M. — NATURE DU LANGAGE
« La catégorie du langage, celle de la langue et du dialecte, celle même du simple mot, pour peu qu'on y regarde de près, ne sont que des abstractions sans réalité extérieure ^ ^)
Abstractions, — oui, mais seulement au sens d'acte particulier inséparable du sujet dont il émane.
Sans réalité extérieure, — non. Le mot, et par conséquent le langage formé de mots, a non seulement la réalité extérieure ou objective de
* Antinomies linguistiques, p. 3.
Uyi JJSS KUinU'RS LOGIQUES
tous les phénomènes ou de tous les actes plus ou moins fugitifs, mais il acquiert une durée indéfinie dans Tentendement humain par la mémoire qui en perpétue le souvenir sous la forme de tradition parlée ou écrite.
Je renonce à Texamen raisonné des propositions groupées sous le nom de synthèse à la fin de ce chapitre de Touvrage cité. Je me bornerai à en soumettre ce passage au lecteur avec l'espoir qu'il le comprendra mieux que je n'ai pu le faire.
« 4. Mais le mot, en tant que signe sonore de notre pensée, est une réalité psychologique, intermittente seulement à l'état conscient, mais permanente et vivante dans le tréfonds du moi inconscient *. »
u Une langue ne natl pas * »,
Les inductions les plus légitimes permettent, au contraire, d'affirmer que les langues ont eu un commencement. — Dans tous les cas, les mots qui les composent naissent sous nos yeux.
A Op, cit,^ p. 24.
2 Op* cit,, p. 10. — L'auteur ajoute : • Du moins nous n'en avons jamais vu naître. » — Est-ce que Cuvier avait jamais vu de mastodonte ?
NAÏL'IIE Dr LANGAGi: iy3
Quelle raison avons-nous de douter que tous les termes du vocabulaire latin, par exemple, en remontant bien entendu jusqu'au temps de la période indo-européenne, ne soient venus successivement s'y ajouter, soit sous forme d'une variante phonétique, comme pu Ivis à côté de pollen^ soit sous forme de dérivé, comme decor-us auprès de décor ^ ou dic-us auprès de dex? Et ne remon-, tons-nous pas ainsi par la pensée, guidée par la saine logique, aux débuts mêmes de la langue latine?
« On ne se tromperait pas moins en plaçant a priori f soit la simplicité, soit la complexité, au début ou au déclin d'une langue, puisqu'une langue n'a ni commencement ni lin*. »
Encore une fois est-il, je ne dirai pas logique et philosophique, mais de sens commun de douter que les langues aient eu un commencement, et qu'elles ont commencé par la simplicité ?
Nous sommes en présence d'un scepticisme, à l'égard des conclusions rationnelles les mieux fondées, qui rend toute discussion impossible.
* Op, cit. p. i5.
« Une langue ne croît pas*. »
Elle croît, comme nous venons de nous rendre compte qu'elle naît, par Taccession graduelle de nouvelles formes issues de celles qui les ont précédées, et telles qiiepulvis auprès de pollen el decorus auprès de décor,
« La vie du langage est une simple fiction de Tesprit, etc. *»
J'appelle vie du langage,et vie ree//e du langage, le fait que l'évolution phonétique peut créer pulvis auprès de pollen^ et l'évolution dérivative decor-us^ auprès de décor. L'évolution significative ou sémantique donnerait lieu aux mêmes . remarques et à la même conclusion.
« La langue (l'allemand actuel) est devenue mûre pour une nouvelle phase de monosyllabisme, laquelle aboutira à un nouveau stade agglutinatif ; et ainsi de suite à l'infini^. »
Est-ce sérieusement qu'on nous représente un pareil avenir comme possible pour une langue
A Op. ct7., p. II.
2 Op. cit,^ p. 24.
3 Op. cit., p. 17.
NATURE DU LANGAGE IpS
aussi fixée et arrêtée par la littérature, la gram maire, le degré d'instruction et la civilisation ambiante que Test l'allemand moderne?
<( Loin donc que le monosyllabisme théorique du chinois actuel nous représente l'état primitif du langage, il recouvre peut-être vingt couches sous-jacentes et à jamais inaccessibles d'évolution linguistique, à trois étages chacune *. »
Voilà un luxe d'hypothèses gratuites qui contraste singulièrement avec le refus d'admettre les conséquences les plus évidentes de la critique logique appliquée à l'histoire du langage. — Mais ce n'était qu'une incise, et voici l'hypercritisme qui recommence.
« La vérité est que nous n'en savons et n'en saurons jamais rien (si le langage humain a commencé par le monosyllabisme ou la phrase) : où commence, où finit une circonférence*?»
Moyen facile d'éviter les questions d'origine et de développement réel. Pourquoi ne pas en dire autant de l'histoire politique, de celle des institutions, des religions, de la civilisation, en un motî
^ Id., ibid.
* Id., ibid.
igG LES KUUEUUS LOGIQUES
OU ne pas affirmer simplement à propos de tout que rhomme s'agite dans un cercle sans fin ?