CHAPITRE IV STRANGULATION
TarJieu définit la strangulation : " un acte de violence qui consiste en une conslriction exercée directement soit autour, soit au devant du cou, et ayant pour effet, en s'opposant au passage de 1 air, de suspendre brusquement la respiration et la vie ».
(^omme puur la pendaison, la définition de Tardieu est exacte, à condition d'en retrancher ce qui a trait au mécanisme de la mort, variable suivant que la conslriction est complète ou incomplète, c'est-à-dire suivant que la strangulation esl faite avec un lien circulaire ou avec les mains.
Strangulation à l'aide d'un lien. — Lorsque la constriction du cou est exercée à l'aide d'un lien circulaire, corde, foulard, etc., le mécanisme de la mort est analogue à celui que nous avons exposé pour la pendaison.
Si le lien est serré brusquement et fortement, les veines, les ri res et les voies aériennes sont obstruées. L"n | areil cas, le visage reste pâle comme chez les pendus lorsque i'anse est disposée syuiétriquemtn' autour du cou, le nœud en avant ou en arrière ; la p.rte de connaissance survient rapidement, au bout d'une ou deux minutes au pîus, tandis qu'au contraire la mort est le résultat de l'asphyxie produite par Tobstacle à la pénél ration de l'air aU niveau du poumon. L'analogie est complète avec la pendaison, et, le mécanisme de la mort étant le même, nous ne devons pas compter sur la possibilité d'établir, par l'examen du corps et des lésions nécrophiques un diagnostic différentiel entre la pendaison et la strangulation. La direction du sillon, perpendiculaire à l'axe du cou, n'est pas caractéristique de la strangulation, puisque, d'une part, celte direction peut s'observer chez les pendus, et que, d'autre part, l'individu étranglé a souvent été suspendu ensuite pour simuler le suicide.
En réalité, il est rare d'observer la strangulation opérée dans les conditions que nous venons d'indiquer. En général, la conslriction du cou par le lien n'est pas aussi biusque, à moins que l'individu
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étranglé n'ait été surpris ou qu'il ail lui-même accompli la strangulation. Une femme sest suicidée eu passant autour de son cou l'anse avec nœud coulant d'une corde dont l'autre extrémité était attachée au pied d'une table ; le corps a été retrouvé appliqué exactement < ontre le sol. Ilurpy, qui a rapporté l'hitoire de ce suicide, l'a étiqueté « suicide par pendaison » ; or il s'agit là de strangulation, puisqu ■, dans la pendaison, li foice de traction doit ètrti due au poids du corps ou d'uni; partie du corps. De même, lorsqu'un individu se pend et qu au noment où est s-urvenue la perte de connaissance le lien casse, la constriclion exercée autour du cou persiste, et le suicide commencé par pendaison se termine par strangula'ion sans q j'il en résulte aucune léï-io:i spéciale, les causes de la mort restant les mêmes.
Ilabituellenient la constiiction par le lien dans la strangulation est progressive. 11 en est ainsi pour le supplice du gairot, qui est usité en Espagne pour les exécutions judic. aires ; le condamné est adossé à un |)oteau et un cej'cle d'acier, qu'une vis pcrmel de serrer, entoure son cou. La constriclion est également progreisive chez les individus qui séaangient par un lien ciiculaire, dont le diamètre est rétréci à laide d'un bâion formant tourniquet, ain>i que le Ijiit a «-té observé lors du suicide du général Picliegru. I!n pareil cas, les \eines sont comprimées avant les artères, si bien que le visage est congestionné et la perle de connaissance moins rapide.
La strangulation criminelle, même lorsqu'elle est pratiquée à l'aide d'un lien, est presque toujours précédée d'une lulle au cours de laquelle les coups sur la tète, sur la f .ce, assénés à la victime, entraînent la perte de connaissance ou tout au moins suppriment momentanément ses moyens de défense. C'est ce que Bro.ardel appelait ['anestJiésie préalable.
D'ailleurs l'application du lien ne réussit pas toujours à la première tentative, soit que le lien se desserre, tandis que la victime se débat, soit que la con.striclion reste insuffisante; la circulation encéphalique se rétablit et l'air peut pénétrer dans les poumons. Ddnsces conditions, le cours de l'asphyxie est inlerro : pu à plusieurs reprises, l'agonie se prolonge, et, après la n ort, le cadavre présente des lésions qui témoignent des efforts faits par la victime pour résister à la mort.
C'est donc dins les circonstances qui accompagnent le crime, bien plus que dans les lésions propres à la strangulation elle-même, qu'il faut cliercher les caractères différentiels avec la pendaison.
Straug^ulatioa à la main. — Tardieu pensait que la violence
de la compression exercée sur la partie antérieure du cou dans la strangulation à la main déterminait une mort plus rapide que lorsque la consiriction est exercée avec un lien.
Si l'on excepte les cas très rares où la violence exercée au niveau du larynx entraîne une syncope mortelle, la strangulation à la main est en réalité très malaisée et n'aboutit à la mort qu'au bout d'un temps très long.
Brouardel a fait remarquer justement qu'au bout de quelques minutes de com )ression violente, les doigts s'engourdissent et qu'il est nécessaire de changer les mains de position. Et en effet les traces de doigts, les coups d'ongles nombreux que l'on trouve presque toujours sur le cou des individus étranglés à la main, montrent bien que l'assassin a dû s'y reprenlre à plusieurs fois pour achever la strangulation. Il ea fut ainsi lors de l'assassinat d'une co .citrge, rue d'Orchampt, où l'un des meurtriers, Bayard, a avoué qu'au bjut de très peu de temps ses doigts s'étaient fatigués et qu'il avait dû changer de main, puis appeler à l'aide son complice. " La surprise est à peu près impossible, s'il ne s'agit pas d'individu en é!at d'ivresse, ou d'enfant nouveau-né; la victime, avant toute tentative de strangulation à la main, doit être mise hors d'état de se défendi'e. Ce résultat est obtenu en général par un coup a-sené sur la tempe (affaire Pradeaux), sur le nez et l'œil (assassinat de la comtesse de Caummt-La Force), ou sur la nuque.
L'assassin s'efTorce de compiimer le larynx ou la trachée; en réalité, ilobture les vjiesaériennesen re'oulant en haut et en arrière la base de la langue et en l'appliquant sur la paroi [)ostérieure du pharynx. En même temps certaines veines et les deux carotides, ou l'une seuleiiient. sont comprimées, mais en général d'une fa( on discontinue. La face el l'encéphale se congestijnnent ; mais, quand bien même 1 indiv du « st sans connaissance, les mouvements convulsifs de l'asphyxie gênent le meurtrier, d )nt les mainsse déplacent, et la mort survient d'une façon tardive. Un assassin a avoué à Brouardel que la strangulation à la main, sur un individu privé de sentiment, avait duré vingt minutes.
Examen du cadavre et autopsie. — Il existe des lésions communes aux divers modes de strangulation : les unes sont la conséquence des violences exercées; les autres sont dues à l'asphyxie.
Si la victime était debout, la chute déterminée par les coups portés avant la stranguation laisse comme trace des sufTusions sanguines à la face postérieure des coudes, au niveau des omoplates ou au niveau de i'ocoiput. La veuve Cémieux, qui attirait chez elle des jeunes gens, et qui fut étranglée par l'un deux, Ilodister, avait, en-
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foncées dans le cuir chevelu, les dents d'un peigne qui s'était brisé pendant sa chute.
On trouve également des lésions des mains, que l'assassin a du écarter violemment pour paralyser la défense de la victime ; d'ailleurs, ces lésions (écorchures, ecchymoses) peuvent être produites |)ar le choc des mains contre les objets environnants pendant les convulsions asphyxiques.
Il faut examiner avec soin la face et le cuir chevelu, noter les ecchymoses des paupières, des pommettes, de la région temporale; les écorchures, coups d'ongles qui entourent l'oritice de la bouche ont également une grande importance, l'assassin cherchant souvent, en appliquant la main devant la bouche, à étouffer lescris de la victime.
La langue en général n'est pas rej oussée hors de la bouche, mais elle est souvent appliquée contre les dents serrées et garde l'empreinte des arcades dentaires» On trouve souvent au-devant de la bouche et des narines une spume bronchique abondante, aérée et sanguinolente ; ce fait est plus fréquent et moins surprenant que dans la pendaison, puisque l'obstruction des voies aériennes est ici moins complète et moins continue.
Au devant du thorax, sur les épaules, autour des yeux et même sur la conjonctive, il est fréquent de constater la présence d'ecchymoses nombreuses, ponctuées, ou de sugillations sanguines.
Si la strangulation a eu lieu à l'aide d'un lien, il faut examiner le sillon, qui est habituellement continu, mais moins profond que chez les pendus, la force de constriction étant moindre et son application de plus courte durée. 11 peut arriver que le sillon soit interrompu en certains points, soit qu'une porlion de vêtement ait été interposée entre le lien et le cou, soit que le lien ait été appliqué sur une région seulement du cou (supplice du garrot).
On est parfois surpris de trouver au lien circulaire une laxité qui paraît incompatible avec l'hypothèse d'une strangulation; c'est que la congestion et même l'œdème du cou, qui, dans les instants qui ont précédé la mort, assuraient une compression suftisante, ont disparu sur le cadavre. C'est à cette même cause que le sillon doit de n'avoir pas les mêmes caractères que chez les pendus. On ne trouve pas en effet cette condensation du tissu cellulaire habituelle au niveau du sillon dans la pendaison ; les lèvres du sillon restent pâles ou uniformément colorées, et le fond ne prend pas toujours l'aspect parcheminé.
Le sillon est souvent unique; la présence de plusieurs tours de corde, huit dans le cas de Roux (affaiie Armand), a toujours été con- Balthazard. — Méd. lég., 3o édit. 12
sidérée comme un argument en faveur de l'hypothèse d'une simulation de strangulalion. Pourtant, chez le peinti'fe Steinlieil. une forte corde doublée avait été enroulée deux fois autour du cou.
La face est toujours congestionnée, tuméliée. Aussi les désordres sont-ils d'autant plus graves que l'individu étranglé s'est défendu avec plus de vigueur, et font-ils presque défaut chez les vieillards alTaiblis et les enfants nouveau-nés.
Les lésions sont plus importantes et plus caractéristiques dans la strangulation à la main, Pendant les dix à vingt minutes nécessaires pouramener la mort, la main se déplace souvent, et les doigts et les ongles laissent sur le cou de la victime de nombreuses emp'.eintes, ecchymoses, stigmates onguéaux. Ces lésions siègent surtout dans l'espace qui sépare le larynx du menton, au niveau du larynx et sur les parties latérales du cou. Si la strangulation a eu lieu à l'aide d'une seule main, on les rencontre beaucoup plus nombreuses sur le côté du cou qui correspond aux quatre doigts que sur celui qui répond au pouce ; il faut toutefois être tiès prudent lorsqu'il s'agit d'indiquer quelle esHa main qui a été appliquée sur le cou, car on ignore quelle était la situation respective de la • victime et de l'assassin.
La strangulalion, surtout lorsqu'elle est laite ;i la main, produit des lésions internes dont les plus caractéristiques sont les suffusions sanguines qui siègent dans le tissu cellulaire du cou. Tantôt petites et disséminées, tantôt formant des nappes sanguines qui s'étendent sur les parties latérales delà trachée et le long des gros vaisseaux du cou, ces suflFusions sont à peu près constantes. 11 en est de même pour l'ecchymose rétro-pharyngée.
Au contraire, les fractures dularynxsont rares si l'individu étranglé est encore jeune, car, dans ces cas, il estextrémementdifiicilede briser avec les doigts lescartilages qui ont gardé une certaine souplesse; il en est autrement chez les vieillards dont le larynx est ossifié et plus fragile. La fracture des apophyses latérales du cartilage thyroïde, des cornes de l'os hyoïde, est au contraire assez fréquente. La rupture de la membrane interne des carotides est exceptionnelle et ne s'observe que dans la strangulation brusque par un lien. Les autres lésions sont d'ordre asphyxique. Il en est ainsi pour la présence de spume dans les bronches et dans la trachée, d'autant plus abondante que l'individu s'est débattu plus longtemps avant de mourir. La paralysie du pneumogastrique entraîne, surtout dans la strangulation à la main, une congestion généralisée du poumon, la production de nombreuses ecchymoses sous-pleurales, sous-péricardiques, et même la formation de noyaux plus ou moins volumineux