INTOXICATION PAR L'OPIUM ET LA MORPHINE
au bout de vingt-quatre heures : le rétablissement des sécrétions sudorale, salivaire et urinaire est un signe de pronostic favorable. La respiration devient plus régulière, le malade reprend connaissance; mais pendant plusieurs jours encore la faiblesse est extrême, les vomissements sont fréquents et l'on observe une tendance marquée aux lipothymies.
Forme chronique. — L'intoxication chronique s'observe surtout chez les opiophages et les morphinomanes. De même qu'il y a lieu d'établir une distinction entre la dipsomanie et l'alcoolisme, il est utile de séparer, avec Bail, la morphinomanie, qui présente un état psychique tel qu'il est impossible au malade de se priver des effets de la morphine, et le morphinisme, ensemble des accidents résultant de labus de l'alcaloïde.
Les morphinomanes qui, dans nos régions, se recrutent surtout parmi les médecins, les pharmaciens, les infirmiers, arrivent, grâce à l'accoutumance à l'action du poison, à absorber jusqu'à .j grammes de chlorhydrate de morphine chaque jour. Il en résulte des troubles cérébraux, une indifférence aux choses extérieures, une torpeur plus ou moins marquée; les injections de morphine ont pour effet, chez les morphinomanes, de stimuler l'activité intellectuelle. Quand l'intoxication est plus accentuée, on peut observer des hallucinations, surtout visuelles, un affaiblissement musculaire extrême lié en grande partie à l'amaigrissement, une constipation opinàtre. .Mais le phénomène le plus caractér-istique est l'état d'angoisse dans lequel la privation de morphine place le malade ; si même cette privation est prolongée, il peut survenir un délire violent et des troubles circulatoires graves.
La morphine engendre donc à la longue des troubles graves, qui conduisent à la cachexie et à la mort ; elle détermine des altérations organiques, non seulement au niveau des centres nerveux, mais au niveau du foie et des reins ; la glycosurie, l'albuminurie sont en effet des symptômes à peu près constants chez les morphinomanes invétérés. Ces faits ont été souvent invoqués par des compagniesd'assurances qui refusaient de payerles assurances sur la vie contractées par des morphinomanes ; l'expert doit tenir compte certes de ces arguments, mais il doit rechercher aussi si l'individu ne présentait pas une affection douloureuse et incurable, telle que le tic de la face, le cancer de l'utérus, qui légitimait l'usage de la morphine.
Auatomie pathologique. — A lautopsie des individus qui ont succombé à l'intoxication aiguë par l'opium, on trouve des lésions toujours semblables, consistant en une congestion intense et généralisée des viscères. Ces lésions, toutefois, n'ont rien de caractéristiquo
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et peuvent être provoquées par un grand nombre de maladies spontanées.
La congestion prédomine à la périphérie de Tencéphale ; de plus, un liquide séreux abondant distend les cavités ventriculaires. Au niveau des poumons, on rencontre assez souvent, en plus de l'hyperémie, de petits foyers hémorragiques. Le sang, tantôt fluide, tantôt coagulé, présente une coloration noirâtre.
Lorsque l'opium a été ingéré sous forme de laudanum, les muqueuses de l'œsophage et de l'estomac apparaissent colorées en jaune par le safran ; l'absence des lésions de la muqueuse ne permet pourtant pas de rapporter cette coloration jaune à l'action de l'acide nitrique.
Pathogénie. — 11 résulte des recherches de Claude Bernard que, parmi les alcaloïdes de l'opium, seules la morphine, la codéine et la narcéine ont une action soporifique; la thébaïne, lapapavérine et la narcotine sont surtout convulsivantes. Les propriétés physiologiques différentes et même opposées de ces alcaloïdes expliquent sans doute pourquoi, à la suite d'ingestion d'opium, on voit alterner des phénomènes d'excitation et des phénomènes de dépression nerveuse; toutefois les alcaloïdes narcotiques, comme la morphine, lorsqu'ils sont absorbés à doses élevées, sont susceptibles de déterminer l'apparition des mêmes symptômes.
Au point de vue de leur toxicité, les alcaloïdes se placent, dans l'ordre suivant : la thébaïne, qui est le plus toxique, la codéine, la papavérine, la narcéine, la morphine et la narcotine.
Toxicologie. — Lorsque l'expert ne possède aucune indication sur l'alcaloïde qui aprovoqué l'intoxication, il doit traiter les organes suivant la méthode de Stas, qui s'applique à tous les alcaloïdes.
Méthode de Stas. — Tousles alcaloïdes connus forment avec l'acide tartrique des sels acides solubles dans l'alcool et dans l'eau. — Telle est la propriété sur laquelle repose la méthode de Stas.
Si donc on ajoute aux matières suspectes, contenu intestinal, par e.xemple, 1 à 2 grammes d'acide tartrique et qu'on les mélange avec le double de leur poids d'alcool à Oo», les tartrates d'alcaloïdes se dissoudront dans l'alcool, surtout si le mélange est maintenu pendant une demi-heure à la température de 70».
On liltre après refroidissement, et, après lavage àralcooldu résidu insoluble, on obtient une solution alcoolique qui est concentrée dans le vide, ou à défaut sur un bain-marie dont la température ne doit pas dépasser 3oo. Quand la concentration de la liqueur est sufhsante, des matières grasses se déposent ; on jette la liqueur sur un filtre
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mouillé qui retient la graisse, et on ('vapore le licjuide qui filtre. Le résidu est repris par ralcool absolu pour purification ; nouvelle filtration, dessiccation et dissolution dans la plus petite quantité possible d'eau distillée.
Ainsi on arrive à obtenir une solution aqueuse assez pure et concentrée du tartrate de l'alcaloïde recherché.
Les tartrates acides des alcaloïdes en solution aqueuse sont décomposés par les alcalis, et les alcaloïdes libérés sontsolubles dans l'éther. —Il suffit donc d'ajouter à la solution aqueuse une petite quantité de bicarbonate de soude pour décomposer le tartrate et d'agiter le liquide avec de l'éther qui extrait l'alcaloïde mis en liberté. En réalité, celte dernière opération doit être conduite rapidement, car l'alcaloïde mis en liberté tend à cristalliser, et la solubilité dans l'éther est toujours moins grande pour les alcaloïdes cristallisés.
Après filtration, la solution éthérée évaporée laisse déposer l'alcaloïde, souvent dans un grand état de pureté.
Réactions générales des alcaloïdes. — Les solutions aqueuses des alcaloïdes et de leurs sels précipitent par lercactifde Bouchardat, iode dissous dans l'iodure de potassium, en donnant des précipités bruns, floconneux. L'iodure double de mercure et de potassium, ou réactif de Tani'et, donne un précipité blanc ou blanc jaunâtre; cette réaction est extrêmement sensible, puisque le précipité est encore apparent pour une solution de strychnine au cinquante-millième. L'acide phosphomolybdique, qui ne précipite pas les substances albuminoïdes, donne avec les alcaloïdes, même en solution étendue, un précipité jaune etpermet parsuite de séparer l'alcaloïde delà plupart des substances organiques qui l'accompagnent; le précipité est repris par unalcali, et l'alcaloïde mis en liberté est extraitparûn dissolvant approprié, étiier, alcool, benzine.
Tous les alcaloïdes précipitent en présence du chlorure d'or ou du chloiure de platine.
Recherche spéciale de la morphine. — La méthode de Stas réussit fort bien avec la morphine. Toutefois l'éther n'est pas le solvant de choix de cet alcaloïde ; il est préférable, suivant l'indication donnée par Roussin, d'agiter avec de l'alcool la solution aqueuse de tartrate d'alcaloïde et d'additionner ensuite d'une petite quantité de carbonate de soude pour séparer l'alcaloïde qui reste dissous dans l'alcool.
Outre les réactions générales des alcaloïdes, la morphine présente un certain nombre de réactions spéciales jui permettent de 1 a caractériser.
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Les solutions deseis de morphine additionnées d'une petite quantité de potasse ou de soude donnent lentement un précipité cj'istallin. Ces cristaux sont des prismes à six pans, incolores et de saveur amère. Le précipité se dissout facilement dans u-n excès d'alcali, mais se reforme si l'on fait passer dans la liqueur un excès d'acide carboni.^ue.
En solution très concentrée, la morphine et ses sels donnent avec l'acide azotique une coloration rouge jaunâtre qui vire bientôt au jaune. Si à la morphine en poudre on ajoute V à VI gouttes d'acide sulfurique, en chauffant légèrement, la dissolution se produit sans coloration. Si, après refroidissement, on ajoute encore quelques gouttes d'acide sulfurique contenant une trace d'acide azotique, il se produit à chaud une coloration rouge violet.
Enfin le réactif de Frohde, dissolution d'acide molybdique dans l'acide sulfurique, versé sur la morphine en poudre, donne une coloration violette qui passe au rouge, puis au brun.
Telles sont les principales réactions qui permettent, lorsqu'elles sont toutes positives, d'affirmer la présence de la morphine.
Recherche deropium. — En cas d'empoisonnement par l'opium, on extrait des organes les alcaloïdes par la méthode de Stas, et l'on caractérise la présence de la morphine par ses réactions spéciales. Si, à côté de la morphine, on trouve la narcotine, que Ton peut séparer grâce à la solubilité de son sulfate dans le chloroforme, il est possible d'affirmer que la morphine n'a pas été absorbée pure.
L'opium renferme encore une substance facile à caractériser, l'acide méconique. Les matières suspectes, desséchées au bainmarie, sont additionnées d'une petite quantité d'acide chlorhydrique et agitées avec l'alcool absolu, qui dissout l'acide méconique, les alcaloïdes et des matières grasses. Après évaporation de l'alcool, on reprend par l'eau, qui ne dissout pas les graisses. La solution aqueuse additionnée d'ammoniaque est débarrassée des alcaloïdes par agitation avec la benzine; il suffit alors de l'aciduler par l'acide chlorhydrique, puis d'ajouter du perchlorure de fer pour avoir une coloration rouge, caractéristique du méconate de fer.
Questions médico-légales. — Il est certain que les symptômes et les lésions que provoquent l'opium elles alcaloïdes ne sont pas assez caractéristiques pour autoriser à affirmer l'empoisonnement. C'est ainsi que l'urémie détermine souvent des phénomènes comateux qu'il est bien malaisé de distinguer de ceux qui sont causés par l'ingestion d'opium ; dans les deux cas, le myosisest un symptôme habituel ; dans les deux cas, les accidents peuvent débuter brusquement. A l'autopsie de l'urémique, on trouve, il est vrai, des lésions