‹ Précis de logique évolutionniste: l'entendement dans ses rapports avee le langageChapitre 67 sur 79 · LA DICTION POÉTIQUE · texte numérisé non relu

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elles que comme accessoire ou décor. Nous pouvons juger de la mesure dans laquelle elles peuvent altérer la vérité par Taspect qu'elles ont revêtu dans une des pièces les plus achevées de notre langue, la fable le Chêne et le Roseau de La Fontaine.

Reproduisons-en les passages les plus brillamment figurés :

«Cependant qiie mon front au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil,

Brave l'effort de la tempête, Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.

Comme il disait ces mots,

Du bout de Thorizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

L'arbre tient bon ; le roseau plie ;

Le vent redouble ses efforts

Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.»

L^imagination est amusée^ enivrée, ravie par ces tableaux si éclatants et si pittores-

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ques. Mais que devient la vérité? Quelles hyperboles, même ailleurs que dans les discours du chêne où elles sont de situation, et comme Tagrément de la diction et de la peinture compense peu, au point de vue strictement rationnel, l'exagération du parallèle final ! Il est vrai que la vérité littérale, la vérité toute nue, est le moindre souci du poète et qu'il a eu surtout pour but d'agrémenter la moralité latente de sa fable et de l'insinuer à la faveur du charme de son style et des séductions de sa palette.

En général, chez nos meilleurs classiques, la figure vient ainsi appelée par Tintention du poème qu'elle illustre ; elle est le miel dont l'auteur enduit les bords du vase où l'enseignement qu'il a en vue est contenu sous une forme moins captivante, et elle rachète par là ce qu'elle peut avoir d'excessif et d'illusoire.

Avec les romantiques, des tendances contraires prévalurent ; trop souvent ils cultivé-

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rentla métaphore pour la métaphore ; au lieu d'un moyen, ils en firent un but et, etitre leurs mains, Tidée cessa d'être directrice et maîtresse pour se mettre à la remorque des figures et des mots. Du moins, c'est ce qu'on a le regret de constater déjà à chaque instant dans les drames en vers de Victor Hugo, pour emprunter nos exemples au chorège, et ce défaut ne fera que s'accroître chez lui avec Tâge. Sa puissance d'évocation reste merveilleuse, sa maîtrise de la langue défie encore toute comparaison, mais il s'abandonne de plus en plus aux suggestions métaphoriques et verbales et laisse flotter sa pensée au hasard de l'expression figurée, sans souci des incohérences logiques et des bizarreries au prix desquelles il doit en payer le feu d'artifice éblouissant.

Empruntons, pour essayer de le prouver quelques strophes au long poème de la deuxième série de la Légende des siècles, intitulé : Tout le passé et tout V avenir.

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« L'être mystérieux qui parle à ses heures au poète » invective en ces termes Thomme ignorant du vrai, abandonné à ses plus basses passions, et négateur de Dieu :

« Rien ne rassasierait ta folie incurable,

Tu voudrais exprimer dans le broc misérable

Où tu bois, homme plein d'ennuis, Dans ton verre où les vins immondes se répandent Les constellations, grappes d'astres qui pendent

A la treille immense des nuits.»

Aux derniers vers, une comparaison, sublime, grandiose, éclatante ; mais comment vient-elle là? — L'homme est insatiable (vers i), d'où l'idée de sa soif inextinguible et aux proportions colossales (pantagruéliques serait trop peu dire). Il lui faut un broc qu'il remplirait, s'il le pouvait, du vin exprimé des grappes d'astres (implicitement comparées à des raisins) qui pendent à l'immense treille à laquelle la nuit est comparée avec, ses grappes de raisins qui sont des astres. — Et cela, non seulement pour peindre l'énormité .de

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sa concupiscence, mais pour faire entendre en même temps qu'il est tellement insensible aux beautés de l'univers , et si incapable de les sentir et de les apprécier, qu'il éteindrait les soleils et réduirait les étoiles en poussière pour contenter ses désirs les moins nobles ! C'est de l'équivoque compliquée mais qui garde pourtant des titres à l'épithète d'admirable.

Poursuivons :

«Car ton bâillement croit avoir, ô créature, Droit de vie et de mort sur toute la nature ;

Jéhova n'est pas excepté.

Oh ! comme frémirait d'orgueil ton âme noire, Bandit, si tu pouvais condenser, prendre et boire

Le monde en une volupté ! »

Le bâillement personnifié est amené par l'apostrophe, « homme plein d'ennuis » de la strophe précédente. De môme, le triturage des astres, pour en extraire un breuvage enivrant, a suggéré à la fois l'idée du droit de vie et de mort que l'homme s'arroge sur la

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nature, et celle d'avaler en quelque sorte le monde comme un verre de vin, avec allusion d'ailleurs à la forfanterie abominable et épique de Caligula et à la convoitise transcendante de Don Juan.

« Hélas ! pour en extraire une goutte d'ivresse, Tu tordrais l'univers, Taube qui te caresse,

La femme, l'enfant à l'œil bleu, Content, sans hésiter à la savourer toute, Et sans t'inquiéter si cette sombre goutte

Est une larme devant Dieu ! »

La même idée est reprise avec d'autres mots: — tordre l'univers — la torsion en vue d'un liquide, — d'une goutte, — goutte qui est comme une larme ; d'où l'idée de la femme et de l'enfant auxquels la brutalité de l'homme arrache des pleurs, qu'elle martyrise et qu'elle sacrifie à son égoïsme titanique.

Dans la strophe que voici, on serait presque tenté de croire que les figures ont fait l'office de bouts-rimés :

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«Satan, c'est l'appétit, pourceau qui mord l'idée; C'est l'ivresse, fond noir de la coupe vidée ;

Satan, c'est l'orgueil sans genoux ; C'est l'égoïsme, heureux du sang où ses mains trempent; C'est le venlre hideux, cette caverne où rampent •

Tous les monstres qui sont en nous. »

L'appétit est un démon, et le démon-appétit est pareil à un pourceau (vorace) qui mord ridée (la passion brutale est Tennemic de Tesprit).

L'ivresse est un démon, et le démon-ivresse est pareil au fond noir (symbole de la tristesse qui suit la débauche?) d'une coupe vidée (emblème de la satiété?).

L'orgueil est un démon^ et le démon-orgueil est sans genoux (il ne sait pas s'humilier en s'agenouillant).

Leventre (lespassions basses) est un démon, et le démon-ventre appelle l'idée de quelque chose de creux, d'un antre, d'une caverne qui appelle à son tour celle de dragons ou de monstres rampants ; à moins que ce

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ne soit l'idée de monstres et de caverne qui n'ait amené celle de ventre. Quoi qu'il en soit et malgré les splendeurs et le pittoresque des images, un pareil dédain des conditions logiques du langage, de la clarté, de la justesse et, pour tout dire, du sens commun, est puni par où il pèche. La poésie ainsi traitée, au lieu de produire cette volupté intellectuelle, cette délicieuse sérénité dont Tâme se pénètre à la lecture d'une pièce telle que le Chêne et le Roseau^ laisse Tesprit effaré et désorienté. L'impression est celle que produirait une apocalypse ou un cauchemar, et l'on oublie le poète sublime pour ne plus voir, ô déception, que le visionnaire. Dans tous les cas, le parallèle entre les deux procédés de style est de nature à montrer dans que}le mesure la raison peut, dans les formes artistiques du langage, lâcher la bride à l'imagination sans courir le risque de s'égarer à sa suite.

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