I. — La Tragédie
Les Tragédies latines. — Tandis qu'on représentait encore des mystères^ surtout en province, les humanistes de collège, dédaigneux de ces jeux grossiers, composaient et jouaient des tragédies latines. Les écoliers étaient acteurs dans ces représentations ; les spectateurs étaient leurs maîtres, leurs condisciples ; et les notables de la ville devaient être fiers d'y assister, comme pour témoigner de leur e humanisme ».
Les Tragédies italiennes. — L'influence de l'Italie a été si puissante au xvi'^ siècle, dans tous les genres, qu'il convient de signaler les essais de tragédie classique en Italie, — tout au moins la Sophonisbe du Trissin, représentée en 1516 et publiée en 1524.
Les premières tragédies françaises. — Etienne Jodeile (1532-1573) — On sait peu de chose sur Jodeile. Le seul épisode bien connu de cette vie assez obscure, c'est la représentation de Cléopâtret suivie de celle d'Eu^éfM. Cléopâtre fut jouée, en 1552, d'abord dans la cour de l'hôtel de Reims, puis au collège de Boncour.
Les acteurs étaient : Jodeile lui-même qui, âgé de vingt ans, jouait le rôle de Qéopâtre ; Rémi Belleau, Jean de la Péruse, Jacques Grévin et Nicolas Denisot. Après la représentation, les amis et condisciples de Jqdelle organisèrent en son honneur une sorte de triomphe bachique ; on se rendit à Arcueil, où l'on promena un bouc couronné de fleurs et de lierre en chantant le pœan, ^
Cléopâtre. — C'était bien, en effet, une œuvre « originale » que Cléopâtre^ dont le sujet était tiré de Plutarque, et non calqué sur une tragédie antique. Si vide qu'elle soit, si pénible qu'en apparaisse le style, on peut dire qu'elle contenait en germe le caractère essentiel de la tragédie classique : à savoir, la peinture (Tune crise morale,prise le pltis près possible de sa fin^ et aboutissarU à la mort. Si l'on joint, à la nature de cette action, les unités de temp» et de lieu, la qualité des personnages, le rôle des confidents j le ton soutenu d'un style noble malgré sa faiblesse, on reconnaîtra dans Cléopâtre la première esquisse d'un genre qui devait, avec des fortunes diversest
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occuper la scène française pendant près de deux siècles. La versification seule n'avait pas encore trouvé son équilibre : le premier acte de Cléopâtre est écrit en alexandrins à rimes féminines ; le quatrième, en alexandrins mêlés de rimes féminines et masculines ; les actes II, III et V sont en vers décasyllabiques. Les chœurs, nombreux et bien placés, sont en strophes de différents mùdèles.
Le succès même de cette tentative. d*écolier, non seulement auprès de ses maîtres et de ses condisciples, mais auprès du public mondain, prouve que Jodelle avait touché juste. Animé par ce succès, il composa une seconde tragédie, qui ne fut peut-être pas représentée, mais qui est un exemple de la même valeur : Didon se sacrifiant (1). Didon, très inférieure à Cléopâtre comme action et comme caractère, est mieux écrite ; Jodelle n'y emploie que l'alexandrin, à rimes masculines et féminines.
Robert Gamier (1534-1590). — La tragédie, pour le moment, restait un genre scolaire et livresque. Et le plus grand poète tragique du xvi« siècle n'obtint que des succès de lecture ; mais les éditions do ses œuvres furent nombreuses jusquQ vers 1620, et l'on peut dire que le public se prépara, en lisant Gamier, à voir représenter Âfairet, puis Corneille.
Robert Gamier, né à la Ferté-Bemard, avocat au Parlement de Paris, lieutenant criminel au Mans, fut un de ces magistrats beaux-esprits, que le xvil* et le xviii* siècles devaient produire en foule.
De ce prédécesseur de Corneille, nous avons sept tragédies : Porcie (1568), Hippoltfte (1573), Comélie (1574) (2), Marc-Antoine, la Troade (1578), Antigone ou la Piété (1579), Sédéde ou les Juives (1580). On reconnaît dans presque toutes ces pièces l'influence prépondérante de Sénèque. Uéloquence, ou trop souvent la déclamation, s'y étale avec une complaisance que d'ailleurs on pardonne au grand style de l'écrivain.
Il faut mettre à partTex Juives, qui seraient notre plus belle tragédie biblique, si nous n'avions pas Athalie. Les chœurs de jeunes Juives, très bien maniés, heureusement mêlés à l'action, rapprochent cette tragédie française des tragédies grecques (3).
Le théâtre de Gamier contient une huitième pièce d^un genre tout particulier, une « tragi-comédie », Bradamante.
Antoine de Montchrestien (?-1621). — Nous avons de Montchrestien six tragédies : Sophonisbe (1596), imitée de l'italien ; les Lacènes (Lacédémoniennes) ou la Constance (1599), dont le sujet est tiré de Plutarque [Vie de CléomMe de Sparte) ; David (1600) ; Aman (1601) (4) ; Hector (1603) ; VEcossaise ou Marie Stuart (1605) (5). Cette dernière pièce est
(1) Morceaux choisis, 2« cycle* p. 223.
(2) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 225.
(3) Morceaux choisis, 2« cycl«, p. 227.
(4) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 231. iJS) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 220.
la meilleure de Montchrestlen ; les caractères d'Elisabeth et de Marie Stuart sont bien tracés, et le style, remarquable par son aisance et sa douceur, annonce celui de Racine.