LES NOMS CONCRETS, LES NOMS ABSTRAITS
15. — A l'origine, tout nom est' concret^ c'est-à-dire qu'il est le signe d'un objet perçu d'ensemble et avec toutes les qualités et modes qui le distinguent.
Les noms abstraits sont devenus tels en passant au rang d'adjectifs, ou de noms de qualités, c'est-à-dire en subissant la modification significative en vertu de laquelle le terme « brillant », par exemple, a cessé de désigner un genre concret, celui des choses particulièrement brillantes, pour se restreindre à la dénomination de la qualité maîtresse de ces choses (3° période). Or, comme cette qualité n'est pas l'unique caractère qui les
* Voir ma Grammaire comparée du Grec et du Latin, t. II, chop. II.
distingue, quand on la dénomme seule on la sépare arbitrairement de celles qui Taccom pagnent, en un mot on Ten abstrait, et le mot ainsi créé et employé est un terme abstrait, ou une abstraction. — En résumé, donc, une abstraction est le nom d'une qualité.
Exemples : le brillant, le sec, le liquide, etc. Ou bien encore, le chant, la danse, etc., en tant que ces actes sont considérés abstraction faite du sujet qui les exécute et dont ils sont un mode qui lui est au moins momentanément inhérent.
16. — Il résulte de ce qui précède qu'au point de vue logique, on intervertit Tordre des faits en disant que, dans l'expression «le brillant », l'adjectif est employé substantivement: en réalité, quand on dit « un astre brillant », on rend adjectif un ancien substantif abstrait, c'est-à-dire qu'on l'applique à désigner la qualité d'une chose déterminée, au lieu de cette qualité considérée généralement et isolément partout où elle se manifeste. En un
mot, et nous revenons par là à un procédé déjà mis en relief, on combine la désignation d un genre abstrait (qualité — le brillant) avec la désignation d'un genre concret (substance — Tastre) pour désigner un individu de ce dernier genre.
17. — Le langage en se développant a d'ailleurs marqué bien expressément ce caractère des mots abstraits, en créant, à côté de ceux qui sont devenus adjectifs de la manière qui vient d'être rappelée, des noms* communs proprement dits ayant pour fonction exclusive de désigner génériquement la qualité abstraite : il en est ainsi de l'expression « la blancheur » auprès du synonyme antérieur « le blanc » et de l'adjectif « blanc » ; ou bien, sans que les mots correspondants appartiennent à la même famille phonétique, « l'éclat » auprès du synonyme «le brillant» et de la forme purement adjective «brillant ».
^ Ici la désignation de substantif serait éminemment impropre.
18. — Mais les notions adjectives ou de qualité ne proviennent pas exclusivement de Fanalyse instinctive qui consiste à ne voir et à ne dénommer que l'éclat, par exemple, dans une chose brillante ; il est d'autres adjectifs, et en grand nombre, de formation secondaire, qu'on peut appeler synthétiques et qui s'appliquent à des qualités complexes, c'est-àdire à l'ensemble de celles qui caractérisent tout particulièrement un genre ou un individu ; tels sont viril, celui qui possède les principales qualités de l'homme, à savoir la force, le courage, la résolution, l'aspect physique, etc.; césarien, ce qui procède de César, ce qui est en relation avec lui par la communauté de certaines circonstances, etc.
Les qualités synthétiques ne constituant qu'un groupe partiel eu égard à l'ensemble des qualités du genre ou de l'individu qu'elles concernent^ sont abstraites au même titre que les qualités analytiques. Il en est de même des désignations qui s*y rapportent et qui se
rangent à ce titre dans la catégorie des noms abstraits sous leur double forme. Exemples :
le viril, ou la virilité \ Thumain, ou Thumanité ; le puéril, ou la puérilité, etc.
19. — L'origine des noms abstraits, leur véritable nature et la définition qui en découle excluent de la catégorie de ces noms ceux qui désignent^ ou qui plutôt semblent désigner des choses qui échappent aux sens.
A priori^ le langage ne saurait en posséder de tels, puisque tout nom est par définition le signe d'une chose perçue (7). Il est facile de voir qu'un abstrait comriie «puérilité», etc., n'est pas de nature à faire exception, puisqu'il désigne l'ensemble des manières d'être qui sont propres à Tenfant. De même, l'âme est originairement et étymologiquement le souffie vital, comme Dieu est le brillant, c'est-à-dire l'éclat du feu sacré» Nous verrons plus loin, d'ailleurs, que tous les noms des êtres imaginaires ont désigné d'abord des êtres réels ou considérés comme tels. Quant
aux noms des états d'âme et des facultés mentales, leur détermination au sein de la conscience n'a pu s'accomplir et se préciser qu'à Taide de mots les désignant, à titre de causes ou d'effets, par leurs causes ou leurs effets externes et physiquement perceptibles. C'est ainsi qu'au point de vue étymologique, la foi est le lien, l'engagement exprès et de fait dont elle est la garantie morale, — la passion, l'ardeur, l'activité qu'elle provoque, — la crainte, le tremblement qui l'accompagne, — l'intelligence, la distinction des particularités qui différencient les choses, etc.