PERFORATION DU LOBE DE LOREILLE
Avant de perforer le lobule de l'oreille, on conseille , pour engourdir sa sensibilité, de le placer entre le pouce et l'indicateur, d'exercer ensuite sur lui avec ces doigts un frottement assez fort 5 je rejette ce procédé j il est douloureux ^ pour s'en convaincre, il suffit de l'avoir mis en usage, une seule fois 5 j'ajoute que je ne conçois pas comment on a osé le proposer dans un ouvrage moderne ; car. en supposant, ce qu'on ne peut pas croire , à moins qu'on ne fasse d'abord beaucoup souffrir, qu'il diminue la sensibilité , cette diminution cesse presque entièrement à l'instant même où le moyen n'agit plus ^ avec un peu de raisonnement, et avec la connaissance des faits on comprend tout cela ; mais on pense qu'il vaut beaucoup mieux ne pas raisonner , et faire des livres avec des livres ou bien avec ce qu'on s'est laissé dire; on pourrait atteindre le but dont nous nous occupons, en appliquant le plus haut possible quand la conformation de l'oreille est normale , une pince à anneau \ ses branches seraient étroites ; on exercerait avec elles une compression convenable qui ne serait presque pas douloureuse ; on aurait saisi préalablement la partie inférieure du lobe auriculaire , soit avec le pouce et le doigt indicateur , soit mieux encore avec les bouts d'une autre pince dont on ferait abstraction aussitôt que la première aurait été mise en place, et qu'on l'aurait confiée à un aide ; la manœuvre que nous venons d'indiquer n^est vraiment utile que chez les individus qui craignent beaucoup de souffrir .
On applique derrière le lobule de l'oreille , pour lui fournir un point d'appui, un bouchon de liège ^ la partie inférieure de ce lobule est assujettie et tendue sur ce bouchon par le bout du pouce, afin que les tissus ne soient pas déplacés par l'instrument piquant ; ce précepte, oublié ou ignoré par un auteur moderne, est important; les précautions que nous venons d'indiquer étant prises, on traverse les chairs perpendiculairement et de part en part; on se sert d'une espècetd 'emporte-pièce, ou mieux encore d'une aiguille garnie d'une canule -, la perforation est pratiquée sur la région moyenne du lobe auriculaire , un peu plus près toutefois de sa partie antérieure que de la postérieure -, ainsi l'anneau qu'on doit porter se détache moins de la figure, et concourt davantage à ses agréments.
A-t-on mis l'emporte-pièce en usage, il a pénétré dans le bouchon après avoir traversé les tissus vivants 5 il n'est pas besoin de dire (^u'il leur a fait éprouver une légère déperdition de substance; on le retire du lijgge où l'on vient de l'introduire ; on enlève avec une épingle le petit morceau de chair qu'il contient ; on y engage un fil de plomb qui suit l'instrument quand on retire celui-ci du côté par lequel il est entré.
Lorsqu'on emploie le trocart , on l'introduit de la même manière que l'emporte-pièce ; on extrait le poinçon de la canule qui le renferme -, on la dégage du bouchon dans lequel elle est entrée; on fait traverser sa capacité par le fil de plomb; elle est enfin Yetirée des tissus; les deux extrémités de ce fil, quel que soit d'ailleurs le procédé qu'on a mis en usag» pour le passer dans la plaie, sont recourbées et portées au-dessousdel'oreille où elles subissent à plusieurs reprises un entre-croisement destiné aies assujettir l'une sur l'autre, et à les empêcher d'abandonner la solution de continuité ; ce moyen s'oppose à l'oblitération de la plaie que nous venons de pratiquer , et dont les bords se cicatrisent sur le corps étranger ; le trou à double orifice ne se ferme donc pas.
La solution de continuité est cicatrisée au bout de quinze à vingt jours, ou bien même d'un mois, quelquefois plus tôt, d'autres fois plus tard ; si l'on a affaire à des sujets lymphatiques dont les chairs sont molles , si la cicatrisation de la petite blessure a été longue à obtenir, s'il est survenu des abcès phlegmoneux ou presque froids, si un érysipèle s'est manifesté, si la phlegmasie existe encore quoiqu'à un faible degré, si enfin une fluxion, une
injection sanguine passives se montrent , iî faut attendre quelque temps pour remplacer le fil de plomb par l'anneau-, sans cette précaution , les tissus pourraient être déchirés sous l'influence du poids de ce dernier-, ainsi il fendrait l'oreille dans une plus ou moins grande étendue-, aussitôt qu'on aperçoit cet accident, on revient au premier moyen, et si, ce qui n'est pas excessivement rare, il augmente la déchifure à laquelle on veut remédier, on le remplac^par un morceau de corde à boyau dont on réunit les deux bouts inférieurement pour les assujettir l'un sur l'autre avec des circulaires de fils de soie assez fins ^ il pourrait encore devenir nécessaire de porter ces bouts en haut et de les y fixer avec des bandelettes agglutinatives ^ lorsqu'il se développe des accidents inflammatoires un peu prononcés, on enlève le corps étranger placé dans les tissus -de l'oreille^ quand il y reste, il faut tous les jours, pour faciliter l'écoulement du pus, lui imprimer, après l'avoir enduit d'une substance grasse non irritante, quelques mouvements de va et de vient-, il est* des personnes et surtout des enfants sur lesquels la plaie s'envenime^ comme le disent les gens du monde 5 alors la suppuration est presque interminable 5 c'est à cette circonstance qu'est due l'idée très-répandue dans le midi de la France , qu'il faut percer les oreilles aux jeunes sujets pour lé^ soustraire aux maladies des yeux, ou pour les guérir de ces afi^ections morbides.
Quand la plaie ne se cicatrise pas, qu'elle suppure trop. longtemps , on conseille l'usage des amers et des toniques ; on panse avec la compresse fenestrée , enduite de cérat, et de la charpie imbibée , soit de vin aromatique , soit de chlorure d'oxyde de sodium à trois degrés -, on cautérise au besoin à l'aide du nitrate d'argent fondu ; j'ai dans plusieurs circonstances administré l'iodure de potassium à l'intérieur 5 il a promptement obtenu la guérison \ disons en passant qu'en général ce moyen guérit même avec rapidité les ulcérations non caiicéreuses , non dartreuses, qui siègent ordinairement si longtemps dans les narines antérieures, chez les enfants surtout et chez les adultes.
Lorsque déjà le fil de plomb a divisé le tissu de l'oreille dans une certaine étendue , et qu'à mesure qu'il est descendu la cicatrisation ne s'est pas faite au-dessus de lui , il faut se hâter de le remplacer par la corde à boyau qu'on maintient à l'aide de bandelettes agglutinatives à la partie supérieure de l'ulcère, tandis que d'autres bandelettes sont appliquées inférieurement pour
obtenir la réunion du point déchiré -, j'ai observé plusieurs sujets sur lesquels on a réussi parfaiten^ent.
Lorsqu'on est obligé de recommencer l'opération . on ne doit pas la pratiquer sur la cicatrice , parce que si elle est récente elle sera plus facilement divisée par le fil de plomb . parce que si elle est ancienne le tissu inodulaire retardera la cicatrisation.
Le lobe de l'oreille vi.ent d'être complètement fendu par un accident; l'anneau qu'il soutenait a été arraché; on met ai;! partie supérieure de l'échancrure que présente alors l'oreillB, le morceau de corde à boyau dont nous avons parié ; on applique au-dessous de lui la suture entortillée, on la supplée ensuite au besoin à l'aide des bandelettes agglutinatives • le succès est presque certam : Il est des cas dans lesquels le fil de plomb , ou bien l'anneau produit lentement la section dont nous venons de nous occuper; si les bords n'en sont pas cicatrices, on ec^aye d'obtenir la cicatrisation avec les emplâtres agglutinatifs.
Mais si le lobule de l'oreille est fendu , si les bords de la solution de continuité sont cicatrisés isolément, on conseille suivant le siège et l'étendue de l'ancienne blessure de faire une nouvelle perforation, soit en avant, soit en arrière, soit au-dessus d'elle; il est alors des circonstances qui ne sont pas très-rares, et dans lesquelles, parce que le sujet n'a pas été très-bien soigne, lemèn)e accident se reproduit ; il existe alors deux déchirures au lieu d'une y j'ai vu des femmes qui. ayant manqué des soins chirurgicaux convenables, étaient obligées de ne pas porter d^anneau du côté de la difformité. •
Lorsque les bords de la fente dont nous nous Dcciipons sont cicatrisés isolément, et qu'elle est unique . on p*ut rafraîchir légèrement ces bords avec de petits ciseaux 5 on maintient, comme nous l'avons dit, un morceau de corde à boyau, à la partie supérieure de la solution de continuité que l'instrument tranchant a épargnée 5 on réunit la plaie avec la suture entortillée ; j'ai plusieurs fois mis en usage ce mode opératoire; tofijours jusqu'aujourd'hui il a été suivi d'un plein succès.
La fente résultant de la blessure est double; si alors le tissu intermédiaire n'est pas trop large , si . en d'autres termes , on n'est pas obligé de faire une trop grande déperdition do substance, on l'enlève comme dans certains becs de lièvre; on rafraîchit les tissus à droite et à gauche ; on met en usage la suture entortillée : j'ai opéré trois cas de ce genre; j'ai réiisfi.
La cicatrice de la petite plaie se déchire surtout lorsqu'elle est récente, et quand alors, surtout encore, on porte des anneaux trop lourds sur lesquels on fixe d'autres bijoux, qui fréquemment en augmentent beaucoup le poids : la mode est la reine du monde; quelque ridicule qu'elle puisse être, elle y règne en souveraine absolue ; à une époque qui n'est pas très-éloignée de nous, j'ai vu les femmes suspendre à leurs oreilles des espèces de grosses et longues chaînes qui les déchiraient souvent, bien qu'elles fussent perforées depuis fort longtemps et que cet accident n'eût jamais été observé quand on portait des bijoux moins lourds.
La perforation de l'oreille n'est pas entretenue par la présence d'un anneau ou de tout autre corps étranger-, elle disparaît alors même avec rapidité : pourquoi n'en serait-il pas ainsi , puisque , si la tête de l'humérus et dû fémur abandonnent les cavités destinées à les loger, ces cavités diminuent d'abord en surface et en profondeur et finissent par disparaître entièrement , puisqu'enfin l'orbite privé de la présence de l'œil et de ses parties accessoires , perd une très-grande étendue de ses dimensions.
J'ai insisté , infiniment plus qu'on ne le fait ordinairement , sur la perforation du lobule de l'oreille; il existe en effet des lacunes sur ce point, même dans les ouvrages les plus modernes; j'ai dû surtout fixer l'attention d'une manière très-spéciale sur les accidents que peuvent occasionner les anneaux et sur les moyens de remédier à ces accidents.
J'ai vu un très-grand nombre de femmes se plaindre amèrement de la difformité que présentaient leurs oreilles à l'occasion de la perforation de leurs lobes; on leur avait dit souvent à tort que la chirurgie ne pouvait rien pour elles..
On a conseillé de remplacer le plomb dont nous avons parlé , par une mèche de coton ou de fil ; ces moyens sont essentiellement mauvais; ils déchirent facilement la plaie; cette déchirure se fait encore beaucoup plus fréquemment observer , quand on commet l'imprudence de mettre un anneau immédiatement après l'opération.