‹ Précis de médecine légaleChapitre 65 sur 410 · SUBMERSION EFFECTUÉE PENDANT L\ VIE · texte numérisé non relu

SUBMERSION EFFECTUÉE PENDANT L\ VIE

.qu'il avait préalablement immergés, qu'il existait des glaçons jusque dans les bronches moyennes, mais en général pas au delà.

La présence de corps étrangers dans les fines ramifications bronchiques et dans les alvéoles pulmonaires constitue un signe excellent de mort par submersion.

On a objecté que ces corps étrangers pouvaient s'introduire dans les voies aériennes après la mort. Le fait n'est pas impossible, il est vrai ; mais il ne se produit que rarement, car il nécessite des mouvements accidentels de la cage thoracique. En outre, et surtout, la pénétration ne se fait jamais bien loin. Bougier a plongé des cadavres dans de l'eau contenant de nombreux corpuscules; il a prolongé longtemps l'immersion en déplaçant et en manipulant souvent le cadavre ; il n'a jamais trouvé les corpuscules du liquide submergeants au delà des cinquièmes divisions bronchiques.

La recherche doit donc porter sur les fines ramifications bronchiques et dans le parenchyme pulmonaire, de préférence aussi sur les parties supérieures du poumon, où la pénétration post mortem est encore moins possible.

Les corps étrangers : grains de sable, parcelles de quartz, d'argile, petits débris de feuille, etc., sont parfois bien visibles à l'œil nu. Mais Texamen microscopique augmente beaucoup le nombre des cas où ce signe diagnostic donne des résultats positifs. La plupart des eaux douces contiennent en effet une foule de très fines particules en suspension, de nature minérale, végétale ou animale, notamment des diatomées. C'est ainsi, par exemple, qu'à Hambourg, le D' Revenstorf aurait trouvé dans les poumons d'un très grand nombre de noyés les divers corps étrangers minuscules qui sont en suspension dans les eaux de l'Elbe *.

La présence d'une certaine quantité d'eau dans l'estomac est un très bon signe de submersion effectuée pendant la vie. Le D"" Bougier, qui a fait à ce sujet de nom-

1. Revenstorf, I)er Nachweis der aspirierten Erkrankgsflûssigkeit, al8 KriteriumdesTodesdurch Ertrinken (ViertelJ. f, gericht. Medicin, 1904).

breuses expériences sur les cadavres qu'il a immergés» n*a jamais vu le liquide pénétrer dans l'estomac, quelle que soit la position donnée au corps. Il est très probable, en effet, que Teau n'arrive pas dans Testomac après la mort, sauf peut-être, ainsi que Tadmettent certains auteurs, quand la putréfaction est déjà avancée ; elle serait alors en minime quantité ; cependant Lesser déclare quMl peut pénétrer après la mort plusieurs centaines de centimètres cubes du liquide submergeant. Malgré cette assertion de Fauteur allemand, nous croyons que, quand il existe de Teau dans Testomac, il y a une forte présomption que cette eau a pénétré pendant la vie, et que cette présomption devient presque une certitude quand Teau est en grande quantité, qu'il y en a, par exemple, plus de 300 grammes, et qu'il n'y a pas de matières alimentaires. Il est vrai qu'on peut se demander si ce liquide n'a pas été avalé quelque temps avant que l'individu ne soit tombé à l'eau. L'enquête judiciaire peut fournir des renseignements sur ce point ; en outre, il est quelquefois possible de reconnaître que lé liquide trouvé dans Testomac est analogue au liquide submergeant (eau salée, eau vaseuse ou contenant en suspension certains corps étrangers, etc.).

La présence de l'eau et des corps étrangers dans l'oreille moyenne est regardée par beaucoup d'auteurs comme un bon signe de submersion effectuée pendant la vie. Cependant la valeur de ce signe est contestée parLesseret d'autres médecins légistes, notamment par un élève du professeur Hofmann : Huevkovsky *. Il faut reconnaître, d'ailleurs, qu'il est très difficile à constater sur les cadavres putréfiés.

La dilution du sang, qui se produit parfois au cours de la submersion, peut-elle fournir un signe diagnostic ?

On ne saurait apprécier cette dilution par la numération

1. Huevkovski a plongé dans de Icau amidonnée, dans de Teaa contenant de la poudre de lycopode, ou des muscles réduits en bouillie^ 28 cadavres d'enfants et 17 t<Mes d'adultes. Sur ces 45 expériences, il a trouvé 13 fois (28 0/0) que le liquide avait pénétré dans roreille moyenne. L'oreille au point de vue anthrop et médico-lég., par Lannois (de Lyon), m Ai^ch, de l'anthrop. criminelle, septembre 1887),

SUBMERSION EFFECTUÉE PENDANT LA VIE i5l

des hémaliesr ni par le dosage de Thémoglobine. Les allérations cadavériques entraîneraient Irop de causes d'erreur. La cryoscopie comparée du sang du cœur gauche et du cœur droit (voir page 137) a paru à certains auteurs un signe diagnostic excellent. Mais, de Taveu même de ses partisans, la méthode n'est pas applicable à tous les cas. La putréfaction, en augmentant la concentration moléculaire du sang, enlève toute signification précise aux points de congélation, sans parler de Timpossibilité de trouver du sang dans les deux cœurs chez la plupart des cadavres putréfiés. II a été reconnu aussi que lorsqu'un noyé n'a succombé qu'après avoir été retiré de Teau, la cryoscopie ne peut donner de renseignements utiles. La méthode se trouve donc limitée aux cas où les autres signes de mort par submersion sont le plus apparents, et c'est ainsi que Ton voit dans un mémoire de Stoenesco * que toutes les lois que la cryoscopie a donné des résultats positifs, les poumons étaient considérablement tuméfiés et remplis d'écume.

Les signes qui viennent d'être indiqués ne sont pas toujours au complet sur un noyé asphyxié. L'un des plus importants : la tuméfaction pulmonaire avec réplétion des voies aériennes par Técume, disparaît dès que la putréfaction existe, ainsi que nous l'avons dit plus haut.

II peut donc arriver que môme chez les noyés asphyxiés on ne trouve pas de signes certains de submersion effectuée pendant la vie. D'autre part, ces signes font toujours défaut chez les noyés inhibés. On voit donc qu'à celle question : La submersion a-t-elle été effectuée pendant la vie ? il est souvent impossible de donner une réponse catégorique. Il convient alors de faire ressortir le véritable sens des constatations négatives de l'autopsie, en formulant par exemple les conclusions de la façon suivante : !• Le corps ne porte pas de traces de violences auxquelles on puisse attribuer la mort ; 2® Les constatations de V autopsie ne permettent pas d* affirmer que V individu a suc-

1. Stoenesco, Diagnostic de la submersion par l'étu-le cryoscopique du sang des noyés, Ann. d'hyg.pub. et de méd, lég.^ 190o.

combé à la submersion ; mais ce genre de mort peut ne pas laisser sur le cadavre de signes caractéristiques.

§ V. — La submersion a-telle été le résultat d'un suicide, d'un accident ou d'un crime ?

La submersion suicide ne peut évidemment être distinguée de la submersion accidentelle par les constatations de Tautopsie.

Le meurtre par submersion est rare, du moins chez les adultes, et ne pourrait être soupçonné que si la victime portait des blessures ou des traces de lutte*. Mais un individu peut être jelé à Teau par surprise, ou alors que pour une cause quelconque, il est hors d'état de se défendre, de sorte que l'absence de marques de violences ne permet pas d'écarter absolument Tidée d'un crime.

Dans le cas où le cadavre porte des blessures, il reste à interpréter la cause de celles-ci. Les fractures du crâne, plaies, ecchymoses, etc., constatées sur un noyé peuvent être le fait du choc du corps, au momentde la chute, contre un obstacle résistant rencQntré dans l'eau. Des blessures peuvent aussi résulter d'une tentative de suicide immédiatement antérieure à la submersion. Le médecin doit rechercher, dans chaque cas particulier, si la nature des blessures concorde mieux avec l'hypothèse d'un accident ou d'un suicide qu'avec celle d'un crime, et il peut être aidé dans sa tâche par certains renseignements de l'enquête judiciaire, que lui seul est quelquefois à même d'interpréter utilement ; mais il n'y a pas de règles spéciales à formuler à cet égard.

On observe assez souvent aussi sur les noyés des blessures ou des mutilations produites après la mort, soit au moment où le cadavre est repêché (coup de croc), soit par des heurts accidentels, par l'action de la roue ou de Thélice

1. Il n'est pas rare de voir des individus qui, avant de sejeter à l'eau, se lient les jambes et les bras^ s'attachent une pierre ou autre corps pesant. Une telle circonstance, surtout quand il n'exisle pas de traces de violences sur le corps, indique presque toujours un suicide, et non pas un meurtre^ comme le croient certaines personnes.

DURÉB DU SÉJOUR DANS L*EAU i53

des baleaux à vapeur, de la chaîne de louage, etc.*. Le diagnostic différentiel des blessures faites pendant la vie ou après la mort est souvent assez difficile à établir dans ces cas, parce que le séjour dans Teau a pour effet de laver les plaies, de faire disparaître plus ou moins complètement rinfiltration sanguine de leurs bords. La nature et la disposition de ces blessures post mortem, le siège, la profondeur et rétendue des lésions mettent en général le médecin à même de reconnaître leur origine.

S VI. — Combien de temps le corps a-t-il séjourné dans l'eau ?

La putréfaction des corps immergés dans Teau présente certaines particularités, et se fait suivant une forme et une marche spéciales sous quelques rapports.

La tête, le cou et la partie supérieure du tronc sont ordinairement les régions où les altérations sont la plus marquées, et c'est par là que débute souvent la putréfaction. Celle-ci est remarquable par Tabondance des gaz qui se développent dans le tissu cellulaire sous-cutané de toutes les régions du corps ; à la face notamment, ces gaz se produisent en grande quantité et d'une façon précoce, de sorte que de bonne heure les traits sont méconnaissables : les paupières sont renversées au dehors, les yeux saillants, les parties latérales du nez presque au môme niveau que les joues ; les lèvres extrêmement tuméfiées forment des bourrelets saillants et laissent la bouche entr'ouverte.

Nous avons vu que la putréfaction se faisait moins rapidement dans Teau qu*à Tair libre ; mais une fois que le cadavre est retiré de Teau, la putréfaction marche ensuite très rapidement, et en été surtout, elle fait en quelques heures des progrès considérables. Bien des fois nous avons eu Foccasion de voir à la Morgue le cadavre d'hommes qui s'étaient noyés en se baignant, et qui n'étaient vêtus que

1. Voir sur ce point le travail de M. Delens : Fractures cnésions osseuses que l'on rencontre sur les cadavres retirés de la Seine (Annales d'hyg. pubL et de méd. lég„ 1878, 2* série, t. L).

de leur calçon ; à leur arrivée, la putréfaction paraissait à peine commencée ; au bout de trois ou quatre heures les parties génitales avaient doublé ou triplé de volume par le fait de l'accumulation des gaz, et il aurait été absolument impossible de remettre le caleçon ; les autres parties du corps présentaient des altérations aussi rapides. Il est très important de ne pas perdre ce fait de vue, et de n'évaluer la durée approximative du séjour dans Teau qu'après avoir eu soin de demander depuis combien de temps le cadavre a été repêché.

A une époque plus avancée, rarement avant le deuxième mois, la peau subit une modification particulière ; elle devient jaunâtre comme du parchemin, légèrement rugueuse, en même temps que friable, offrant une consistance qui rappelle un peu celle du carton imbibé d'eau. Il n'est pas rare de voir sur les téguments de petites taches à contours très nets et d'une coloration rouge extrêmement vive, ou bien rose, ou encore bleue.

A partir du quatrième mois on aperçoit quelquefois sur la peau de petits tubercules arrondis ou cylindro-coniques, atteignant à peine les dimensions d'un pois, serrés les uns contre les autres, et formés par des sels calcaires.

Devergie, qui a étudié avec un soin tout particulier la marche de la putréfaction chez les noyés, a résumé dans le tableau suivant* les points de repère qui peuvent servir à établir l'époque de la mort pour les noyés qui ont séjourné dans l'eau pendant Vhiver. Il convient de faire remarquer que les observations de Devergie ont été prises pendant un hiver très rigoureux, et que les laps de temps qu'il indique devraient être un peu réduits d'une manière générale.

1<» De trois à cinq jours. — Rigidité cadavérique, refroidissement du corps ; l'épiderme commence à blanchir.

2^* De quatre à huit jours. — Souplesse de toutes les parties, couleur naturelle de la peau ; épiderme de la peau des mains très blanc.

S** De huit à douze jours. — Flaccidité de toutes les parties ; épiderme de la face dorsale des mains commençant à

Page 1