intellectuel et arllatique, parallèlement à U politique proprement dite ; — i^ par les rapports qu'il établit sans cesse entre les nations du monde entier, afin de suivre le développement de l'humanité à tra vfirs les Ages ; — ô** par son style, qui n'est plus oratoire, mais narratif.
il) Moreeaur rhoiêiâ. i" evcle. p. 90*
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