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INTOXICATION PAR LE PHOSPHORE

Aussi Frésénius et Neubauer ont-ils cherché à entraîner le phosphore dans un gaz inerte. En pareil cas, la phosphorescence n'apparaît pas, mais le phosphore ne s oxyde pas et ne se transforme pas pour la plus grande part en acide hypophosphoreux, comme dans le procédé de Mitscherlich. Le ballon dans lequel sont chauffées les substances suspectes est traversé par un courant dacide carbonique,

Fig. 2. — Appareil de Mitscherlich pour la recherche du phosphore. AB, cloison.

que l'on fait ensuite barboter dans une solution d'azotate d'argent. Le phosphore donne du pho>phure d'argent, qui précipite en noir. Ce phosphure est alors introduit dans un appareil de Marsh, et la flamme de l'hydrogène prend une coloration verte, que l'on observe bien si l'on a eu soin de débarrasser l'hydrogène des petites quantités d'hydrogène sulfuré qu'il renferme, en le faisant barboter dans une solution de soude, et si l'on évite la coloration jaune que le verre communique à la flamme, en utilisant un bec de platine (Dusart etBlondlot). Ce phénomène s'observe non seulement avec le

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pliosphure d'argent, mais encore avec le phosphore libre et avec lacide hypophosphoreux, alors même que ceux-ci ont été introduits dans l'appareil de Marsh avec des substances organiques (fig. 3).

Questions médico-légales. — Les preuves d'ordre clinique sont toujours précieuses ; mais les symptômes présentent une telle analogie avec ceux de l'ictère grave primitif que le diagnostic est à peu près impossible si l'on ne constate pas la présence du phosphore dans les vomissements ou les déjections. Souvent, en elFet

Fig. 3. — Appareil de Dusart et Blmdlot. A, Appareil de Marsh; B, flacon contenant de lacide sulfurique; D, flacon laveur; E, bec de platine.

les matières vomies sont phosphorescentes dans lobscurité. et riialeine présente une odeur alliacée caractéristique.

En l'absence de ces renseignements, l'analyse des viscères permet de retrouver le phosphore dans les organes, auquel cas la preuve est faite, ce métalloïde n'existant jamais à l'état libre dans l'organisme. Certes on retrouve, deux, trois, quatre jours après l'empoisonnement, du phosphore non oxydé dans l'intestin ; on peut le retrouver plus tard encore dans le foie, la rate, le cerveau et la moelle, alors qu'il fait presque toujours défaut dans les muscles et es urines (le phosphore ne s'élimine en effet qu'après oxydation). Mais il arrive souvent qu'au moment où est pratiquée la recherche

INTOXICATION MERCURIELLE. r.o

toxicologique le phosphore est déjà oxydé. Si l'on retrouve lacide hypophosphoreux lihre à l'aide de lappareil de Marsh, peut-on affirmer l'intoxication phosphorée? Lefort paraît avoir démontré qu'au cours «le la putréfaction les phosphates de l'organisme ne subissent aucun phénomène de réduction, qui les ramènerait à l'état d'hydrogène phosphore, ou même seulement d'hypophosphite.

La présence d'hypophosphites dans l'organisme ne saurait, par suite, constituer un pliénomène banal ; mais elle ne permet d'affirmer l'intovication phosphorée que si les lésions constatées à l'autopsie confirment les résultats de l'analyse chimique.

Il ne suffit pas de trouver des traces de phosphore libre ou d'hypophosphite dans les viscères pour pouvoir conclure que la mort a été consécutive à l'empoisonnement par le phosphore, et la difficulté se présente en pratique lorsqu'un enfant soumis à un traitement phosphore meurt rapidement. C'est l'étude attentive des symptômes qui ont précédé la mort, l'examen histologique des viscères, le dosage de la graisse dans le foie et le cœur, qui seuls permettront de rapporter la mort à sa véritable cause.

§ 3 — Intoxication mercurielle.

Bien que les composés mercuriels n'aient été utilisés qu'exceptionnellement dans un but criminel, l'étude de l'intoxication mercurielle est fort importante pour le médecin légiste, en raison de la fréquence des accidents déterminés par l'usage de ces composés, soit en thérapeutique, soit dans l'industrie.

Étiolog^ie. — Dans l'espace de soixante ans, on n'a relevé en France que huit cas d'empoisonnement criminel par les composés mercuriels, et la saveur styptique des sels mercuriques suffit à expliquer la rareté de leur emploi.

Par contre, les empoisonnements-suicides sont assez souvent observés, ainsi que les empoisonnements accidentels. Le chimiste Thénard ingéra pendant son cours, par inadvertance, une verre de sublimé au lieu du traditionnel verre d'eau ; il ne dut son salut qu'à l'empressement avec lequel ses élèves lui procurèrent l'eau albumineuse, contrepoison du sublimé.

Depuis le développement de l'antisepsie, les sels de mercure, en raison de leurs propriétés germicides énergiques, ont pris une place importante dans l'arsenal thérapeutique. Non seulement les médecins ont le droit de prescrire les solutions de sublimé pour le

lavage des plaies, la désinfection des cavités naturelles, mais les sages-femmes ont ce môme droit (1).

Depuis 1890. de nombreux accidents d'intoxication ont été observés chez les femmes qui, à la suite de l'accouchement, ont reçu des injections vaginales ou intra-utérines de sublimé.

Sauvagnat, en 1901, avait rassemblé 37 cas d'intoxication mortelle parle sublimé à la suite d'injections vaginales ou intra-utérines. Un de nos élèves, Gillard, a rassemblé dix cas nouveaux (2).

Il est regrettable que, parmi tous les antiseptiques, un seul, le plus dangereux de tous, ait été placé entre les mains des «sagesfemmes. Depuis 1890, époque à laquelle Budin présenta devant l'Académie de médecine son rapport favorable à Tautorisation pour les sages-femmes de prescrire le sublimé, nos idées se sont bien modifiées sur l'étiologie et la pathogénie de la fièvre puerpérale; nous savons que les femmes ne portent pas en elles-mêmes, d'ordinaire, l'agent virulent de cette infection, qui est véhiculé par les mains ou les instruments de l'accoucheur. L'asepsie a conquis la même place en obstétrique qu'en chirurgie et a détrôné l'antisepsie. 11 serait désirable que le décret de 1890 fût rapporté ; si les sages-femmes, malgré tout, doivent utiliser des antiseptiques, qu'on les autorise à prescrire l'eau oxygénée, le permanganate de potasse, la liqueur de Labarraque, mais qu'on leur interdise nettement l'emploi du sublimé, au lieu de le leur imposer.

Le cyanure de mercure constitue un antiseptique plus dangereux encore que le sublimé, puisqu'il est à la fois toxique comme sel de mercure et comme composé du cyanogène. Orfila a rapporté l'observation d'un individu qui mourut en dix jours après avoir absorbé une dose de cyanure de mercure inférieure à 13 centigrammes. Pour le sublimé, la dose mortelle est, d'après Hofmann, comprise entre 20 et 40 centigrammes; mais il faut compter, comme dans toutes les intoxications avec les susceptibilités que créent chez les malades les tares antérieures.

Sans remonter àl'époque où Astruc considérait, dans le traitement mercuriel de la syphilis, la stomatite comme un phénomène favorable, il faut bien avouer qu'inconsidérément manié ce traitement a souvent causé des accidents graves, que la pratique de l'hypodermie a certainement rendus plus fréquents. A ce point de vue, il paraît singulièrement dangereux d'injecttr sous la peau des composés mercuriels insolubles, comme le mercure finement divisé ou le calomel. Dans un cas relaté par Kaposi, une femme qui avait

(1) Voir page 5.

(2) Gillard, Thèse de Paris, 1908.

reçu, en sept semaines, 28',15 d'huile grise, fut prise daccidents quatorze jours après la dernière injection et mourut un mois plus tard. Le mercure injecté forme en eiïel des nodules que la radiographie révèle encore plusieurs mois après l'injection; si, sous une cause encore inconnue, tenant peut-être à lalimentation, ce mercure se transforme en bichlorurc de mercure et se solubilise, l'intoxication est réalisée.

L'industrie met en œuvre de nombreux composés mercuriels qui engendrent en général des intoxications chroni(iUL's. En sont atteints d'abord les ouvriers qui travaillent dans les mines de mercure à Almaden (Espagne), à Idria (Carniole,. L'ètamage des glaces constituait une des industries les plus insalubres; heureusement l'élamage au mercure n'est plus employé. Mais beaucoup d'ouvriers manient encore le mercure : constructeurs de baromètres, de thermomètres, et, lorsque du mercure vient à tomber dans le feu, il se volatilise rapidement, et tous les individus présents dans l'atelier sont atteints d'intoxication aiguë. Dans les couperies de poils de lapin, où l'on donne aux peaux la propriété feutrante par le sccrétagc, les intoxications sont fréquentes, mais légères. Le sécrétage s'obtient à laide du nitrate acide de mercure, qui constitue le secret.

Symptômes. — 11 faut envisager successivement l'intoxication aiguë et l'intoxication chronique.

Intoxica ion aiguë. — La /'orme sura/f/i/c de l'intoxication mercurielle est consécutive, par exemple, à l'ingestion d'une quantité considérable de sublimé, un à i)lusieurs grammes. En pareil cas, les accidents éclatent immédiatement après l'ingestion du poison. Ine sensation de brûlure se répand dans la gorge et gagne l'œsophage, l'estomac; en même temps le sujet perçoit dans la bouche une saveur métallique désagréable. Rapidement surviennent des vomissements bilieux, sanguinolents, qu'accompagnent bientôt des phénomènes dysentériques. Le malade se présente dans la journée vingt, quarante fois à la garde-robe et expulse une petite quantité seulement de matières glaireuses, sanguinolentes. La cavité buccale se tuméfie, la muqueuse devient rouge, luisante ; l'haleine est fétide; la salivation, très abondante, atteintparfois plusieurs litres. La face est alternativement rouge, puis décolorée, le corps baigné de sueurs. Le pouls est petit, filiforme, rapide, la respiration anxieuse.

A la suite d'une courte rémission, les extrémités se refroidissent et des syncopes se produisent, et, au cours de l'une d'elles, le malade, qui a conservé sa lucidité d'esprit, succombe. Toutela scènese déroule parfois dans l'espace de vingt-quatre à trente-six heures, pendant lesquelles l'individu intoxiqué n'a pas émis une goutte d'urine.

La forme commune n'entraîne la mort qu'au bout de six à douze jours. Les symptômes sont les mêmes que dans la forme suraiguë, mais ils présentent une moins grande intensité, et l'apparition de certains d'entre eux est plus tardive. Vers le cinquième ou sixième jour, une amélioration se dessine, le pouls reprend un peu de force, se ralentit; l'abattement est moins marqué. C'est à ce moment que l'on voit survenir des éruptions essentiellement polymorphes, avec lésions papuleuses, squameuses, bulleuses ou vésiculeuses, qui siègent surtout à la partie interne des cuisses, à la face, au niveau des poignets ; le purpura est fréquent.

Mais une néphrite s'est développée, accompagnée de douleurs lombaires. Au début, les urines étaient albumineuses, riches en cylindres épithéliauxetgranuleux, parfois glycosuriques (Salkowsky, Bouchard); mais la quantité journalière était très faible; puis l'anurie a été complète. Aussi voit-on apparaître, vers le dixième jour, des phénomènes urémiques,et la mort survient rarement après des crises convulsives, plus souvent dans le coma.

D'autres fois la sécrétion urinaire se rétablit, sans que pour cela le malade guérisse. Les douleurs cessent et le malade se trouve dans un état d'euphorie trompeur ; pourtant les selles dysentériques et sanglantes persistent, les urines sont riches en albumine et en albumoses. Progressivement la température s'abaisse à .36°, 33° et le malade succombe au bout de quinze jours, trois semaine», sans qu'aucun symptôme nouveau soit apparu.

Quelquefois la mort survient brusquement à la suite d'une hémorragie abondante ou d'une perforation intestinale survenues à là suite de la chute d'une escarre de la paroi.

L'intolérance pour le mercure administré dans un but thérapeutique se manifeste en général par des accidents moins bruyants, mais qui ont une grande importance, puisqu'ils fournissent l'indication précise d'interrompre l'administration du médicament. Ce sont surtout les éruptions cutanées et la stomatite.

Semblables dans leur polymorphisme aux accidents cutanés observés dans les formes graves, les éruptions sont ici beaucoup plus fréquentes, prurigineuses et se terminent, après dix à douze jours, par desquamation lamellaire. Quant à la stomatite, dont l'apparition est favorisée par le mauvais état des dents, elle est constituée par une gingivite, qui débute au niveau de la deuxième molaire et s'accompagne d'une salivation modérée.

Intoxication chronique. — Chez les ouvriers qui absorbent chaque jour pendant des années de petites quantités de mercure ou de composés mercuriques, par la voie pulmonaire ou par la voie

digestive, les accidents observés portent surtout sur l'appareil digestif ou sur le système nerveux.

Tout d'abord on note des symptômes de dyspepsie, et les individus maigrissent ; puis surviennent, à intervalles espacés, des crises de vomissements et de diarrliéo. En même temps se développe une stomatite chronique d'emblée, caractérisée par la tuméfaction des gencives, qui plus tard deviennent fongueuses et présentent autour des dents un liséré grisâtre. Contrairement à la stomatite aiguë, celte stomatite chronique n'est pas douloureuse, et le ptyalisme est modéré. La chute des dents quelle provoque parfois est suivie de la guérison des lésions gingivales.

Sous l'influence des altérations rénales que provoque le mercure, des troubles nerveux en rapport avec l'insuffisance de la dépuration urinaire peuvent apparaître; ces accidents rentrent dans l'urémie, et rien ne permet de les distinguer d<?s complications habituelles des néphrites. Mais il est un certain nombre de symptômes qu'il paraît possible de rattacher à l'action directe du mercure et de ses composés sur le système nerveux; tels sont certains troubles psychiques et moteurs.

Kûssmaul a signalé chez les individus qui doivent présenter bientôt les symptômes de l'intoxication hydiargyrique chronique une suractivité intellectuelle marquée, à laquelle fait suite une déchéance plus ou moins prononcée des facultés intellectuelles.

Plus tard insidieusement se manifeste, au niveau des muscles de la face et de la langue, un tremblement vibratoire, exagéré par les mouvements volontaires. Ce tremblement gagne les membres supérieurs, puis les membres inférieurs; la parole est alors hésitante et la démarche mal assurée.

Enfin des paralysies peuvent survenir, qui présentent les caractères habituels des paralysies par névrites périphériques. Elles frappent symétriquement les muscles extenseurs des membres inférieurs et sont rarement complètes. En général, les contractilités galvanique et faradique persistent, et les réflexes sont seulement diminués. Les rétractions tendineuses, les atrophies musculaires sont plus rares que dans les autres variétés de névrite toxique.

11 n'est pas exceptionnel, chez les intoxiqués, d'observer des troubles de la sensibilité : hyperesthésie en îlots, hémianesthésie sensitivo-sensorielle, queles auteurs s'accordent, à l'heure actuelle, à faire rentrer, comme le tremblement, dans le cadre de l'hystérie, l'intoxication ayant pour effet de réveiller une hystérie latente.

L'état général ne reste pas indemne; la pâleur de la face, la décoloration des muqueuses témoignent de 1 intensité de l'anémie. Si

60 IXTOXICATIONS ET EMPOISONNEMENTS.

Ion rapproche de ces symptômes les troublesdigestifsqui entravent lalimentation, on comprend que ces malades constituent une proie facile pour les infections aiguës comme la pneumonie, chroniques comme la tuberculose.

Auatoiuie pathologique. — Les brûlures de la bouche, de 1 œsophage, de l'estomac sont notées par tous les médecins qui ont piatiqué laulopsie d'individus morts à la suite d'ingestion de sublimé. Ces lésions font défaut quand le mercure a été absorbé au niveau delà peau ulcérée ou d'une muqueuse. Par contre, les sufTusions sanguines dans la paroi de l'estomac et dans l'intestin s'observent, quelle que soit la voie d'inlroduction du poison.

L'estomac rétracté présente en effet une rougeur intense qu'on aperçoit déjà par la face e.xterne; sur la muqueuse, tout le réseau capillaire est injecté, et sur le fond rouge uniforme se détache un piqueté plus foncé, dû à de nombreuses ecchymoses. 11 est habituel de trouver en plus des plaques d'inflammation au niveau desquelles la muqueuse est gonflée, ramollie, parfois gangrenée. Dans un cas rapporté par Taylor, il existait au niveau dune de ces plaques une perforation de l'estomac.

A la surface de l'intestin, dans l'épaisseur del'épiploon et des mésentères, sont disséminées des ecchymoses et même des suffusions sanguines plus abondantes. Les lésions prédominent sur le gros intestin, en rapport avec les phénomènes dysentériques observés pendant la vie; lesépanchements sanguins qui se sont produits dans la paroi du côlon décollent la muqueuse, et, lorsque celle-ci mortiflée se détache, une ulcération apparaît dont le fond est constitué par la musculeuse. On trouve ainsi, dans certains cas, de nombreuses ulcérations mesurant 1, 2 centimètres de diamètre et plus encore, au niveau desquelles ont pu se produire des hémorragies abondantes.

Lorsque l'intoxication n'a pas abouti à la mort avec une grande rapidité, on trouve à l'autopsie les lésions de la stomatite ; la langue est tuméfiée, recouverte d'un enduit pultacé épais, et l'inflammation des gencives est considérable.

Le mercure ne détermine pas, comme l'arsenic et le phosphore, de graves lésionshépatiques.Le foie n'est que modérémenthypertrophié et les cellules présentent seulement des lésions de dégénérescence granuleuse.

Par contre, les reins sont toujours très altérés; hypertrophiés, ils pèsent jusqu'à 400, 450 grammes chacun, et leur consistance est molle. A la coupe, la couche corticale pâle, épaissie, contraste avec la zone pyramidale, qui présente une coloration lie de vin. L'examen hislologique révèle les lésions de la néphrite parenchymateuse

aiguë : les cellules épithéliales des tubes contournés renfeimenl parfois des ^granulations graisseuses en petit nombre, mais plus souvent elles sont entièrement dégénérées, nécrosées. Au niveau des glomérules, les cellules de la capsule de Bowman ont proliféré, puis dégénéré; la capsule est disfendue par un transsudat albumineux. et les ruptures des capillaires des bouquets glomérulaires ont déterminé souvent des hémorragies inlraglomérulaires ou intracapsulaires. Les tubes droits dilatés sont encombrés de débris de toutes sortes. Une lésion assez spéciale à l'intoxication mercurielle est la présence dans le rein de concrétions calcaires dans les cellules épithéliales, et même, lorsque la survie a été assez longue, dans les tubes droits, où elles s'assemblent en formant de véritables cylindres calcaires, visibles parfois à l'œil nu.

Les poumons sont congestionnés et renferment parfois des foyers d'apoplexie. Les ecchymoses sous-pleurales, sous-péricardiques sont constantes. Enfin le cœur ne renferme pas de caillots ; le sang est en effet noir et liquide.

Pathogénie. — A la suite des injections d'huile grise, de fines particules de mercure peuvent passer dans le sang; mais habituellement, quel que soit le composé mercuriel introduit dans l'organisme, l'absorption ne se fait qu'après transformation en bichlorure de mercure. Le sublimé agit ensuite en donnant des chloro-albuminates de mercure, qui sont pour une part fixés dans les viscères, pour une autre part éliminés par l'urine, la bile, la salive, la sueur. L'élimination parla bile est assez considérable, mais n'est pas définitive, car une part importante du mercure est absorbée de nouveau par la paroi intestinale. La voie rénale est beaucoup plus favorable, et c'est par les urines que s'élimine la majeure partie du mercure introduit dans l'organisme. Après absorption d'une dose unique, l'élimination urinaire atteint son maximum au bout de cinq à six jours, puis décroît ensuite lentement et peut persister pendant des mois. Burgi a étudié les courbes de l'élimination urinaire selon la voie de pénétration du mercure: après les frictions mercurielles et les injections d'huile grise, la courbe du mercure éliminé monte régulièrement sans jamais atteindre un taux très élevé, puis devient horizontale pendant plusieurs mois ; les courbes d'élimination obtenues à la suite de l'ingestion sont extrêmement variables, suivant la nature des composés mercuriels ingérés et suivant les doses; les injections de composés solubles sont suivies d'une élimination rapide qui atteint bientôt 25 p. 100 de la quantité de mercure injectée; mais, trois mois après la cessation d'un traitement par le salicylate de mercure, l'urine renferme encore du mercure. La

méthode de Baccelli. injections intraveineuses de sublimé, fournit lélimination urinaire la plus rapide; au bout de quelques jours, 60 p. 100 du mercure injecté ont quitté l'organisme.

Malgré l'élimination urinaire, une certaine quantité de mercure reste fi.xée dans l'organisme; Gorup-Besanez en a retrouvé dans le foie un an après la cessation d'un traitement mercuriel.

Lorsque les doses de mercure absorbées sont suffisantes pour

Fiiî.

ç chlorate

de pûlass

entraîner des désordres, Teffort de l'organisme tend à l'élimination du poison par les reins ; mais la toxicité des composés mercuriels détermine des lésions du rein qui diminuent ou suppriment la sécrétion urinaire. Le mercure est alors éliminé par les glandes salivaires, d'où stomatite; par le foie, l'intestin, d'où dysenterie. En pareil cas, en somme, la plusgrande partie de la substance toxique reste fixée dans les viscères ; on la retrouve dans le foie, les reins, la paroi intestinale ; Ludwiget Zillner ont eu l'occasion de rechercher la répartition du mercure chez neuf individus intoxiqués par le sublimé; dans le foie, la rate, la paroi du gros intestin, ils ont

retrouvé de 0o',002 à Os'.OOS de mercure pour 100 grammes de substance ; dans les reins, de Os^OOS à Ob',014 ; les tuniques de l'intestin grêle, la glande thyroïde en renfermaient des quantités moins importantes ; les muscles, les os, l'encéphale, seulement des traces.

Toxicologie. — S'il existe dans la vessie une petite quantité d'urine, on peut l'aire l'essai préliminaire suivant: une petite pile deSmithson constituée par un cloude fer, autour duquel on enroule en spirale une lame d'or, est plongée dans l'urine acidulée par l'acide chloihydrique. Au bout de quelques heures, s'il y a du mercure dans l'urine, la lame d'or est devenue blanche; en la chauffant dansle fond d'un tube, après l'avoir lavée et séchée, elle reprend sa couleur, tandis que de fines gouttelettes de mercure se condensent dans la partie froide du tube.

Pour rechercher le mercure dans les viscères, on détruit la matière organique par le chlore qui se forme lorsqu'on ajoute à l'acide chlorhydrique du chlorate de potasse. Les matières bien divisées sont mises en suspension dans l'eau, additionnées d'un dixième de leur

poids de chlorate de potasse et placées dans un ballon dans lequel on fait arriver de l'acide chlorhydrique gazeux (fig. 4). Lorsque les matières organiques sont détruites, sauf les graisses qui restent inattaquées, la solution obtenue est soumise à l'électrolyse, et le mercure qu'elle renferme se dépose sur l'électrode négative faite en platine. Par sublimation, le mercure est recueilli en gouttelettes à l'état métallique et pesé.

Pour extraire tout le mercure, la solution est versée dans un entonnoir effilé B, à l'aide du ballon A, dans lequel on a engagé l'électrode négative. Le liquide s'écoule ainsi goutte à goutte, et l'électrolyse du bichlorure de mercure est complète (fig. o).

Questions médico-légales. — L'empoisonnement par le mercure est de ceux qui fournissent à la fois des symptômes et des lésions caractéristiques. En pareil cas, l'analyse chimique ne constitue plus qu'un contrôle.

Fig. 5 . — Procédé Flandin et Danger pour la recherche du mercure.

Parmi les symptômes, la stomatite, les brûlures de la bouche, les phénomènes dysentériques, loligurie ou l'anurie ont surtout une grande importance. Les lésions réparties le long du tube digestif, surtout celles de la colite ulcéreuse, la néphrite avec infiltration calcaire de l'organe sont à peu près pathognomoniques.

Enfin il est possible de retrouver des quantités importantes de mercure dans les viscères et surtout dans le rein ; Ludwiget Zillner ont extrait jusqu'à 14 milligrammes de mercure métallique de 100 grammes de rein. Le foie, la rate, la paroi de l'intestin en renferment 2 à .3 milligrammes pour 100 grammes de substance.

L'objection habituelle est la suivante :1e mercure retrouvé peut-il provenir d'une autre source que l'ingestion récente ? Elle est ic dautant plus difficile à éluder que le mercure est d'un usage courant en thérapeutique, et qu'il ne s'élimine parfois complètement qu'après plusieurs années.

On devra donc faire une enquête pour savoir si le malade a, à un moment donné, suivi un traitement mercuriel, et surtout étudier avec soin les symptômes qui ont précédé la mort et les lésions constatées à lautopsie. Mais, même en dehors de ces preuves, la toxicologie permet d'affirmer qu'il s'agit d'une introduction récente du mercure dans l'organisme, lorsque ce métal présente une répartition analogue à celle que nous avons indiquée. Le mercure fixé dans l'organisme à la suite d'un traitement mercuriel se retrouve surtout dans le foie, et en très minime quantité.

La rapidité avec laquelle apparaissent les premiers symptômes de l'intoxication permet, en général, de préciser le moment où a eu lieu l'ingestion. Il convient de répondre avec prudence lorsque le poison a été introduit par la voie sous-cutanée, ou qu'il a été absorbé au niveau dune plaie. Nous avons rapporté, en efTet, une observation de Kaposi où les accidents débutèrent quinze jours après la cessation d'un traitement par l'huile grise.

§ 4. — Intoxication par l'antimoine.

Rarement observée, l'intoxication par l'antimoine est, en général, le résultat d'une erreur médicamenteuse: toutefois, plusieurs procès criminels ont, en Angleterre, appelé l'attention sur les caractères de l'empoisonnement par l'émétique. L'émétique ou tartre stibié, pris à l'intérieur, détermine des accidents variables, suivant qu'il s'agit d'une dose élevée ou de doses plus faibles, mais répétées.

Dans le premier cas, on observe la forme aiguë de l'empoison-

INTUXICATION PAR LANTlMfUNK. 61i

nement, qui se manifeste suituut pai raction vomitive du poison. <Juel<jues minutes après l'inj^estion du tartre stibié, qui laisse une saveur in(''taili(|ue dans la bouche, les vomissements surviennent, acrornpaiinés de nausées et d'une sensation d'ivresse. Rienlôt apparaissent des selles diaiihéiques trèscopieuses et répétt^es. Si la mort doit survenir, le pcjuls faiblit, les extrémités se refroidissent, les urines se suppriment, et, vei'S le quatrième ou cinquième jour, le corps se couvre d'une éruption vésiculo-pustuleuse. Chez les enfants, la survie peut n'être que de quelques heures; chez les adultes, elle est habituellement de cinq à si.\ jours, La guérison, grâce à la précocité et à l'abondance même des vomissements, est très fréquente.

Dans la forme lente, bien étudiée par Taylor, à propos desaiïaires Palmer et Pritchard, les principaux symptômes sont des nausées pénibles, quelques vomissements, des crises diarrhéiques et surtout un abattement progressif qui conduit à la cachexie terminale.

La mort peut d'ailleurs être consécutive à l'application de lémétique au niveau d'une plaie. Le fait s'est présenté pour une femme qui avait appliqué sur une ulcération cancéreuse du sein unepommade fournie par un charlatan et qui était constituée, comme Houssin l'a reconnu, par un mélange à parties égales d'axonge etdémétique.

A l'autopsie des individus qui ont succombé à l'into.xication aiguë, il existe au niveau de la muqueuse digestive des rougeurs, des ulcérations et parfois même des pustules analogues à celles de lapeau. L'antimoine ne possède pas de propriétés stéatosantes aussi énergiques que l'arsenic. La rate est grosse et ordinairement marbrée de taches noires.

La recherche de l'antimoine dans les viscères est pratiquée de la même façon que celle de l'arsenic, et nous avons déjà indiqué les caractères qui permettent de distinguer les taches et les anneaux d'antimoine de ceux que fournit l'arsenic.

La répartition de l'antimoine dans l'organisme parait, d'après les travaux de Pouchet. très différente de celle de l'arsenic; on retrouverait surtout le poison dans les organes digestifs, le foie, la rate, et il ne s'éliminerait pas d'une façon sensible par les poils et lesongles.

Chez un malade de Laveran, une dose de O^'AO d'émétique prise pendant quatre jours consécutifs a déterminé la mort; mais le malade était atteint d'érysipèle et par suite moins résistant à l'action du poison. La dose mortelle paraît être de 2 à 4 grammes; mais, par suite des vomissements, des doses de 15 grammes n'ont pas, dans certains cas, déterminé la mort.

B.\LTHAZ.\RD. — Méfl. lég., 5^ éclit. D

bo INTOXICATIONS ET EMPOISONNEMENTS.

§ 5. — Intoxication par le zinc.

Les composés du zinc sont peu toxiques. L'absorption de doses faibles, même répétées journellement, ne provoque aucun accident grave, et c'est pourquoi on s'efforce de substituer l'oxyde de zinc à la céruse employée en peinture. Pourtant on a relaté un certain nombre d'empoisonnements criminels par le sulfate de zinc, ou vitriol blanc, huit dans la période de 1840 à ISSu.

L'une des observations les plus complètes est celle de Tardieu et Roussin. Une paysanne, ayant ingéré malgré son âcreté une soupe qui renfermait du sulfate de zinc, mourut en quarante-huit heures, après avoir présenté des symptômes cholériformes. Le sulfate de zinc fut retrouvé dans le contenu dune fiole chez l'inculpé, dans le restant de la soupe et dans les \iscères delà femme, maisnon dosé dans ces derniers. La femme avait absorbé environ 10 grammes de sulfate de zinc; mais, désireuse de ne pas perdre sa soupe, elle avait certainement mis de la bonne volonté pour ingérer un aliment que ceux qui le goûtèrent ensuite déclarèrent absolument immangeable.

La recherche du zinc dans les viscères se fait par le procédé habituel de destruction des matières organiques, de Frésénius et Babo, par le chlorate de potasse et l'acide chlorhydrique. Dans le liquide filtré, le zinc est précipité par Ihydrogène sulfuré à l'état de sulfure de zinc, et l'on caractérise ensuite ce sel par les réactions chimiques.

Le zinc s'élimine assez tardivement par les urines ; Michaelis na pu l'y retrouver que cinq jours après l'ingestion. Il n'existe pas de zinc normal; mais ce métal est assez souvent introduit accidentellement avec les aliments pour que Raoult et Breton aient pu retrouver jusqu'à 7 à 12 milligrammes de zinc dans des foies d'hommes. Il y a donc nécessité absolue de doser le zinc dans tous les viscères en cas de suspicion d'empoisonnement.

s^ 6. — Intoxication par le cuivre.

(' Ces physiciens, écrit J.-.J. Rousseau à l'abbé Raynal, ont fait voir que le vert-de-gris ou le cuivre dissous est un poison violent, dont l'effet est toujours accompagné de symptômes affreux; que la vapeur même de ce métal est dangereuse, puisque les ouvriers qui le travaillent sont sujets à diverses maladies mortelles ou habituelles, >' Voilà la légende.

Galippe et Du Moulin n'ont jamais pu tuer un seul chien en lui

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