PAR L’EMPLOI DES CULTURES MICROBIENNES
Les dommages occasionnés par les rats n'ont pas été* évalués en France, mais les statistiques publiées par les autres pays, le Danemark et l’Angleterre notamment, établissent que lors des grandes invasions les pertes peuvent atteindre plusieurs centaines de millions de francs.
Le problème de la destruction des rats n’en est pas moins important du point de vue hygiénique. La peste peut être considérée comme une maladie du rat transmissible à l’homme, et le rat parait jouer un rôle considérable dans l’étiologie de la trichinose du porc, à tel point qu’on a pensé pouvoir instituer une méthode de prophylaxie de cette infestation parasitaire basée sur la dératisation.
Bien des moyens sont utilisés : les pièges, les appâts toxiques, les gaz asphyxiants. On préconise beaucoup actuellement l’emploi des cultures microbiennes.
1° Choix du microbe. — Le choix du microbe et l’application de la méthode présentent toujours de grandes difficultés en raison de ce fait que les bactéries ne sont rarement pathogènes que pour une espèce, si bien qu’en voulant infecter une espèce nuisible on risque trop souvent de contaminer les animaux domestiques et même quelquefois l’homme.
Dès la découverte de l’agent de la septicémie des souris ( Bacillus typhi murium) Lôffler pensa qu’il serait possible d'utiliser ses propriétés pathogènes pour créer des épizooties parmi les petits rongeurs des champs. Une expérience entreprise dans le domaine agricole, contre une invasion de campagnols, donna les plus brillants résultats. Par la suite, la méthode eut ses partisans et ses détracteurs, les résultats obtenus étant très variables suivant les circonstances. Il restait à trouver un germe plus régulièrement pathogène pour les rats et les souris, inofïensif pour toutes les autres espèces animales et l’homme. Bien des expérimentateurs ont abordé
LA DESTRUCTION DES RATS ET DES SOURIS
ce problème et semblent avoir abouti à isoler les bactéries qui,, pour n’être pas tout à fait identiques, ont entre elles de grandes analogies.
Le virus de Danysz, le bacille d’Issatschenko et le Ratinbazillus de Neumann, pour ne citer que les principaux, sont des bactéries paratyphiques pour la plupart difficiles à distinguer du Bacillus enterilidis Gartner. Bien d’autres expérimentateurs ont fait connaître des bactéries raticides : Wieneb, Schilling, Tartakowsky, Dumbar, et bien des produits biologiques ont été livrés au commerce depuis le virus de Danysz , en France, et les « ratin I et II en Allemagne comme par exemple la rattoline, la morratine, le raticide, la mort aux rats ( Rattentod ), la peste des rats (Rattenpest) .
2° Caractères des virus utilisés. — Les cultures le plus souvent utilisées (virus Danysz, Ratin) renferment un microbe ovoïde ne prenant pats le Gram, à coloration bipolaire, mobile, se cultivant facilement sans liquéfier la gélatine et sans coaguler le lait ; il est pathogène par ingestion. Les caractères morphologiques, biologiques et sérologiques permettent de l’identifier avec le Bacillus enteritidis Gartner. Ce microbe est le prototype d’un groupe dont les représentants ont été incriminés dans un grand nombre d’infections alimentaires 1 chez l’homme et qui sont pathogènes pour quelques animaux domestiques. En fait, des accidents ont été observés chez des personnes qui avaient manipulé les cultures raticides (Shibayama) ; des veaux et des porcelets qui avaient ingéré des aliments souillés du même virus ont succombé (Krickendt). En admettant même que toutes les souches microbiennes utilisées ne soient pas identiques à Bacillus enterilidis Gartner et que quelques-unes ne soient pas pathogènes pour les animaux domestiques (Bahr. Raebiger et Grosso), les faits montrent que les produits délivrés ne doivent être utilisés qu’avec circonspection.
3° Résultats. — Au laboratoire, tous ces microbes sont pathogènes pour les souris et pour les rats (Mus decumanus , rattus, alexandrinus, arvicola, etc.) ; après quelques jours d’incubation, il se développe une maladie, plus ou moins rapidement mortelle, qui devient contagieuse pour les animaux réceptifs de la même espèce.
En réalité, dans la pratique, les résultats sont moins satisfaisants. Les statistiques les plus favorables enregistrent une mortalité de 70 à 80 p. 100. Souvent on signale 50 p. 100 d’insuccès; quelquefois même la mortalité ne dépasse pas 10 ou 20 p. 100. 11 arrive que certains virus mis en vente sont tout à fait inactifs..
Il est bon de remarquer pourtant que les espèces des champs se
* Voir chap. xix : Les agents des infections et des intoxications ALIMENTAIRES.
LA DESTRUCTION DES RATS ET DES SOURIS
montrent beaucoup plus sensibles que les autres ; l’expérience poursuivie en France pendant l’année 1904 a été probante à cet égard.
Il semble encore que l’instabilité du virus et que les variations de la résistance des animaux suivant les régions ne permettent pas d’espérer des résultats satisfaisants dans les campagnes poursuivies systématiquement sur toute l’étendue d’un territoire. Les pays infestés par les rats susceptibles de transmettre la peste ont dû renoncer aux procédés biologiques devant l’incertitude des résultats.
4° Conditions d’utilisation. — Le virus utilisé ne doit pas être seul incriminé pour expliquer les insuccès ; de mauvaises conditions d’application peuvent fausser l’appréciation de la valeur des produits.
Les cultures doivent être récemment préparées, utilisées immédiatement pour éviter les souillures capables d’entraver le développement des germes ou de masquer leurs effets. L’émulsion pathogène, constituée par le bouillon ayant servi à la culture ou préparée au moment de l’emploi avec des corps microbiens mis en suspension dans de l’eau physiologique ou du lait stérile et refroidi, sert à imbiber de petits morceaux de pain, de hachis de viande, etc... Ces appâts sont disposés dans les endroits infestés.
La dératisation donne les meilleurs résultats si elle est entreprise au printemps ou en automne et en hiver, lorsque les petits rongeurs affamés se laissent tenter par une proie nouvelle. 11 faut que les aliments soient déposés par un temps sec pour que les germes ne soient pas entraînés par la pluie, mais à l’abri du soleil pour qu’ils ne soient pas détruits par la dessiccation. Si les résultats ne sont pas satisfaisants d’emblée, on renouvelle l’épreuve après une quinzaine de jours, puis, par la suite, tous les trois mois. C’est pour ces interventions sucessives que certains laboratoires préparent un second virus (ratin II) plus pathogène que le premier (ratin I).
On conçoit combien il est difficile dans les conditions d’une expérience réalisée dans les champs, sur toute l’étendue d’un département, d’une région ou même d’un pays, que toutes ces conditions se trouvent réalisées. Combien d’appâts perdus, souillés, desséchés ou dilués avant d’être ingérés, et autant de résultats discordants, contradictoires, surtout si quelques communes se refusent à appliquer la mesure préconisée ou si encore il reste dans les champs quelque précieuse réserve de graines.
On ne doit pas méconnaître, lors de la distribution du virus aux intéressés, de sa répartition dans les régions envahies, les précautions et les règles élémentaires d’hygiène qui mettront à l’abri, d’une contamination toujours à redouter, l’homme et les animaux domestiques. En particulier il ne faudra pas donner aux porcelets les aliments souillés par le virus qui n’auraient pas été utilisés.