‹ Précis de médecine légaleChapitre 40 sur 185 · INTOXICATION PAR LA BELLADONE · texte numérisé non relu

INTOXICATION PAR LA BELLADONE

dont les effets sui- l'organisme se rapprochent beaucoup de ceux de l'atropine.

L'autopsie ne révèle, quel que soit, de ces trois alcaloïdes, celui qui a été absorbé, que des lésions banales de congestion des viscères, très accentuées toutefois au niveau des méninges encéphaliques et rachidiennes. Dans quelques cas, la muqueuse gastrique est colorée en rouge vineux par le suc des baies de la belladone. Enfin l'examen du contenu gastrique ou des matières vomies permet de reconnaître et de caractériser les fruits ou les fleurs de la solanée qui a causé l'empoisonnement.

En l'absence de ces renseignements, surtout lorsque l'intoxication résulte de labsorption des alcaloïdes purifiés, il devient nécessaire de recourir à l'analyse chimique des viscères. Signalons de suite que la méthode de Stas permet d'extraire aisément des organes l'atropine, l'hyosciamine et la daturine, mais que les réactions chimiques sont à peu près impuissantes à caractériser chacun de ces alcaloïdes; le fait n'a d'ailleurs pas une très grande importance, puisque les feuilles et les baies de la belladone renferment à la fois de l'atropine et de l'hyosciamine, et que cette dernière paraît à peu près identique au point de vue chimique avec la daturine.

Après avoir essayé les diverses réactions communes aux alcaloïdes, sur le résidu extrait par la méthode de Stas, on cherchera à former un chlorure double d'or et d'atropine, en ajoutant une petite quantité de chlorure dor à la solution acétique de lalcaloïde; ce chlorure d'or, de coloration jaune ou jaune verdàtre, précipite sous forme d'une huile qui se solidifie ; peu soluble dans l'acide chlorhydrique, il forme de petits cristaux réunis en mamelons. C'est là la seule réaction un peu spéciale à l'atropine.

L'atropine est le type des alcaloïdes que leur action physiologique permet de caractériser plus sûrement quêteurs réactions chimiques. Tout d'abord l'atropine est un poison parésiant pour le pneumogastrique; injectée aux animaux, elle produit, comme chez l'homme, l'accélération des battements cardiaques et la congestion des poumons. Mais son action sur la pupille est surtout facile à apprécier ; la dilatation pupillaire s'observe avec précision lorsqu'on laisse tombersur la conjonclive une ou deux gouttes d'une solution d'atropine au millième. Avec la solution que fournit, en liqueur neutre ou très peu acide, le résidu suspect, on recherche chez le chien l'action dilatatrice sur la pupille en procédant sur un seul œil, l'autre œil servant de terme de comparaison ; au bout de trois à quatre minutes, les deux pupilles étant également éclairées, l'inégalité pupillaire devient manifeste.

L'atropine résiste bien à la putréfaction, puisque Dragendorff a pu la retrouver au bout de deux mois et demi dans les organes des animaux empoisonnés. En cas de survie, elle s'élimine rapidement en nature par l'urine, si bien qu'au bout de vingt-quatre heures il n'en existerait plus trace dans l'organisme.

La dose mortelle chez Thomme est, pour l'atropine^ de 5 à 10 milligrammes en injection sous-cutanée, ce qui correspond à 1 ou 2 grammes d'extrait et 20 à 30 baies de belladone. 11 est curieux de noter que certaines espèces animales sont peu sensibles à l'action de ces poisons; la chèvre mange impunément les feuilles de belladone, et le lapin résiste à l'injection sous-cutanée de 1 gramme d'atropine. L'hyosciamine possède à peu près la même activité chez l'homme que l'atropine.

§ 7. — Intoxication par le tabac et la nicotine.

Les feuilles de tabac renferment un alcaloïde liquide, la nicotine, dont la toxicité est très élevée. L'alfaire Bocarmé, à l'occasion de laquelle Stas a imaginé sa méthode de recherche des alcaloïdes, est un exemple unique d'empoisonnement criminel par la nicotine. Mais des accidents ont été observés à la suite de l'ingestion de décoctions de feuilles ou de poudre de tabac. Enfin des accidents aigus, qui n'ont jamais abouti à la mort, sont survenus chez des contrebandiers qui s'étaient enveloppé le corps de feuilles de tabac.

Ce sont surtout les individus qui prisent, qui chiquent ou qui fument le tabac dans ces pipes courtes, dites •' brûle-gueule )>, qui absorbent chaque jour des quantités notables de nicotine. Habermann a en elFet établi qu'on ne trouve jamais de nicotine dans la fumée du tabac: chez le fumeur de pipe, la salive s'écoule dans le tuyau, et après avoir dissous une certaine quantité de nicotine, elle se trouve ramenée dans la bouche. Il ne nous paraît donc pas légitime de rapporter à l'action de la nicotine tous les accidents observés chez les fumeurs.

Symptôme»^. — Lorsqu'une décoction concentrée de tabac a été ingérée ou introduite parle rectum (on a préconisé l'usage des lavements de tabac\ l'individu ressent, après quelques minutes, des douleurs abdominales violentes; il a des nausées et des vomissements. Les vertiges sont fréquents, le visage est pâle, la stupeur marquée et entrecoupée de crises convulsives; puis la respiration devient stertoreuse, et la mort survient au bout d'une à deux heures, parfois dans un laps de temps beaucoup moindre.

La nicotine détermine des symptômes analogues, mais c'est de

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plus une substance exlivriiemenl causli(iuc, qui laisse au niveau des lèvres, de la langue, de l'œsophage, des escarres noirâtres, sèches, racornies; les mêmes lésions peuvent se retrouver sur la muqueuse gastrique, qui exhale une odeur acre, rappelant celle du jusde tabac. L'intoxication (hroniiiue parla nicotine, qui théoriquement devrait s'observer surtout chez les chiqueurs et les pi-iseurs, est exceptionnellechez eux. Sans doute est-ce à l'action des substances que renferme la fumée de tabac, acide cyanhydrique, acide carbonique, qui! faut rapporter les troubles intellectuels et les modifications circulatoires observés chez eux. La perte de la mémoire, les troubles dyspepti(iues, l'artériosclérose et l'angine de poitrine, tel est l'ensemble de symptômes et de lésions qui constitueraient le tabagisme. En réalité, l'influence pathogénique du tabac sur ces accidents n'est pas assez solidement établie pour que l'intoxication volontaire par le tabac puisse être invoquée en médecine légale, par exemple dans les questions d'assurances sur la vie.

Quei^tions médico-légales. — L'intoxication aiguë parle tabac peut être aisément prouvée par la recherche chimique de la nicotine dans les organes. On sera guidé dans cette recherche, lorsque la nicotine aura été ingérée en nature, par l'existence des lésions escarrotiques produites par la causticité de cet alcaloïde.

Dès qu'elle a été extraite par la méthode de Stas, la nicotine se présente sous forme d'un liquide oléagineux, prenant au contact de l'air une coloration brun jaunâtre, de saveur brûlante, d'odeur acre caractéristique.

En mélangeant des solutions éthérées d'iode et de nicotine, il se forme au bout de quelque temps des aiguilles rouge-rubis d'iodure de nicotine. La nicotine sera en outre caractérisée par son action physiologi([ue: une gouttelette de nicotine placée sur la langue d'un moineau le tue en quelques secondes et deux gouttes amènent dans les mêmes conditions la mort d'un chien. Il est peu d'alcaloïdes qui possèdent une action toxique aussi rapide et aussi énergique.

^ 8. — Intoxication par la digitale et la digitaline.

L'empoisonnement par la digitale et l'un des principes actifs quelle renferme, la digitaline, est presque toujours accidentel. Habituellement l'individu ingère une quantité excessive d'infusion de feuilles de digitale ou prend à l'intérieur une préparation telle que a teinture alcoolique, destinée à l'usage externe. Un soldat prussien, dont Vohnhorn a rapporté l'observation, désirant se faire réformer, prend dans l'espace de quelques jours, sur les conseils d'un char-

latan, 137 pilules renfermant chacune 1 centigramme de poudre de digitale ; il mourut en trois semaines.

La digitale a été utilisée assez souvent dans un but de suicide, et enûn Tardieu et Roussin ont attribué à l'action de la digitaline, que lui aurait fait ingérer le D' Couty de la Pommerais, la mort de la veuve de Pauw.

Syniptôines. — Quïl s'agisse de l'ingestion de digitale ou de digitaline, à condition que les doses soient assez élevées, les symptômes sont analogues et apparaissent assez rapidement. Au bout dune à trois heures, les malades éprouvent un malaise général, une douleur au creux épigastrique, et bientôt surviennent des vomissements violents, jusqu'à cinquante fois dans les premières heures. La céphalalgie, les vertiges, les éblouissements, les bourdonnements d'oreille et les troubles de la vision avec dilatation pupillaire sont des symptômes habituels de l'intoxication. Le pouls, d'abord fort et précipité, devient ensuite moins fréquent qu'à l'état normal, jusqu'à ne plus donner que oO, 40 et même 30 pulsations par minute ; les battements du cœur sont énergiques, mais irréguliers. La face est pâle, mais il survient par instants des bouffées de chaleur avec vasodilatation des capillaires de la peau; on a signalé l'injection des conjonctives et lexophtalmie.

Après un temps variable, les vomissements cessent, mais les nausées persistent. La diarrhée ne constitue pas un symptôme fréquent; plus souvent les émissions d'urine et les évacuations alvines sont supprimées. Les malades, couchés sur le dos, les yeux fixes, présentent une prostration extrême, un véritable anéantissement ; il/aut insister à plusieurs reprises pour obtenir deux une réponse.

Sur vingt-huit observations, Ducroix a noté dix-huit fois une terminaison favorable ; l'arythmie persiste d'ailleurs lorsque l'intoxication aboutit à la mort; la respiration devient pénible, profonde, inégale ; des crises de délire violentavec hoquet agitentlemalade, qui tombe bientôt dans lecomaet meurt deux à trois jours après le début des accidents, quelquefois plus tardivement. Barth a rapportél'observation d'une femme qui succomba trois quarts d'heure après avoir ingéré 23 grammes de teinture de digitale, destinés à l'usage externe.

Il existe une seconde forme d'empoisonnement par la digitale : c'est celui qui succède à l'ingestion répétée de doses non mortelles du médicament, et que l'on observe surtout chez des cardiaques qui dirigent eux-mêmes le traitement de leur affection. En pareil cas, la mort peut survenir brusquement par syncope, ou encore au milieu d'accidents convulsifs avec délire, diarrhée, ralentissement et faiblesse du pouls.

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Adatomie pathologique. — Un peut dire qu'il n'existe aucune lésion propre à l'action de la dijïitale. Chez la veuve de PatiW, le cadavre, autopsié treize jours après la mort, était bien conservé ; on trouvait le long du tube digestif quelques sufFusions sanguines, et les cavités cardiaques étaient inégalement remplies de sang mal coagulé.

Affaîro Couty de la Pommerais. — La Pommerais, médecin homœopathe, avait pour maîtresse une dame de Pauw ; il avait contracté sur la vie de cette dame une assurance à son profit, payé la première prime, lorsque, quelques jours avant l'échéance de la seconde prime, la dame de Pauw mourut après quelques heures de maladie. Cette mort ayant, suivant l'expression consignée dans le rapport de Tardieu, '( éveillé des soupçons terribles », Texhumation fut ordonnée treize jours plus tard. .Xous avons déjà indiqué les résultats négatifs de l'autopsie.

Blachez, qui a soigné la dame de Pauw dans les heures qui ont précédé sa mort, a le premier soulevé l'hypothèse d'un empoisonnement par la digitaline. " Le médecin fort distingué, dit Tardieu. qui Ta vue à ses derniers moments, le D"" Blachez, constate qu'elle est pâle, fort agitée, baignée d'une sueur froide, se plaignant d'un mal de tête insupportable : le pouls est irrégulier-, intermittent, puis imperceptible ; les battements du cœur tumultueux, irréguliers, cessant par instants et bientôt presque supprimés. Blachez compare ces synlptômes à ceux que l'on observe chez les gens qui succombent à une hémorragie interne, brusque et abondante. ■

En un mot, il est certain que la dame de Pauw a présenté toUs les symptômes d'un affaiblissement extrême du myocarde ; mais Blachez na pu constater ni l'impulsion énergique de la contraction cardiaque, ni le ralentissement des battements du pouls, qui sont les seuls signes un peu spéciaux à l'intoxication digitalique.

Pas plus que l'enquête clinique, l'analyse chimique des viscères ne devait fournir la moindre preuve à l'appui de l'hypothèse d'un empoisonnement par la digitale.

Les viscères ont été placés dans deux bocaux ; Inn renfermait l'estomac et l'intestin 'il n'est pas parlé du contenu gastrique et intestinal), l'autre le foie, les poumons, le cœur, la rate et les reins. Tardieu et Roussiil, convaincus a priori qu'il est impossible de retrouver des poisons végétaux quand la putréfaction est commencée, consacrent le contenu du deuxième bocal à la recherche des poisons minéraux; ils n'en trouvent aucun.

L'estomac et l'intestin sont mieux conservés ; l'estomac et la moitié de l'intestin sont mis à digérer dans l'alcool et, après filfra- B.4LTH.\ZAR. — Méd. lég., 5« édit. 8

lU INTOXICATIONS ET EMPOISON.NEMENTS.

lion, l'alcool évaporé laisse un extrait A. Le résidu de la digestion alcoolique est traité par l'eau chaude, qui, après filtration et évaporation. donne un extrait B. Nous ferons remarquer que, pour lexpérimentation physiologique, les extraits A et B ont été mélangés.

Des extraits alcooliques ont été préparés enfin de la même façon avec les raclures du parquet, au point où étaient tombés les vomissements de la dame de Pauw, extrait 0. et en un point qui navait certainement pas été souillé, extrait P.

C'est avec ces extraits non purifiés et renfermant en somme toutes les substances solubles dans l'alcool que contiennent les matières putréfiées qu'ont été faits les essais physiologiques.

Quatre grammesde l'extrait () introduits sous la peau incisée d'un chien l'ont fait périr en vingt-deux heures ; l'animal a eu des vomissements et du ralentissement du pouls. Deux grammes du même extrait étant introduits dansl'estomac d'un lapin, l'animal succombe au bout de trois heures : dans les mêmes conditions, chez le lapin, l'extrait P n'a déterminé aucun trouble apparent de la santé.

Cinq grammes du mélange des extraits A et B placés sous la peau d'un chien amènent des symptômes d'intoxication, mais l'animal survit. Une expérience faite sur un lapin avec ce qui reste du mélange ne peut être retenue, puisque l'animal meurt presque immédiatement après l'introduction delà substance dansl'estomac.

Enfin une dernière expérience a consisté à compter le nombre des contractions cardiaques chez trois grenouilles, la première servant de témoin, la seconde ayant reçu une injection de digitaline, la troisième écorchée ayant été enduite avec 0»,oO d'e.xtrait U ; la deuxième et la troisième grenouille sont mortes au bout d'une demi-heure et ont présenté un lalentissement progressif des battements cardiaques.

Tardieu et Roussin concluent de ces expériences que la dame de Pauw est morte empoisonnée, que le poison est d'origine végétale, et que des matières vomies, aussi bien que «les organes, ils ont extrat une substance qui a déterminé chez les animaux des effets analogues à ceux observés chez la veuve de Pauw; qu'enfin de fortes présomptions les portent à croire que le poison en cause est la digitaline.

A l'heure actuelle, on serait en droit d'exiger la recherche des réactions colorantes de la digitaline, qui n'étaient pas connues encore en 1863, époque du procès de La Pommerais. La digitaline n'est pas un alcaloïde et n'en possède pas les réactions; mais elle.se colore à chaud en vert en p>ésence de l'acide chlorhydrique ; dissoute dans un mélange à parties égales d'acide sulfurique et d'alcool,

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