‹ Précis de médecine légaleChapitre 281 sur 410 · ÉPILEPTIQUES · texte numérisé non relu

ÉPILEPTIQUES

Diagnostic médico-légal, — îl s'agit d'abord de reconnaître Texistence de Tépilepsie. C'est là une tâche en général facile quand on est en présence d'un malade à grandes attaques convulsives ; ces attaques sont souvent de notoriété publique ; elles se produisent quelquefois pendant le séjour dans la prison, même en présence du médecin*. D'ailleurs lé prévenu donne quelquefois sur sa maladie des détails tellement précis et tellement caractéristiques, qu'on ne peut guère suspecter sa bonne foi ; on Tamène, en conduisant adroitement l'interrogatoire, à mentionner de lui-môme rinconscience de ce qui se passe pendant Taccès, les phénomènes qui précèdent celui-ci, le sommeil qui le suit, etc. ; une description exacte de tous points ne laisse de doutes que si l'inculpé est dans des conditions d'intelligence et d'instruction assez exceptionnelles. Enfin, l'existence dé cicatrices sur la langue, de traces de blessures produites sur les diverses parties du corps par des chutes fournissent des indices importants.

L'épilepsie à forme moins franche peut être ignorée de celui qui en est atteint et se révéler alors par des symptômes qui ont d'autant plus dé valeur aux yeux de l'expert que leur signification est méconnue par le malade. Il s'agit par exemple d'attaques exclusivement nocturnes, et l'on apprend qu'à certains jours le malade se réveille avec un sentiment de courbature, de fatigue générale, les conjonctives ecchymosées, un pointillé hémorragique sur la face, des contusions en divers points du corps ; l'oreiller est taché d'un peu d'écume sanglante, la langue a été mordue, le lit est souillé d'urine. Ce dernier signe, l'incontinence d'urine survenant à certains intervalles, est un indice important, dont la valeur, signalée par Trousseau, a été con-

1. L'attaque (l'épilepsie peut être simulée. Les auteurs se sont efforcés <le trouver les moyens de reconnaître la simulation. La pâleur initiale (lo la face, la dilatation des pupilles et leur insensibilité à la lumière sont à peu près les seuls signes qui ne peuvent être imités. Mais ils no sont pas absolument constants. Chaque épileptique a d'ailleurs june attaque spéciale, dont les caractères sont toujours identiques, et cela même constitue un critérium. Les séquelles de l'attaque fourniraient aussi de bons moyens de conti'ôle (Voir Ferré, les Epilepsies et les épileptiques, Paris, 1890).

678 PRINCIPAUX TYPES d'aLIÉNES

firmée depuis. Il peut aider à reconnaître aussi les accès incomplets qui se manifestent pendant le jour ; ceux-ci passeraient souvent inaperçus si le malade n*avait conscience du malaise qui les suit et s'il n'avaitété averti de leur existence par les personnes de son entourage.

La forme vertigineuse risquerait plus souvent encore de rester méconnue, si Ton n'était mis sur la voie du diagnostic par les actes étranges, inexplicables, qu'ont ordinairement déjà commis à la suite de ces accès les épileptiques qui font Tobjet d'une expertise médico-légale.

Alors môme que l'existence de l'épilepsie est démontrée, il reste à rechercher si l'acte incriminé a été commis sous rinfluerice de la maladie.

Un épileptique est responsable des actes commis en dehors de tout accès, qu'il a exécutés en pleine conscience, et dont il a gardé le souvenir. Dans ces conditions, sa responsabilité ne pourrait-être atténuée que si l'épilepsie se manifestait chez lui, en dehors même des accès, par une altération permanente de Tétat mental qui sera indiquée dans un autre chapitre.

Le délire et l'impulsion épileptiques entrahient l'irresponsabilité absolue. Le caractère impulsif de certains actes éclate du premier coup par leur instantanéité, leur violence, leur absence de tout motif, leur inconscience parfaite. Le délire épileptique peut être moins facile à reconnaître ; nous rappelons qu'il est caractérisé surtout par la brusquerie de son début et de sa terminaison, par son inconscience et par le fait qu'il ne laisse aucun souvenir au malade,

§ IV. — Alcooliques.

Les troubles de Tétat mental produits par l'alcool doivent être distingués en manifestations aiguës et en manifestations chroniques.

Alcoolisme aigu, — L'alcool est supporté très différemment suivant les individus. Une même dose, qui ne produira guère d'effet appréciable chez les uns, occasionnera chez les autres l'ivresse complète dans sa forme commune, ou bien une ivresse spéciale ne se rattachant que par cer-

tains traits à Tivresse banale, ou enfin des troubles cérébraux qui en difTèrent complètement, qui consistent par exemple en maux de tête, vertiges, obnubilation intel-> lectuelle, sans excitation psychique et sans désordres moteurs.

Parmi les sujets qui offrent cette susceptibilité spéciale, il faut citer les épileptiques, les dégénérés héréditaires, les gens atteints de névrose traumatique, et d'une manière générale presque tous ceux dont les fonctions cérébrales présentent habituellement quelques défectuosités.

Vivresse, dans sa forme commune, n'intéresse pas la médecine légale, car la loi n'admet pas qu'elle puisse être invoquée comme excuse, et Texpert n'a pas à ouvrir de discussion à ce sujet. Mais il n'en est pas de même quand l'ivresse se présente sous des formes anormales^ dont nous allons indiquer quelques types.

Le premier de ces types, celui qui s*éloigne le moins de l'ivresse commune, est représenté par l'ivresse agressive et violente. Cette forme semble beaucoup plus fréquente qu'autrefois et il est probable que cette plus grande fréquence est due surtout à là sophistication des boissons spiritueuses qui contiennent aujourd'hui des alcools industriels, des essences artiticielies dont les effets toxiques et l'action pernicieuse sur le système nerveux ont été étudiés par plusieurs auteurs^.

Ici l'ivrogne n'est pas un être gai, expansif, loquace et titubant; c'est au contraire un individu sombre, taciturne, querelleur, qui, pour un motif futile, que lui-même trouvera absurde le lendemain, prend en haine un de ceux qui Tenlourent, et le frappe d'un bras bien assuré, car il a conservé toute la force et toute la précision de ses mouvements. Parfois ce n'est pas au hasard que de tels ivrognes choisissent une victime ; ils vont chercher une personne contre laquelle ils avaient des griefs, et commettent un meurtre qui paraît bien prémédité et motivé seulement par la pas-

1. Voir notamment: Laborbe et Magnan, De la toxicité des alcools dits supérieurs et des bouquets artificiels (Reçue d'hygiène, 1887). Cadéac et Meunier, Etude physiologique de la liqueur d'absinthe (Même recueil, 1889).

680 PRINCIPAUX TYPES d'aLIÉNÉS

sion. Cependant, c'est souvent sous Tinfluence seule de cet alcoolisme aigu que l'idée du crime s'est formulée pour la première fois dans Tesprit, et sous la même influence aussi qu'elle a été acceptée d'emblée et traduite immédia* tement en un acte.

Dans Vivresse excito-motrice il semble que les elTets de l'alcool se concentrent sur les cellules motricesdu cerveau. Ici, il n'y a pas, comme dans l'ivresse ordinaire, un développement graduel, régulier des désordres cérébraux. Après une période, souvent à peine indiquée, de malaise et d'inquiétude, l'accès éclate brusquement et se manifeste par une rage aveugle qui pousse l'intoxiqué à frapper, à détruire, sans motif et sans prétexte même, tout ce qui s'offre à sa vue. « Dans un élan irrésistible de colère aveugle, de rage destructive et d'énergie musculaire qui décuple ses forces, le furieux court droit au but et n'a rien de cette hésitation, de cette incertitude des mouvements de rivrosse vulgaire. La parole aies mêmes dehors convulsifs que les actes; l'incitation motrice verbale aboutit à rémission de cris rauques, de jurons, de rugissements, de sons à peine articulés où se révèle Jf désordre convulsif de la musculation vocale (P. Garnier *). Toute cette excitation ne dure pas longtemps en général ; elle se ralentit poiir aboutir rapidement à un sommeil profond, prolongé. Au réveille malade n'a plus qu'un souvenir confus, très incomplet ou même nul du paroxysme qu'il a subi, et au cours duquel il semblait à peu près inconscient.

Uivresse convnhive représente une localisation encore plus complète de l'alcool sur les régions motrices des centres nerveux. Le malade est pris brusquement de mouvements désordonnés, qui ne sont môme plus adaptés à un but, comme précédemment. Il se livre aux contorsions les plus bizarres, les plus incohérentes, et pendant ce temps, sans être dans l'état d'inconscience absolue d'un épileptique, son intelligence paraît presque complètementanéantie.

Dans Vivresse délirante (Garnier) l'alcool respecte au

1. Paul Garnier, La Folie à Paris^ étude statisUque, clinique et médico-légal.*, Paris, 1890, J.-B. Baillière.

contraire les centres moteurs pour porter son aclion sur les régions purement psychiques. L'ivresse ne se traduit que par du délire dont la durée peut atteindre plusieurs jours. Ce délire est ordinaii^ment assez bien systématisé, et prend la forme d'une idée fixe, presque toujours triste et terrifiante. Le malade se croit coupable d'un crime, va se dénoncer à l'autorité en donnant, avec les apparences de là lucidité, les détails les plus circonstanciés sur son forfait. Les aliénés qui viennent ainsi se dénoncer à la police pour un crime imaginaire sont 99 fois sur 100 des alcooliques, d'après Lasègùe.

Alcoolisme chronique. — 11 est des individus qui peuvent ingérer quotidiennement de grosses doses d'alcool pendant de longues années presque impunément. Chez les autres, l'action du poison se manifeste exclusivement, ou du moins d'une manière très prépondérante, sur tel ou tel organe : le foie, l'estomac, le système nerveux, central ou périphérique (névrites) occasionnant chez l'alcoolique surtout des troubles aensitifs, chez tel autre des troubles moteure, chez tel autre enfin des désordres psychiques qui seront décrits dans le chapitre VI.

11 résulte de ce qui précède qu'on se tromperait beaucoup si l'on voulait mesurer l'influence que l'alcool a pu exercer sur l'état mental d'un individu, d'après l'intensité des symptômes que l'on trouve dans les descriptions générales de l'alcoolisme chronique. Il peut arriver que ces symptômes soient, sinon tout à fait absents, du moins rares et peu marquas chez un sujet dont les facultés intellectuelles et morales ont cependant subi une atteinte profonde du fait de l'alcool.

Sous ces réserves, nous rappellei^ons sommairement les principaux signes de l'alcoolisme chronique.

Les pituites matutinales, l'anorexie, la dyspepsie, les symptômes de la sclérose hépatique ou rénale sont les manifestations les plus communes de l'alcoolisme chronique viscéral. Quant aux troubles du système nerveux, les plus fréquents sont le tremblement rythmé (vertical) affectant surtout les avant-bras, les mains, la langue; les crampes, les paralysies qui intéressent surtout les membres infé*

PI\INCIl»AUX TYPES D ALIENES

rieurs, restent incomplètes et affectent spécialement certains groupes musculaires ; les fourmillements, les engourdissements des extrémités; les anesthésies et les hyperesthésies ; les troubles visuels : scotome central^ diplopie, mouches volantes ; en6n Tinsomnie, les rêves professionnels, les cauchemars et les désordres psychiques qui seront exposés dans un autre chapitre.

Episodes aigus au cours de l'alcoolisme chronique. — L'alcoolisme comprend aussi des épisodes psychopathiques aigus, survenant chez les individus qui sont déjà des alcooliques chroniques, à l'occasion soit d'un plus grand excès d'alcool (a potu nimio)^ soit au contraire de la priva* tion brusque de ce stimulant (a potu suspenso)^ soit d'une affection fébrile quelconque, d'une blessure, d'émotions» de fatigues intellectuelles, ou môme sans cause occasionnelle appréciable.

Le plus fréquent de ces épisodes est un délire offrant des caractères spéciaux. Il est précédé, accompagné et suivi d'insomnie ; il est toujours plus marqué la nuit et parfois ne se manifeste nettement que pendant cette période. Il est toujours accompagné et l'on peut même dire qu'il est principalement constitué par des hallucinations qui intéressent surtout le sensde la vue. Ces hallucinations sont toujours terrifiantes, pénibles ou désagréables ; elles sont multiples, mobiles, fugaces, et entraînent des réactions violentes. Le délire représente assez bien un cauchemar qui se déroulerait chez un individu en état de veille, et capable par conséquent d'opposer une résistance vigoureuse et énergique aux dangers qui le menacent. Le délire alcoolique s'accompagne d'un tremblement musculaire plus ou moins accentué.

Avec ces caractères constants, l'accès de délire alcoolique présente des degrés variables. Il se borne parfois à de l'excitation nocturne ; dans d'autres cas, les hallucinations ne sont pas perpétuelles ; le malade doute un peu de la réalité, et il continue à vivre, tantbien que mal, de la vie ordinaire pendant l'accès, qui peut s'écouler ainsi d'une manière relativement paisible ou s'aggraver brusquement pour occasionner à i'improviste des actes violents. A son degré

complet de développement, Taccès prend le nom de delirium tremens.

Delirium tremens. — Après une période prodromique pendant laquelle se manifestent de l'inquiétude, de la tristesse, deTagitation, de Tinsomnie, les hallucinations apparaissent, la nuit d'abord, puis toute la journée. Elles se multiplient, se succèdent, tantôt se rattachant toutes à une même idée directrice, tantôt n'ayant d'autre lien commun que leur caractère terrifiant ou pénible. Certains malades restent une journée entière poursuivis soit par des assassins, soit par des gendarmes, soit par une armée entière ; d'autres voient tour à tour un incendie qui les environne de flammes, des figures grimaçantes qui sortent des murs, du plafond, des têtes coupées, des scènes d'assassinat, de tortures, de viol, des animaux qui se précipitent sur eux. Les autres sens, le toucher, l'odorat, le goût, Touïe même sont fréquemment hallucinés de la môme façon. Il existe quelquefois aussi une anesthésie complète, et c'est ainsi que Ton voit des blessés arracher leur appareil, se servir de leurs membres fracturés sans paraître souffrir.

Le malade n'assiste ^pas passivement à la fantasmagorie qui se déroule devant lui. Il interpelle ses visions, exprime sa terreur ou sa colère, réclame impérieusement du secours, lutte violemment contre ses persécuteurs, cherche à leur échapper par la fuite, et pour cela saute par une fenêtre, escalade un mur, etc. Quand les hallucinations sont extrêmement nombreuses, mobiles et fugaces, le délire prend l'aspect de la manie la plus violente. Le malade vocifère sans interruption des lambeaux de phrase, n'ayant pas le temps de formuler entièrement chacune des idées qui se succèdent dans son esprit. De la même façon, il commence un acte avant d'avoir achevé celui qu'il venait d'ébaucher ; ses mouvements incessants sont violents, brusques, désordonnés. Dans cet état, l'alcoolique peut encore parfois être arraché quelques instants à ses hallucinations et donner des réponses raisonnables et exactes quand on appelle fortement son attention ; mais les conceptions délirantes reparaissent immédiatement.

La face est rouge, vultueuse, la peau couverte de sueur.

684 PRINCIPAUX TYPES d'aliénés

Le corps est animé d'un tremblement qui occupe surtout les mains, les lèvres, la langue, les muscles du visage ; mais qui est souvent généralisé et d'une intensité ejrtrême. Des attaques épilepti formes s'observent souvent. La fièvre ne fait guère défaut dans les cas graves ; elle peut atteindre 40 et 41", et si elle se maintient deux ou trois jours à ce chiffre, elle annonce ordinairement que la mort est imminente. Alors le délire dégénère en rêvasseries plus Iranquilles, puis aboutit à un état comateux qui précède la terminaison fatale.

La mort peut aussi survenir brusquement, à Timproviste, pendant que le malade est en proie à l'agitation la plus violente. Au moment même où il lutte contre ceux qui cherchent à le maintenir, contre les agents de police qui remmènent, on le voit s'affaisser tout à coup et tomber sans vie.

Toutefois rintensité du délire ne donne pas toujours la mesure de la gravité de la maladie. Il est des malades qui succombent sans avoir présenté une agitation très violente, mais avec une fièvre élevée et tous les signes de l'adynamie.

Le plus souvent l'accès de delirium tvemens se termine par la guérison après une durée de trois à huit jours.

Psychose hallucinatoire aiguë. — Sous ce nom, on désigne un délire différant beaucoup du delirium tremens. L'alcoolique ici n'iapasde tremblement, ni d'hallucinations visuelles, mais bien des hallucinations auditives. Il interprète ces hallucinations dans le sens de la persécution, et présente ainsi un délire systématisé. L'intelligence est par ailleurs relativement assez bien conservée. Un certain fonds d'optimisme et de bonne humeur, qui appartient à beaucoup d'alcooliques, persiste quelquefois au milieu du délire de persécution, et lui imprime un cachet assez spécial.

La durée de ce délire varie ordinairement de quelques jours à quelques semaines.

. § V. — Dég^éuérés héréditaires.

Sous ce nom de dégénérés héréditaires on comprend plusieurs groupes d'individus très différents les uns des

DÉGÉ.^ÉHES HÉKËDITAIRES 685

autres au point de vue du degré de développement intellectuel : les idiots, les imbéciles, les débiles, les dégénérés supérieurs. Les traits qu'ils ont en commun sont des antécédents héréditaires habituellement fort chargés au point de vue des tares du système nerveux ; Texistence assez habituelle de vices de conformation (asymétries cràniofaciales, strabisme, malformations des organes génitaux, etc., etc.), du bégaiement, du zézaiement, des tics, des mouvements nerveux, et surtout le déséquilibre des facultés mentales ; la fréquence des obsessions, des impulsions, et aussi du délire qui revêt chez eux quelques caractères particuliers.

Nous aurons surtout en vue de ce paragraphe la série des dégénérés qui va des débiles, dont Tintelligence, bien que fort médiocre, ne choque pas au premier abord par son insuffisance, et leur permet d'exercer un métier, de vivre de la vie commune sans trop se faire remarquer, jusqu'aux dégénérés supérieurs dont Tintelligence est non seulement moyenne, mais souvent même très puissante, au moins sur certains points.

Ces individus sont qualifiés aussi du nom de déséquilibrés. C'est qu'en effet, dès leur enfance, ils présentent une inégalité souvent très profonde des facultés mentales ; si Tune ou plusieurs d'entre elles acquièrent parfois un développement extrême, il arrive bien plus souvent que d'autres restent rudimentaires ou font presque complètement défaut. Les sentiments moraux peuvent, aussi bien que les facultés intellectuelles, rester à peine ébauchés, ou au contraire s'exagérer à l'excès ou différer considérablement de ce qu'ils sont chez les autres hommes. Certains dégénérés sont extrêmement émotifs; d'autres font preuve d'une insensibilité morale absolue, ignorant ce que c'est que la pitié, la compassion, la justice. C'est surtout chez eux que l'on rencontre aussi les plus singulières aberrations de l'instinct sexuel ; les uns n'ont de penchant que pour les personnes de leur sexe ; les autres éprouvent des désirs vénériens à l'occasion d'une circonstance sans aucun rapport avec la fonction génitale, et toujours la même chez un même individu.

686 PRINCIPAUX TYPES d'-ALIÉNÉS

Les dégénérés onl Irèssouventdes ohsessioiis. Une image, une pensée surgissent dans Tespril, parfois sans causes appréciables ; elles s'y installent, s'y implantent fortement et entraînent un besoin intense de réalisation. Certains sujets [onomatomanie) sont obsédés par un mot qu'ils doivent répéter à satiété, soit mentalement, soit réellement, ou qu'ils doivent au contraire soigneusement éviter, ou bien qu'ils doivent rechercher sans repos ni trêve jusqu'à ce qu'ils l'aient trouvé. D'autres obéissent rigoureusement à des rt^gles, à des rites dont ils ne connaissent pas le motif, et qu'ils trouvent même absurdes, comme par exemple de monter un escalier toujours du pied droit, de compter leurs pas, en prononçant seulement des chiffres multiples d'un certain nombre : 2, 3, 5, etc. ; de dénombrer soigneusement, pendant les promenades, les visites, tous les objets d'une même espèce qui tombent sous la vue : les arbres, les chiens, les voitures, etc. D'autres évitent à tout prix le contact du cuivre ou de tel autre métal, des objets pointus, etc. V agoraphobie^ la claustrophobie, Vécholaliey la coprolalie, etc., sont des manifestations du même ordre.

Les malades ont la parfaite conscience de leur obsession et en reconnaissent presque toujours l'absurdité. Le besoin d'y obéir n'en est pas moins intense, et porté parfois à un tel point que, s'il n'est pas réalisé, il occasionne une angoisse extrême, qui fait place à un sentiment de détente, de calme et de bien-être dès que l'obsession est satisfaite.

Vimpulsion ne diffère de l'obsession que parce qu'elle est habituellement moins continuelle, qu'elle procède ordinairement par accès et surtout parce qu'elle entraîne le malade à des actes plus apparents, plus ridicules ou plus dangereux pour les autres ou pour lui-même. L'impulsion est ordinairement unique et toujours la même, au moins pendant un certain temps, chez un même individu ; elle se manifeste à intervalles variableset dure chaque fois plus ou moins longtemps. Son objectif, constant et bien limité dans chaque cas, est très différent suivant les individus; mais à cet égard les impulsions les plus fréquentes et les plus importantes sont les siiivnntos.

DÉGÉN£li£S HÉRÉDITAIRES 687

Dipsomanie. — Un individu, qui parfois est habituellement très sobre, est pris du désir et du besoin de boire de Talcool. II résiste, et quelquefois très énergiquement, parce qu'il sait par expérience à quelles conséquences désastreuses il s*expose s'il cède à son entraînement ; certains malades vont même jusqu'à mêler des excréments à leur boisson pour s'en dégoûter. Après une lutte plus ou moins longue, il s'abandonne, il se procure de l'alcool à tout prix, et s'il le faut, il vend pour cela ce qu'il possède, mendie ou vole ; il boit, s'enivre solitairement, boit encore eU après plusieurs jours ou plusieurs semaines de cette débauche, il reprend une existence régulière, redevient sobre pendant de longs mois, jusqu'à ce que survienne un nouvel accès. Il est à remarquer que ces individus ne deviennent presque jamais alcooliques*.

Pyromanie. — C'est la manie incendiaire, l'impulsion à mettre le feu, à brûler les meules, les granges, les maisons. On voit parfois à la campagne éclater ainsi en peu de temps une série d'incendies. Le plus souvent, tous ont été allumés par un même individu, un imbécile, un débile, un dégénéré qui a obéi, en commettant ces méfaits, non pas à une idée d'intérêt mais à une impulsion maladive et non motivée, ou qui se venge ainsi du grief le plus futile.

Kleptomanie. — C'est l'impulsion à voler, à dérober des objets, souvent sans grande valeur, dont le voleur ne tire guère profit, et que parfois il accumule à son domicile sans les utiliser. De même que le pyromane, le kleptomane agit non seulement avec pleine conscience, mais encore en prenant toutes les précautions propres à lui assurer l'impunité. D'ailleurs il sait parfois aussi trafiquer fructueusenient de ses larcins, de sorte que l'appréciation de la responsabilité est ici souvent fort délicate.

Impulsions au suicide, à ïhomicide. — Ces impulsions surgissent, comme les autres, sans aucun motif que le malade puisse se donner à lui-même. Seulement elles sont peut-être moins souvent suivies d'effet, sans doute parce

i. Certains accès de dipsomanie seraient sous la dépendance de l'épilepsie et devraient être considérés comme des équivalents de l'attaque épilcplique

688 PRINCIPAUX TYPES dVlIÉNÉS

que le malade, qui comprend parfaitement toute la gravité de l'acte auquel il est entraîné, lutte plus énergiquemenl, et pour mieux résister réclame parfois l'assistance d'autrui.

Délire des dégénérés. — Les dégénérés délirent facilement à Toccasion d'une vive émotion, de fatigues intellectuelles, d'excès, d'une maladie aiguë, de raccoucliemenl, de la ménopause, etc., ou sans cause appréciable.

Ce délire se développe en général rapidement ; il peut être général (maniaque, iypémaniaque) ou partiel (grandeurs, persécutions) ; mais il se présente rarement sous une forme nettement et étroitement systématisée, ou du moins il ne reste pas longtemps tel. Le plus souvent les idées délirantes de divers ordres coïncident en se succédant : le délire est polymorphe, diffus, sans évolution régulière. Il peut ne durer que quelques jours, que quelques heures même ; il persiste quelquefois presque indéfiniment ou aboutit à la démence.

§ VI. — Hystériques.

Parmi les hystériques, il en efet dont l'état mental reste assez peu troublé pour comporter une pleine responsabilité ; il en est peu pour lesquelles on puisse réclamer le bénéfice d'une irresponsabilité absolue ; il y en a un grand nombre qui doivent être classés parmi les malades dont la responsabilité est atténuée dans une mesure plus ou moins large.

Dans celte névrose, les troubles de l'état mental ne sont pas toujours en rapport exact avec les symptômes dits physiques, c'est-à-dire appréciables matériellement *. Si les

4. Rappelons briôvenip.nt les principaux stigmates permanenU de riiystérie, lesquels sont parfois très mobiles, et peuvent d'ailleurs faire tous complètement défaut dans certains cas. Ce sont : Vanesthésie cutanée, générale, le plus souvent intéressant une moitié du corps, en îlots irré^Miliers, en territoires géométriques (en forme de gant, de manches de veste, etc.), absolue ou partielle : analgésie, thermo-anesthésie, électro-aneslhésie, etc. ; l'anesthésie des muqueuses, — rAy;)eresthésie cutanée, distribuée de la même façon que Vanesthésie, les arlhralgies, les zones hystérogènes : cutanées, muqueuses, viscérales (ovarioj ; — \qs. anesthésies sensorielles ; le rétrécissement concentrique du champ visuel (jjIus marqué pmir certaines couleurs), l'amblyopio ; — les contractures^ ramyostiienie.

UYSTÉRIQUES 689

facultés intellectuelles sont ordinairement profondément atteintes dans la forme de la maladie qualifiée de grande hystérie, elles le sont parfois aussi à un haut degré alors que les manifestations somatiques sont rares et peu ac-^ cen tuées.

On trouvera plus loin la description du délire, des impulsions hystériques, et des désordres psychiques permanents que la maladie occasionne en certains cas.

D'après quelques médecins *, le délire seul appartiendrait en propre à l'hystérie ; tous lesautres troubles de l'état mental relèveraient de la dégénérescence mentale, laquelle est constamment associée à l'hystérie. Il semble bien difficile d'accepter sans réserves cetle opinion. 11 y a longtemps que les médecins décrivent un type psychique spécial à l'hystérie, distinct en certains points des dégénérés ; ce type n'a pas été imaginé de toutes pièces et n'a pas été reproduit sans contrôle par tous les auteurs qui ont traité de l'hystérie ; aujourd'hui encore on a de fréquentes occasions de l'observer et de le vérifier. Mais ce qui est sans doute exact, c'est que ce type, s'il a été bien vu, n'avait pas été jusqu'en ces dernières années suffisamment analysé, convenablement interprété, ni rapporté au mode particulier du fonctionnement intellectuel dans l'hystérie. Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre V.

C'est à l'hystérie que se rattachent le plus souvent les phénomènes hijpnotiques : la léthargie, la catalepsie, la narcolepsie, le somnambulisme provoqué, les suggestions, les actes commis ou subis par les malades qui se trouvent en cet état. Malgré l'intérêt si vif que présente l'étude de ces phénomènes, nous nous bornons à les mentionner, parce que jusqu'ici ils n'ont jamais eu d'application médico-légale, sauf dans de très rares affaires de viol et d'attentat à la pudeur. Nous avons cité ailleurs (pages 378 et suivantes) les quelques expertises relatives à cette question.

1. Henri Colin, Essai sur Vèlat mental des hystériques, thèse do doctorat, Paris, 1890.

ViBERT. Médecine légale. 7e édit. 44

} VII. — Morphinomanes^ Cocaïnomanes^ ÉthéromADes.

L'intoxication chronique par Topium détermine, comme Talcoolisme, outre des symptômes somatiques, certains troubles des facultés mentales qui doivent être enyisagés au point de vue médico-légal.

L'empoisonnement lent parFopium en nature, si fréquent dans certaines contrées de TOrient, n'existe pour ainsi dire pas chez nous ; mais il est remplacé par l'intoxication morphinique, opérée par les injections hypodermiques *. Dans les deux cas, les symptômes paraissent être analogues.

Les individus qui font abus de la morphine sont poussés d'abord par le désir de se procurer le sentiment de calme, de bien-être physique et intellectuel que la morphine donne à certains sujets ; l'injection faite au début pour apaiser une douleur est continuée souvent dans le dessein d'obtenir la sensation d'ébriété. Il est des gens pour qui cette ébriété spéciale a des charmes extrêmes. Il est impossible de ne pas reconnaître, dans la plupart des cas, un caractère pathologique à ce penchant pour la morphine, et, en fait, beaucoup de ceux qui font abus de ce médicament ont présenté antérieurement des bizarreries, des anomalies, des troubles psychiques plus ou moins accusés, plus ou moins nettement caractérisés.

Quoi qu'il en soit, au bout d'un certain temps, qui comprend ordinairement deux ou trois mois, la morphine ne procure plus Veuphorie si attayante du début ; en revanche elle est devenue réellement indispensable au fonctionnement de Torganisme, si bien que sa suppression brusque entraîne les troubles les plus graves, pouvant aller jusqu'au collapsus mortel. Comme les doses doivent être constamment augmentées pour produire le même effet, on voit des individus qui arrivent à absorber journellement plusieurs grammes de chlorhydrate de morphine.

Les individus ainsi imprégnés de morphine présentent des désordres de presque toutes les fonctions: inappétence,

1 . Parmi les monographies françaises sur ce sujet nous citerons : Pichon, Le Morphinisme^ 1890. — Guimbail, Les Morphinomanes, 1891, — E, Chambard, Les Morphinomanes.

MORPHINOMANES, COCAÏNOMANES, ÉTHÉROMANES 691

amaigrissement, constipatioD, tremblements, impuissance, aménorrhée, périostite alvéolo-dentaire amenant la chute des dents, furonculose, abcès sous- cutanés et enfin cachexie profonde. En même temps les facultés intellectuelles subissent un affaiblissement graduel qui semble d'abord porter spécialement sur l'attention et la volonté. L'imagination peut rester longtemps active et surexcitée ; mais les conceptions demeurent stériles et les résolutions ne se traduisent que difficilement par des actes. Ce manque d'énergie fait que les individus en état de morphinisme chronique commettent rarement des crimes ou des délits.

Il n'en est pas de même lorsque, par suite de la privation de leur excitant habituel, ils se trouvent dans cet état spécial, décrit sous le nom d'abstinence morphinique. Sans parler des troubles somatiques qui se produisent alors, dont les plus importants sont le collapsus et les désordres gastro-intestinaux simulant parfois le choléra-morbus, et outre les accès de manie, d'hystérie ou d'hystéro-épilepsie qui peuvent éclater à ce moment, le malade éprouve le besoin le plus intense, le plus impérieux de la morphine. Ce besoin répond à un appel pressant de l'organisme ; on a pu dire qu'il est comme la faim et la soif, une manifestation de l'instinct de conservation. Il est en même temps un besoin psychique qui devient une obsession, une impulsion dans laquelle se concentre tout ce qui reste de facultés inlellecluelles. Aussi le morphinomane en état d'abstinence cherche-t-il à se procurer de la morphine à tout prix ; pour cela, il combine les moyens de tromper la surveillance de son entourage, de capter la confiance des pharmaciens ; enfin pour avoir de l'argent il commet souvent des vols longuement prémédités et exécutés avec adresse. Il est curieux de voir combien tout ce qui se rapporte à ce besoin de morphine survit, comme un groupe de phénomènes psychiques solidement organisé, au milieu du désarroi le plus profond des facultés intellectuelles. Nous avons observé une jeune femme en état d'abstinence morphinique, laquelle, ainsi qu'il arrive parfois en pareil cas, passait constamment de l'excitation maniaque la plus violente avec hallucinations visuelles, vociférations incohé-

rentes, tentatives de suicide, à un état de dépression Ici qu'elle laissait aller ses matières fécales. Un jour que, pendant un de ces moments de dépression, on Tavail laissée seule quelques instants, elle s'habille rapidement, se munit du porte-monnaie de son mari, d*une ancienne ordonnance prescrivant de la morphine, prend un fiacre el s'en va acheter une seringue, puis de la morphine.

C'est surtout à l'occasion de vols commis par des morphinomanes que le médecin légiste est appelé à intervenir. Il lui faut d'abord rechercher si l'inculpé est réellement morphinomane et à quel degré. Ici, comme pour l'alcoolisme, la gravité de l'intoxication ne se mesure pas exactement aux doses absorbées ; tel individu qui ne prend que quelques centigrammes de morphine aura les mêmes troubles, et supportera aussi mal l'abstinence que tel autre dont la dose quotidienne atteint ou dépasse un gramme. — Le diagnostic se fera par les nombreuses traces de piqûres, accompagnées souvent d'induration ou d'abcès sous-cutanés, par la constatation des symptômes indiqués plus haut, qui peuvent d'ailleurs être peu accentués, et surtout par l'apparition des troubles que provoque toujours chez les véritables morphinomanes la suppression ou la diminution brusque des piqûres. — Mais il ne suffit pas qu'un individu soit reconnu vraiment morphinomane et même en état d'abstinence morphinique, pour qu'il soit déclaré irresponsable des vols qu'il a commis. Ici, comme d'ailleurs dans toutes les expertises relatives à l'état mental, l'appréciation de la responsabilité se base sur une foule d'éléments particuliers qui varient suivant chaque cas : les circonstances dans lesquelles l'acte a été accompli, le degré de rintoxication morphinique, la violence des troubles dus à l'abslinence, les antécédents du malade^, etc.

1. Rapuolons ici que le pharmacien encourt une grave responsabilité s'il délivre plusieurs lois de la morphine 5ur le vu d'une seule el mi^me prescription nuMlicah.-. Le Trihunal de la Seine a condamné, en 1883, un pharmacien qui avait fourni aune même cliente, 693 grammes de uiorphine, en l'espace de 18 mois, à 8 jours d'emprisonnement, 1000 francs d'amenrle pour violation de l'ordonmance royale du 29 octobre 1840 l'I à f 000 francs de dommages-intérêts au profit du mari de la malade.-

La cocaïnomanie ressemble fort à la morphinomanic. à laquelle elle est d'ailleurs souvent associée. Mais le cocaYnisme s'accompagne en outre d'hallucinations de la vue, du toucher et de l'ouïe,, désagréables ou terrifiantes, lesquelles aboutissent souvent h un délire de persécution ou à un accès de manie. Les cocaïnomanes sont ainsi portés h des actes de violence qui les rendent dangereux pour autrui.

Les éthéromanes arrivcnl à boire Téther par petits verres ou à en inhaler chaque jour 100 grammes ou davantage, pour se procurer une excitation et une ivresse intellectuelles. Les conséquences de Téthérisme, tant au point (le vue physique qu'au point de vue de Tétai mental, sont beaucoup moins graves que celles du morphinisme et du cocaïnisme, et la privation brusque de Télher n'entraîne pas d'accidents sérieux. Les éthéromanes n'intéressent guère la médecine légale qu'en leur qualité de déséquilibrés et de dégénérés ; c'est en effet parmi les individus de ce genre que se développe à peu près exclusivement la passion de l'élher.

Page 1