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INTOXICATIONS PAR LES SUBSTANCES INORGANIQUES

§ I. — Intoxication arsenicale.

On trouve dans les tiaités de pathologie interne, avec tous les détails nécessaires, l'étude clinique des intoxications. Aussi, nous plaçant sur le terrain médico-légal, nous contenterons-nous de rappeler rapidement les symptômes qui permettent de reconnaître l'origine de l'intoxication; nous nous arrêterons plus longuement surTétude étiologique, etnous chercherons dans l'étude anatomique, toxicologique et pathogénique, les éléments grâce auxquels l'expert peut répondre aux questions qui lui sont posées.

Étiologie. — L'arsenic métallique ne paraît pas doué dune grande toxicité; ce sont surtout les composés oxygénés, acide arsénieux,acidearsénique et leurs sels qui déterminent des intoxications. Celles-ci peuvent s'obseiver à titre professionnel chez les ouvriers qui manient les arsénites entrant dans la composition du vert de Schueinfiirt et du tert de Scheele ou vert yéronèse, et l'arséniate de cuivre, ou vert de Vienne; depuis le développement de l'aérostation, on observe assez souvent des intoxications par l'hydrogène arsénié, impureté des gaz des ballons qui résulte de l'action sur le zinc ou le fer de l'acide sulfurique impur.

Les intoxications alimentaires frappent parfois un grand nombre d'individus d'une même localité ou de localités voisines. Tantôt, comme dans l'épidémie des vinsd'Hyères, il s'agit dune erreur, un sac d'acide arsénieux ayant été vidé dans la cuve à la place d'un sac de plâtre; tantôt l'épidémie résulte d'une falsification dune denrée alimentaire. Pour éviter d'utiliser le malt et le houblon dans la fabrication de la bière, les brasseurs de Manchester invertissaient le sucre à l'aide de l'acide sulfurique impur, si bien que la bière renfermait jusqu'à 20 milligrammes d'acide arsénique par litre; 4000 individus présentèrent des symptômes plus ou moins graves d'intoxication, et 80 périrent. Enfin, dans une épidémie observée à Balthazard. — Méd. lég., 3^ édit. 3

Saint-Denis, l'arsenic était contenu dans le pain provenant d'une boulangerie ; un ouvrier congédié s'était vengé en jetant une notable quantité d'acide arsénieux dans le pétrin.

Sauf erreur de prescription, les intoxications arsenicales médicamenteuses ne causent pas la mort du malade. La dose mortelle en réalité est mal connue ; elle est comprise pour l'acide arsénieux entre 10 et Ib centigrammes, sans qu'on puisse aftirmer qu'une dose moindre, la susceptibilité du malade aidant, soit incapable d'entraîner la mort. Ceci est vrai pour une dose d'arsenic absorbée en une seule fois. S'il s'agit de doses répétées, il se produit en général une accumulation du poison, et l'intoxication est plus grave ; mais, lorsque l'acide arsénieux est absorbé à doses progressivement croissantes, en quantité très faible au début, il peut se produire une accoutumance de l'organisme, qui arrive à supporter dix à vingt fois la dose qui eût été mortelle au début. Tschudi a étudié les arsenicophagesduTyrol.qui, pour se donnerde l'embonpoint et de la vigueur, ingèrent d'abord 2 centigrammes d'acide arsénieux par semaine et arrivent à en supporter 20 centigrammes et même 1 ou 2 grammes.

Dans l'empoisonnement criminel, aussi bien qu'en cas de suicide, la dose d'arsenic ingérée est toujours très supérieure à la dose mortelle, et de ce fait les recherches toxicologiques sont plus démonstratives. C'est l'acide arsénieux qui est le plus fréquemment utilisé par les empoisonneurs; à cause de son insolubilité, ces derniers se contentent de le mélanger en poudre aux aliments.

Le nombre des empoisonnements par l'arsenic a suivi, en France, une progression décroissante depuis le début du xix^ siècle, comme le montre le tableau suivant :

De 1841 à 18io 168 empoisonnements par l'arsenic.

— 1870 à 1875 IH — ,

— 1885 à 1919 Moyenne annuelle : 1 ou i cas.

Mais le nombre total des empoisonnements a subi la même décroissance, si bien que l'arsenic est encore employé dans la moitié des cas. On peut en être surpris, si l'on songe que l'arsenic est le poison le plus facile à déceler dans les viscères de la victime, oii on peut le retrouver plusieurs années après la mort. Il faut tenir compte, pou.i

expliquer la fit-ijuenre de son emploi, de la farililé ave<^ laquelle on peut se procun-r lacide arsénieux qui entre dans la coniposilion de la mort-aux-rats et de son absence absolue de saveui". D'ailleurs, comme nous l'avons déjà indiqué, les empoisonneurs ignorent, en général, les particularités des recberches toxicologiques, la moitié d'entieeux étant absolument illettrés.

Symptômes. — Quelle que soit la voie d'introduction de l'arsenic dans l'organisme, qu'il s'agisse d'une intoxication aiguë ou chro- Inique, les mêmes symptômes se manifestent et apparaissent dans le même ordre. Ce sont des troubles gastro-intestinaux, des catarrhes aryngé et bronchique et des éruptions cutanées, des troubles delà sensibilité et enfin des troubles de la motilité. Nous verrons toutefois que, dans les formes, aiguës, les symptômes gastro-intestinaux prédominent dès le début, tandis qu'ils sont toujours atténués dans les formes chroniques.

Forme suraiguë. — L'histoireducondamné àmortSoufflard, qui, au sortir de la cour d'assises, ingéra une certaine quantité d'acide arsénieux, peut servir de type à la description de la forme suraiguë. Une demi-heure après l'absorption dupoison, apparurent des vomissements, et le malade fut pris d'une soif ardente avec sécheresse de la bouche, et enfin bientôt après survinrent de nombreuses évacuations alvines. La faiblesse du pouls, la tendance aux lipothymies, la pâleur du visage au début, sa cyanose plus tard, complétaient avec les crampes etlanurie le tableau clinique, qui se rapproche beaucoup de celui du choléra. Soufflard succomba au bout de vingt-quatre heures à une syncope cardiaque.

Forme aiguë. — Ici la mort survient dune façon plus tardive, après six, huit, dix jours; elle peut être la conséquence non plus de l'action toxique de l'arsenic, mais du trouble des fonctions rénale et hépatique qu'a engendré le poison.

L'observation du duc de Praslin peut être rapportée comme exemple de cette forme aiguë.

Le 18 août 1847, le duc de Praslin, inculpé d'assassinat sur la personne de sa femme, était sous mandat d'arrêt; mais en raison de la haute situation qu'occupait le duc, il avait été autorisé à rester chez lui sous la surveillance constante de plusieurs policiers. Vers 10 heures du soir, il fut pris de vomissements, et l'enquête a établi que le poison n'avait certainement pas été ingéré avant 5 heures du soir. Le pouls était très faible. Le 19, les vomissementsont persisté > il est survenu des évacuations involontaires; placé dans un bain, le' duc eut une syncope en y entrant et en en sortant. A partir de ce moment, l'amélioration est manifeste, et Andral, qui voit le ducle 20,

ne trouve que deux symptômes alarmants, la petitesse du pouls et le refroidissement des extrémités ; si, dès ce moment, il soulève l'hypothèse d'un empoisonnement, du moins ne rejette-t-il pas la possibilité d'une maladie spontanée. Le soir, Andral trouve le malade dans un état encore plus satisfaisant; mais dès le lendemain, dans la soirée, l'état s'aggrave: « Pouls petit, fréquent, filiforme; extrémités froides: oppression extrême; constriction très forte delà gorge; ventre météorisé et un peu douloureux ; absence complète d'urine depuis le matin. » Le lendemain, 22 août, la constriction spasmodique de la gorge est telle que la déglutition est très douloureuse, et pourtant la soif est ardente, l'anurie persiste et les mêmes symptômes s'accentuent encore dans la journée du 24. Enfin, le 24, à 1 heure, le duc, qui avait conservé toute sa présence d'esprit, rendit le dernier soupir.

11 est nécessaire de bien connaître la rémission qui survient vers le deuxième jour dans cette forme de l'intoxication arsenicale; Tardieu, Orfîla et Andral, affirmant qu'une seule dose de poison avait été ingérée le 18 août par le duc de Praslin, eurent beaucoup de peine à faire accepter leur opinion par les magistrats, et le public resta persuadé qu'on avait favorisé le suicide du duc, en lui fournissant une nouvelledose d'arsenic le 21 août dans la soirée.

Forme chronique. — L'ingestion d'une dose unique d'arsenic peut engendrer des troubles de la santé se prolongeant parfois pendant plusieurs années ; mais il s'agit là des séquelles de la forme subaiguë et non, à proprement parler, de la forme chronique. Celle-ci s'observe surtout à la suite de la pénétration dans l'organisme de faibles doses d'arsenic, pendant un temps plus ou moins long. Tel est le propre de l'intoxication médicamenteuse par ingestion de liqueur de Fowler ou par injections sous-cutanées de cacodylate de soude.

En pareil cas, les troubles digestifs sont souvent très peu marqués, et l'intolérance se manifeste surtout par des lésions cutanées et des symptômes nerveux.

Les éruptions morbilliformes ou scarlatiniformes sont surtout localisées aux aines, aux plis articulaires des genoux et des coudes, aux pieds et aux mains. Les éruptions papuleuses ortiées, squameuses, bulbeuses ou ulcéreuses sont rares ; le purpura est au contraire assez fréquent. Mais les lésions cutanées les plus communes sont la mélanodermie localisée aux parties couvertes et la kératose palmaire et plantaire.

Les symptômes nerveux ne sauraient retenir longtemps notre attention, les névrites arsenicales étant décrites avec soin dans les traités de pathologie. E appelons que les paralysies sont Iccalisées

aux membres intérieurs, symétriques, qu'elles frappent les muscles extenseurs, déterminant le steppage pendant la marche; dansla moitié des cas, ces paralysies gagnent, mais tardivement, les membres supérieurs, où elles se localisent aux muscles extenseurs des avantbras.

Ici comme dans toutes les névrites, on peut observer des rétraclions tendineuses et des contractures, nécessitant des interventions chirurgicales, et le pronostic n'est pas toujours bénin, alors même que les causes d'intoxication ont été écartées.

Pathog^énie. — Besredka a étudié avec beaucoup de soin la pathogénie de l'intoxication arsenicale chez lelapin, et, pour pouvoir suivre au microscope les migrations du poison dans l'organisme de l'animal, il a utilisé un composé insoluble, le trisulfure d'arsenic. A la suite de l'injection de cette substance dans le tissu cellulaire sous-cutané ou dans le péritoine, survient une destruction leucocytaire considérable, et lexamen histologique de la rate, pratiqué peu après, montre cet organe rempli de leucocytes qui renferment dans leurprotoplasma des grains très fins de trisulfure d'arsenic. En somme, les leucocytes phagocytent l'arsenic comme ils phagocytent les microbes et les toxines. Bientôt après, vers la quatrième heure, si le lapin n'a pas succombé aux effets d'une dose trop considérable, les leucocytes néoformés par la moelle osseuse réapparaissent en grand nombre dans le sang, jusqu'à 20000 ou 30 000 par millimètre cube. Cette hyperleucocytose secondaire est la conséquence nécessaire de la destruction leucocytaire qui a suivi l'injection. Le lendemain, les grains darsenic ont disparu, solubilisés par une véritable digestion intraprotoplasmique; bien plus, l'arsenic n'est plus dialysable, ce qui prouve qu'il s'est uni à la matière albuminoïde. Chacun des actes chimiques par lesquels le trisulfure d'arsenic a d'abord été rendu soluble, puis transformé en composé organique, a pour effet de le rendre moins toxique, et par suite moins dangereux pour l'organisme; l'élimination du poison est ainsi rendue inoffensive pour les organes éliminateurs, foie, reins, glandes et peau.

L'atténuation du poison par le foie est mise nettement en évidence par Zeynek, qui a montré que, chez l'homme intoxiqué par l'arsenic, après épuisement du parenchyme hépatique par une solution concentrée de soude, l'arsenic reste dans le résidu et n'est solubilisé qu'après digestion chlorhydro-pepsique ; l'arsenic est donc retenu dans le foie à l'état de combinaison organique très fixe.

Lorsqu'on atteint la dose mortelle, les leucocytes, le foie ne suffisent plus à la fixation et à l'atténuation du composé arsenical injecté, et tous les parenchymes subissent l'action toxique de l'arse-

nie: tes cellules de la moelle osseuse sont lésées et la réparation du sang est entravée ; les cellules nerveuses sont altérées et de graves troubles fonctionnels apparaissent. Les cellules hépatiques et rénales sont particulièrement lésées, et il en résulte une entrave à l'élimination du poison; alors même que celle-ci serait en partie accomplie, le développement ultérieur de l'hépatite et de la néphrite peut entraîner la mort par rétention des poisons fabriqués dans l'organisme, par auto-intoxication secondaire. Et ceci nous explique pourquoi Ion voit souvent dans lintoxication subaiguë, après une rémission de courte durée, les accidents généraux réapparaître et entraîner parfois au bout de huit, dix jours, la mort du malade.

D'ailleurs l'arsenic introduit dans l'organisme ne se répartit pas uniformément dans les tissus. Dans les premières heures qui suivent l'intoxication, c'est surtout dans la rate, le foie, qu'on le retrouve en plus grande quantité ; plus tard, il paraît surtout se localiser dans les productions épidermiques, poils, ongles et dans les os. Si le malade survit, l'urine renferme de l'arsenic pendant très longtemps, parfois plusieurs mois, ce qui prouve combien est lente l'élimination du poison. L'action élective de l'arsenic sur certains organes a été démontrée par Podwyssotsky, qui, en injectant au lapin de petites quantités d'acide arsénieux, b milligrammes par exemple, a trouvé au bout de sept, douze, vingt-quatre heures, des petits foyers de nécrose dans le foie, de la grosseur d'un grain de chènevis : l'examen histologique montre qu'au niveau de ces foyers les cellules hépatiques sont entièrement mortifiées, alors que toutes les autres cellules de l'organisme (^leucocytes exceptés) paraissent intactes, et qu'en particulier l'épithélium des canaux biliaires qui traversent les foyers de nécrose a conservé des caractères normaux.

Anatomie pathologique. — Les lésions observées à l'autopsie sont les mêmes, à des nuances près, quelle que soit la voie d'introduction du poison dans l'organisme.

iMème quand le poison a été ingéré, il n'existe pas de lésions de la bouche, du pharynx, de l'œsophage. La muqueuse stomacale est l'ouge, enflammée ; on y trouve en général des plaques noirâtres, violacées et même gangreneuses, sur la paroi postérieure ; ces plaques sont constituées par des hémorragies sous-muqueuses. L'intestin est rempli d'un liquide séreux, quelquefois avec grains riziformes, comme dans le choléra ; l'hypertrophie des follicules clos isolés de l'intestin est assez marquée et constitue l'éruption psorentériforme ; enfin les sutTusions sanguines disséminées dans la paroi intestinale œdématiée sont à peu près constantes, même dans -l'intoxication par l'hydrogène arsénié.

Le foie est augmenté de volume, et la dégénérescence graisseuse des cellules est constante, même quand la mort est survenue huit heures après l'ingestion du poison. Dans les formes subaiguës, on observe en plus des foyei-s de nécrose, au niveau desquels les cellules hépatiques ne prennent plus les matièies colorantes. Kérajon a rapporté l'observation d'un individu chez lequel l'intoxication arsenicale avait simulé l'ictère grave ; à l'autopsie, il trouva les lésions de l'atrophie jaune aiguë du foie.

La rate, de volume normal pour Brouardel,est au contraire hypertrophiée d'après Lewin. Binn que l'examen histologique de la rate n'ait jamais elé pratiqué chez Ihomme à laide des techniques modernes, l'expérimentation nous fait piévoirles modifications que l'on observerait. La présence de nombreux macrophages bourrés de débris cellulaires corroborerait l'hypothèse de l'intoxication ; le volume de l'organe, variable suivant les observations, est en rapport avec la congestion plus ou moins prononcée et l'intensité des processus hématolytiques et hématopoiétiques.

Les reins sont congestionnés; les lésions les plus marquées portent sur l'épithélium des tubes contournés, qui est eh dégénérescence granulo-graisseuse. Souvent on rencontre, dans un certain nombre de tubes urinifères, des cylindres granuleux et des cylindres fibrineux.

Au niveau du cœur, la striation des fibres musculaires a disparu, et la dégénérescence graisseuse est très accentuée. Os lésions du myocarde expliquent la tendance aux lipothymies, la petitesse et la fréquence du pouls, obseivées pendant la vie, et la s\Ticope mortelle habituelle.

La congestion des poumons est intense ; chez le duc de Praslin, il existait même des foyers d'apoplexie pulmonaire. On note fréquemment la présence d'ecchymoses sous-pleurales.

Le système nerveux ne présente pas de lésions, au moins grossières. Mais, lorsqu'il existe des paralysies, il est possible de mettre en évidence des altérations qui paraissent porter uniquement sur les nerfs périphériques, correspondant aux muscles paralysés.

L'étude du sang fouinirait certainement des indications précieuses s'il était possible de la pratiquer sur le vivant. A l'autopsie, lorsque la diarrhée a été abondante et que les vomissements se sont opposés à l'ingestion de liqui<le, le sang peut être épaissi, de consistance goudronneuse comme dans le choléra.

- Les lésions macroscopiques peuvent encore être reconnues loi'sque lautopsie est pratiquée, dix, quinze jours après la mort, et plus encore, étant donné l'état remarquable de conservation des cadavres. Après plusieurs années, il est parfois possible d'examiner tous les

viscères, résultat en rapport avec l'action antiseptique de l'arsenic renfermé dans le cadavre, qui met obstacle à la prolileration et à la diffusion des bactéries de lintestin.

Les lésions histologiques, beaucoup plus caractéristiques, comme nous l'avons montré, ne peuvent plus être constatées avec sécurité, quarante-huit heures après la mort, et sont d'autant plus probantes que l'autopsie est faite dune façon plus précoce. En cas de suspicion dempoisonnement, le médecin doit donc convaincre le magistral instructeur de lintérèt quil y a, pour la manifestation de la vérité, à ordonner lautopsie immédiatement, et au besoin à abréger le délai légal de vingt-quati-e heures après la mort.

Toxicologie. — En cas de tentative d'empoisonnement, on fait porter l'analyse sur les déjections, les vomissements, les aliments suspects. Si la mort est survenue, c'est dans chacun des organes en particulier qu'il convient de rechercher larsenic : estomac, intestin, rate, foie, reins, cerveau, moelle, contenu de la vessie.

Parfois en remarque dans l'estomac de petits grains blanchâtres ou jaunâtres. On s'assure qu'ils renferment de l'arsenic, en les chautfant modérément avec quatre ou cinq fois leur poids d'acétate de soude ; dans ces conditions, il se développe une odeur alliacée caractéristique due à la formation de cacodyle. L'examen microscopique permet même, dans certains cas, de reconnaître les cristaux octaédriques d'acide arsénieux. En dehors de cette circonstance, il n'estguèrepossible de savoir sous quelle forme a été ingéréTarsenic.

Appareil de Marsh. — Les composés oxygénés de l'arsenic sont réduits pari hydrogène naissant et transformés en hydrogène arsénié. Si donc on introduit dans un appareil à hydrogène les liquides suspects, il se dégagera de l'hydrogène arsénié en même temps que l'hydrogène. Si l'on allume le jet de gaz ainsi obtenu, et qu'on écrase la tlamme avec un corps froid, on obtient des taches noires d'arsenic ; d'autre part, l'hydrogène arsénié se dissocie au rouge en arsenic et hydrogène, et, si l'on chauffe en un point C le tube de dégagement, il se forme un peu plus loin, en 1), un anneau brillant d'arsenic métallique (fig. 1).

Cette méthode permet de caractériser la présence de l'arsenic, et, en pesant les anneaux, il est facile d'effectuer le dosage de cette substance dans les matières suspectes.

L'antimoine seul fournit une réaction analogue, mais les taches d'antimoine ne se dissolvent pas dans l'hypochlorite de soude, contrairement à celles d'arsenic, qui s'y dissolvent immédiatement. De plus, l'hydrogène arsénié décompose l'azotate d'argent, en donnant un précipité d'argent et de l'arsénite d'argent, que l'acide azotique

maintient en solution ; après filtration, la solution fournit par addition prudente d'ammoniaque un précipitt" jaune d'arsénite d'argent soluble dans un excî'S d'ammoniaque.

Mais, pour rectiercher l'arsenic dans les liquides ou tissus de l'organisme, il est nécessaire de leiu' faire subir un traitement préalable, qui a pour but de détruire la matière organique et d'oxyder l'arsenic. La métliode employée actuellement est due à Armand Gautier. A lOOgrammesde substance suspecte, on ajoute 30 grammes

Fig. 1. — \ppareil de Marsh modifié pour le dosage de l'arsenic.

d'acide azotique, et on chauffe ; quand la masse est devenue visqueuse, on ajoute 6 grammes d'acide sulfurique, et on chauffe jusqu'à ce que la masse prenne l'aspect du cirage. Après refroidissement, il suffit de verser goutte à goutte 15 grammes d'acide azotique; on chauffe jusqu'à apparition de vapeurs blanches. La masse pulvérisée est ensuite épuisée par l'eau bouillante, et la solution filtrée qui contient tout l'arsenic est introduite par petites portions dans l'appareil de Marsh.

Nous n'insistons pas sur les détails de l'opération, qui sont du ressort du chimiste expert. Toutefois, le médecin doit exiger du. chimiste la preuve de la pureté de ses réa'^tifs et de la correction de ses recherches en lui remettant un organe provenant d'un cadavre

quelconque, qui sera soumis aux mêmes manipulations et .ne devra . pas donner danneaux ni de taches arsenicales.

Méthode biologique de Gosio. — Parmi les procédés qui permettent d'obtenir des renseignements rapides sur la présence de l'arsenic dans les humeurs ou les viscères, celui de Gosio mérite de retenir l'attention des médecins légistes.

In hyphomycète, le Pénicillium brevicauk, possède la propriété de transformer tous les composes arsenicaux en composés volatils qui renferment l'arsenic. Cette moisissure est en réalité un ferment alcoolique susceptible de transformer l'amidon en glucose ou d'invertir le sucre; le glucose est ensuite transformé en alcool. Lorsqu'un composé arsenical est mis au contact du PenidlUum, celui-ci l'ingère comme un aliment, le réduit et l'unit à la molécule d'alcool pour donner une arsine volatile :

As -H

As-C«H5

drogène arsénié.

Diélhylarsine.

Cette arsine est la diélhylarsine, qui, même à l'état de traces, possède une odeur alliacée caractéristique.

La moisissure est cultivée surlapomme de terre dans laquelle est incorporée la substance suspecte ; au bout de vingt-quatre heures, l'odeur alliacée avertit de la présence de l'arsenic. Il suffit de faire barboter des gaz dégagés dans une solution de permanganate de potasse, qui oxyde l'arsine, et de rechercher ensuite l'arsenic dans l'appareil de Marsh pour confirmer le résultat.

Récemment Gosio a transformé la méthode de façon à obtenir un résultat rapide. Quelques gouttes du liquide suspect ou quelques fragments de la substance sont placés au contactdu mycélium d'une culture jeune : s'il existe de l'arsenic, l'odeuralliacée apparaît au bout de dix minutes.

La méthode de Gosio ne saurait remplacer le procédé méthodi'iue de recherche et de dosage que nous avons exposé. Mais elle fournit des résultats qualitatifs assez précis avec une grande rapidité, et sa sensibilité est très grande.

La formation de l'arsine au contact de la moisissure nous explique pourquoi on a observé des cas d'intoxication arsenicale chez des individus qui séjournaient longtemps dans les pièces humides dont les murs étaient recouverts de papiers colorés par les verts arsenicaux.

Questions médico-légales. — La mort ou la maladie

doivent-elles être attribuées à l'ingestion de l'arsenic? — Pour répondre à celte question, l'expert iloit invoquer des arguments clinifiues fournis par une enquête attentive sur les symptômes présentés par lindividu empoisonné ; des arguments toxicologiques tirés des résultats de l'analyse des vomissements, des déjections et. si l'individu a succombé, de l'analyse des viscères; enfin des arguments anatomo-pathologiques basés sur l'étude des lésions découvertes à lautopsie.

Nous avons déjà décrit les formes cliniques de l'intoxication arsenicale. La forme aiguë pourrait être confondue en temps d'épidémie avec le choléra ; et ce n'est pas là une simple vue de l'esprit, car l'erreur a été commise. Cinq individus d'une même famille avaient succombé à Besançon, lors de l'épidémie de cholérade 1849 ; Sainte- Claire Deville retrouva, plusieurs années après, dans les viscères de trois d'entre eux, des quantités considérables d'arsenic. L n parent éloigné, ayant vu succomber deux membres de la famille du choléra, avait administré de l'arsenic aux trois autres sans que le médecin soupçonnât l'empoisonnement.

La forme gastro-intestinale de 1 urémie, l'étranglement herniaire interne, les péritonites suraiguès par perforation, ont parfois fait naître des suspicions d'empoisonnement par l'arsenic, et le diagnostic rétrospectif est toujours malaisé quand les symptômes n'ont pas été notés avec précision. Aussi est-il nécessaire, pour affirmer l'empoisonnement, d'adjoindre auxargumentscliniques des preuves tirées de lanatomie patliolou'iquî et de la toxicologie.

Peut-on représenter le poison ? — Rien n'est plus facile poui l'arsenic. Toutefois, nous pensons qu'il y a toujours dans cette présentatiftn du poison aux jurés un certain degré de mise en scène ; elle n'a pas l'importance qu'y attachent les magistrats et ne vaut pas une analyse précise avec dosage de l'arsenic dans les divers organes.

La substance employée était-elle de nature à donner la mort ? — Le fait n'est pas douteux pour l'arsenic absorbé à dose suffisante.

La quantité de substance ingérée était-elle suffisante pour entraîner la mort ? — Celte question est mal posée, et il serait désirable que les magistrats la modifiassent. L'e.vpert peut indiquer quelle quantité de poisonaété retrouvée soit dans les viscères, soit dans le tube digestif, et même les vomissements et les matières fécales ; mais ilignore quelle dose a été ingérée. Il peut affirmer que 'a mort est due à l'intoxication arsenicale, s'il retrouve une quantité d'arsenic se chilTrant en totalité en centigrammes et si l'étude des

symptômes et (ieslésions corrobore les résultats de l'analyse chimique.

A quel moment a eu lieu Vingestion ? — Chapuis a prouvé que le mélange de l'arsenic avec certaines graisses peut retarder de plusieurs heures Tapparition des accidents; aussi faut-il être très prudent pour répondre à cette question, lorsque le débat porte sur quelques heures.

Il n'en est plus de même lorsqu'on est interrogé sur un délai de plusieurs jours, comme dans l'alFaire Boutigny. Un homme est incarcéré, et huit jours après, sa femme, qui n'avait présenté jusque-là aucun symptôme, meurt intoxiquée par l'arsenic; l'homme est accusé d'avoir empoisonné sa femme avant son entrée en prison, mais on retrouva dans l'estomac une quantité telle d'arsenic qu'il n'était pas possible d'admettre qu'elle ait été tolérée plusieurs jours sans causer d'accidents. En réalité, il s'agissait d'un suicide.

11 faut d'ailleurs, avant de répondre, soulever l'hypothèse d'une rémission dans la marche des symptômes, et aussi celle d'intoxications répétées.

L'intoxication a-t-elle pu avoir lieu bien que l'on ne retrouve pas le poison ou que l'on n'en retrouve que des quantités très minimes? — Certes, au bout d'un mois au moins, si le malade survit, la plus grande partie de l'arsenic ingéré est éliminée. Toutefois Pouchet l'a retrouvé en quantité notable dans le tissu spongieux des vertèbres, deux mois après la tentative d'empoisonnement. On a admis qu'une partie du poison peut disparaître au cours de la putréfaction par transformation en hydrogène arsénié. Il est donc possible, dans certains cas, de ne pas retrouver le poison, alors que la réalité de l'intoxication résulte de l'enquête judiciaire.

Mais il faut bien se garder d'affirmer l'empoisonnement, quand la quantité d'arsenic retrouvée est très faible. Ainsi, dans l'affaire Danval, Bergeron et Delens conclurent à l'empoisonnement par l'arsenic, bien que la quantité d'arsenic retrouvée par L'Hote ne dépassât pas 1 milligramme pour tout le corps. Rien ne justifiait pareille conclusion : les symptômes avaient été ceux d'une entérite banale; l'autopsie, pratiquée douze jours après la mort, n'avait révélé, bien que la putréfaction fût peu avancée, aucune lésion. Bonis fut chargé d'une contre-expertise et, contrairement à L'Hote, ^•echercha l'arsenic dans les viscères séparément. 11 en retrouva des traces dans le foie, des quantités infinitésimales dans l'intestin, et combattit les conclusions des premiers experts. Danval n'en fut pas moins condamné; il a été gracié, mais il n'a pu obtenir la revision de son procès, tous les faits qui font douter de sa culpabilité ayant déjà été évoqués devant la Cour d'assises.

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