MORPHINOMANE. — VOLS DANS LES MAGASINS
reçut d'uD médecin quelques injections de morphine. Elle se loua beaucoup de ce traitement, trouva bientôt que les piqûres lui étaient trop parcimonieusement mesurées : elle en réclamait une pour chacun de ces malaises indéterminés, qui lui surve* naient souvent de la façon la plus imprévue. Au bout de quelques mois elle s'arrangea pour se piquer elle-même^ et bientôt elle eut à la fois la passion et le besoin de la morphine. Elle se procurait cette substance tantôt en usant de la complaisance que mettent certains pharmaciens à renouveler un grand nombre de fois la même ordonnance, tantôt en fabriquant de fausses ordonnances dont l'imitation est d'ailleurs assez grossière pour ne tromper que les personnes qui y mettent, sans doute, quelque bonne volonté.
A partir du moment où la femme D. abusa de la morphine, elle se plaignit beaucoup moins de ses divers malaises ; en revanche ses excentricités devinrent plus fréquentes et occasionnèrent à diverses reprises des scènes scandaleuses. Enfin, en septembre 4890, survinrent, au dire du mari, quelques crises délirantes semblables à celles qui se produisent en ce moment, mais plus courtes et séparées par de longs intervalles de lucidité presque complète au moins en apparence.
Depuis les quelques jours qui ont suivi le vol» la femme D. est dans un état beaucoup plus grave qu'il ne Ta jamais été. Cette aggravation est due très vraisemblablement à la privation presque absolue de la morphine. Le sieur D. surveille maintenant sa femme très étroitement et croit bien faire en supprimant toute piqûre. Malheureusement le morphinomane ne peut se passer brusquement de l'excitant auquel il est habitué, et c'est lorsqu'il en est sevré tout à fait qu'éclatent les plus graves accidents. C'est ainsi que la femme D. est arrivée aujourd'hui à un état lamentable. Tantôt, prise d'un accès de manie aiguë, elle lotie violemment contre ceux qui l'entourent, brise les vitres, cherche à se jeter par la fenêtre; tantôt, et plus souvent, elle reste dans une inertie presque complète du corps et de l'esprit. C'est sous ce dernier aspect que nous l'avons vue. Elle se laisse examiner passivement; son corps est couvert de cicatrices d'injections souscutanées; la sensibilité de la peau est partout émoussée ; les mouvements sont lents et faibles ; le regard et les traits du visage expriment l'hébétude. Celle-ci est poussée quelquefois tii loin que la malade laisse souvent aller sous elle ; lors d'une visite que nous lui avons faite à l'improviste nous l'avons trouvée toute souillée de matières fécales. Elle ne s'alimente qu'avec un peu de lait, dort mal, a des hallucinations terrifiantes de la vue, qui lui font pousser des cris aigus. C'est à peine si avec beaucoup d'insistance on peut obtenir une courte réponse aux questions qu'on lui pose.
Elle pleure à tous moments, se plaignant d'avoir mal partout et réclamant de la morphine. A rares intervalles, elle reprend pour quelques heures un peu de raison et d'activité : dans les pre* miers jours de janvier, elle a trompé la surveillance de son mari, s'est habillée et est allée chez des fournisseurs emprunter de Tarjc^ent; elle a réuni ainsi une certaine somme avec laquelle elle a immédiatement acheté une seringue de Pravaz et de la morphine. Noua l'avons revue depuis; elle était retombée dans la même hébétude où nous Tavions trouvée auparavant
Toute cette histoire pathologique peut se résumer en disant que la femme D. était névropathe à un haut degré; comme chez beau* coup de malades de ce genre, son intelligence était mal équilibrée ; elle était prête à tous les entraînements et souvent peu apte à apporter dans ses jugements les lumières du sens commun. En raison mémedecet état cérébral, elleétait toute préparée à devenir morphinomane; car la passion et le besoin de la morphine se développent surtout chez les individus dont le système nerveux est défectueux à quelques égards. Elle s'est ensuite imprégnée du poisoQ, vivant dès lors d'une existence en quelque sorte factice et artificielle, et lorsqu'ellea été privée de Texcitant qui lui était devenu indispensable, elle est tombée dans l'état où elle se trouve aujourd'hui, et qui en fait, à V heure actuelle, une véritable aliénée, dépourvue de toute responsabilité.
Au moment du vol, la femme D. était loin de se montrer sous un tel aspect. Elle a commis ses larcins avec des précautions et une habileté qui semblent au premier abord devoir exclure Tidée d'irresponsabilité. Nous croyons cependant que cette appréciation ne serait pas juste. On ne peut considérer comme normal l'étal mental d'une femme qui ne conserve une apparence de raison et ne peut mener une existence à peu près régulière qu'à la condition d'être saturée de morphine, dont toutes les facultés intellectuelles s'écroulent dès qu'elle est soustraite à l'influence de ce poison. En pareil cas. au fonctionnement naturel et régulier des facultés intellectuelles et morales est substitué un fonctionnement artificiel, surexcité en certains points, déprimé en d'autres, profondément troublé en dépit des apparences.
Aussi, sans pouvoiraffirmer quela femme D. est complètement irresponsable des vols qu'elle a commis, nous croyons qu'il est du devoir du médecin de réclamer )iour elle la plus large indul> gence dans l'application de la peine qu'elle a encourue.
XXXÏII. — Aliénation simulée.