Brouardel, La Mort et la Mort subite. Paris
MORT SUBITE PAR INHIBITION i09
§ Vlll. — Mort subite par inhibition.
iDbibiUon traumatique. — On peut rattacher à Thistoire de la mort subite les cas où un individu succombe quelques secondes ou quelques minutes après avoir subi un traumatisme qui n'a occasionné que des lésions matérielles insignifiantes ou nulles.
Les deux exemples suivants vont montrer comment les choses se passent en pareil cas.
Un jeune homme de vingt ans a une querelle dans un bal public et reçoit un coup de pied dans le ventre ; les nombreux témoins qui assistaient à la scène déclarent tous qu'il n'y a eu que cet unique coup de porté. Le jeune homme s'affaisse immédiatement, perd connaissan<;e et meurt en quelques minutes sans convulsions. A l'autopsie, nous trouvâmes seulement deux petites ecchymoses sur la séreuse intestinale ; tous les organes étaient sains. L'individu était en pleine digestion, les chylifères de l'intestin étaient gorgés et très apparents.
Une jeune femme bien constituée, vigoureuse, en excellente santé, enceinte d'environ quatre mois, se confie à une matrone pour se faire; avorter. Elle se couche sur un lit, l'opératrice lui introduit une canule dans le col de la matrice, et au moment où elle allait faire passer une injection à travers cette canule, la patiente se plaint d'éprouver un grand malaise, demande qu'on cesse, perd connaissance et meurt en quelques minutes. A l'autopsie, nous trouvons tous les organes sains; l'utérus ne présentait pas la moindre lésion ; les membranes de l'œuf étaient intactes.
Il y a des régions ou des organes qui paraissent tout spécialement disposés pour le développement de ces phénomènes d'inhibition traumatique. Ce sont le larynx, l'abdomen et l'utérus.
Pour le larynx, le fait a été bien établi par des études expérimentales et par l'observation clinique et médicolégale (voir le chapitre Strangulation). — L'inhibition mortelle à la suitede coups de pied sur l'abdomen est peut-
être plus rare ; nous en avons observé cependant trois cas, en tout semblables à celui qui vient d'être mentionné plus haut. — En ce qui concerne Tutérus, il est certain qu'une excitation même légère et non douloureuse du col peut amener la mort subite. On trouve dans les traités d'obstétrique et de gynécologie quelques cas où la mort a été occasionnée par des douches vaginales faites avec un jet un peu énergique. Nous-môme avons vu plusieurs cas de mort subite chez des femmes enceintes, survenant au moment où elles prenaient une injection. Nous reparlerons de ces cas dans le chapitre consacré à Tavortement.
Les traumatismes que nous venons d'indiquer ne produisent des phénomènes d'inhibition mortelle ou grave que dans des cas en somme fort exceptionnels. Dans un mémoire présenté à la Société de médecine légale*, nous avons cherché à déterminer les conditions individuelles qui favorisent le développenaent de l'inhibition. De l'étude et de la comparaison de plusieurs cas, il nous a paru résulter qu'on ne pouvait guère invoquer ici ni la douleur, ni l^intensité du traumatisme, ni un état de susceptibilité spéciale et permanente du système nerveux, mais des conditions physiologiques transitoires, variables d'un moment à l'autre, si bien que, par exemple, une môme manœuvre abortive exercée deux jours de suite sur une mômefcmme restera inoffensive, tandis que le troisième jour elle occasionnera une inhibition grave, pour redevenir inoffensive les jours suivants. Parmi ces conditions transitoires, nous croyons pouvoir signaler surtout la période digestive. En effet, sur trois des hommes qui ont succombé après avoir re(ju un coup de pied dans le ventre, deux étaient en pleine digestion d'un repas copieux, et il en était de môme pour deux femmes mortes pendant qu'elles subissaient des manœuvres abortives.
Autres formes d'inhibition. — Il y a encore un certain nombre de morts subites survenant dans des circonstances tout a fait imprévues, sous Taclion de causes très
1. Séanci ilc novembre 1892. Mémoire publié in Â.in. d'hyg, et de méd, lég., 1893.
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minimes, el qui, sans doute, se produisent égaliement par inhibition^, c'est-à-dire par un arrêt des fonctions nerveuses provoqué par une simple excitation. Mais ici, cette excitation n'est pas toujours un traumatisme, ou bien Tarrêt nerveux se fait tardivement et plus ou moins graduellement *.
Il s'agit par exemple de mort subite attribuable uniquement à un polype du larynx, incapable d'occasionner, soit par son volume, soit par son siège, un obstacle important au passage de l'air. On a vu aussi la mort subite se produire pendant ou après une minime opération chi-
1. La théorie de l'inhibition, telle qu'elle a été édifiée récemment par les physiologistes et surtout par Brown-Séquard, a confirmé et précisé une notion que possédaient déjà les cliniciens et les médecinslégistes, à savoir que le système nerveux, alors même qu'il n'a subi aucune altération anatomique ou nutritive, peut, par le fait seul qu'il reçoit une certaine impression (à sa périphérie ou dans l'un de ses centres), cesser brusquement de remplir ses fonctions, même celles qui sont le plus immédiatement nécessaires k la vie de l'organisme.
Le type expérimental de l'inhibition complète, totale et instantanée, c'est la mort de l'animal dont on pique la partie du bulbe rachidien que Flourens désignait sous le nom de nœud vital. Si, par cette manœuvre, on ne faisait que détruire un centre respiratoire, l'animal mourrait asphyxié, c'est-à-dire qu'il aurait une agonie de quelques minutes, accompagnée de convulsions, avec du sang noir partout. Or, il succombe presque instantanément, sans agitation, et le sang est resté rouge, parfois jusque dans les veines. C'ebt que, d'après Brown-Séquard, de toutes les parties du système nerveux, le bulbe est celle dont l'excitation produit les inhibitions les plus nombreuses et les plus intenses : de la respiration, do toutes les actions cérébrales, des échanges entre les tissus et le sang, etc.
Chez l'homme, il y a aussi un type qu'on peut appeler expérimental de la -mort par inhibition : c'est la décapitation. Comme Ta démontré Loye(*), l'excitation de la moelle épiniêre que produit le passade du glaive amène l'arrêt immédiat et définitif de toutes les activités intellectuelles, de la respiration, des mouvements réflexes du tronc; seuls, les battements du cœur persistent un certain temps.
11 est probable qu'un grand nombre des morts rapides et imprévues et la plupart des morts absolument subites se produisent par le mijcanisme de l'inhibition. Nous avons indiqué déjà son rôle dans beaucoup de cas de mort par submersion, par strangulation ; on serait sans doute obligé de la faire intervenir dans beaucoup d'autres cas, si l'on voulait analyser le mécanisme de la mort.
2. Il peut se faire d'ailleurs que les phénomènes d'inhibition, plus ou moins graves, se dissipent au bout d'un certain temps, et penneitent le retour complet à la santé.
O Paol Loje, La Mort par décapitation^ thèie de Paris, 1888.
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rurgicale pratiquée sur le voile du palais, le pharj'nx ou les fosses nasales. Nous avons connu un enfant d'une douzaine d'années qui est mort subitement une heure après qu'on lui avait cautérisé des granulations pharyngées. Le père de cet enfant était mort dans des conditions assez analogues ; attaqué par des guêpes, il avait eu seulement trois ou quatre piqûres ; presque aussitôt il avait été pris de syncopes répétées, avait eu grand'peine à regagner son domicile et avait succombé bientôt.
Nous avons fait l'autopsie d'une petite fille de 18 mois, saine et vigoureuse, qui, un soir, reçut à la tête une assiette lancée par son père, il en résulta une simple contusion des paupières, sans plaie ni écorchures, et sans aucune lésion du globe de Tœil. L'enfant, après avoir beaucoup crié, s'endormit à son heure habituelle ; à partir de minuit, elle resta éveillée, pleurant et gémissant, prit un peu de nourriture le matin, et mourut dans l'aprèsmidi, environ 20 heures après avoir été frappée. — A moins d'admettre une infection qui paraît peu vraisemblable, il est difficile d'expliquer cetle mort autrement que par un arrêt des fonctions du système nerveux.
Peut-être enfin une inhibition mortelle peut-elle être produite par une émotion violente. Cependant nous ne connaissons pas de cas démontrant iiettement qu'une émotion puisse, par elle seule, occasionner la mort chez un individu dont les divers organes, notamment le cœur, sont sains.
S IX. — Mort Hubitc dont la cause ne peut être reconnue.
11 est des cas où, malgré l'examen le plus attentif et le plus minutieux de tous les organes, on ne trouve aucune explication anatomique des causes de la mort. Cela arrive non seulement quand le corps a subi un degré plus ou moins avancé de putréfaction, qui a pour effet de masquer certaines lésions, mais quelquefois aussi quand le cadavre n'est nullement décomposé. En même temps les circonstances du fait peuvent ne fournir aucun éclaircissement, soit que des ^'-enseignements précis fassent défaut sur ce
qui s'est passé dans les derniers temps de la vie, soit que l'individu ait succombé sans avoir présenté de symptômes dont Finterprétation mette sur la voie de la vérité. — Nous pourrions citer beaucoup d'exemples concernant des adultes et des enfants où ni Tautopsie faite par les médecins les plus compétents et complétée par l'examen histologique, ni l'enquête sur les troubles de la santé ayaïit pu se mani* fester pendant la vie, ni l'analyse chimique n'ont réussi à expliquer la mort.
En pareilles circonstances, l'expert doit se garder d'at- Iribuer trop de valeur à des lésions peu prononcées et peu significatives et de chercher à trouver quand même une cause de mort. Il est de son devoir strict, ainsi que de rintérét réel de sa réputation, d'avouer son impuissance et de déclarer formellement que l'autopsie n'a pas révélé de lésions ou de traces de maladies capables d'expliquer la mort.
Il faut toujours penser aussi à la possibilité d'une intoxication, car certains poisons peuvent tuer sans laisser sur les divers organes de traces matérielles de leur action. Il est bon d'appeler l'attention de la justice sur ce point et de réclamer une analyse chimique chaque fois que les circonstances dans lesquelles s'est produite la mort laissent place à un soupçon d'empoisonnement.