RABELAIS. LES CONTEURS
antique. Aevenu à Lyon en mars 1534, Rabelais est destitué de ses fonctions de médecin à l*hôpital, pour s'être absenté sans congé. Il repart pour Rome, où il séjourne encore de juillet 1535 à mars 1536, toujours auprès au cardinal du Bellay. Sa grande préoccupation est alors de faire régulaniwr sa situation ecclésiastique. Rabelais avait demandé au pape Paul II la permission de rentrer chez les Bénédictins et d'exercer la médecin». Le pape, par un induit du 18 janvier 1536, lui accorde cette double permission. Rabelais retourne à Montpellier; il y prend coup sur coup ie grade de licencié et de docteur en médedne (mai 1537).
En 1538, Rabelais est nommé chanoine de Saint-Maur-les-Fossés, abbaye bénédictine sécularisée. On le trouve à Turin en 1539, à Metz en 1547, a Rome en 1548. En 1551, Rabelais obtient la cure de Meudon. n meure en 1553.
On esi singulièrement frappé, en étudiant cette biographie, de l'irutabilité de Rabelais, qui ne séjourne qu'un an, deux ans, dans la même ville. Mais, d'autre part, Rabelais est fidèle à ses protecteurs, et ceux-ci ne l'abandonnent jamais : les deux Du Bellay apparaissent à tout instant dans sou existence. Malgré les poursuites demandées deux fois par la Sorbonnc^, contre le Tiers livre et le Quart livre, on voit que Rabelais n'a jamais été arrêté, et que la publication de son ouvrage a suivi son cours.
L'œuvre de Rabelais. — Bibliographie. — Rabelais a publié : — en 1533, le premier livre de Pantagruel^ — en 1535, Gargantua qui devient le livre !•', Pantagruel prenant la deuxième place, — en 1546, le Tiers livre {Pantagruel), — en 1548, le Quart livre {Pantagruel). — Quant au livre Vf il- paraît seulement en 1562, neuf ans après la mort de l'auteur, et l'on met en doute son authenticité : or, c'est le plus hardi.
Une observation importante ressort de cette i)ibliographie, c'est que Rabelais, dont la vie active commence en 1523 pour s'achever en 1553, espace très largement la publication de son ouvrage, dont les différentes parties paraissent en 1533, 1535, 1546 et 1548-52. Dans les années intermédiaires, que d'études, que de voyages ! Ce livre ne fut évidemment pour lui qu'une distraction.
Analyse générale. — Dans son Prologue^ Rabelais invite son lecteur à chercher, BOUS les bouffonneries, le sens de sa pensée. — Gargantua, fils de Grandg^ousier et de Gargamelle, crie, en venant au monde : à boire ! à boire 1 Après quelques détails plaisants sur son enfance, Rabelais arrive (ch. xm) à Vinsiitution de Gargantua (1). Venu à Paris pour ses études, Gargantua se divertit à prendre les cloches de Notre- Dame pour les suspendre au cou de sa jument ; TUniversité lui envoie une députatk>n, et Janotus de Bragmardo prononce une burlesque harangue, en latin maearonique, pour lui réclamer les cloches.
Bientôt, la guerre éclate entre Grandgousier et un de ses voisins, le roiPicroehole.
(i) MoreetmxehoMif, l«'cycla, p. 87.
OU GRANÇ^. — ^édt 4e ^Àttératurf^ %
Le moine frère Jean des Entommeures, saisit le bâton de la oroîx, et assomme let iiUlards. Pour récompenser frère Jean, Gargantua lui fait bfttir l'abbaye de Tbélèmt veh. Ln-Lvm), dont le règlement est contenu tout entier dans cette formule : fay ce 9u« wudraa.
Livre IL — Après une longue et plaisante généalogie des ancêtres de Gargantua, iiabelais raconte la naissance de son fils Pantagruel. Gatgantua est joyeux d'ayoir un si bel eiifant ; mais cette naissance coûte la vie à sa femme Badebêc, et il ne sait é'il doit rire ou pleurerai). Le petit Puitagruel se ihontre aussi roraee que son père. Vjuand il est en fi^ d'étudier, il parcourt les plus eélèbres universités. Il cause ayco l'écolier limousin qui écol'che si bien le latin, Visite à Paris la librairie (bibliothèque) de l'abbaye de Bain t- Victor^ et reçoit une belle lettre de son père qui l'engage à étudier avec 2èle (ch. viu) (2). Enfin Pantagruel rencontre Panuige (dont le portrait oooupe le ch. zvi).
Livre III. — Ici commencent (ch. ix) lés aventures de Panurge, qui, ne sachant s'il doit ou non se marier, consulte successivement toutes sortes de personnes, — daUs obtenir une réponse affirmative ou négative. Pantagruel et Panurge se résol- \^nt alors à partir pour Consulter l'oracle de la Dive Bouteille.
Livre ÎVï — Un des premiers épisodes de ce voyage est celui des motUons de Pw' Imrge (ch. v-viii) (3). *> On arrive àl'tle des Chicanous (ch.xn) . Les chioanouâ sont le« huissiers, les sergents^ qui reçoivent souvent des ooups de bâton, mais qui en Vivent. Les navires sont assaillis par une terrible tempête. Panurge se lamente, tandis que frère Jean se met à la manœuvre et contribue à sauver la flottille. Dès qc'on aborde, î^anurge retrouve tout son courage, et goUrmande plaisamment ses compagnons épuisés.
Livre F. — Nous abordons à VUe Sonnante (Rome), et l'auteur énumère les dif-. férentes espèoos d'oiseaux qui y pullulent, blancs, noirs, gris, rouges, \Ae\l%icLergata^ Vrtdregaux^ monagauXy évesgaitXy cardingaux, et papegaul, « qui est unique en son espèce ». Tous Ces oiseaux viennent d'une contrée lointaine nommée JoursanspaiH, Pantagruel et son comps^non sont admis à voir Papegaut (ch. i-vm). Les vaisseauk s'arrêtent ensuite au Guichet habité par les Chats-fourrés^ dont Grippeminaud ert l'archiduC (4). Ces chapitres (ch. xi à xv) sont une violente satire des gens de justice. Enfin, voici le pays de Lanternois, où se trouve l'oracle de la Dive Bouteille (ch.xxxi) : longue description du temple, de la fontaine (ch. xxxii-XLn) . Panurge, initié par la prêtresse Bacbuc, entend le mot de la bouteille : itrinch (oh. xliv). Baobuo lit dans un livre sacré la glose de ce mot : c'est buvez,
La composition et les caractères. — Iliade grotesque, suivie d'un»^ Odyssée satirique, l'œuvre de Rabelais est plutôt « successive » que f composée ». Le Gargantua (I®' livre) est la seule partie qui offre un commencement, un milieu et une fm ; toute Thistoire de Pantagruel s*en va à la dérive, sans aucun lien nécessaire entre les épisodes, et rien n'empêchait l'auteur de retarder jusqu'à un livre VI^ ou X® la réponse de la dive bouteille, but dô ce voyage incohérent.
(1) Morceaux choisis. S* cycle, p. 191.
(S) Moreeaut eftomt, S* cycle, p. 193.
(3) Morceaux choisis, i" cycle, p. 92.
<k) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 199.
FORTRArr Dm rSANÇOIl eubklui
L*unité de l'ouvrage, et surtout de la deuxième partie, est donc dans les caractères des personnages, qui, à travers tant d'aventures et de digressions, restent conformes à eux-mêmes.
Que valent en eux-mêmes ces caractères? Sont-ils de puissantes incarnations de types humains, et Rabelais est-il un cAateur au même titre que les grands romanciers français et étrangers? — Ses géants sont braves et bons ; mais leur psychologie est bien sommaire ; ce sont des ogres bienfaisants. Pantagruel représente même une sorte de modération sceptique et d'indulgence paresseuse qui va jusqu'à l'absence de tout caractère. Quant à Panurge,« qui avait soixante et trois manièves de trouver de l'argent toujours à son besoing, dont' la plus honorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict, malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur s'il en estoit à Paris, au demeurant le meilleur filz du monde (1)... », il est, selon l'étymologie grecque de son nom, bon à tout faire, vaillant en paroles et lâche dans Inaction, poltron et cruel ; et il pousse le cynisme des discours jusqu'aux dernières limites. Enfin, frère Jean, le moine robuste et hardi, est plus sympathique ; si son langage est grossier, son cœur est honnête, et ses rudes propos sont moins inquiétants que les gentillesses de Panurge.
Quelques caractères secondaires ne manquent pas de relief : Grippeminaud, archiduc des Chats-fourrés, et Janotus de Bragmardo, délégué par la Sorbonne auprès de Gargantua pour lui réclamer lés cloches de Notre-Dame.
Les idées de. Rabelais, leur sens et leur portée. — Il est certain que Rabelais proteste contre les abus de son temps. Même sans tenir compte du V® livre puisque son authenticité n'est pas assurée, et en négligeant rile Sonnante et les Chats-fourrés, il suffirait des chapitres sur les Papimanes et sur les Chicanous, pour voir avec quelle hardiesse Rabelais attaque* les moines, la discipline ecclésiastique, les cérémonies du culte, la politique et la personne des papes, la justice civile et criminelle. Mais la plupart de ces plaisanteries étaient traditionnelles ; on pouvait déjà les lire dans Renart, dans les fabîiavx, dans les farces» Il faut en conclure que, dans une large mesure, Rabelais hérite du passé plutôt qu'il n'ouvre l'avenir. H est vrai, d'autre part, que ces satires grossières ou piquantes prennent souvent chez lui un tour plus vif, et constituent, on n'en saurait douter, un système lié. Rabelais attaque tous ceux qui < déforment la nature sous prétexte de la redresser ». A Physis (Natm^e), il oppose Antiphysis. Et cette idée générale fait la profondeur relative de son œuvre bouffonne. Le symbole le plus clair de la philosophie rabelaisienne ^ est Vabbaye de Thélème^ dont la devise : Fay ce que voudraSj est peut-être, beaucoup plus que le Trinch de la Dive Bouteille, la clef de tout le livre*
(1) Livre II, chap. xvi
ÂAêBLA.tè. — Les CONTEURS lOl I
Quant à ce Triiiài (fruties), il faut probablement l'interpréter dans un sens figuré (s'abreuver de science) ; mais l'auteur du cinquième livre, quel qu'il soit, laisse ce sens douteux et confus.
La pédagogie de Rabelais. — Pour la bien comprendre, nous devons lire d'abord la LalOirt de Gargaraua à son fUs Pantagrud (liVre II, chap. viii). Dans ce morceau, dont la rédaction est probablement antérieure à celle des c chapitres pédagogiques » du livre premier» Rabelais expose ses idées générales, qui peuvent se résumer ainsi : — Les parents se survivent dans leurs enfants, non seulement en corps mais en âme ; aussi doivent-ils s'occupef avec soin de leur faire donner de Véducation et de Vinsttuction,.. tant en vertu, honnesteté et prudhomte, comme en UïuJt savoir libéral et honneste. Que faut-il apprendre? A peu près tout : le grec, le latin, l'hébreu, l'arabe, la géométrie, l'arithmétique, la musique, Tastronomier, l'histoire naturelle, la médecine, l'anatomie... N'en doutons pas, Rabelais énumère ici tout ce qu'il a lui-même appris ou voulu apprendre. Cet « abisme de science », c'est son propre cerveau. D ajoute que l'essentiel est de servir , aimer et craindre Dieu (1).
A la suite de cette lettre, on lira les chapitres xiv, xv, xxi, xxiii et xxrv de Gargantua. Voici les points essentiels de l'emploi du temps imposé par Por ocrâtes à son élève :
Lever à 4 heures du matin ; pendant que Gargantua fait sa toilette, on lui lit qudques pages de la Bible ; il va considérer l'état du ciel ; il répète la leçon du jour d'avant, qui devient l'occasion de réflexions pratiques. Puis, par trois bonnes heures, lui estait fait lecture. Lecture, ici, veut dire explication raisonnée, en l'une des langues qu'il étudie ; l'élève y prend une part active. — Après quoi, on sort, on joue à la balle, à la paume^ s*exerçant le corps, comme Us avaient auparavant les âmes exercé, — Repas, pendant lequel tantôt on fait une lecture, tantôt on devise de la nature et propriété de tout ce qui est servi sur la table ; ce sont des leçons de choses. — Le repas achevé, on joue aux cartes, on fait de la musique, on évite les exercices violents. (A remarquer, dans ce programme, le nombre et l'importance des observations d'hygiène.) — De nouveau, trois heures d'étude, lecture et écriture. — Viennent ensuite les exercices physiques plus sérieux : équitation, lance, hache, javelot, chasse, lutte, saut, natation, escalade, etc.. On change de vêtements, et l'on revient, tout doucement, en herborisant. Le repas du soir est plus copieux que celui de midi. C^est la vraie diète, prescrite par Vart de bonne médecine. Pendant la soirée, on chante ; on va parfois visiter les gens lettrés ; on observe les astres ; on repasse, à la manière des pythagoriciens, les études de la journée ; on prie Dieu... < Ce fait, entraient en leur repos. »
Les jours de pluie, le programme subit quelques modifications. Od
11) MoreMiw cAotm, 1* cycto, d. 195.
102 BEIZIÈMB SIÈCLE
mange moms ; les exercices ph3r8Îques sont remplacés par des occupations à domicile ; Gargantua s ébat à botteler du foin, à scier du bois,.. n fait de la peinture et de la sculpture ; il va entendre les leçons^publiques ; et surtout, il va visiter des boutiques et des ateliers. Enfin, une fois par mois, le maître et l'élève vont passer ime journée à la campagne.
Dans ce programme un peu touffu, le défaut est peut-être la continuelle présence du maître auprès de l'élève ; Rousseau {Emile) tombera dans le m^me excès. Il en résulte que l'enfant ne se sent jamais responsable de son travail ou de sa conduite. Nous pouvons craindre aussi qu'en étudiant tant de choses, il n'ait « la tête plutôt bien pleine que bien faite ».
Rabelais écrivain. — Il faut admirer chez Rabelais la verve et la force du style, la variété d*un ton qui va de la grande éloquence à la bouffonnerie et, malheureusement, à la trivialité la plus grossière. Son vocabulaire est d'une prodigieuse abondance. Ce style a moins vieilli que celui de la plupart de ses contemporains ; ses qualités sont toutes firançaises : il est large, copieux et clair, quoique surchargé.