MICROBES DE L’ATMOSPHÈRE
La connaissance des germes de l’atmosphère a une grande importance en hygiène ; nous n’avons pas besoin de rappeler quelle a conduit aux découvertes de l’antisepsie et de l’asepsie en chirurgie.
2° Nombre et topographie des microbes de l’atmosphère. — Les microbes de l’atmosphère sont très nombreux ; il suffit de laisser débouchés, dans un laboratoire, des récipients à milieux de culture pour voir ceux-ci se peupler rapidement. Tous les liquides organiques se putréfient, s’ils ne sont pas stérilisés et mis à l’abri du contact de l’air.
Le nombre des germes d’un mètre cube d’air est excessivement variable. On peut dire, d’une façon générale, que les microbes sont d’autant plus nombreux qu’on analyse un air plus rapproché d’une agglomération civilisée. Miquel1 s’est attaché à cette question. Voici quelques-uns de ses chiffres :
Air de la rue de Rivoli. . . 5 500 microbes par mètre cube.
— du parc de Montsouris . 760
— de la mairie du IVe arron-
dissement 462
— du Panthéon (74 mètres). 28
Dès qu'on pénètre dans une maison, dans une salle d hôpital, le nombre des germes augmente dans la proportion de 1 à 8 ou à 12 ; dès qu’on s’élève dans l’atmosphère, le nombre diminue très rapidement. On peut même dire qu’à tout prendre une très petite partie de l’atmosphère, celle qui enveloppe immédiatement la surface peuplée de la terre, contient des microbes en proportion notable. Une cour de l’Hôtel-Dieude Lyon contenait 1 884 microbes et 833 moisissures par mètre cube par une température de 5° (Rossi) 2. Au contraire voici les chiffres provenant de lieux élevés et dus à de Freudenreich :
1 Miquel, Organismes vivants de V atmosphère, Paris, 1883 ; Annuaire de l'Observatoire de Montsouris, passim.
2 Rossi, Sur quelques numérations des bactéries de l'air dans les hôpitaux de Lyon, Th. Lyon, 1890.
ANALYSE BACTÉRIOLOGIQUE DE l’AIR
Nombre des bactéries dans 10 mètres cubes (10 000 litres):
Alpes bernoises (2 à 4 000 mètres). ....... 0
Col du Théodule (3 350 mètres) 3,3
Lac de Thoune (560 mètres) 8
Hôtel de Bellevue (560 mètres) 25
Glacier d’Aletsch (3 000 mètres) 10
L’air de la mer, loin des côtes, est aussi pur que celui des hauts sommets. De 1884 à 1886, Miquel et Moreau ont analysé 112 855 litres d’air marin, près ou loin des côtes, et n’ont trouvé que 102 microbes, soit 1 par mètre cube ; il n’y avait pas un seul microbe clans 9 980 litres filtrés en pleine mer. L’air est donc aseptique, dès qu’on s’éloigne des endroits habités. Gela est facile à comprendre, puisque les microbes tombent à terre, comme toute particule pesante, et que l’évaporation (même d’infusions putrides, Miquel) n’en entraîne aucun.
Il va sans dire que tous les chiffres précédents varient avec une foule de conditions. Les saisons ont une grosse influence. D’après Miquel, c’est en automne que l’atmosphère est le plus riche en germes (121 par mètre cube à Montsouris) et en hiver qu'il en est le plus dépourvu (51 par mètre cube). Les fortes chaleurs ensoleillées font beaucoup diminuer le nombre des germes de l’atmosphère. Le vent dissémine les germes : soufflant d’une région chaude et humide, très peuplée, il apporte beaucoup de germes. Miquel a calculé qu’une masse d'air qui traverserait Paris, à raison de 4 mètres par minute, entraînerait 40 milliards de microbes par jour.
Dans les appartements, Yagitation des poussières pollue l’air dans des proportions formidables. Miquel a vu que 1 gramme de poussière de son laboratoire contenait '750 000 germes, et 1 gramme de celle d’un appartement de la rue Monge : 2100 000. Le précepte est donc sage qui substitue le lavage au balayage.
3° Espèces microbiennes rencontrées dans l’air. — En
principe, toutes les espèces microbiennes peuvent se rencontrer dans l’air, puisqu'il suffit d’agiter les poussières du sol pour
ANALYSE QUANTITATIVE DES MICROBES DE l’AIR 443
infecter l’air ambiant. On trouvera dans l’ouvrage de Miqüel l’énumération des principales espèces rencontrées dans l’air : M. tetragenus, M. prodigiosus, Mycoderma aceti, B. subülis,
B. amylobacter , etc. On a trouvé, dans les salles d’hôpital, le Staphylocoque pyogène, le Streptocoque pyogène et autres microbes de la suppuration, le B. tuberculeux de Koch, le Vibrion septique, le Microbacterium agile, le Pneumocoque, etc.
Malgré la grande richesse de l’air en microbes plus ou moins dangereux, la propagation des maladies par l’air est beaucoup , moins à redouter que la propagation par l’eau, par les aliments, en raison des appareils protecteurs de nos voies respiratoires, et de la grande dilution des germes. Cependant Miquel a vu que les crues bactériennes, observées àMontsouris, coïncidaient avec un accroissement de la mortalité à Paris ou plutôt le précédaient ; de même, dans les pays chauds, le minimum de mortalité est en été, au moment où le nombre des germes diminue.
11 est vrai que cet accroissement microbien de l’air pourrait être parallèle à celui des maladies infectieuses sans en être la cause, les mêmes influences cosmiques agissant sur les microbes de Pair et sur ceux de l’organisme humain.
Le danger des poussières et par conséquent de l’air dépend de la résistance de chaque microbe à la dessiccation, à la lumière, etc. Le . B. tuberculeux résiste au moins cent cinquante jours (Cadéac et Malet), et probablement beaucoup plus, à la dessiccation dans les poussières.
| 2. — Analyse quantitative
Pasteur a eu le premier l'idée de faire développer, dans du bouillon, les microbes d’un volume d’air déterminé filtré à travers du coton. Miquel, dès 1887, a obtenu une numération en fractionnant le bouillon ensemencé, comme il l’avait, fait pour l’analyse quantitative de l’eau (page 407).
1° Méthode du fractionnement en bouillon. Procédé de Miquel. — On fait barboter un volume d’air connu à l’aide d’un
ANALYSE BACTÉRIOLOGIQUE DE l’AIR
aspirateur 1 dans une masse de bouillon contenue dans un ballon à trois tubulures (fig. 184). Le tube d’entrée de l’air plonge jusqu’au fond du bouillon ; le tube de ^sortie est
garni d’un tampon de ouate. L'opération terminée, on repousse le tampon de ouate dans le bouillon avec un fil de platine flambé. On agite le flacon et on
Fig. 184. répartit le bouillon en
Matras barboteur de Miquel. un nombre de petits bal-
lons assez grand pour qu’une bonne moitié ne se trouble pas On porte les ballons à l’étuve, on compte les ballons troubles, et on calcule d’après le nombre des litres d’air qui ont barboté.
1 On fera l’aspiration à l’aide d’une trompe quelconque (p. 29) ou avec deux flacons aspirateurs comme ceux représentés figure 185. La rapidité de l’écoulement est réglée par une pince de Bohême (c). Le volume d’eau écoulée étant connu, on saura le volume d’air aspiré. Lorsque le premier flacon (A) s’est vidé dans le flacon (B), on peut changer les flacons de position et noter simplement le nombre de changements des flacons opéré pendant un temps donné.
Fig. 185.
Dispositif pour l’aspiration de l’air.
Le premier aéroscope employé fut celui de Pouchet, en 1859. Le plus pratique est Vaéroscope à girouette de Miquel.
ANALYSE QUANTITATIVE DES MICROBES DE l’AIR 445
2° Méthode du passage de l’air sur gélatine solide. —
Cette méthode s’emploie de deux façons différentes :
a. Procédé de Koch. — Koch (1881) a appliqué sa méthode de cultures sur plaques à l’analyse de l’air en faisant passer un courant d’air sur une plaque de gélatine.
b. Procédé de Hesse. — Hesse 1 a perfectionné cette méthode (1884). Son appareil consiste en un grand tube de verre ouvert aux deux bouts, long de 70 centimètres, large de 3cm,5. Une extrémité est fermée par un capuchon de caoutchouc bien tendu percé d’un trou rond de 1 centimètre de diamètre; l’autre est fermée par un bouchon de caoutchouc laissant passer un tube de verre muni de deux tampons de ouate. On introduit 50 centimètres cubes de gélatine fondue dans le tube et on stérilise à l’autoclave sous pression. Au refroidissement, on tourne le tube, d’après la méthode d’Esmarcli, pour enrouler la gélatine en couche mince sur tout le pourtour. On met alors le tube horizontalement sur un pied, et on adapte un aspirateur. 11 ne faut pas faire passer plus d’un litre d’air par trois minutes. L’expérience finie, on met le tube à -j- 22°, et on compte les colonies au bout de quelques jours.
Cet appareil est encombrant et la gélatine se dessèche vite.
c. Procédé de Miquel (1895). — Un vase conique, à deux tubulures et contient de la gélatine solidifiée. Une pointe de verre capillaire traverse la gélatine ; elle est enlevée au commencement de l’expérience. On aspire un volume d’air connu, qui traverse ainsi le petit tunnel de gélatine et y abandonne ses germes. On ferme alors avec un bouchon de liège flambé. On fond doucement la gélatine. On a ainsi une plaque, comme en boîte de Pétri.
3° Méthode de l’ ensemencement en gélatine fondue. —
Plusieurs procédés peuvent être utilisés :
1 Hesse, Ueber quantitative Bestimmung der in der Luft enthaltenen Mikroorganismen , Mitteilungen aus dem kaiserlichen Gesundheitsamle, II, p. 182.
ANALYSE BACTÉRIOLOGIQUE DE l’AIR
a. Procédé de Franhland. — Frankland1 fait passer un volume d’air connu à travers un tube de verre muni de deux bourres de soie de verre. Puis, chaque bourre est introduite dans un flacon contenant de la gélatine fondue ; on agite et on étale d’après la méthode d’Esmarch. La dissociation de la soie de verre est très difficile.
b. Procédé de Pétri. — Pétri2 filtre sur du sable blanc très fin. Dans un tube de verre de 9 centimètres de long sur lcm, 5 à lmc,8 de large, il dispose, au moyen de culots entoile métallique, deux amas de sable fin de 3 centimètres de longueur chacun. Les deux extrémités sont bouchées avec un tampon de ouate et l’appareil est stérilisé. Pour s’en servir, on enlève les deux tampons et on met en communication avec un aspirateur puissant. On mêle ensuite le sable à la gélatine fondue et on enroule celle-ci en tubes d’Esmarch. L’inconvénient de ce procédé réside surtout dans la résistance du sable au passage de l’air.
c. Procédés de Miquel cl de Salomonsen. — Miquel a remplacé le sable par des poudres solubles qui disparaissent dans la gélatine : sucre de canne ou sulfate de soude anhydre (déjà préconisé par A. Gautier).
d. Procédé de Straus et Würtz. — Straus3 préfère faire barboter l’air directement dans la gélatine fondue, comme Miquel dans le bouillon. L’appareil (fig. J 86) se compose d’un tube de verre (A), très renflé à sa partie médiane, destiné à recevoir la gélatine. Un second tube (B), de petit calibre et finement effilé, plonge dans le premier. Son renflement supérieur rodé (C) ferme hermétiquement le tube (A). Celui-ci porte latéralement une tubulure (D) munie d'un étranglement pour retenir les bourres de coton. On met un tampon d’ouate à l’extrémité supérieure du tube (B), en (E).
1 Frankland, The distribution of microor g anisms in air. Proceedings of tbe royal Society. London, 1886.
2 Pétri, Eine neue Méthode Bactérien und .Pilzsporen in der Luft nachzuweisen und zu zahlen, Zeitsch. für Hygiène, 1887 (Historique très complet de la question).
3 Straus, Sur un procédé perfectionné d'analyse bactériologique de l'air. Annales Pasteur, 1888.
ANALYSE QUALITATIVE DES MICROBES* DE l’AIR 447
L'appareil stérilisé, on verse dans le tube (A) 10 centimètres cubes de gélatine et une goutte d’huile stérilisée (pour empêcher la gélatine de mousser pendant le barbotage) . Le tout est stérilisé à l’autoclave à -j- 115° pendant quinze minutes.
On relie alors (D) à un aspirateur et on enlève la bourre (F). On tient l’appareil à la main pendant toute l’opération pour maintenir la gélatine liquide. On peut faire passer 50 litres en un quart d’heure. Le passage terminé, on remet une bourre en (F), on souffle par (D) pour faire monter plusieurs fois la gélatine en (B). On enlève la bourre (F) et oh pousse avec un fil de platine stérilisé la bourre (G) dans la gélatine. On replace la bourre (F) et on agite.
On enroule la gélatine sur les parois du tube (A) d’après le procédé d’Esmarch.
4° Méthode du papier à la gelée de lichen. — Le courant d’air de l’aércscope est reçu sur une feuille de papier recouverte d’une gelée de lichen (voir p. 413).
A l’aide de ce procédé, Miquel est parvenu à enregistrer, pour les différentes heures du jour, les colonies microbiennes provenant d’un volume d’air déterminé. Le papier porte une graduation horaire et tourne par un mouvement de pendule. La gelée est ensuite regonflée dans une cloche pleine de vapeur d’eau, etc,, comme il a été dit page 413 à propos des procédés approximatifs d’analyse de l’eau.
§ 3. — Analyse qualitative
Nous pouvons répéter ici pour l’analyse qualitative de l’air tout ce que nous avons dit pour celle de l’eau. On se servira des
Fig. 186.
Appareil cle Slraus el Wurtz pour l’isolement des microbes de l'air.
ANALYSE BACTÉRIOLOGIQUE DE L’AIR
mêmes moyens de diagnose pour différencier les colonies isolées par l’analyse quantitative. On préférera alors la méthode de Frankland qui permet la filtration de grandes quantités d’air ; l'aspiration peut fonctionner pendant plusieurs jours. On enlève alors les bourres et on les jette dans des tubes d’eau stérilisée qu’on agite en les maintenant à 0°. Cette eau et la bourre seront ensemencées dans de la gélatine fondue qu’on étalera en tubes d’Esmarch ou en boîtes de Pétri.
Si on connaissait mieux les milieux nutritifs qui conviennent plus spécialement à chaque espèce microbienne, on obtiendrait d’emblée des cultures en faisant passer un courant d’air sur une série de milieux. Il faudrait rechercher ces milieux spéciaux. Quelques exemples sont encourageants. G. Roux, voulant isoler le Champignon du muguet dans l’air des hôpitaux, réussit à obtenir des cultures pures en faisant passer de grandes quantités d’air soit dans la solution acide de touraillon, soit sur de la carotte, du citron1. Chatin2 a isolé directement le Streptocoque pyogène en faisant barboter de l’air dans une décoction acide de touraillon à 5 p. 100, milieu proposé par G. Roux, en 1889.
A la campagne, malgré la présence dans le sol de microbes pathogènes très dangereux (B. tétanique , V. septique , etc.), on n’obtient, même avec 100 mètres cubes d’air, que des poussières non pathogènes. Les poussières des villes sont plus dangereuses.
1 Vellat, Thèse Lyon, 1892.
2 Chatin, Recherches des Streptocoques dans l'air atmosphérique , Th. Lyon 1893. On y trouve toute la bibliographie, à cette date, de la recherche des microbes de l'air.