CHAPITRÉ TROISIÈME
On comprend en médecine légale sous le nom de mort subite les cas où la mort survient plus ou moins rapidement, en quelques secondes, quelques heures ou môme quelques jours, mais d'une façon imprévue^ frappant sans cause apparente un sujet jusque-là bien portant ou n'ayant présenté que des troubles de la santé très légers ou du moins paraissant tels aux personnes de son entourage *.
Quand un individu succombe dans de telles conditions, il arrive souvent qu'on soupçonne que la mort a été le résultat d'un crime, qu'elle a été causée soit par un empoisonnement, soit par des violences n'ayant pas laissé de traces extérieures graves, etTautopsie du cadavre est alors ordonnée.
Dans un grand nombre de cas, on trouve des lésions bien nettes, dont la signification et l'interprétation ne prêtent à aucun doute, et qui démontrent avec évidence que la mort a été naturelle ; il existe par exemple une hémorragie cérébrale, une rupture d'un anévrisme aortique, des embolies, etc.
Mais, dans d'autres cas, l'autopsie ne donne pas des résultats aussi probants. Tantôt elle révèle des lésions qui, bien que capables de tuer subitement ou très rapidement, ne constituent cependant pas une explication absolument évidentede la mort (cardiopathies, affections rénales, etc.), et laissent supposer à la rigueur ({u'une autre cause est intervenue. Tantôt on ne trouve que des lésions en quelque sorte banales, comme la congestion pulmonaire, la congestion cérébrale, etc., qui peuvent survenir sous Tinfluence des causes les plus diverses, causes dont la détermination est seule importante pour la justice.
Dans tous ces cas, les renseignements sur les circonstances dans lesquelles la mort s'est produite, sur les phé-
1. Voir sur cette question : P. Brouardel, La mort et la mort subite ^ J.-B. B&illière, 1893.
MORT SUBITE CHEZ LES TRlÈS JEUNES ENFANTS 77
nomènes qui l'ont précédée, viennent très souvent compléter les constatations de Tautopsie, et la comparaison de ces deux éléments de preuve permet d^établir avec certitude la véritable cause de la mort.
Enfin, il arrive quelquefois qu'on ne trouve ni dans l'état anatomique des divers organes, ni dans les renseignements sur ce qui s*est passé dans les derniers moments de la vie, rien qui puisse expliquer la mort, et le médecin reste impuissant à reconnaître quelle a été la cause dé celle-ci.
Dans chacun de ces groupes de cas, la mort subite peut survenir sous Tinfluence de causes diverses, dont les principales vont être signalées. Auparavant, nous consacrerons un paragraphe à la mort subite chez les très jeunes enfants, qui est relativement fréquente, et dont les causes sont spéciales, et un autre à la mort que Ton pourrait appeler pseudo-subite parce qu'elle est la terminaison naturelle d'une maladie aiguë restée plus ou moins latente.
§ I. — Mort subito choz les très Jeunes enfants.
La mort subite est rare chez les enfants, sauf chez ceux qui n'ont pas encore atteint ou ont à peine dépassé leur première année.
Ces morts subites sont parfois attribuables à une lésion nettement caractérisée ; par exemple à la congestion ou à l'œdème pulmonaire qui, chez les petits enfants, peuvent se produire brusquement et acquérir vite une grande intensité, quelquefois aussi au coryza dont on connaît la gravité chez les tout jeunes bébés. Parfois aussi on constate à l'autopsie les traces d'une lésion organique aiguë qui, dans certains cas, est restée latente pendant la vie, même chez les enfants attentivement soignés. Il en est ainsi notamment pour la bronchite, et le fait a été signalé par plusieurs auteurs.
Mais dans la pratique médico-légale, ces cas sont exceptionnels. Ceux que l'on observe habituellement concernent des enfants bien portants qui s'endorment dans des conditions normales et qui meurent pendant leur sommeil ; à Tautopsie on ne constate pas de lésions organiques, et le
plus souvent les résultats de Tinvestigation anatomique sont entièrement ou presque entièrement négatifs.
On attribue généralement les morts de ce genre à une asphyxie ou à un a étouffement > accidentels. On admet que la respiration de Tenfant a été empêchée par les draps, couvertures, oreillers, ou bien par la compression exercée par le corps de la mère ou de la nourrice couchée dans le même lit. — Il est certain en effet que la plupart des enfants qui meurent ainsi étaient couchés avec une autre personne (parfois en état d'ivresse) ; le fait était avoué dans plus de la moitié des cas (une centaine) que nous avons observés personnellement. Cependant il est non moins certain que les signes de Tasphyxie manquent souvent de la façon la plus complète : la face est pâle, les conjonctives des yeux non injectées ; les poumons ne sont pas congestionnés ; il n'y a pas d'ecchymoses sous-pleurales ou souspéricardiques ; le cœur et les gros vaisseaux de la poitrine ne renferment qu'une quantité modérée de sang. Quand les signes de l'asphyxie existent, ils sont peu accentués, et ce n'est que d'une manière très exceptionnelle que nous les avons rencontrés aussi complets et aussi prononcés que lorsqu'il s'agit par exemple d'étouffement par application de la main au-devant de la bouche et du nez. Il est à remarquer aussi que dans les quelques cas où la mort s'est produite devant témoins, elle est toujours survenue silencieusement, sournoisement, sans la lutte, les efforts et les convulsions qui accompagnent l'asphyxie, c'est-à-dire la mort occasionnée par la privation d'air.
Nous pensons donc qu'en pareil cas la mort ne résulte pas d'une asphyxie véritable, mais qu'elle se produit par le mécanisme suivant*. L'obturation des orifices respiratoires ou la compression du thorax et de Tabdomen, produites accidentellement pendant le sommeil, occasionne, par voie réflexe, soit un arrêt simultané de toutes les fonctions nerveuses, soit un arrêt portant d'abord et principa-
1. Nous avons développé cette manière de voir dans un article des Annales d'hyg. pub. et de méd. lég.^ janvier 1895. Vibert, Une cause de mort subite chez les petits enfants.