‹ Précis de logique élémentaireChapitre 31 sur 51 · NÉCESSITÉ DE L'ENSEIGNEMENT ETC · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE L'ENSEIGNEMENT ETC

mais qui y étaient imperceptibles jusqu'alors. Elles sont encore innées en ce sens que, quand on en connaît quelques-unes, le raisonnement seul suffit pour en découvrir d'autres. Cependant elles ne sont pas innées dans ce sens , que nous pouvons en connaître même les premières sans aucune instruction préalable. Nous pouvons donc les connaître par les lumières d'une raison éclairée et cultivée et par la voix d'une conscience bien formée; mais notre raison ne s'éclaire et notre conscience ne se forme qu'à J'aide de l'enseignement. Nous pouvons encore les lire au fond de notre cœur et dans le spectacle de la nature ; mais ce sont là deux livres qui sont indéchiffrables pour nous , jusqu'à ce que l'éducation, les leçons de nos maîtres , l'exemple de nos concitoyens nous apprennent à en démêler les caractères.

b^ De nombreux exemples prouvent que cette assertion est gratuite et fausse, entre autres celui de la fille sauvage de Soiguy près de Ghâlons-sur-Marne à laquelle on a donné le nom de Leblanc y celui du sourd-muet de Choi^lrcê dont parlent les Mémoires de l'Académie des Sciences de Paris de l'an 1703, celui de Sintenis l'auteur de Pistevon , celui de Gampar Hauser surnommé l'enfant de Nuremb^ . et en général celui de tous les sourds-muets qui sont parvenus à l'aide d'une instruction méthodi* que au plein développement de leur raison. De Feller , en parlant d'êtres semblables , fait cette observation très-sage : <( Leur raison est devenue semblable à une semence jetée dans une terre inculte. Ils ont montré de l'intelligence, dès que leur àme a pu se développer; or rien ne se montre, où il n'y a rien.»

6"* Il n'y a aucune preuve que jamais un sourd-muet soit parvenu à la connaissance des vérités de l'ordre moral sans une instruction méthodique; mais cela fût-il prouvé à l'évidence, il n'en suivrait nullement qu'il est possible d'arriver à cette connaissance sans aucun enseignement. L'enseignement méthodique et classique et renseignement social ne sont pas tout-à-fait la même chose.

244. On cite en faveur de Vétat de nature (S40 5*^) les annales de presque tous les anciens peuples qui nous représentent ces peuples comme sortant originairement de l'état sauvage.

66 DE LA CONNAISSANCE DE LA VÉRrrÉ.

R. Le fait est que ces annales contiennent deux espèces de traditions : les unes, concernant l'origine du genre humain, nous représentent l'état de perfection, de puissance, d'intelligence et de bonheur de l'homme primitif; les autres, relatives à l'origine particulière de chaque peuple, nous le montrent comme sortant d'un état voisin de celui des animaux, et constatent ainsi la misère de l'homme dégénéré.

245. On dit que l'intelligence de l'homme est perfectible et se perfectionne sans cesse, et que par conséquent l"" les vérités que les uns n'ont pu découvrir peuvent être découvertes par d'autres , et 2^ que les mots ont pu se former graduellement , le langage articulé n'étant qu'un perfectionnement des cris instinctifs et des signes naturels.

Nous répondons : 1"* L'homme est perfectible et se perfectionne sans cesse, pourvu qu'il se conforme aux lois de sa nature. Or une de ces lois, de ces conditions^ est qu'il soit d'abord aidé par l'instruction d'autrui , sinon il restera toujours enfant sous le rapport intellectuel.

S<* a) Les faits prouvent que l'homme ne parvient jamais de lui seul à parler. 6) Il n'y a aucune ressemblance entre le langage des signes et la parole ou le langage proprement dit ; les cris et les signes naturels manifestent nos images et nos sensations , les mots expriment nos notions et nos idées des vérités morales, c) L'homme n'acquiert qu'au moyen de l'instruction la connaissance de ces idées sans lesquelles il n'a ni le besoin ni le pouvoir de parler. d) L'objection attribue à l'homme muet et à demi sauvage ce que ies plus savants philosophes n'ont pu réaliser.

246. On dit encore que recourir à l'intervention divine pour la formation de la raison et l'institution du langage , c'est nier )a puissance et l'activité naturelles de l'esprit humain.

R. Recourir à l'intervention divine, c'est seulement nier que la puissance et l'activité de l'esprit humain soient infinies , absolues et indépendantes de toute condition. Toute intelligence £réée est limitée , et son activité dépend de certaines conditions; donc, en montrant la nécessité de l'intervention divine,

APPENDICE SUR l'ORIGINE DE LA PAROLE. G7

nous ne faisons qu'expliquer une des conditions primitives de l'activité de notre esprit.

247. Mais , ajoute-t-on , la philosophie ne doit pas sortir de l'ordre naturel, elle ne doit rechercher que les causes naturelles des choses.

R. Lorsqu'il s'agit des origines, le surnaturel et l'extraordinaire sont l'ordre naturel lui-même , c'est-à-dire , l'ordre nécessaire et seul conforme à la nature des choses qui commencent. L^origine du monde et du premier homme, aussi bien que l'origine de l'intelligence humaine , doivent nécessairement être attribuées à une cause extraordinaire aujourd'hui.

248. Mais , continue-t-on , on ne peut concevoir le mode de cette intervention ou révélation divine.

ft. a) L'impossibilité de concevoir le comment d'une chose dont on a prouvé la réalité n'affaiblit nullement cette démonstration. 6) Nous n'avons aucun motif péremptoire pour nier que la révélation faite au premier homme ait été purement Intérieure, c) Cependant , comme nous voyons tout développement intellectuel commencer par voie d'enseignement , en admettant que l'homme primitif ait été instruit par un être surhumain , d'une manière analogue à celle dont un homme instruit un autre homme , nous retrouvons la loi universelle de l'enseignement à l'origine même , et dans celte origine ainsi conçue la raison première de cette loi (1).

Appendice sur Voriyifie de la parole.

249. La question de l'origine de la parole est bien moins importante que celle de l'origine de nos connaissances^ elle n'a même d'importance réelle qu'en tant qu'elle se rattache à cette

(1) Voir, pour plus de renseignements sur cette grave question, Recfierches gur h» connaisiances intellectuelles des sourds-muets , etc. LouYain i847 , et Revue catholique . t. I— UI , Louvain 1846-1848.

dernière. Eq effet , fût-il possible de prouver que rhomiuc peut de lui-même et d'une manière absolument spontanée former des sons articulés propres à exprimer des représentatives d'objets et de faits sensibles , il n'en suivrait rien contre la nécessité de l'instruction pour parvenir à la connaissance des vérités de l'ordre intellectuel et moral , rien contre la nécessité psycho- ^ logique de la révélation primitive, rien contre la dépendance originaire de la raison humaine.

Cela étant ainsi , nous croyons qu'après avoir approfondi la question de l'origine de nos connaissances , comme nous venons de le faire, nous pouvons nous borner, à l'égard de la ques* tion de l'origine du langage , aux réflexions suivantes :

250. Quant au fait du don divin de la parole , quiconque admet la vérité historique de la Bible doit reconnaître que le premier homme a reçu de Dieu la parole simultanément avec l'existence ou immédiatement après. Aussi tous les philosophes chrétiens reconnaissent que c'est de Dieu que l'homme a primitivement reçu non seulement la faculté de parler , mais aussi l'usage de la parole ; c'est ce qu'avouent même ceux qui croient à la possibilité de l'institution humaine du langage.

251. Pour ce qui regarde cette possibilité, il faut distinguer deux époques dans l'histoire de la controverse concernant ce point.

Pendant la première époque on ne s'occupait guère que des difficultés extérieures et en quelque sorte matérielles qu'aurait eu à vaincre, pour inventer et établir l'usage de la parole , l'homme qu'on supposait déjà en pleine possession de Fusagc de ses facultés intellectuelles sans l'intervention des mots et du

langage.

Et pendant que les uns, pour résoudre le problème ainsi posé , s'amusaient à expliquer gravement avec De Condillac com* ment une statue peut parvenir d'elle-même à parler et à raisonner en philosophe , les hommes les plus sensés, tels que Lessius et De Feller , trouvaient les difficultés à surmonter si grandes qu'il regardaient comme tout-à-fait impossible à l'homme qui

APPENDICE SUK l'oRIGINE DE LA PAHOLE. 6U

n'a pas encore l'usage de la parole ce que Leibnitz avec toutes ses connaissances philosophiques , linguistiques, historiques, etc. n'a pu effectuer, la formation d'une langue non apprise.

Dans la deuxième époque on a remarqué l'étroite liaison qui existe entre la parole et la pensée dès que celle-ci s'élève audessus de la sphère des faits sensibles. Toutes les écoles philosophiques sont tombées d'accord sur ce point, que là, où l'imagination s'arrête , l'intelligence ne s'exerce qu'à l'aide des mots. Dès lors il était évident : a) que la question avait été précédenmient mal posée ; 6) qu'il n'est plus nécessaire de s'occuper des difficultés qu'aurait à vaincre pour inventer la parole un homme jouissant déjà de l'usage de la raison ; g) que l'usage de la raison implique ou suppose nécessairement celui de la parole ; enfin d) que la pensée , l'action de la raison appliquée à des vérités suprasensibles , et la parole doivent être nées en même temps et avoir la même origine, quelle que soit cette origine.

2521. Par suite de ces observations ^ sans prétendre qu'il y ait impossibilité intrinsèque ou contradiction dans les termes à supposer que l'homme puisse être l'auteur delà parole, et sans attacher une grande importance aux difficultés extérieures dont nous avons parlé auparavant, nous aussi, nous disons que, la parole n'étant nécessaire à l'homme que pour la pensée et la pensée ne pouvant s'exercer sans la parole. Tune et l'autre ont dû se former simultanément et sous l'influence des mêmes conditions , et que par là l'impuissance de Thomme à instituer le langage d'une manière absolument spontanée se trouve complètement démontrée.

253. Nous ajouterons que cette origine de la parole se prouve en outre directement par les faits, de la même manière que l'origine de nos connaissances. En effet, d'une part, quiconque parle a appris à parler, et a même appris à parler la langue déterminée qu'il parle, et, d'autre part, quiconque n'a pu apprendre à parler ne parle point.

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