On nomme quelquefois, quoiqu'un peu improprement
témoin dogmatique celui qui déclare qu'une proposition scien« tifique est vraie ou fausse, ou qu*un acte est moralement, bon ou mauvais. On donne le nom de témoin historique à celui qui atteste qu'un fait ou un événement a eu lieu anciennement ou récemment, en sa présence ou hors de sa présence. Car
312. L'objet propre du témoignage est toujours un fait, et suivant que celui qui l'atteste a été présent ou absent , de près ou de loin , il est témoin oculaire , auriculaire , immédiai , médiat , contemporain , non contemporain , etc. , toutes qualités de la plus haute importance pour apprécier la valeur d'un témoignage.
515. Donner son assentiment à une chose à cause d'un tel témoignage, c'est croire ou plutôt faire un acte de foi positive. En effet on appelle foi tout acte d'admettre comme vraie une chose sans en avoir Tintuition personnelle, l'évidence intriuisèque. Si la raison immédiate de cet acte est le dictamen de notre nature raisonnable , on l'appelle croyance naturelle , si c'est le témoignage d'autrui , on le nomme foi positive. Cette foi peut être ferme ou faible, vraie ou erronée, certaine on incertaine ; ce qui dépend surtout de ce que le témoignage est authentique ou non.
514. Le témoignage est authentique , s'il est propre à exclure tout doute raisonnable^ Il reçoit souvent le nom d'autorité , parce qu'il a droit à être cru.
Pour être tel , il doit avoir les caractères suivants : 1^ que la chose rapportée ne soit pas impossible; ^^ que les témoins aient pu en prendre connaissance; 5® qu'ils ne puissent être légitimement suspectés de mensonge; 4® qu'eu égard aux circonstances ils soient assez nombreux ; 8® que leur déposition soit claire et s'accorde. Ou bien pour tout dire en deux mots , il faut qu'il conste que les témoins connaissent ce qu'ils rapportent et qu'ils soient sincères dans leur attestation. Généralement la connaissance du témoiii ddit être prouvée; mais sa sincérité doit être supposée , jnsqu'^ ce qu'on apporte des motifs suffisants du contraire.
DU TEMOlG.NAtiE DES UOUMEi». 8D
515. La foi qui s'appuie sur un témoignage réunissant ces conditions est un moyen certain de connaître la vérité ; car rien n*est plus naturel , ni plus nécessaire , ni plus général , ni plus raisonnable que de croire en vertu d'un témoignage dont l'authenticité est reconnue. En effet 1® l'homme a) croit d'abord en quelque sorte instinctivement ; 6) ce n'est qu'en croyant d'abord qu'il parvient plus tard à savoir ; c) souvent il ne peut refuser sa foi sans se mentir à lui-même. 2^ Nier ce critérium c'est , ouvrir la porte au scepticisme universel , piiisqu'en définitive toute certitude repose sur le même fon* dément, notre nature raisonnable, qui nous dicte de nous fier au témoignage aussi bien qu'aux autres criteria. 5° Aussi tous les hommes sages reconnaissent expressément la validité de ce critérium ; et ceux qui la nient de bouche n'osent ni ne peuvent toujours conformer leur conduite à leurs paroles. A^ Pour qu'un témoignage soit capable de donner la certitude , il suffit aux yeux de la raison qu'on puisse constater la véracité , ou la connaissance et la sincérité des témoins. Or ceci est souvent aussi facile qu'il est nécessaire pour que le témoignage soit authentique ; il est même des cas où il serait impossible aux témoins de manquer de véracité sans être démentis. h^ On prouve en outre la nécessité de ce critérium en faisant remarquer que le nier : c'est a) rendre impossible tout progrès des lettres , des arts et des sciences , qui n'avancent qu'à l'aide des travaux de nos devanciers, travaux que nous ne pouvons connaître que par le témoignage; 6) c'est ébranler tous les droits et tous les devoirs, en rendant méconnaissables ceux qui en sont les dépositaires, et en rendant impossible tout moyen de les prouver ; c) c'est détruire toute religion , dont la vérité doit se démontrer par des faits; enfin d) c'est briser tous les liens de la société humaine, qui ne serait pas possible si l'on ne pouvait se fier au témoignage.
516. Aussi tout homihe raisonnable admet les corollaires suivants : 1* Que le témoignage humain donne souvent une vé-
ritable certitude. 2° Qu*ua fait connu par le témoignage peut être certain quant au fond et incertain quant à ses circonstances. 5^ Qu'en général plus le nombre des témoins est grand, plus le témoignage est propre à produire la certitude. 4® Que dans certains cas un petit nombre de témoins, quelquefois un ou deux, peuvent procurer une véritable certitude. 5® Que la certitude morale, que produit le témoignage, est souvent aussi grande, aussi inébranlable que la certitude physique et métaphysique. 6^ Que nous pouvons connaître certainement, au moyen du témoignage , non-seulement des événements contemporains , mais a) souvent aussi des faits passés, 6) quelquefois même des faits qui sont très-anciens ^ et c) des effets surnaturels ou miraculeux.
517. Pour ce qui concerne les questions théorétiques de droit ou de science , sur lesquelles le sens commun ne prononce pas : i"" si Ton est capable de les examiner soi-même, quoiqu'il soit téméraire de ne pas tenir eompte des grands noms, ce n*est cependant pas leur autorité, mais leurs motifs qui doivent déter^ miner notre assentiment ; on doit les consulter plutôt pour s'instruire par leurs raisons que par leurs décisions. 2® Si Ton ne peut juger par soi-même de ces sortes de questions , la déclaration des auteurs doit avoir la même valeur qu'un témoignage historique apprécié selon les conditions exprimées cidessus (514).
518. Des esprits chicaneurs, pour évincer la nature par leurs subtilités, ont objecté contre ce critérium : 1" Qu'une preuve tirée du témoignage n'est que probable , parce que le rapport de chaque témoin pris à part ne donne que la probabilité, et qu'un nombre de probabilités, quelque grand qu'il soit, ne constitue point la certitude. S"" Que la force de la tradition diminue constamment à proportion qu'elle s'éloigne de sa source , que par conséquent nous n'avons aucune certitude d'événements anciens. 5® Qu'on ne peut constater la sincérité des témoins. 4" Que le témoignage a propage une foule de fables.
519. Mais 1"* il y a dans le nombre même une certaine force ,