III. Symptômes généraux
L’emploi du protoxyde d’azote présente d’aussi grands dangers que celui des autres anesthésiques. Il expose à des accidents subits, imprévus et mortels. « Comme il est d’un maniement beaucoup plus difficile, surtout lorsqu’il s’agit d’entretenir' l’anesthésie pendant un certain temps; comme la préparation exige beaucoup de soins, comme on ne peut l’administrer sans appareils spéciaux, nous en conclurons que le protoxyde d’azote, malgré les ovations dont il est l’objet en Amérique, n’a encore aucun titre sérieux pour inspirer confiance aux chirurgiens. On ne saurait dissimuler toutefois que depuis longtemps, par la rapidité et le peu de durée de ses effets, par son innocuité relative, il a rendu et il rend tous les jours les plus signalés services à la chirurgie dentaire. » (Maurice Perrin.)
Voici les impressions que nous avons ressenties pendant plusieurs anesthésies faites à l’aide du chloroforme : D’abord c’est une sensation désagréable résultant de l’action même des vapeurs, puis les mouvements respiratoires ne s’exécutent plus avec régularité. Peu h peu se manifeste un engourdissement qui commence
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aux extrémités et envahit tout le corps. C’est un sentiment de douce chaleur ou de fourmillement agréable. Bientôt les sens, d’abord surexcités, perdent leur activité, et les impressions qu’ils doivent donner paraissent être moins nettes ou perçues avec plus de difficulté. Une sorte de gaze légère semble s’interposer entre le monde extérieur et le centre intime. Les images sont confuses, comme un fond de tableau sur lequel aucune figure ne se détacherait. C’est alors que commence à faiblir l’activité intellectuelle. La conscience et la volonté viennent de disparaître. C’est cet état transitoire entre la veille et le sommeil. Et comme les sensations arrivent toujours au cerveau, alors naissent les visions, les rêves survenus sous l’influence de mouvements intestins de l’organe et qui s’évanouissent avec la cause qui les a produits.
Si ces inhalations sont continuées, il survient une suspension complète de la vie de relation, puis une anesthésie générale de l’organisme. Nous avons appelé celte période période de cadavérisation : « Un sommeil de plomb pèse sur tout l’organisme. Le silence le plus complet règne sur les actes de la vie animale, ou plutôt ces actes sont absolument suspendus. Il n’existe ni p'aisir ni peine : aucune qualité ne dévoile un être sensible ou intelligent, et pour le chirurgien qui opère le malade parait une statue humaine dont il dissèque ou sculpte à son gré la substance. » (Bouisson.)
Nous ne pouvons que donner quelques-unes des conclusions de notre mémoire, celles qui trouvent une application dans les expertises médico-judiciaires.
Dans la succession des phénomènes produits par les anesthésiques, on peut considérer quatre périodes distinctes :
DES ACCIDENTS CAUSÉS
'1° Action locale.
2° Action intime ou psychique.
5° Prédominance des mouvements réflexes.
4° Période de cadavérisation.
L’anesthésie est une ivresse provoquée. Les effets des anesthésiques sont comparables à ceux de l’alcool. Ils sont de même nature. Ils diffèrent par la quantité et non par la qualité. Tous les anesthésiques produisent des effets semblables. Leur promptitude et leur profondeur d’action tiennent à leur nature chimique.
Les anesthésiques agissant sur les centres nerveux annihilent successivement la partie intellectuelle, l’activité, les sentiments, les instincts; entin ils s’attaquent à la moelle, aux fonctions nécessaires à l’existence.
C’est ainsi que la mort peut arriver. Les individus anesthésiés meurent par syncope ou par asphyxie. Si la mort arrive au commencement d’une anesthésie ou dans le cours de celle-ci, alors que le sentiment du moi n’est pas encore annihilé, il faut l’attribuer à une syncope. Si la mort survient plus tard, on pourra presque toujours accuser l’asphyxie.
On peut, pour faciliter l’étude des modifications qu’éprouvent. les facultés intellectuelles, les faire rentrer dans quatre catégories distinctes :
Conservation complète de 1 intelligence. — Les cas de conservation complète de l’intelligence, de la conscience du moi, sont impossibles quand l’anesthésique est bien administré. L 'attention a une très grande influence, surtout avec les anesthésiques dont l’action sur le cerveau exige un certain temps pour se manifester. Avec le chloroforme (que nous prenons toujours comme type des anesthésiques puissants), ces cas sont impossibles.
Intelligence conservée puis modifiée. — La plupart des cas rentrent dans cette catégorie. L’individu résiste d’abord, puis lorcément son attention faiblit, et dès lors les facultés cérébrales s’égrènent et disparaissent : l'association des idées , la comparaison, le jugement, s’en vont ainsi les uns après les autres. La mémoire persiste la dernière.
Le premier sommeil est surtout accompagné de rêves,
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fréquents avec l’éther, rares avec le chloroforme. Ces rêves se développent sous l’influence des mômes causes qui font naître les songes du sommeil ordinaire. Ils sont, d’après leur mode de production : sensoriaux, extra-crâniens ou encéphaliques. Quant à leur caractère, ils sont en rapport avec les habitudes, les travaux, les professions.... certain sentiment ou une passion des individus anesthésiés.
Le chloroforme n'est pas plus triste que l’étlier, quand son action sur l’organisme est longue à se manifester, quand l’excitation dure longtemps. Lorsqu’un anesthésique agit promptement, l'économie, brusquement envahie, est toujours péniblement affectée. La tristesse qui survient après l’administration du chloroforme n’est que de l'abattement ou de la lassitude.
Les dernières impressions ressenties par le malade au moment de l'annihilation de la conscience influent sur le caractère du rêve. Quand l’individu n’est plus à même de raisonner les impressions et de les rapporter à leur véritable cause, il se produit facilement des hallucinations. On peut voir au réveil la continuation d’un rêve commencé pendant l'anesthésie. Les malades oublient complètement qu’ils ont été anesthésiés ou interprètent mal les sensations qu’ils ont éprouvées. La notion du temps , l’idée de durée n’existe plus.
Intelligence pervertie puis annihilée. — L’action de l’anesthésique se fait promptement sentir; l’intelligence est troublée ou pervertie de suite, puis annihilée. Les individus sont disposés aux rêves encéphaliques; ils sont souvent bavards ou turbulents.
Intelligence annihilée d'emblée. — Il y a annihilation immédiate. pour ainsi dire foudroyante, des facultés psychiques. Ces cas sont fréquents chez les enfants, chez les personnes qui résistent peu ou qui absorbent avec facilité l’anesthésique qu’on leur donne ; le chloroforme agit souvent ainsi.
On peut anesthésier des personnes endormies, et la transition entre ces deux sommeils peut être assez insensible et assez douce pour ne pas leur faire comprendre ce changement. Au réveil elles ne se douteront pas de tous les ôvé-
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nements qui auront pu se passer pendant leur nouveau sommeil.
Quel temps faul-il pour produire la succession de ces phénomènes? Avec le chloroforme, nous avons vu souvent dans les cliniques la quatrième période arriver en quelques secondes ; c’est d’ailleurs assez fréquent chez les enfants. Il est évident que tout cela varie avec l’impressionnabilité du sujet. Celle-ci peut être modiliée par les conditions de santé, l’état psychique, par des habitudes alcooliques. Les ivrognes de profession exigent plus de temps, de patience et une plus forte dose d’anesthésique. Il en est de même de ces sujets craintif et timorés que la peur rend incapables d’écouter aucun conseil et pour lesquels tout inconnu est effrayant.
Au réveil du sommeil anesthésique, les facultés psychiques se présentent dans un ordre inverse à leur disparition. L’intelligence peut revenir au milieu d’une opération et alors que la sensibilité est abolie; c’est le phénomène dit intelligence de retour. Les individus peuvent rester dans cet état assez longtemps; s'ils sont de nouveau anesthésiés, ils ont tout oublié au réveil.
Les individus anesthésiés ne recouvrent pas assez vite l'empire de leur volonté pour l’exercer au moment du réveil. Rarement il y a exaltation de l’intelligence au moment du réveil. Avec le chloroforme, dès le réveil, très souvent on constate un grand affaissement et une tendance au sommeil.
Quand l'anesthésie n’a pas duré longtemps et a été peu profonde, les facultés intellectuelles reviennent vite et après un temps variable fonctionnent sans trouble et sans embarras. Parfois les individus anesthésiés paraissent au réveil être dans le cas des aphasiques; cet embarras dans le mécanisme cérébral peut durer assez longtemps.
L'usage trop fréquent, l’abus des anesthésiques, peuvent conduire à la perte des facultés mentales ou à un abrutissement comparable à celui des fumeurs d’opium.
La volonté est vite supprimée par les anesthésiques. Quand les plus hautes fonctions des centres nerveux sont abolies, les mouvements dits réflexes apparaissent dans toute leur
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force et dans toute leur variété. Les cris, les plaintes, les signes extérieurs de la douleur, considérés comme réflexes, se produisent rarement dans l’anesthésie surtout quand celle-ci est obtenue par le chloroforme. Ils tiennent à une anesthésie trop faible ou mal dirigée.
Les sujets anesthésiés qui paraissent souffrir pendant les opérations et qui déclarent ensuite n’avoir rien senti, ont souffert réellement. Il n'y a pas eu douleur, élaboration intellectuelle, mais douleur résultante, organique et inconsciente des tissus attaqués. Ces individus n'ont pas oublié leur douleur, comme on l’a dit; le jugement et la mémoire n’ont pas eu à intervenir.
Les anesthésiques portent d’abord leur action sur la sensibilité. Us l’excitent, l'émoussent ou la faussent. Ils agissent ensuite sur la sensitivité ; celle-ci, moins fragile et comme inhérente aux tissus, résiste davantage.
Tous les points de la peau ne sont pas anesthésiés en même temps. Cela tient aux divers degrés normaux de la sensitivité de ces parties.
Les tissus érectiles du corps conservent leur propriété essentielle assez longtemps et la reprennent très vite. Des attouchements directs sur les organes génitaux ou des manœuvres externes dans leur voisinage peuvent provoquer l'érection alors que l'anesthésie n’est pas complète.
La sensitivité indiquée par le globe de l'œil est le meilleur guide pour le chirurgien, D’après elle, il sait si l'anesthésie est légère et profonde1.
Quand les individus sont longs à se réveiller, il suffit de es appeler très haut par leur nom pour les faire sortir aussitôt de leur torpeur.
' MH. Budin et Coync ont fait des recherches cliniques et expérimentales sur l'état do la pupille pendant l’anesthésie ( Arcli . de physiol., 1875) et sont arrivés A ces conclusions : Pendant la période d’anesthésie chirurgicale profonde, on observe du côté de la pupille doux phénomènes constants : 1- une immobilité absolue de cet organe; 2“ un état de contraction. Il y a un rapport entre l’insensibilité absolue du sujet et la contraction avec immobilité do la pupille, entre le retour à la sensibilité et la dilatation avec mobilité de cet organe.
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La sensibilité revient la première, parfois la sensitivité l’accompagne, et alors les malades, si l’opération n’est pas terminée, souffrent énormément. On a eu tort d’appeler ce phénomène exaltation de retour.
Si l’anesthésie a été longue et profonde, l’individu restera longtemps sous l'influence de l'anesthésique; la plupart du temps ce ne sera que peu à peu qu’il se mettra en équilibre avec le monde extérieur. Et parfois, si les douleurs ou des impressions ne viennent pas à le secouer et à le réveiller, un sommeil naturel et bienfaisant succédera sans transition à l’anesthésie et rendra plus difficile et même impossible le souvenir des faits ou des circonstances du sommeil provoqué.
Si le médecin est appelé peu de temps après une anesthésie, il doit chercher à constater la rougeur et môme la caulérisation des muqueuses nasale et buccale qu’un chloroforme impur aurait pu provoquer sur ces parties.