CHAPITRE TROISIÈME
Certains actes délictueux ou criminels sont le résultat direct d'un délire. D'autre part, il arrive parfois que le délire apparaît et évolue sous les yeux du médecin chez un inculpé mis en observation parce que son état mental avait <léjà paru plus ou moins suspect. Dans les deux cas, l'éludo du délire, de la forme qu'il revêt, des caractères qu'il présente, fournit un moyen précieux d'appréciation, parce qu'il met ordinairement sur la voie d'un diagnostic complet, d'une reconstitution de toute l'histoire pathologique du sujet, et qu'il permet de ranger celui-ci dans telle ou telle classe d'aliénés, de reconnaître sous quelles influences
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il a pu commettre Tacte incriminé, et aussi de formuler un pronostic souvent très précis.
Nous donnerons ici quelques éléments de ce diagnostic, en décrivant sommairement les principales formes du délire ^ suivant une classification qui nous paraît la plus commode au point de vue pratique. Nous distinguerons le délire en général, partiel et aystématiséy et diffus ou poly-morphe, distinction un peu schématique, et qui n'est pas toujours réalisée complètement dans la réalité.
§ I. — Délire général.
Dans le délire général, dit M. Achille Foville •, « l'état de maladie saute aux yeux dès le premier abord : Tattention ne peut plus être fixée; les malades sont étrangers à ce qui les entoure ; rien ne les attache à leur manière de vivre antérieure, à leur profession, à leurs relations sociales, à l'observation des convenances, etc. > — Le délire général peut se présenter sous deux aspects opposés : tantôt toutes les facultés sont exaltées, tantôt au contraire elles sont déprimées ; dans le premier cas, le délire est dit maniaque, dans le second cas il est appelé dépressif ou mélancolique.
Le délire m^aniaque ù pour caractère principal une surexcitation générale et continue des idées, des sentiments et des déterminations (Foville). Les malades qui en sont atteints parlent sans cesse, avec une volubilité extrême, changeant constamment d'idées, accompagnant leurs paroles d'une mimique et de gestes désordonnés ; ils s'agitent, se livrent à des actes irréfléchis, violents, sans but raison-
i. Chacun compremj ladifTérence qui existe entre lo délire, le rôve, Terreur, la passion, et cependant tous ces états sont ou peuvent être ia cause de conceptions fausses ; mais il faudrait de longues ezplicaUons pour préciser ce qu'ont do spécial les conceptions fausses du délire. En outre, pour délimiter rigoureusement ce qu'on entend par conceptions fausses, il faudrait commencer par définir la raison, terme irréductible qui n'est pas susceptible de déiinition. Tous ces exercices de métaphysique sont assez inutiles au point de vue pratique, et toutes les tentatives faites pour définir le mot délire n'ont abouti à aucun résultat absolument satisfaisant (Voir sur ce point lartlcle Déurb de MM. Bail et Ritli). Vict, encycl. des sciences médicales,
2. Foville Art. Dêlhœ du Nouv. Dict de méd. et de ckir. pratiques.
DÉLIHE PARTIEL ET SYSTEMATISE 695
nable ;ils ont très souvent des hallucinations desdifTérents sens. Le délire maniaque constitue la manie^ laquelle est tantôt primitive et représente une forme de la folie, tantôt se manifeste par un accès chez certains malades : les imbéciles, les déments, les épileptiques, au début de la para* lysie générale, au cours de Talcoolisme, etc.
Le délire général mélancolique ou dépressif a pour caractère principal « une dépression, une torpeur générale et continue des idées, des sentiments, des déterminations. Les malades qui en sont atteints sont dans un état complet d'abattement physi((ue et moral. Leur face est morne, leurs traits pendants, leur teint blafard ; toutes les fonctions végétatives, circulation, respiration, nutrition, sécrétions et excrétions sont lentes et amoindries. Les idées paraissent absentes, les sentiments ne peuvent se faire jour, les malades gardent un silence absolu ou ne parlent qu'à voix basse, par monosyllabes ; ils ne changent pas de place, sont incapables d'aucune énergie, d'aucune initiative, rien ne peut les distraire de leur tristesse, qui est tantôt spontanée, sans motif, tantôt au contraire est basée sur des idées délirantes de la nature la plus pénible u (Foville). — Le délire général dépressif constitue une des formes de la folie : la mélancolie ; il peut succéder au délire^ maniaque, et c'est ce que Ton observe notamment dans, une forme de folie dite folie circulaire ou à double forme ; il apparaît aussi quelquefois dans la paralysie générale,, Talcoolisme, l'épilepsie, etc.
S II. — Délire partiel et systématisé.
Le délire partiel est celui dans lequel un certain nombre d'idées portent le cachet de l'insanité, tandis que sur les autres points la raison paraît intacte ou relativement peu atteinte. Le délire peut être purement intellectuel, ou considérablement renforcé par des hallucinations ; mais chez un môme malade, conceptions fausses et hallucinations concordent entre elles, convergent vers un même centre, pour constituer un délire coordonné, organisé, systématisé. Suivant que cette systématisation se sera faite dans tel ou
lel ordre d'idées, le délire sera celui de la persëcuiion ou <les grandeurs, ou du mysticisme^ de Vérotisme, de Yliypocondrie, etc. Cet aspect, cette couleur du délire n'est pa< en rapport constant avec la nature et Torigine de la maladii^ mentale. Une môme maladie: la paralysie générale, l'alcoolisme, la dégénérescence héréditaire peut occasionner des délires de diverses couleurs. Il faut donc, dans chaque cas particulier, s'appuyer sur d'autres éléments pour reconnaître l'origine du délire.
Parmi les divers délires partiels, les deux plus importants au point de vue médico-légal sont le délire de persécution et le délire ambitieux.
Délire de persécution. — Les délirants chroniques, décrits dans un paragraphe précédent, fournissent l'exemple le plus parfait d'un délire bien nettement systématisé. Chez eux tout converge vers l'idée de persécution et s'y rapporte étroitement, tandis que, sauf sur ce point. l'intelligence conserve presque indéfiniment sa vigueur- Bien d'autres malades sont aussi des persécutés; mais si leur délire paraît au premier abord analogue, une étude plus attentive permet de le différencier de celui des délirants chroniques par des caractères bien tranchés.
Les alcooliques qui délirent sont fréquemment des persécutés. Mais ici les hallucinations sont surtout visuelles, rarement auditives, ce qui est exactement l'inverse chez les délirants chroniques. Elles sont terrifiantes, mobiles, fiigaces, oubliées dès qu'elles sont remplacées par d'autres; eiles amènent une réaction immédiate, violente, des vociférations, une gesticulation désordonnée. Le délirant chronique n'est pas terrifié, mais bien plutôt indigné ; c'est par la ruse, par d'ingénieuses précautions, ou par un meurtre bien préparé qu'il se défend contre des persécutions qui existent depuis longtemps, dont il n'a oublié aucune, et qui se relient solidement dans son esprit par un enchaînement logique. Son délire s'est développé lentement, graduellement ; celui de Talcoolisme est constitué en quelques jours ou presque instantanément. Enfin, le tremblementet les autres signes somatiquesde l'alcoolisme viennent compléter ce diagnostic, en général très facile. Rappelons tou-