I. >- LA QUESTION DES LOIS PHONÉTIQUES
L'auteur veut prouver que les changements phonétiques du langage sont, dans une langue donnée, soumis à des lois constantes ou absolues.
« Si la science du langage est vraiment une science, dit-il, elle doit aboutir à la constatation de lois fixes, constantes et invariables dans leurs effets. ^»
Il fallait, avant tout, distinguer et établir une différence fondamentale entre les lois phonétiques individuelles et lest lois phonétiques collectives. Chacun a ses lois phonétiques à soi qui dépendent de rétat particulier de Tappareil vocal, lequel n'est jamais semblable chez deux individus diffé-
dcux points importants je partage les idées de l'auteur des Antinomies. Je crois avec lui que le développement des formes du langage et leur application à un usage détermine sont le résultat d'un procédé inconscient; et je crois, également avec lui, que les idées et surtout les idées abstraites ne seraient pas devenues nettes sans l'aide des mots.
i Ces lois ne sont pas des lois au sens logique du mot (cf. ci-dessus p. ii8). L'expression n'est conservée ici que pour se conformer à l'usage.
* Antinomies linguistiques, p. 63, note.
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rents. Ces lois individuelles ne sont fixes et constantes elles-mêmes que dans une certaine mesure : Tenfant de cinq ans ne suit pas des lois phonétiques exactement semblables à celles auxquelles il obéira à dix; et celles-ci seront différentes des lois dont il dépendra au même ég'ard quand il sera adulte. Donc, les lois phonétiques individuelles ne peuvent pas être considérées comme fixes et constantes. En ira-t-il autrement avec les lois collectives ou ethniques? A fortiori^ ces lois, qui ne sauraient être que la résultante des lois individuelles, se ront-elles plus encore que celles-là, diverses, variables et inconstantes. Du reste^ qu'est-ce que la science du langage que constituent ces lois? A ce point de vue, on ne peut répondre non plus qu'en distinguant.
Cette science même est individuelle ou collective. Dans le premier cas,commentaboutirait-elle plu tôt à la constatation de lois fixes que celles des autres phénomènes physiologiques qui se produisent chez l'homme? Est-ce que la médecine en est là ? Peut-on espérer qu'elle y parvienne jamais, et faut-il pour cela cesser de la considérer comme une science? Est ce qu'il n'en est pas fatalement ainsi de tout ce qui concerne les organismes vivants, et la science du langage, étant donné
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ses causes et ses moyens physiologiques, irestellc pas de celles qu'on ne peut qualifier d'exactes?
Si on la considère au point de vue collectif, on peut dire encore, à plus forte raison, qu'elle résultera de circonstances si complexes que l'idée de pouvoir en rattacher étroitement et complètement les effets à des causes fixes est tout à fait chimérique.
Le raisonnement pèche donc à ce double égard : il confond ce qui devrait être distingué ; il assimile aux sciences des choses élémentaires et inertes, comme la chimie (lois simples, — effets constants), celles des choses organiques et vivantes (lois complexes, — efîets variables), telles que les sons qu'émet le gosier humain *.
1 Ji]n réalité, ce sont les effets égalitaircs de Tarialogic qui donnent une fausse apparence de constance aux variations phonétiques des vocables ; mais les développements mômes du langage montrent que la tendance ù l'uniformité, qu'on appelle analogie, n'a pas été jusqu'à stériliser et anéantir les résultats de l'évolution des sons en les réduisant en quelque sorte tous au môme dénominateur. Deux principes sont ici en lutte pcrpctuellc : Tun qui aboutit à multiplier les variantes d'un môme son, l'autre qui s'efforce de ramener ces variantes à leur antécédent commun. Aucun d'eux ne prévaut absolument et de là, d'une part, l'évolution phonétique du langage, de l'autre l'accroissement constant des séries analogiques. D'ailleurs, ces séries ou espèces verbales naissent et se
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« Il ne se peut pas que les lois phonétiques ne soient point constantes *. »
Il ne se peut pas, au contraire, qu'elles soient constantes, puisqu'elles ne le sont pas chez le même individu et qu'à plus forte raison, elles ne sauraient l'être parmi un groupe d'individus différents.
« Cette constance théorique n'est rigoureusement observable dans aucun langage^. »
Qu'est-ce qui justifie une théorie dont l'application n'est « observable » nulle part? Sur quel moyen de connaître est-elle fondée ? Je mets l'auteur au défi de pouvoir le dire.
« Le principe de la constance des lois phonétiques est donc avant tout affaire de méthode^.»
Toute méthode est le moyen de parvenir à la vérité. Saurait-on aboutir à ce résultat en employant une théorie qui n'est «observable nulle part» ? En pareil cas, la méthode et la théorie se
développent, comme les espèces animales, par l'apparition et la reproduction indéfinie de formes animales imitées pour celles-là, héréditaires pour celles-ci ; mais le point de départ est en tout cas dans Texception ou la variété.
*■ V. Henry, Gram. comp, de Vangl. et de TaU., p. i8-ig.
* Op. cit,, p. 18-19. — 3 id,, ibid.
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valent : issues d'hypolhèses qui manquent de bases scientifiques, elles ne peuvent engendrer que Terreur.
« Il (ce principe) exclut les écarts d'imagination, les rapprochements spécieux et arbitraires, hâtifs et superficiels*. »
Ce serait alors une mesure, une norme, un critérium. Mais qu'est-ce qui lui vaut ce titre? L'erreur fondamentale sur laquelle il repose ? Exclure les écarts d'imagination à Taide d'une pierre de touche imaginaire, est une de ces antinomies que M. H. fera bien de résoudre dans la prochaine édition de son livre.
« Sainement appliqué, il (le principe) se réduit à ceci : grouper et classer les faits semblables qui, en tout état de cause, l'emportent de beaucoup sur les faits divergents et, ce résultat une fois acquis, s'efforcer de son mie,ux de concilier ou d'expliquer les divergences*. »
Peu clair : a les faits semblables » à quoi ? Admettons que cela concerne, entre autres, tous les cas où <j initial en grec s'atténue en esprit rude.
^ Op, cit., p. 18- ig.. — * Id., ibid.
l8H LES EUIIEURS LOlilOUKS
Les cas divergents seront ceux (très nombreux, quoi qu'en dise l'auteur) où Tinitiale ç est restée telle. Comment concilierait-on (il faut entendre sans doute, expliquer par la même cause) deux séries de faits aussi nettement différenciées ?
Les expliquer ? — Mais l'explication est toute simple, et Tauteur Ta indiquée lui-même en reconnaissant qu'un langag-e collectif n'est et ne saurait être «qu'un agrégat capricieux (ce qui est trop dire) de langages individuels. »
Les deux séries, celle où l'esprit rude est le substitut de ç, et celle où ; est conserve, représentent deux initiatives, deux états conditionnés par des circonstances physiologiques d'origine individuelle. C'est la seule conclusion raisonnable à laquelle conduisent les prémisses de l'auteur. Les considérations suivantes achèveront de mettre le fait en toute évidence.
Les langues, l'auteur du moins l'admet, se composent en matière de changements phonétiques de deux catégories de formes : celles qui sont soumises à des variations régulières et celles qui sont issues de «langages individuels», — Tout d'abord, quelle différence originelle établira-t-on entre les deux séries? Peut-on imaginer une forme quelconque qui soit d'origine collective? La distinc-
LA QUESTION DES LOIS PHONÉTIQUES l8ç)
tion est donc illusoire et vicie toutes les déductions ultérieures.
Et, parmi ces catégories issues d'une semblable origine, laquelle sera-t-on autorisé à considérer comme régulière au détriment de Tautre? En quoi son changement en esprit rude est-il plus ou moins normal que la conservation du ç ? Sur quelle base solide établi ra-t-on le critérium de la régularité exclusive? L^attribution de ce privilège ne saurait être qu'arbitraire. Dans tous les cas, et quelle qu'elle soit, elle sera dépourvue de bases scientifiques. Si Ton choisit (au hasard !) la série caractérisée par Tesprit rude, on exclura, au dire de Tauteur, « les écarts de l'imagination» qui consisteront, dans l'exemple cité, à mettre sur le même pied qu'elle, au point de vue des conditions d'origine, la série caractérisée par le ç initial. — Mais comment ne pas voir que cette exclusion présentée comme le grand résultat à poursuivre, le grand avantage à obtenir, la justification, en un mot, de la MÉTHODE, produit un effet diamétralement opposé et n'a d'autre conséquence que de dénaturer les faits et d'altérer la vérité? — Ou l'argumentation de M. JI. n'est qu'une bataille de mots, ou elle implique que le principe est supérieur et anté-
igo Ï-ES EKRELllS LOGIQUES
rieur aux faits, à la science, à la logique et au vrai.
La même critique s'appliquera à la distinction qui consiste à diviser le langage en langage a transmis à l'enfant par ses parents », et en langage appris par lui ; et à considérer le premier comme soumis à des règles phonétiques constantes et le second comme exposé à des divergences *.
Sans insister sur la difiiculté, pour ne pas dire l'impossibilité de faire le départ entre les deux catégories, — ni sur le fait qu'il s'agit d'autre chose alors que d'une simple distinction entre le langage individuel et le langage collectif, les fautes de prononciation d'origine physiologique, comme le lambdacisme, étant bien une façon de langage individuel sans être une façon de langage appris — ni sur la prétention de l'auteur à rattacher les deux manières de classer et de distinguer les faits à la même doctrine — il suffira, pour saisir l'erreur du raisonnement, de constater que le langage appris du père devient fatalement et par définition même le langage transmis au fils. De telle sorte, qu'en envisa-
Antinomies linguistiques, p. 67 seqq.
NATUHE DU LANGAGE I9I
géant les choses au point de vue régressif, oh* arrive à celte conclusion forcée que le langage transmis se compose exclusivement d'une succession régulière de langages appris; — le premier être parlant avait appris tout son langage, et celui qui l'a suivi parlait un langage transmis qui se composait uniquement du langage appris de son prédécesseur. Que faut-il de plus pour trancher la question et dans un sens absolument différent de celui qu'avait en vue l'auteur?