IV
On remarquera la constance de ces résultats : la mort arrive quand l'organisme n'a plus à sa disposition que le tiers de la quantité d'oxygène normalement fixée sur l'hémoglobine.
Résumé. — De cette longue étude pathogénique, nous conclurons que l'oxyde de carbone n'est pas un gaz toxique, et qu'il
Capacité maxima
de loO ce. de sang
Coefficient
pour CO.
d'empoisonnement.
détermine la mort en se fixant sur l'hémoglobine, dont il supprime la fonction de vecteur d'oxygène ; en un mot, V oxyde de carbone produit la mort par le mécanisme de V anoxhémic ; c'est un gaz asphyxiant.
Nous avons apporté de nombreuses preuves à l'appui de cette conclusion :
1° Tout d'abord nous avons prouvé qu'en se fixant sur l'hémoglobine l'oxyde de carbone ne tue pas le globule rouge, comme le croyait Claude Bernard. Dès que la dissociation de l'hémoglobine s'est produite et que l'oxyde de carbone a quitté l'organisme, le globule rouge reprend sa fonction de vecteur d'oxygène ;
2° Nous avons établi que l'oxyde de carbone ne détermine aucune lésion toxique du parenchyme rénal et des nerfs périphériques, autre que celles que l'on peut observer dans toutes les asphyxies ;
3° On peut saturer l'organisme doxyde de carbone sans produire aucun accident, à condition d'assurer la présence d'oxygène en quantité suffisante dans le plasma sanguin, par exemple en plaçant les animaux dans l'air comprimé;
40 Chez les animaux qui ne possèdent pas d'hémoglobine, l'oxyde de carbone est sans action ;
50 Les symptômes provoqués par l'oxyde de carbone sont identiques à ceux que l'on observe dans les diverses asphyxies ;
6° EnQn l'action de l'oxyde de carbone n'est pas en rapport avec sa durée. Pour que la mort survienne, il faut qu'à un moment donné la quantité de ce gaz contenue dans le sang soit telle que la teneur en oxygène, chez l'homme, ne soit plus que le tiers de sa valeur normale. La mort est donc bien le fait d'une privation d'oxygène, d'une asphyxie. Dans les cas oîi la mort ne se produit pas, la guérison est assurée, sauf si le ralentissement de la circulation pendant le début d'asphyxie a provoqué des lésions apoplectiformes dans le cerveau ou les poumons.
Toxicologie. — Recherche spectroscopique. — Lorsqu'on place devant la fente d'un spectroscope une solution d'oxyhémoglobine, on constate que le spectre est interrompu par deux bandes d'absorption situées entre les raies D etE; l'hémoglobine oxycarbonée fournit un spectre très analogue.' Lorsqu'à la dilution de sang on ajoute du sulfhydrate d'ammoniaque, le spectre de l'hémoglobine oxycarbonée ne se modifie guère; les bandes s'étalent légèrement et se déplacent un peu vers la droite ; au contraire, l'oxyhémoglobine est réduite, et le spectre présente alors une bande unique, étalée, qui recouvre laraie D et s'étend sur la raie E ; c'est la bande de Stokes (PI. l).
L'examen spectroscopique du sang des individus asphyxiés par l'oxyde de carbone constitue un excellent procédé de recherche, à
condition toutefois que la teneur du sang en oxyde de carbone soit assez élevée. Ogier a vu en efTet que Ihémoglobine oxycarbonée est dillicile à caractériser par la réaction spectro.-copique lorsque le sang en renferme moins dun sixième <le la quantité totale d'hémoglobine, ce qui correspond en\iron à 4 centimètres cubes d'oxyde de carbone pour 100 centimètres cubes de sang ; en pareil cas. la réduction de loxyhémoglobine fait apparaître la bande de Stokes, qui masque en partie les bandes persistantes de l'hémoglobine oxycarbonée non réduile.
Dosage chimique de l'oxyde de carbone. — Le procédé employé consiste à extraire dans le vide tous les ga/ du sang et à doser l'oxyde de carbone directement. Nous avons dit qu'une tempéralure de 40° est insuffisante pour amener dans le vide la dissociation de l'hémoglobine oxycarbonée; en ajoutant au sang de lacide acétique ou de l'acide phosphorique trihydralé ou de lacide tarlrique, et en portant la température à 100°, la dissociation dans le vide est au contraire complète.
Il suffit d'introduire dans un ballon dans lequel on a fait le vide un volume mesuré de sang additionné dacid»' pliosphorique. puis de faire de nouveau le vide à laide dune trompe à mercure dans le ballon chaulfé par l'eau bouillante ; les gaz extraiUs sont recueillis dans une éprouvette sur la cuve à mercure. Ces gaz sont constitués par un mélange d'acide carbonique, doxygène. d'oxyde de carbone et d'azote : on absorbe l'acide carbonique par la potasse, l'oxygène par le mélange de potasse et d'acide pyrogallique. Le volume gazeux restant est mesuré exactement, puis l'oxyde de carbone est absorbé par le protochlorure de cuivre en solution chlorhydrique; on mesure alors le volume de gaz restant, et par difTérence on obtient le volume d'oxyde de carbone qui était contenu dans le sang examiné.
Extrayant ensuite par le vide l'oxyde de carbone absorbé par le protochlorure cuivreux, on vérifie qu'il s'agit de ce gaz en l'enflammant, auquel cas il brûle avec une flamme bleue.
In procédé plus précis consiste à doser l'oxyde de carbone, dans les gaz exlraitsdu sang, à l'aide du grisoumètrede Gréhant. Une certaine quantité d'oxygène est ajoutée à ces gaz dans le grisoumètre. L'étincelle électrique amène la transformation de l'oxyde de carbone en acide carbonique qui occupe le même volume que l'oxyde de carbone ainsi oxydé; d'après la réduction de volume du mélange gazeux due à la disparition de l'oxygène qui a servi à comburer l'oxyde de carbone, on déduit le volume de ce dernier gaz.
Recherche de l'oxyde de carbone dans 1 air. — Kostine a donné un procédé qui permet de déceler dans l'air une proportion
(ioxyde de carbone qui ne dépasse pas 1 p. 40000, soit 0,02o p. i 000. Il consiste à faire barboter l'air examiné dans une certaine quantité de sang dilué à laide de la solution saline physiologique, après avoir pris soin de débarrasser cet air de tout son oxygène. La présence de l'oxyde de carbone est caractérisée ensuite par la réaction spectroscopique de Fliémoglobine oxycarbonée.
En médecine légale, il n'y a pas nécessité en général de rechercher des quantités aussi minimes d'oxyde de carbone, mais seulement des quantités susceptibles de provoquer des accidents. Aussi suflil-il déplacer dans l'atmosphère suspecte des animaux, lapins ou chiens, et, après un certain temps, de rechercher l'oxyde de carbone dans leur sang. Cette expérience constitue le complément de toute enquête sur les circonstances dans lesquelles s'est produite l'asphyxie par l'oxyde de carbone.
Questions médico-légales. — Dans l'asphyxie par l'oxyde de carbone, seule la recherche du gaz dans le sang peut fournir des résultats démonstratifs. Lorsque l'examen spectroscopique du sang est positif, la démonstration est faite, car nous savons qu'il y a au moins alors 3 ou 4 centimètres cubes d'oxyde de carbone pour 100 centimètres cubes de sang; s'il est négatif ou douteux, il n'est pas possible de conclure avant d'avoir analysé les gaz extraits du sang. Cette opération doit d'ailleurs toujours être pratiquée.
Coefficient d'empoisonnement ou d'asphvxie. — Savoir que 100 centimètres cubes de sang renferment un volume déterminé d'oxyde de carbone constitue un renseignement précieux, qui indique quelle quantité d'hémoglobine était au moment de la mort incapable de fixer l'oxygène ; mais il est encore plus important de connaître le rapport de cette quantité d'hémoglobine à l'hémoglobine totale. C'est ce rapport que nous désignons sous le nom de coefficient d'empoisonnement ou d'asphyxie.
Pour le mesurer, on détermine d abord combien le sang renferme d'oxyde de carbone pour 100 centimètres cubes, soit 16 centimètres cubes. Puis, sur un second échantillon de sang, on extrait tous les gaz dans le vide et à la température de 40°; on introduit de l'oxyde de carbone de façon à saturer toute l'hémoglobine, et on aspire l'excès d'oxyde de carbone. L'hémoglobine est alors en totalité transformée en hémoglobine oxycarbonée ; on extrait alors cet oxyde de carbone dans le vide, à la température de 100", en présence d'un acide, et l'on obtient, par exemple, 24cc,3. Le rapport 16/24,3 ou 0,06 représente le coefficient d'empoisonnement ou d'asphyxie.
Desgrez et Nicloux ont montré que, chez les hommes ou les animaux, surtout chez ceux qui vivent dans les villes, le sang renferme
normalement de l'oxyde de catl)one. La (juantilé normale d'oxyde de carbone contenue dans 100 centimètres cubes de sang ne dépasse pas 0cc,2, et la valeur normale du coellicient d'empoisonnement est inférieure à 0,01.
Or, comme nous l'avons relaté plus haut, la valeur du coefficient d'empoisonnement, dans les casd'aspliyxie par l'oxyde de carbone, est toujours voisine de 0,66. 8i donc on trouvait une valeur plus faible, on en devrait conclure, soit que l'individu présentait une susceptibilité spéciale aux effets de la privation d'oxygène, soit que l'asphyxie n'a pas été complète, l'individu ayant eu une survie suffisante pour éliminer une partie de l'oxyde de carbone et la mort résultant d'une complication tardive (infarctus cérébral ou pulmonaire, etc.)
Survie. — Lors([ue deux individus succombent ensemble à l'as phyxie par l'oxyde de carbone, on demande souvent à l'expert de dire lequel est mort le dernier; il s'agit alors de procédure civile relative aux questions d'héritage.
Les expériences d'OrQla ont montré que l'envahissement par le gaz asphyxiant se fait d'abord parles parties les plus élevées de la pièce; on en déduit une présomption de survie pour l'individu qui était couché au niveau le plus bas. Mais celte considération n'a rien d'absolu; nous avons en effet observé la survie d'un individu assis sur un canapé, alors que succombait une femme placée à genoux devant lui. De pareils faits trouvent leur explication dans les courants d'air qui se produisent dans la pièce.
La valeur du coefficient d'empoisonnement ne peut non plus, être utilisée, puisqu'elle est constante quand la mort survient.
Les expériences sur les animaux n'ont guère plus de valeur, car l'ien ne prouve que l'on reproduise exactement les circonstances de l'asphyxie.
Aussi, sauf exceptions, les questions de survie sont-elles insolubles à l'aide d'arguments scientifiques, et mieux vaut laisser aux magistrats le soin de les trancher.
Incendies. — Lorsqu'un individu est retrouvé en partie carbonisé dans un incendie, la question se pose parfois de savoir s'il a succombé as|)hyxié ou si, au contraire, l'incendie n'a pas été allumé pour dissimuler un crime. La recherche de l'oxyde de carbone dans le sang permet parfois de conlirmer la première hypothèse.
Les recherches de Stoll ont en effet montré que l'oxyde de carbone ne pénètre jamais profondément dans les tissus du cadavre; on ne l'y trouve jamais dans le sang du cieui-, ni dans les organes parenchymateux (foie, rate, reins, cerveau).
La présence d'oxyde de carbone dans le sang des organes internes est donc toujours la preuve d'une absoi-ption vitale.
§ 2. — Asphyxie par le gaz d'éclairage.
Schuizenberger a donné pour le gaz d'éclairage consommé à Paris l'analyse suivante :
Hydrogène 45,6
Oxyde de carbone 6,6
Acide carbonique 3,6
Forraène 34,9
Ethylène 4,1
Butylène 2,3
Acétylène, propylène,: azote, etc 2,9
Total...... 100,0
La teneur élevée du gaz d'éclairage en carbures d'hydrogène avait conduit Devergie à rapporler au formène les accidents consécutils à l'inspiration du gaz. Layet ayant prouvé que l'on peut faire vivre des animaux dans une atmosphère où 30 p. 100 d'azote avaient été remplacés par 30 p. 100 de formène, sans qu'ils en éprouvassent aucun malaise, il fallut bien reconnaître que les carbures d'hydrogène se comportent comme des gaz inertes.
Layet incrimin i avec raison l'oxyde de carbone; le gaz d'éclairage en renferme à Paris de 5 à 7 p. 100 ; mais, dans certaines villes de province, il en contient jusqu'à 10 et même 15 p. 100.
En réalité, le gaz d'éclairage est plus dangereux que ne l'indique sa teneur en oxyde de caibone. Un mélange d'air avec 5 p. 100 de gaz d'éclairage tue les chiens en quelques minutes, sans qu'ils poussent des cris, ni présentent de convulsions ; c'est le procédé imaginé par Paul Bert et appliqué à la Fourrière. Or, dans ce mélange, il y a 1 p. 400d"oxyde de carbone, et, si l'on faisait respirer aux chiens un mélange d'air et d'oxyde de carbone pur à 1 p. 400, la mort ne surviendrait qu'au bout de deux heures environ. Chez la grenouille, Vahlen a remarqué qu'à volume égal le gaz d'éclairage est plus nocif que l'oxyde de carbone. Le fait n'est donc pas douteux, le gaz d'éclairage ne contient aucun gaz toxique, et pourtant son pouvoir asphyxiant est plus considérable que ne l'indique la teneur en oxyde de carbone. L'hydrogène et les carbures d'hydrogène, bien que gaz inerles, diminuent par leur présence la teneur de l'atmosphère en oxygène; ainsi se trouve aggravée l'anoxhémie produite par l'oxyde de carbone, d'autant que l'hémoglobine oxycarbonée