CHAPITRE V FAUX ATTENTATS A LA PUDEUR
Dans la pratique courante, bien des accusations, portées contre des individus pour attentats à la pudeur, n'ont aucune suite judiciaire.
Le plus souvent, le seul accusateur est une petite fille et l'expertise ne peut apporter aucune preuve matérielle à l'appui de l'accusation, si l'attentat à la pudeur a été commis sans violence et si l'individu n'a pas souillé de sperme la chemise ou le pantalon de l'enfant ; l'attentat est réel, mais ne peut être démontré.
Mais souvent aussi l'accusation est absolument mensongère, et l'expert, aussi bien que le magistrat, ne saurait être trop mis en garde contre la fréquence de ces attentats faussement allégués dans un but de chantage ou simplement par plaisir de mentir.
iNous rapporterons ici un certain nombre d'exemples de ces faux attentats qui parfois ont eu pour épilogue de graves erreurs judiciaires.
?; 1. — Faux attentats chez l'enfant.
L'accusation mensongère n'est souvent qu'une simple dénonciation calomnieuse dans un but de chantage ou de veri'^eance. Dans ces cas, pour donner corps à l'accusation, les parents provoquent parfois le développement d'une vulvite chez la fillette par des irritations mécaniques.
Fournier a rapporté l'observation d'une fdlette dont la mère avait frotté la vulve avec une brosse à cirage. L'énormité extraordinaire des lésions provoqua la méfiance de l'expert ; le don d'une poupée permit de connaître la vérité. La mère, prévenue, retira aussitôt la plainte qu'elle avait déposée contre un homme âgé et riche, déjà écroué à la prison de Mazas.
D'autres fois, les parents sont de bonne foi. Ils ont découvert chez leur fillette une vulvite spontanée et croient à un attentat ; ils interrogent l'enfant qui, sous la menace d'une punition, imagine tout un récit mensonger.
Astley Cooper a remarquablement indiqué comment les choses se Balthazard. — MOd. U'-"., j' édit. 24
passent en pareils cas : « De ltMn])s à autre, il arrive qu'une femme impressionnable s'alarme à la découverte d'un tel écoulement et (ju'elle soupi:onne son enfant d'avoir mal agi. Elle va trouver un médecin (|ui, par malheur, peut ne pas connaître cette maladie et qui déclare que l'enfant a unécoulement vénérien. Qu'arrive-t-il en pareille circonstance? C'est que la mère demande à l'enfant : « Qui « a joué avec vous ? Qui vous a prise sur ses genoux récemment ? » L'enfant répond dans son innocence : c Personne, mère, je vous « assure. »La mère reprend alors : « Oh ! ne me dites pas de pareils « mensonges ; je vous fouetterai, si vous continuez, » Et alors l'enfant est amenée à confesser ce qui n'est jamais arrivé, pourse sauver du châtiment. Elle dit enfin : « Un tel m'a prise sur ses genoux )i. L'individu en question est questionné et nie énergiquement. Mais 1 enfant, cioyant aux menaces de sa mère, persiste dans son dire. L'homme est conduit en justice ; nn médecin, qui ne connaît pas bien l'écoulement dont je parle, donne son témoignage et l'homme est puni pour un crime qu'il n'a pas commis. »
Nous avons vu, à plusieurs reprises, des accusations portées par des fillettes contre leur père, sous l'instigation consciente ou inconsciente de la mère, qui trouvait là un appui important dans l'instance en divorce qu'elle avait introduite.
En dehors de ces cas où le mensonge de l'enfant est en quelque sorte suggéré par l'entourage, on se trouve souvent en présence de mensonges actifs des fillettes.
Comme l'a bien montré Dupré, c'est une erreur de croire que la vérité sort de la bouche des enfants. L'échafaudage de récits imaginaires, que l'on peut dénommer la fabulation ou encore la mythomanie Dupré), est beaucoup plus fréquent dans l'enfance qu'on ne se la figure ordinairement. Et quand l'enfant a fait un mensonge, elle le leproduit ensuite, sans changer un seul détail de son récit, d'une façon stéréotypée.
Pour des motifs futiles, les enfants imaginent ces fausses accusations : une fillette avoua avoir accusé un épicier d'attentat à la pudeur parce qu'une de ses compagnes avait été appelée dans le cabinet d'un juge d'instruction, et ([u'elle voulait voir le luxueux mobilier dont son amie lui avait fait la description.
Dans une expertise qui nous a été confiée, nous avons prouvé d'une façon matérielle le caractère mensonger du récit d'une fillette de cinq ans qui avait accusé un homme de viol simplement pai- gloriole. En entendant parler par des fillettes plus âgées d'attentats à la pudeur <|u'aurait commis cet homme, elle s'écria : « A moi aussi il a fait la même chose ».
FAUX ATTENTATS A LA PUDEUR CHEZ L'AllULTE. 371
Le mensonge de l'enfant peut être inconscient, provoqué par des teiTeurs nocturnes, par du prurit vulvaire, par le souvenir de conversations obscènes.
Mais il s'a<,àt le plus souvent dun mensonge qui doit servir d'excuse à quelque fugue ou à l'école Iniissonnière.
Souvent, dans le cabinet d'instruction, devant l'expert ou aux assises, l'accusation s'effondre tout à coup. La fillette a donné des récits circonstanciés sur la faron dont le viol a été accompli et on reconnaît qu'elle est vierge. Lue petite fille, confrontée avec l'individu quelle avait accusé, déclare qu'elle reconnaît parfaitement le grenier comme l'auteur de l'attentat. v
L'accusation ne serait pas prise au sérieux dans bien des cas, si la mère ne produisait un certificat médical dans lequel des lésions vulvaires sont attribuées à des attouchements obscènes. Que de fois nous avons vu décrire comme des ecchymoses, des rougeurs de la vulve, dues à la malpropreté ou à l'onanisme ! Que de fois le viol était affirmé alors que l'hymen était intact !
On peut se trouver enfin en présence d'un mensonge collectif denfants ou de jeunes filles. On a vu de fausses accusations portées contre un instituteur auquel on reprochait sa sévérité. Le Père Bérard(de Lyon; fut condamné en première instance pour s'être fait masturber dans son confessionnal parses jeunes pénitentes ; Lacassagne prouva que, si le récit des accusatrices était exact, la verge de l'accusé devait avoir 2.") à 30 centimètres de longueur; le Père Bérard fut acquitté en appel.
.^ 2. — Faux attentats chez l'adulte.
Les fausses accusations formulées par des adultes sont le plus souvent de vulgaires mensonges inspirés par la vengeance.
A plusieurs reprises, nous avons vu des jeunes filles, qui avaient pendant plusieurs jours quitté le domicile familial pour suivre leur amant, imaginer au retour un récit romanesque dont l'invraisemblance était manifeste.
D'autres fois, l'attentat est imaginé pour faire supporter à un individu la responsabilité d'une grossesse.
On voit également une fille qui, espérant le mariage, a consenti aux rapports sexuels avec un individu, porter une accusation de viol quand elle se voit abandonnée.
Mais c'est aux hystériques, qui échafaudent des récits vraisemblables, que sont dues le plus souvent les erreurs judiciaires. Ces femmes agissent tantôt à la suite d'hallucinations, tantôt par simple
d(''sir de faire parler d'elles, souvent aussi simplement pour mentir ou pour nuire.
L'alTaire La Roncière est célèbre dans les annales judiciaires. La fille du général commandant l'École de Saumur avait accusé le lieutenant Nourrit de la Roncière de lui avoir adressé des lettres ordurières; quelques jours plus tai"d,elle déclara que ceiieutenant avait pénétré la nuit dans sa chambre par la fenêtie et s'était livré sur elle à un attentat à la pudeur avec violence. Condamné en 1835 à dix ans de réclusion, le lieutenant Nourrit de la Roncière mourut au bagne et fut réhabilité en 1849 par Odilon Rarrot, avocat de ses adversaires, alors garde des sceaux.