‹ Précis de médecine opératoire (volume 2)Chapitre 8 sur 12 · TRANSFUSION DU SANG · texte numérisé non relu

TRANSFUSION DU SANG

Elle fut singulièrement vantée et en même temps beaucoup blâmée au dix-septième siècle : elle subit bientôt le sort d'un grand nombre de méthodes thérapeutiques nouvelles : on la rejeta ; on a tenté depuis quelque temps de la réhabiliter en l'employant pour combattre des hémorrhagies ayant trop affaibli les malades. Autrefois on faisait passer le sang des animaux dans les veines de l'homme; on préfère aujourd'hui mettre en usage la transfusion d'un individu à un autre. Qu'il me soit permis de révoquer au moins en doute les succès qu'on dit avoir obtenus : je n'admets pas le moyen qui nous occupe ; je ne le cite même que comme fait historique. Ne voulant d'ailleurs, je le répète, imposer mes idées à personne, je vais décrire les procédés dont on s'est servi.

Procédé deLower. — On découvre la carotide primitive d'un animal, d'un chien ou d'un mouton, par exemple; on la dénude des tissus environnants dans l'étendue de trois centimètres (quatorze lignes environ) -, on met. à la partie supérieure de cette dénudation, une ligature fortement serrée; on en place une seconde à trois centimètres (quatorze lignes environ) au-dessous ; on fait avec celle-ci un nœud coulant destiné à être desserré à volonté -, on glisse deux fils sous le tube artériel ; ils occupent l'intervalle circonscrit par ces deux ligatures. Ouverture de l'artère entre les deux liens qui l'étreignent : on engage un tuyau de plume dans cette ouverture ; les deux fils qu'on n'a pas noués servent à maintenir ce tube uni à la carotide.

La jugulaire d'un autre chien ou d'un autre mouton est dénudée dans la longueur de quatre centimètres (dix-huit lignes environ); Une ligature à nœud coulant est appliquée sur chacun des angles

de la solution de continuité : on passe sous le tube veineux les deux fils indiqués plus haut pour le tube artériel ; puis la veine est ouverte ; on fixe dans sa capacité deux tuyaux; le premier est destiné à donner passage au sang transfusé qui doit se rendre au cœur, le second à permettre au bout supérieur du vaisseau de laisser s'échapper le sang qui vient de la tête et qu'un vase reçoit.

Alors les deux animaux sont couchés l'un à côté de l'autre et assez près pour que les tuyaux puissent s'aboucher ; on met celui venant de l'artère dans celui qui part de la veine-, s'il est nécessaire, on établit une communication entre eux par des conduits intermédiaires. Immédiatement après cette manœuvre , on desserre les nœuds coulants , et le sang artériel de l'un des moutons passe dans le système veineux de l'autre. Au furet à mesure que l'un de ces moutons reçoit une trop grande quantité de ce sang, on lui en fait perdre, afin d'éviter le trop plein, une quantité équivalente par le bout supérieur du tube veineux. Les tuyaux s'engorgent quelquefois 5 cet engorgement peut gêner plus ou moins, et même empêcher le liquide d'y circuler; on les enlève pour les déboucher à l'aide d'un mandrin; on se sert ordinairement d'une sonde. Lorsqu'on emploie la transfusion pour remédier à une hémorrhagie qui a trop affaibli le sujet , il est évident qu'il ne faut pas donner le choix à la jugulaire , mais bien à Tune des veines de l'avant-bras , et qu'on doit lier à l'ordinaire cette veine du côté des capillaires , car le malade est loin d'avoir besoin d'une émission sanguine. 11 est certain qu'on remplacerait avec avantage les tuyaux de plumes pur des tuyaux métalliques.

Procédé de King. — On emploie un tube d'argent dans lequel est engagé un mandrin mousse à l'une de ses extrémités et aplati sur l'autre pour faciliter la manœuvre; on applique au bras une ligature comme si l'on voulait pratiquer la phlébotomie;'la veine se gonfle; est-elle volumineuse et superficielle? on l'ouvre avec la lancette ; s'il en était autrement, on ferait un pli à la peau et l'on inciserait ce pli ; on découvrirait le tube veineux; il serait incisé dans une étendue convenable : un aide établit la compression au-dessous de la plaie , afin d'empêcher le sang de couler à l'extérieur. On met dans l'angle supérieur de la solution de continuité veineuse le bout du conduit muni de son mandrin, destiné à faciliter son introduction ; on soutient ce conduit

en place avec le pouce et l'indicateur appliqués sur la peau, qu'ils ramènent sur lui ; le mandrin est retiré ; dans l'extrémité libre de ce premier tuyau est engagé un second tuyau introduit dans l'artère d'un animal à l'aide des précautions que nous avons indiquées. On enlève la ligature siégeant sur le bras , et alors le sang artériel de l'animal entre dans le système veineux de l'homme. On pourrait avoir recours à ce procédé si l'on voulait faire passer du sang humain veineux dans la veine d'un homme où l'on doit craindre l'introduction de l'air occupant les tuyaux. King ne mentionne pas cet accident.

Procédé de Denis. — « Denis choisit le sang des animaux pour en faire la transfusion dans les veines des malades qui voudraient s'y soumettre. Voici le procédé opératoire : les instruments nécessaires sont deux petits tuyaux d'argent , d'ivoire ou de toute autre subtance, recourbés par l'extrémité dans les veines ou artères des animaux qui servent à la transfusion , et sur qui on la fait-, par l'autre bout , ces tuyaux sont faits de façon à pouvoir s'adapter avec justesse et facilité. Peu en peine de faire souffrir les animaux qui doivent fournir le sang qu'on veut transfuser aux hommes, le chirurgien prépare commodément leur artère , il la découvre par une incision longitudinale de deux ou trois pouces, îa sépare des téguments, et la lie dans deux endroits distants d'un pouce, ayant attention que la ligature qui est du côté du cœur puisse facilement se défaire ; ensuite il ouvre l'artère entre les deux ligatures, y introduit un des tuyaux et l'y tient fermement attaché ; l'animal ainsi préparé, le chirurgien ouvre la veine du malade (il choisit ordinairement une de celles du bras) , laisse couler le sang autant que le médecin le juge à propos, ensuite ôte la ligature que l'on met. selon l'usage, pour saigner au-dessus de l'ouverture et la met au-dessous ; il fait entrer son second tuyau dans cette veine, l'adapte ensuite à celui qui est placé dans l'artère de l'animal, et enlève la ligature qui arrêtait le mouvement du sang; aussitôt il coule, trouvant dans l'artère un obstacle par la seconde ligature, il enfile le tuyau et pénètre ainsi dans les veines du malade. On jugeait par son état, par celui de l'animal qui fournissait le sang et par la quantité que l'on croyait transfusée, du temps ou il fallait cesser l'opération; on fermait la plaie du malade avec la compresse et le bandage employés dans la saignée du bras. » Dictionnaire des sciences médicales* tome LV. Palissier.

Procédé moderne. — 11 consiste à recevoir le sang sortant de la veine dans une seringue plongée dans de l'eau chaude , atin de conserver autant que possible à ce sang la température dont il est doué. On applique au bras sur les deux sujets la ligature dont on se sert pour pratiquer la phlébotomie; chez celui qui est malade on découvre, avec les précautions ordinaires, le tube veineux le plus volumineux situé au-dessous de cette ligature; on incise ce tube longitudinalement -, on comprime au-dessous de la plaie pour empêcher le sang de couler -, on introduit dans la solution de continuité de la veine une canule métallique, ou bien encore une sonde en gomme élastique : il est indispensable que le bout de la seringue s'y adapte parfaitement; le pouce et l'indicateur d'un aide qui ramène la peau sur lui le soutiennent; on enlève la ligature 5 on saigne le sujet sain ; on reçoit cent à cent vingt grammes de sang dans la seringue; on injecte aussitôt ce liquide afin d'éviter sa coagulation; mais cette injection doit être pratiquée lentement pour soustraire le sujet aux secousses qu'elle déterminerait dans les vaisseaux et dans le cœur ; on aide la circulation en faisant de bas en haut des frictions sur la veine qui sert à l'introduction du liquide. On a avancé que cent à cent vingt grammes de sang injecté dans les cas d'hémorrhagies graves, suffisaient pour empêcher le malade de succomber. Lorsqu'on croit la quantité dont nous venons de nous occuper insuffisante , on l'augmente, et alors tantôt on se sert de la même seringue , d'autres fois on en met une autre en usage.

Pendant l'opération, le sujet est exposé à l'introduction de l'air dans les veines et à la coagulation du sang pouvant être produite par le refroidissement ou bien par une trop grande chaleur. Ce liquide étant aux membres à la température de vingt à vingt-six degrés , serait-il avantageux de donner à la seringue cette température?

Voulez-vous la preuve de l'animosité avec laquelle la transfusion fut combattue et défendue, lisez le texte suivant : « Le verbeux Lamartinière , l'athlète des antitransfuseurs , écrivait aux ministres, aux magistrats, à des prêtres, à des dames, à tout l'univers , que la transfusion était, une opération barbare sortie de la boutique de Satan , que ceux qui l'exerçaient étaient des bourreaux qui méritaient d'être renvoyés parmi les cannibales , les Topinamboux, etc., que Denis , entre autres, surpassait en extravagance tous ceux qu'il avait connus, et il lui reprochait d'à-

voir fait jouer les marionnettes à la foire ; d'un autre côté, Denis, à la tête des transfuseurs , appelait jaloux , envieux , faquins , ceux qui pensaient autrement que lui , et traitait Lamartinière de misérable arracheur de dents et d'opérateur du pont Neuf. » Dictionnaire des sciences médicales , t. LV. Pâtissier.

Lower , Kïng, Riva et Manfredi, ont pratiqué la transfusion sur l'homme; un médecin nommé Sirribaldus se soumit luimême à cette opération. Wren, célèbre- médecin anglais, Major, professeur à Kiel, Emmerets, la préconisèrent beaucoup. La mort d'un malade opéré par Denis contribua à la faire abandonner. Une sentence fut rendue au Châtelet le 17 avril 1668; elle défendit, sous peine de prison , de mettre en usage la transfusion sur aucun corps humain , sans que la proposition en eût été reçue et approuvée par les médecins de la faculté de Paris ; cette illustre compagnie ayant gardé le silence sur cette question, elle tomba dans V oubli qu'elle méritait.

Si l'on voulait injecter des substances médicamenteuses dans les veines, un tube veineux superficiel de Favant-bras ou de la jambe serait dénudé et ouvert comme pour la transfusion ; on donnerait au liquide la température de vingt-six à trente deux degrés; on l'introduirait avec les précautions indiquées plus haut.

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