Brouardel et Loye, Achites de physiologie
Brouardel et Loye l.'ont vérifié, d'une action réflexe dont le point de départ est l'excitation des nerfs cutanés, nasaux et laryngés, excitation causée par le contact de l'eau. Les mêmes auteurs ont noté que l'interruption de la respiration est due à l'immobilisation du thorax, et non pas à un spasme de laglotte..
La caractéristique de la mort par submersion est la pénétration de l'eau dans les voies aériennes. Cette pénétration se fait presque exclusivement, et en grande abondance, pendant la 3* phase, celle des grandes inspirations. Ainsi, un chien de 5 kilog. laisse entrer dans ses voies aériennes <420 ccntim. cubes pendant les quatre minutes qu'il a mis à succomber. Sur cette quantité 22 cent, cubes seulement ont été introduits pendant les i5 premières secondes, et à )a suite d'une faible inspiration du début. Puis tout à coup, de la 45' à la 60* seconde, pendant la troisième phase, 352 cent, cubes ont envahi Tarbre aérien.
Les inspirations de la troisième phase ont une grande énergie et font pénétrer l'eau jusque dans les dernières ramifications bronchiques et jusque dans les alvéoles pulmonaires. Le fait est facile à démontrer quand le liqtridf submergeant est coloré, ou qu'il contient en suspension des particules qu'il entraîne avec lui. Ainsi lorsqu'on plonge la. tète d'un animal sous le mercure jusqu'à ce qu'il soit mort, en v^it, en ouvrant le thorax, des gouttelettes de mercure qtli ont. pénétré jusque soi*^ la plèvre. En noyant des animaux dans undiquide coloré, on'"voit que ce liquide pénètre très abondamment dans les poumons et jusque dans les alvéoles sous-pleurales, .mais, non pas partout, de sorte que ces organes présentent, aussi bien à leur surface que sur des coupes, un aspect marmorisé : même dans les zones les plus colorées, on voit quelques points où Je liquide submergeant n'a pas pénétré. La périphérie et les bprds des poumons contiennent moins de ce liquide que les parties centrales. La planche II qui représente les poumons d'un chien noyé dans un liquide coloré et est empruntée kV Atlas manuel de médecine légale d'Hofmann, traduit par nous, montre bien ces faits.
Le contact de l'eau sur la muqueuse de la trachée et des bronches provoque la sécrétion d'une abondante quantité de mucus, fait que nous avons observé directement en injectant de Tea-u dans la trachée d'un animal. Pendant la troisième phase de la submersion^ il y a donc à la fois dans les bronches : de l'eau, du mucus et de l'air, et le tout est mélangé intimement par des mouvements respiratoires violents. Il se forme ainsi une écumCj une mousse fine^ que le mucus rend tenace. On voit l'animal, pendant la troisième phase, expulser à chaque expiration une certaine quantité de cette écume qui vient nager à la surface du liquide submergeant. Mais la plus grande partie de cette écume reste
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dans les voies aériennes et dans les alvéoles pulmonaires, rein* plissant et tuméfiant les poumons.
CVsl cette obstruction des voies aériennes qui fait que Tanîmal ne peut presque jamais être ramené à la vie quand il est retiré de Teau à la fin, ou même un peu avant la fin de la troisième phase. L'air ne peut plus circuler dans les conduits bronchiques au milieu de toute cette écume.
Des recherches expérimentales que nous avons faites avec le professeur Brouardel nous ont montré que Teau amsi introduite dans les poumons était absorbée facilement et pénétrait assez vite dans le sang de la circulation générale. En comptant les hématies avant et après les submersions, nous avons pu mesurer le degré de dilution du sang. Cette dilution est quelquefois considérable ; quand la submersion s'effectue très lentement, c'est-à-dire quand ranimai peut venir de temps en temps respirer de Taira la surface de l'eau^ la quantité d'eau absorbée peutatteindre le tiers de la masse totale du sang.
Cette abondante absorption du liquide submergeant a été démontrée récemment par une autre méthode, celle delà cryoscopie*. On a pu constater ainsi, en expérimentant sur des animaux^ non seulement que le sang contient plus d'eau après qu'avant la submersion, mais encore que le sang du cœur gauche est plus dilué que celui du cœur droit, ce qui s'explique par le fait que l'oreillette gauche reçoit le sang des poumons où s'est faite l'absorption d'eau.
Ces données ont été appliquées à l'étude expérimentale de la submersion. Carrara * mesure le point de congélation du sang prélevé dans l'artère fémorale d'un chien, et trouve que A = 0,60. II noie l'animal, et après la mort il trouve pour le sang du cœur droit A =0,42 et pour le sang du cœur gauche A = 0,29.
La même expérience faite en noyant le chien dans l'eau de met' (laquelle congèle à — 2,18) donne pour le sang du cœur droit A = — i,Oi et pour le sang du cœur gauche A = — 1,23.
1. La cryoscopie est lamesuredu point de congélation d'une solution.
L'eau distillée se congelant à 0, toute solution se congèle an-dessous de 0. Ce point de congélation s'exprime par le signe A qui indique le nombre de degrés au dessous de 0. Pour le sang, A = 0,56.
Or dans une solution quelconque, l'abaissement du point de congélation est en rapport de proportion avec le nombre (et non pas la nature) des molécules dissoutes. Par conséquent A indique la concentration moléculaire d'une solution ;c'est-èi-dire que si A = 04 pour une solution et = 08 pour une autre, on peut dire que la seconde renferme deux fois plus de molécules que les autres, ç 1. Vierteljahrschr, fur gerichtliche, Medic, Berlin, 1902.
Ici, l'absorption d'eau de mer a eu pour effet d^augmenter la con* centration moléculaire du sang, et plus dans le^cœur gauche que dans le cœur droit.
Enfin des expériences de contrôle montrent que chez un animal lue par un procédé quelconque^ placé ensuite dans Teaii pendant un certain temps^ on trouve le même degré cryoscopique pour le sang du cœur droit et du cœur gauche.
Nous ajouterons encore qu'au cours des expériences faitesavec le professeur Brouardel nous avons constaté chez lesanimaux qui avaient absorbé une grande quantité d'eau par les poumons qu'un certain nombre des cellules de revêtement des alvéoles étaient tuméfiées, remplies de granulations graisseuses, et prêtes à se détacher.
Peut-être cette donnée anatomique contribue- t-el le à expliquer la cause de la mort de certains noyés qui, rappelés d'abord à la vie, succombent, quelques heures ou quelques jours après, de congestion ou d'inflammation pulmonaires. Il est vrai qu'en pareil cas un rôle important peut être attribué aur>si à l'infection résultant de la pénétration dans les poumonsd*une foule de particules organiques introduites avec l'eau submergeante.
Submersion chez l'homme. — Les données qui précèdent s'appliquent certainement dans beaucoup de cas à rhomme.
Chez lui, comme chez Tanimal, il y a d'abord un arrêt de la respiration, arrêt volontaire, mais favorisé aussi par des actions réflexes dont le point de départ est le contact do Teau ; pendant ce temps, le noyé cherche instinctivement, par des mouvements désordonnés des membres, à.sortir la tête de Teau. Mais après un délai qui atteint rarement une minute, et alors môme que le noyé a conservé la conscience de rinutilité et du danger de respirer sous Teau, la volonté devient impuissante à entraver le mécanisme physiologique en vertu duquel les mouvements respiratoires doivent s'exécuter dès que le sang commence à devenir a&phyxique.
On peut dire que les choses se passent ensuite comme dans la troisième phase de la submersion expérimentale^ car on fait les mêmes constatations à l'autopsie. On trouve les voies aériennes absolument remplies d'une fine écume tenace qui s'étend jusque dans les alvéoles pulmonaires,
gonflant et tuméfiant les poumons. On petit constater aussi que les corps étrangers tenus en suspension dans le liquide submergeant ont pénétré jusque dans les alvéoles puimo* naires, indicç de Ténergie. des mouvements inspiratoires qui se sont accomplis sousTeau.
. Il y a donc des noyés qui meurent par le même mécanisme que celui qui a été étudié chez les animaux. Comme ce mécanisme est, en somme, celui de l'asphyxie, on peut dire qu'il s'agit alors de noyés-asphyxiéa.
Mais quiconque a pratiqué un certain nombre d'autopsies de noyés, sait que ces autopsies ne donnent pas toujours le même résultat. II est des cas où Ton ne trouve ni écume, ni eau, dans les voies aériennes, où les poumons ne sont nullement tuméfiés, où il n'y a pas de corps étrangers dans les bronches, où l'estomac ne renferme pas d'eau (tandis qu'il en contient ordinairement dans les autres cas).
Il faut donc bien admettre que ces noyés n'ont pas respiré sous l'eau, que chez eux la troisième phase de la submersion expérimentale ne s'est pas produite, et que par conséquent le mécanisme de la mort a été autre.
Cet autre mécanisme est considéré actuellement comme celui de l'inhibition. C'est-à-dire que, sous l'inlluence du contact brusque de l'eau sur la peau, sur les muqueuses, sans doute aussi sous l'influence de l'émotion et de la terreur, il se produirait un arrêt de la respiration, puis de toutes les autres fonctions de l'organisme, arrêt qui persisterait jusqu'à la mort, à moins que le noyé ne soit retiré à temps de l'eau et ne reçoive les soins nécessaires. Ce seraient là les noyés-inhïbés.
Ce mécanisme particulier de la mort par submersion n'a pu être étudié expérimentalement, car il ne se réalise pas chez les animaux.
II semble que la submersion-inhibition est moins grave que la submersion- asphyxie en ce sens que le séjour sous l'eau est moins rapidement mortel dans le premier cas que dans le second.
Il est fort difficile de savoir combien de temps un noyé, qu'on a réussi à ramener à la vie, avait séjourné sous l'eau.
Cependant le D' Auguste Voisin * déclare que sur 87 noyés rappelés à la vie, 8 avaient séjourné sous Teau pendant 5 minutes, et 13 pendant plus longtemps, dont Tun jusqu'à 20 minutes. Laborde prétend même que sa, méthode de tractions rythmées de la langue a rappelé à la vie des noyés qui étaientreslés 30 et 40 minutes sous Teau. Comme loutes les expériences sur les animaux montrent que la mort survient après 3 minutes et demie à 4 minutes de séjour dans Teau, on ne saurait croire que Thomme asphyxié par submersion soit plus privilégié. Il faut donc admettre que les noyés rappelés à la vie après un séjour de 5 à 20 minutes sous Teau, n'étaient pas des noyés-asphyxiés. En fait, les quelques médecins de notre connaissance qui ont eu l'occasion de soigner des noyés retirés de Teau sans connaissance, nous ont tous dit qu'aucun de ceux qui avaient été rappelés à la vie n'avait d'écume à la bouche ou au nez.
Si ces observations, rares il est vrai, et parfois peu précises, sont exactes, il faudrait en conclure que l'arrêt de la respiration peut être prolongé assez longtemps chez les noyés inhibés, et qu'ensuite le retour à la vie est considérablement facilité par l'intégrité des voies respiratoires.
g II. — Etat extérieur du cadavre.
Le cadavre des noyés présente un aspect en général très caractéristique et qui résulte de l'action de l'eau.
Froideur de la peau. — Par le fait de son séjour dans l'eau, le cadavre perd beaucoup plus rapidement sa chaleur propre que s'il restait exposé à l'air; de plus, la peau du noyé étant imbibée par l'eau, qui est bonne conductrice de la chaleur, paraît plus froide au toucher qu'elle ne l'est réellement.
Couleur de la peau. — Chez certains noyés, la face est très pâle, chez d'autres, au conlraire,elle est congestionnée, parfois violacée. Cet aspect correspond aux deux modes précédemment décrits de mort par submersion ; les noyés blancs sont ceux qui sont morts par inhibition ; les noyés
1. Note sur Torganisalion du service des secours publics dans le département de la Seine (Paris, 4878, chez Pougin).