III. — Le Parnasse
En 1866, le libraire Lemerre publiait, sous le titre de PoniasM, uu re* cueil comprenant des vers de Leconte de lisle, Sully Prudhomme, J.*M. de Heredia, F. Coppée, Stéphane Mallarmé, Verlaine, etc. Cette réunion ne fut que momentanée, et tel Parnassien s'est très vite séparé du Par* nasse. Si l'école parnassienne est celle de la beauté plastique, du rythme, de l'impersonnalité poussée jusqu'à l'indifiEérence, le nom de Parnassien ne convient exactement qu'à Leconte de lisle et à J.-M. de Heredia. Les autres, comme Sully Prudho'mme et F. Coppée, encore qu'on les appelle Parnassiens, sont des poètes, tout simplement, sans autre étiquette que leur illustre nom.
Leconte de Lisle (1818-1894). — Né à la Réunion, Leconte de Lisle voyagea aux Indes et dans les îles de la Sonde. H y put emplir tm yeux des sensations colorées que plus tard il devait faire passer dans ses vers. D vécut ensuite à Rennes, où il étudia l'histoire et le grec. En 1846, il sins* talle à Paris, s'occupe à la fois de poésie antique (traductions de VIliadêf de l'Odyssée^ etc.) et de politique (esclavage). Il donne, en 1852, sec Poèmes anliiques; avec une Préface qui est un programme de la nouvells poésie ; en 1854, les Poèmes et Poésies ; en 1862, les Poèmes barbares, D devient alors le chef incontesté de l'école parnassienne.
On distingue trois inspirations chez Leconte de Lisle : — !<* Vaniiquité^ sous deux formes : gréco-païenne {Hypathie^ la Vénus de AftJo, Niobé^ r Enfance d^HéraMès^ etc., et les Erinnyes^ drame en trois actes, imité de VOreslie d'Eschyle); et indoue ou bouddhique (B^l^avol, Svrya, la Vision de Brahme^ ; — ^ Vexeifàsme : son goût de savant pour le bouddhisme m combine avec ses souvenirs de voyages, et lui inspire ses paysages éclatants {le Bemioai la Fontaine aux Lianes) et ses descriptions d'animaux (le Rêve du jaguar ^ les Eléphants^ la Panthère noire, le Sommeil du condor) ; — 2p le pessimisme, qui procède en lui du positivisme scientifique, du paga* nisme et du bouddhisme.
Dans les pièces comme Midi, Nox, le pessimisme de Leconte de lisle se sépare branchement de celui de Vigny, en ce qu'il cherche une consolation ou un oubli dans la nature (0 mers, 6 bois songeurs... Vous avez apaisé ma triitesee profbnde). Dans l'admirable pièce intitulée Dies irse, le poète chante l'anéantissement dans la mort, à laquelle il demande de nous rendre • le repos que la vie a troublé ».
Écrivain, Leconte de Lisle forge des vers robustes et sonores, un peu
CD Morcêom ehoitiê. S* CTcle, p. 9M.
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raides ; sa langae sent Teffort, toujours heureux d'ailleurs, d'un artiste qui veut réaliser un certain degré de précision, de pkuticUé et d'éclat (1).
J.-M. de Heredia (1842-1905). — J.-M. de Heredia, né à Santiago de Cuba, élevé en France, resta fidèle au Parnasse. D publia un à un, dans les revues, les sonnets dont le recueil, paru en 1893, porte pour titre : les TrO" fhêes. Jamais la formule fameuse de Boileau : Un sonnel sans défaut vaut seul un long poème, n'avait paru si juste. Chacun de ces sonnets est un poème, en efiet, d'une composition si serrée et si savante, qu'on ne se lasse point de les rdire pour en pénétrer de plus en plus le sens, et d'un style à la fois si plein et si éclatant, d'un rythme si impératif, que c'est une joie pour l'ooil et pour l'oreille. On cite particulièrement : le Ckevrier^ Néméejla Trebbia, Soir de bataiUe^ Antoine et CUopâbre, les Conquérants (^.
Sully Prudhomme (1839-1908). — C'est par l'étude des sciences que Sully Prudhomme se prépara à la poésie. De là, dans la notation de ses sensations ou dans sa psychologie générale, une précision singulière. Ame vibrante et que « d'innombrables liens frêles et douloureux » relient à l'univers entier, Sully Prudhomme exprime dans un style d'une transparence de cristal, sans recherche de couleur, sans déclamation, sans affectation d'aucun genre, les nuances les plus fines et les plus justes. Parnassien, juste le temps nécessaire pour apprendre à fond le métier, il croit avec raison que la poésie doit être intime et philosophique, et quec le monde extérieur » n'est intéressant qu'en tant qu'il sollicite notre pensée, à titre d'énigme sublime.
Les Stances et Poèmes (1865-1866) contiennent, parmi les morceaux les plus remarquables : 2e Vase brisé, V Habitude^ toute l'exquise série intitulée Jeunes FiUes. — Dans les Épreuves et les Solitudes (1866-1872) i Première Solitude j la Voie lactée, la Lyre et les Doigts, le Missd, etc. — Les Vaines Tendresses (1872) renferment peut-être les plus belles pièces : Aux amis inconnus, la Coupe, VEtoUe au coeur, etc. — Le Zénith (1878) est un court poème, consacré à la catastrophe du ballon de ce nom. — Plus tard, Sully Prudhomme rédigea des poèmes philosophiques et symboliques, plus vastes, et un peu froids, comme la Justice (1878) et le Borûuur (1888). Enfin, il a donné plusieurs études philosophiques très distinguées : une Pr^/oce à sa traduction du premier livre de Lucrèce, une étude sur Pascal, et il a réuni sous le titre de Testament poétique (1901) un certain nombre de morceaux critiques dans lesquels on trouve une très intéressante dis* cussion avec les symbolistes sur la nécessité d'un vers mesuré et rythmé (3),
François Goppée (1842-1908). — Poète des intimités, des hunMes, des réalités un peu mesquines de la vie quotidienne, Coppée a su faire sortir un pénétrant et délicat parfum de toutes les choses banales ; il a pensé
(1) Morceaux choisis^ 2* cycle, p. 1376
(2) Morceaux choitiSt S* cycle, p. 1379.
(3) Morceaux choisit, 2* cycle, p. 1381r
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que la poésie n'avait besoin ni de grands sujets ni de héros, mais que l'homme, par ce seul fait qu'il soufi&e, qu'il aime, qu'il espère, qu'il se résigne, est un &)yer intense de vraie poésie. On peut discuter son système^ car c'en wt un : c'est de parti pris que Cîoppée choisit un « petit épicier de Montrouge », de • petits bourgeois », un • mécanicien de la ligne du Nord », etc., et qu'il les place dans un cadre vulgaire minutieusement étudié. Bien qu'il pousse, dans cette vulgarité, d'exquises fleurettes poétiques, il est permis de préférer, chez Goppée, les mélancolies charmantes de VArnèr&Saison (1887), et la beauté philosophique et religieuse des Paroles sincères (1890). Beaucoup d'autres pièces de ses nombreux recueils prouvent qu'il était avant tout une âme d'une délicatesse un peu souffrante, héritier de Lamartine et de Musset, rival de Sully Prudhomme, et qu'il s'était fait un genre un peu artificiel du naturalisme poétique. — Nous parlons ailleurs de ses beaux drames en vers (l).j