DÉGÉNÉRÉ. RESPONSABLE
A parlir du moment où il a été arrêté, l'attitude de Tinculpé a changé brusquement et est restée ensuite la même pendant tout le temps que nous l'avons observé. Il pleure presque continuellement^ regarde autour de lui d'un air égaré et paraît ne pas entendre la plupart des paroles qu'on lui adresse ; en Tinterpellant vivement, on obtient quelques réponses, en général sensées et exactes, mais toujours très brèves. Il est impossible d'avoir avec lui une conversation quelque peu suivie : dès qu'on ne lui adresse pas une question précise, formulée sur un ton impérieux» il semble cesser de rien entendre et devient étranger à tout ce qui l'entoure. Dans le peu qu'il dit, on ne trouve pas de traces d'idées de persécution ou de grandeur, ni d'un délire systématisé quelconque. Il a, la nuit seulement, quelques hallucinations visuelles : il se plaint que sa cellule se remplit de rats, d'animaux qui rampent sur le sol. Il s'agit Ià« très vraisemblablement, de manifestations alcooliques : l'inculpé présente du reste un tremblement notable des maios qu'on peut attribuer à la même cause.
Nous croyons que l'état de désordre intellectuel que nous venons d'indiquer existe réellement et n'est pas simulé. Certains indices, il est vrai, montrent que, comme cela arrive souvent en pareils cas, l'incnlpé l'exagère quelque peu et songe à en tirer parti : c'est ainsi qu'il sort toujours de son égarement pour protester quand on lui dit qu'il a subi déjà plusieurs condamnations — que lorsque nous examinons une légère cicatrice qu'il porte à la tête, il nous raconte avec beaucoup de détails qu'il a fait une chute grave, ajoutant spontanément qu'il n'en a jamais parlé à ses parents — qu'il insiste complaisamment sur ses excès de boisson, etc. — Mais, cette réserve faite, nous pensons que l'inculpé est en ce moment dans^un état mental véritablement pathologique. Depuis plus de trois semaines, ce jeune homme reproduit fidèlement un type morbide qu'il est bien difficile d'inventer de toutes pièces : le délire des dégénérés, délire non systématisé, polymorphe, qui éclate souvent de la manière la plus brusque et acquiert d'emblée toute son intensité. Léon M... appartient bien du reste à la classe des dégénérés : il en a quelques-uns des stigmates physiques; il a subi dans son enfance une fièvre typhoïde grave ; il a été débilité prématurément par l'alcoolisme et les excès de tous genres. Le terrain était ainsi tout préparé pour l'éclosion du délire, et l'on comprend qu'il ait suffi de l'émotion provoquée par la scène du 31 juillet dernier pour le faire éclater. Ajoutons que, suivant toute prévision, ce délire disparaîtra complètement, et sans doute dans un délai prochain.
Il est du reste certain qu'au moment où il a commis les faits qui lui sont reprochés, Léon M... n'était nullement délirant et ne se trouvait pas dans un état mental de nature à entraîner l'irres-
poDsabilité pëaaie. On peut dire seulement que le délire qui a éclaté depuis a mis en relief la déséquilibration et la débilité mentale de ce jeune homme et que par suite il y aurait peut-être Heu d'apporter quelque indulgence dans l'application de la peine qu'il a encourue.
XXXII.— Morphinomane.^ Vols dans Us magasins, Responsabiliié ailénuie,
— PERSOZWEL —
Serment préalablement prêté, après avoir pris connaissance des pièces du dossier, avoir pris des renseignements auprès du père et auprès du mari de la femme D., après avoir examiné celle-ci à diverses reprises, exprime comme suit le résultat de l'expertise qui m'était confiée.
La femme D. a été surprise en novembre dernier, dérobant dans les magasins du Louvre, avec Taide d'une complice, un coupon d'étoffe d'une valeur de 80 francs. Elle a avoué ce vol et, à la suite d'une perquisition qui a fait trouver à son domicile plusieurs objets d'origine suspecte, elle a reconnu aussi qu'elle avait déjà commis d'autres larcins dans divers magasins.
Des doutes se sont élevés sur la responsabilité de cette femme que les personnes de son entourage disaient être malade et pri* vée de la pleine possession de sa raison.
Les renseignements que nous avons recueillis sur elle n'ont quelque précision qu'à partir de l'année 1886, époque de son mariage avec le sieur D., qu'elle a épousé après avoir obtenu à son profit le divorce d'un premier mariage. Le sieur D. n'a pas tardé à remarquer que sa femme avait un caractère des plus irréguliers ; elle se livrait de temps à autre à des excentricités dont quelques-unes attirèrent de réels désagréments au mari; celui-ci reconnaît qu'il a été obligé parfois d'y mettre un terme par des corrections manuelles. — Les époux sont restés à N.de mars 1887 à avril 1889; très peu de temps aprèsson arrivée dans cette ville, la femme D. commença à présenter divers troubles de la santé comme on en observe chez les personnes névropathes à un haut degré: névralgies, troubles digestifs, malaises changeant de forme incessamment. Elle devint bientôt ce qu'on pourrait appeler une malade de profession, toujours préoccupée de sa santé, expérimentant tous les remèdes. Les ordonnances médicales qui lui ont été délivrées forment une liasse volumineuse que nous avons eue entre les mains. En octobre 1887, ces troubles nerveux avaient acquis une intensité telle que la femme D. vint à Paris consulter un spécialiste en renom. Peu de temps après, la malade