PARALYTIQUES GENERAUX
sa fortune ; mais le plus grand nombre doivent être attribués à la perte du sens moral, à Toubli de tous ]es devoirs, de toutes les convenances et de toutes les conventions sociales, qui pousse le paralytique général à satisfaire sans aucune retenue tous ses instincts, lesquels acquièrent d'ailleurs souvent, par le fait de la maladie, une intensité qui contraste avec les habitudes antérieures. C'est ainsi qu'on voit quelquefois se développer un appétit violent pour les boissons alcooliques ; d'autres fois ce sont des appétits génitaux ou lubriques qui apparaissent et qui entraînent le malade à toutes sortes d'excès, à des actes obscènes, à des outrages publics à la pudeur. Une tendance fréquente est celle du vol ; au début, des abus de confiance, des faux sont quelquefois commis et parfois avec une habileté qui semble exclure l'idée de la folie ; plus tard, des larcins sont accomplis avec une brutalité dépourvue de toute adresse; des objets sans utilité, ordinairement sansgrandc valeur, ne procurant aucun profit réel au malade, sont dérobés par lui sans qu'il ait prémédité longtemps son action ni usé de précautions habiles. — Quelques-uns de ces actes sont commis dès le commencement de la paralysie générale, alors que les désordres de l'état mental sont encore peu apparents. C'est pourquoi on voit assez souvent des paralytiques généraux traduits en justice, et les actes dont nous parlons sont même assez fréquents dans la première période de la maladie pour que Legrand du Saulle l'ait appelée période médico-légale^.
Les troubles musculaires qui, avec le désordre de Tintelligence, caractérisent la paralysie générale, ne sont constitués par une paralysie proprement dite que très tardivement, à la période ultime, et, comme les malades sont souvent enlevés par des complications intercurrentes, il est rare que la maladie justifie, au pied de la lettre, le nom qu'on lui a donné.
1. Sur ce point, voir notamment: Brierre de Boismont, Études médicolégales sur la perversion des facultés morales et affectives dans la période prodromique de la paralysie générale {Annales d'hyg. publ. et de méd. lèg., 2* série, t. XIV). — Ach. Foville, Contribution à Télude médico-légale delà paralysie générale (même recueil, 1877, t.XLVlI).
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Mais ce qui est constant et précoce, c'est la parésie et surtout un certain degré d'ataxie musculaire. Cette ataxie se manifeste d'abord dans les mouvements qui exigent de la délicatesse et de la précision, et c'est ainsi que certains artisans sont obligés de renoncer de très bonne heure h leur profession ; pour les autres, le trouble apparaît dans divers actes de la vie ordinaire ; il y a de la difGculté à boutonner les vêtements, à saisir et à manier les fins objets ; récriture devient tremblée et irrégulière, les lignes cessent d'être parallèles *, etc. C'est surtout la parole qui présente de bonne heure des altérations manifestes. [1 est vrai qu'ici les troubles musculaires ne sont pas les seuls en jeu et qu'il faut faire sans doute une certaine part à la lésion cérébrale, à la difficulté de trouver immédiatement et avec assurance le mot convenable. Quoi qu'il en soit l'embarras de la parole constitue un symptôme très important de la paralysie générale et qui permet souvent à un médecin exercé de diagnostiquer la maladie dès son début. Cet embarras reste très léger pendant une certaine période ; on remarque seulement que de temps en temps le malade hésite au milieu d'un mot, traîne sur une syllabe avant de prononcer la suivante et est obligé de faire un léger effort pour articuler certains mots ; ces défectuosités se manifestent surtout dans la parole calme et lente, elles disparaissent quand le discours est animé etrapide. A mesure que la maladie avance, le trouble s'accentue et porte sur un nombre de plus en plus considérable de mots ; ceux-ci sont émis avec lenteur, hésitation, et sont souvent rendus presque incompréhensibles par l'altération des syllabes et la façon singulière dont elles sont scandées ; en outre, la tonalité des sons est elle-même changée. Pendant la parole, on voit les lèvres animées de mouvements fibrillaires, de petites secousses : la langue présente également un tremblement très accentué. Enfin, à un dernier degré, les mots sont tellement défigurés, scandés d'une si bizarre façon, que la parole devient un bredouillement à peu près inintelligible.
1. D'autres désordres de l'écriture, Tomission de lettres, de syllabes, de mois, Torthographe fantaisiste, la ponctuation bizarre, dépendent des troubles de l'intelligence.
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Dans les muscles des membres, les troubles musculaires, en s'aggravant, rendent difficiles et incorrects les mouvements les plus simples ; ceux qui consistent à porter les aliments à la bouche, par exemple ; la marche, d abord hésitante quand il s'agit de changer de direction, le devient bientôt d'une façon permanente, le malade tratne les pieds, trébuche et se fatigue promptement. Enfin, si la maladie achève son évolution, tout mouvement utile devient impossible ; incapable de marcher et de se tenir debout, le malade reste perpétuellement étendu dans un lit ou dans un fauteuil, hors d'état de se servir de ses mains. Avant môme que les choses en soient arrivées à ce point, les désordres ont envahi certains organes musculaires ; le pharynx accomplit mal ses fonctions, et les bols alimentaires, retenus dans sa cavité ou envoyés dans le larynx, occasionnent souvent des accidents, quelquefois une asphyxie mortelle. La vessie ou le rectum se prennent également et il en résulte soit une incontinence, soit une rétention de l'urine et des matières fécales.
Un symptôme important de la paralysie générale, appréciable parfois dès le début, est fourni par l'état des pupilles ; celles-ci sont dilatées, ou plus ordinairement rétrécies, et souvent à un degré différent, en sorte qu*H existe entre les deux pupilles une inégalité d'autant plus grande que quelquefois l'une est dilatée pendant que l'autre est rétrécie ; quelquefois aussi le rétrécissement portant sur les deux pupilles atteint un tel degré que les deux orifices sont ponctiformes et qu'il est presque impossible de les faire dilater.
La paralysie générale aboutit constamment à la mort, au bout d'un temps qui peut être évalué en moyenne à environ trois ans, mais qui peut être beaucoup plus court ou beaucoup plus long. La maladie évolue quelquefois très rapidement quoique d'une façon régulière ; fréquemment aussi elle se complique d'accidents qui en abrègent le cours. Parmi ces complications, il faut citer surtout les accès de congestion cérébrale, qui se traduisent soit seulement par un redoublement d'excitation maniaque, soit par une perte de connaissance, soit par des convulsions épileptiformes ou une véritable attaque apoplccliforme avec
hémiplégie ou monoplégie consécutives. Ces accès de congestion, en se renouvelant, laissent chaque fois le malade plus atteint dans son intelligence, et souvent la mort est la conséquence de Tun d'eux. — D'un autre côté, la paralysie générale présente quelquefois des périodes de rémission assez longues, pendant lesquelles Taffection reste slalionnaire ou même s'améliore très notablement, au point de permettre la reprise de la vie ordinaire, — La durée de la maladie peut être portée ainsi à huit ou dix ans ou même plus encore.
Diagnostic médico-légaL — C'est surtout pendant la première partie de la maladie que le paralytique général commet des actes qui entraînent une instruction judiciaire ; aussi le médecin légiste se trouve-t-il le plus souvent en présence de ceux de ces aliénés dont Taffection est encore au début. Le diagnostic repose sur les symptômes qui viennent d'être indiqués : Tembarras de la parole, Tinégalité des pupilles, Toptimisme exagéré ou le véritable délire ambitieux, en fournissent les principaux éléments*. L'enquêle a ici une grande importance ; elle révèle souventchez l'inculpé une série d'actes étranges, des modifications particulières du caractère dont l'interprétation est significative pour le médecin. Dans les cas douteux, une observation suffisamment prolongée permet de constater soit le développement normal delà maladie, l'apparition des symptômes qui avaient manqué jusque-là, soit la production d'accès de congestion cérébrale qui, par eux-mêmes ou par les troubles qu'ils laissent après eux, viennent éclairer le diagnostic. — Dès que ce diagnostic n'est plus douteux, il est évident que l'inculpé doit être déclaré irresponsable.
1. Ce sont tantôt les signes somatiques, tantôt les troubles psychiques ([ui prédominent au début.
On a signalé récemment l'examen cytologique du liquide rachidten roiuriie moyen de diagnostic précoce. S'il s'agit d'une affection sine materia, ce liquide ne contient pas de cellules, ou seulement quelques très rares lymphocytes. S'il s'agit au contraire de paralysie générale (ou (]•' méningites) on trouve un beaucoup plus grand nombre de leucocytes, mono ou polynucléaires.
DELIRANTS CHRONIQUES 669
S II. — Délirants chroniques.
Parmi les aliénés atteints du délire des persécutions (voir jplus loin), un grand nombre appartiennent à un type nettement caractérisé qui constitue une entité nosologique spéciale à tous les points de vue, qui a été décrite sous le nom de délire chronique à évolution systématique (Sldignan)^ de psychose systématique progressive (Garnier) *.
Ces malades n'ont pas d'antécédents psycho-pathologiques héréditaires ou personnels. Ce n'est guère avant la trentième année que se manifeste chez eux le délire des persécutions qui s'installe lentement, graduellement, après une longue période de préparation pendant laquelle il n y a pas de conceptions réellement fausses, mais de l'inquiétude, une défiance extrême, une tendance à tout interpréter comme des marques de malveillance, d'ironie ou d'inimitié. Peu à peu les idées de persécution s'accentuent, le délire est nettement constitué, et il va durer de longues années, interrompu quelquefois pardesphasesde rémission incomplète, se systématisant, se précisant de plus en plus, et restant limité au môme sujet, respectant les facultés syllogistiques, l'attention, la mémoire, la volonté. Toute cette partie conservée de Tintelligence, l'aliéné va l'employer d'une part à perfectionner son délire, à en recueillir, à en coordonner les éléments, et d'autre part à combiner les moyens de défense ou de représailles contre ses ennemis imaginaires. '
Si le délire a été d'abord purement intellectuel, il ne tarde pas à être considérablement renforcé par des hallucinations, surtout par des hallucinations auditives qui ont une importance capitale au point de vue du diagnostic.
1. Ce type rentre dans la paranoïa des Allemands, alTeclion dont lu signification et les limites ne sont pas exactement les mêmes pour tous les auteurs. Weygand la considère comme un groupe de cas « dans lesquels un système délirant permanent se développe progressivement et domine tous les actes du malade, alors que la faculté de raisonner et d'associer les idées, la mémoire et la psychomotilité sont intactes ». — La plupart des monomanies et des délires de persécution rentreraient dans la paranoïa.
Ces malades entendent des voix. Au début, ils dénaturent seulement des paroles réellement proférées pour transformer, en raison d'une similitude de consonance, un mot en un autre ayant un sens injurieux. Puis vient Thallucination véritable, c'est-à-dire la croyance absolue qu'une sensation auditive née danslecerveau est due à une cause extérieure. Cette sensation auditive peut être d'abord confuse et indistincte ; le malade entend des bourdonnements, des chuchotements, puis elle se précise, elle devient une voix qui articule des mots*, des phrases dont le sens est presque toujours injurieux, outrageant ou menaçant. Parfois, les voix sont multiples; Tune correspond à un personnage malveillant qui toujours insulte ou raille, l'autre à un défenseur qui répond au premier ; quelquefois môme un troisième personnage intervient pour juger, toujours avec des mots nettement entendus, Tattaque et la défense. Certains malades entendent toutes leurs idées formulées en phrases, ou tous leurs actes énoncés à haute voix ; on leur c vole leurs pensées ». Chez ceux-là les hallucinations auditives sont en quelque sorte continuelles. Il en est d'autres au contraire qui n'entendent les voix qu'à de rares intervalles.
Les hallucinations des autres sens sont moins fréquentes. Cependant beaucoup de malades éprouvent des secousses électriques dans les membres, des piqûres, des pincements, des jets de vitriol ; ils ont la sensation d'être violés, pédérastes. D'autres ont des hallucinations olfactives et gustatives ; ils trouvent aux aliments le goût de divers poisons. Les hallucinations visuelles sont fort rares, au point que certains auteurs pensent qu'elles ne se produisent jamais chez ces malades.
On comprend combien affreuse finit par devenir l'existence de ces malheureux. Ils la dépeignent parfois d'une manière émouvante, et décrivent leurs tourments à l'aide d'une analyse minutieuse 2; certains sont obligés pour ex-
i . Parfois le malade entend non pas le son de la parole, mais des voix intérieures qui parlent silencieusement dans la gorge, dans l'eslo» mac. Il est probable qu'il s'agit là d'une hallucinaUon du centre psycho-moteur du lan;»a^'e.
t. Voici iiuolrpios fragm«»nts d'un écrit trouvé sur un aliéné que noîis