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CHAPITRE m

EPOQUE PLIOCENE.

Modifications climatologiques correspondant à Tépoque pliocène. — Ossements humains troovi^s dans le pliocène infériear de Savone. — Contestations à leur sujet. — L'homme pliocène en Californie. — Réfutation de l'argument polygéniste auquel cette découverte a donné lieu. — L'Atlantide lertiaire.-

Hodilleatioiui cllmatologlqac*.

De longs siècles se sont écoulés, et, par mille circonstances, inconnues pour la plupart, des modifications profondes se sont opérées dans la faune et dans la flore. Un certain nombre de genres et d'espèces se sont éteints, d'autres ont pris leur place. Les conditions générales d'alimentation, de reproduction, etc., si variables d'une espèce à l'autre, favorables à celles-ci, défavorables à celles-là, auraient suffi à expliquer, d une manière vague, ces changements dans les populations animales et végétales de notre pays. Les variations dans les milieux que l'étude des plantes fossiles a révélées, dans ces derniers temps, en ont fourni des explications relativement précises.

On a vu précédemment que, suivant MM. Oswald Heer, G. de Saporta, etc., la température de notre pays, vers le milieu des âges tertiaires, était plus élevée de 7 à 9° que celle dont nous jouissons aujourd'hui sous la même latitude. L'étude de la flore pliocène a permis aux botanistes de constater, d'une manière très-nette, un abaissement de 6° environ, à cette époque, dans la température moyenne de l'Europe centrale. • Si, dit

» M. Schimper(l), la période miocène offre un mélange de

(i) Schimper, Traité de paléontologie végétale, tome 1^ p. 94.

62 MODIFICATIONS CLLMATO LOGIQUES. [Chap. 111.

» formes tropicales et subtropicales, au milieu desquelles les » plantes des zones tempérées ne jouentqu un rôlesecondaire, » au moins dans les parties méridionales de l'Europe, il n'en • est plus ainsi dans la période pliocène, où celles-ci finissent » par dominer exclusirement. • Cette flore européenne tempérée correspond assez exactement à celle des contrées dont la moyenne thermométrique est de 13® environ.

De l'époque miocène à l'époque pliocène, il s'est donc produit, sous des influences inconnues, cosmiques ou terrestres, quelque chose de comparable à ce refroidissement graduel dont rislande , Tile Jan Mayea , le Groenland et le grand Archipel du Nord-Ouest sont le triste théâtre, refroidissement qui s'est fait sentir jusque dans nos provinces du xiii® au XIX® siècle (1).

"Une variation météorologique assez considérable pour abaisser de 6** la température, a nécessairement modifié à la longue la population de notre pays. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple emprunté à l'ordre des primates qui nous intéresse tout particulièrement, les anthropomorphes (dryopitbèque, hylobate) ont disparu, et les pitbéciens leur ont succédé en Europe , où cette famille est encore représentée par les magots de Gibraltar.

L'homme des âges miocènes s'est-il perpétué? A-t-il, au contraire, été remplacé, dans nos contrées, par quelque autre type humain ? S'est-il accommodé aux conditions nouvelles d'existence que lui faisaient les milieux transformés, ainsi qu'on l'a dit plus haut ; ou bien a-t-il émigré vers le Sud , avec les anthropomorphes, et les autres animaux tropicaux qui vivaient avec lui à Thenay ou ailleurs ? A toutes ces questions, nous ne pouvons répoadre que par l'aveu d'une complète ignorance. L'avenir nous réserve d'importantes révélations sur ces diverses questions d'un si haut intérêt pour l'anthropologiste,

(i) Cf. H. Le ilon, L'hamms fouiU, S* éd. Bruuiiei, 180^ ia<8% p. 307 et

saiv. — A toutes les preuves accumulées par M. Le Ilon, en faveur du refroidissement récent de notre hémisphère» on peut joindre la suivante, qui est trèsdémonstrative. Il résulte de doeumenu DombreuK que la Pieardte possédait aa moyen âge des vignobles qui n*ont laissé de traces que dans les archives de celte province. La limite septentrionale de la zone des vigneg a reculé depuis lors d'un degré environ vers le Sud.

Ghaf. IIJ.] L*U0MME pliocène LNFÉRIEUll. 63

Omm^waeuim lummbifl ironvés dmmm le pllocèae Inféiienr de

Quoi qu'il en soit d'ailleurs, les traces de Thomme nous échappent, ou peu s'en faut, dans le pliocène inférieur. La seule démonstration qu'on ait produite de l'existence d'un être humain à cet âge , démonstration bien insuffisante d'ailleurs, a été donnée par H. Issel, au Congrès international de 1867. On verra, par ce qui suit, que les faits cités par ce natu* raliste ne sont pas à l'abri de toute critique.

M. Issel rapporte (1) que, dans une tranchée ouverte, il y a treize ans environ, sur le faite d'une petite colline, nommée Colle del Vento, à Savone, les ouvriers ont mis à découvert, à 3 mètres environ de profondeur , d'abord un crâne, puis les autres parties d'un squelette qui étaient à peu près situées dans leurs connexions r.fiturelles. L'architecte de Savone, un sculpteur et plusieurs ouvriers avaient été témoins de cette trouvaille, mais aucun naturaliste n'avait pu constater, d'une manière rigoureuse, l'intégrité du dépôt, dans lequel ces os étaient enfouis.

Le terrain était d'ailleurs certainement pliocène, formé d'une argile fine, tendre, de couleur grise ou jaunâtre, et caractérisée par un grand nombre de coquilles marines bien conservées» dont un peu plus de moitié se rapportaient à des espèces éteintes, ce qui a permis de le considérer comme pliocène infé* rieur. Mais le squelette presque intact, qui gisait au fond de la tranchée de Colle del Vento^ était- il contemporain de l'argile qui l'enchâssait? C'est ce qui ne ressort pas d'une manière indiscutable du Mémoire que nous analysons. On rencontre bien, en effet, dans le pliocène ligurien des fossiles terrestres, tels que des os de rhinocéros, des helix^ des fruits et des tiges de conifères à demi carbonisés ; mais, entre ces débris isolés, fortement altérés, et les ossements humains en connexion, et bien conservés d'ailleurs, que MM. Perrando et Ighina de

(1) Op. eit, p. 7«-79.

64 OSSEMENTS HUMAINS DR COLLE DEL VENTO. [Chap. III.

Carcare ont communiqués à M. Issel, il y a, ce nous semble, assez de différence pour qu'il soit permis de supposer, tout d'abord, que l'homme de SaVone, comme celui du miocène de Lamassas (1), a été enseveli à une date bien postérieure à celle du dépôt qui le contient.

L'état physique des os de Savone, leurs caractères anatomiques ont été invoqués, en faveur de leur antiquité. Nous n'avons rien trouvé dans les descriptions de MM. Issel, Prùner Bey, et Broca, qui fût spécial à ces débris, ou qui attestât leur enfouissement à l'époque lointaine à laquelle on les a fait remonter.

Sans doute, ces ossements « sont fragiles, légers, luisants sur leurs surfaces naturelles ; • sans doute, « ils happent à la la langue, » et présentent la même couleur que le terrain où on les a trouvés. Mais ces particularités ont été maintes fois observées dans certaines conditions sur des ossements récents ; quant aux caractères anatomiques, la seule conséquence qu'on puisse tirer de leur étude, c'est que cet individu était de petite taille^ et un pBu prognathe. Le morceau de pariétal droit, le seul fragment crânien qui ait été conservé, est d'épaisseur moyenne, et ses sutures ne diffèrent pas de celles qu'on rencontre habituellement (2) .

Le maxillaire supérieur dont il existe les deux tiers internes environ est de dimensions exiguës. Son arcade alvéolaire est étroite, les alvéoles eux-mêmes sont petits et dirigés d'arrière en avant. La première prémolaire, encore en place, est fortement usée, mais cette usure peut aussi bien avoir été produite par l'âge que par la race, et rien ne prouve que nous devions voir là un caractère paléontologique. Cette usure, signalée en Europe, dans les temps préhistoriques , se ren-

(i) Bull. Sœ. Anthrop. de ParU. 2« S. t. Il, page 593.

(2) Od a fait remarqaer leur état de simplicité, et nous avons entendu un anatomiste habile établir un rapprochement à ce point de vue entre le fragment de Savone et quelques autres débris humains incontestablement fossiles, dont les sutures crâniennes sont peu deniiculées. H oubliait que le fragment présenté par M. Issel n'a de sutures que la partie la plus interne de la suture coronale et la portion la plus antérieure de la suture sagittale qui ne sont le plus souvent que sinueuses.

Csir. III.] MAXILLAIRE INFÉRIEUR. 03

■contre, en effet, chez vingt peuples divers, anciens ou modernes, n'ayant de commun, qu'une alimentation grossière. Plusieurs sous-races de France la présentent encore aujourd'hui, et elle n'est pas rare en Italie oùles Ligures actuels *n fournissent de nombreux exemples.

Nous n'avons rien trouvé jusqu'à présent qui différenciât les os de Colle del Vento de ceux d'un Ligure des temps historiques, petit, un peu prognathe, usant rapidement ses dents par la mastication. L'étude des débris osseux du tronc ou des membres, clavicule, tête de fémur, fragments d'humérus et de péroné, vient appuyer ce rapprochement que l'on doit à M. Prûoer Bej (i).

Fig. M.

be pUocèni!

Ua seul fragment a pu donner lieu à des erreurs d'interprétation, c'est une partie du maxillaire inférieur, comprenant Japophyse eoronoïde, et l'alvéole de la dent de sagesse (flg. 23). M. Broca a tout d'abord été frappé de la singularité

(l) Congr. hlern., Parii, 1887, p.

HAUT. — rxLtfon. aim.

66 APOPHYSE CORONOÏDE. [Chap. 111.

des caractères (1) de cette apophyse excessivement aiguë et courbée en lame de sabre. Ce savant maître a semblé même attacher à ces caractères anatomiques une assez grande valeur. L'examen de quelques pièces, recueillies depuis lors, a bien diminué, à ses yeux, leur importance. Il résulte, en effet, des recherches que nous avons faites personnellement dans les collections et les bibliothèques de la capitale, que cette forme n'est point rare.

L'usure très-marquée de la première prémolaire autorisait à croire, ainsi qu'on l'a dit précédemment, que le squelette de Savone a appartenu à un homme ayant dépassé l'état adulte; or, l'acuité et la forte incurvation de l'apophyse coronoïdesont propres à Vétat sénile.

Nous avons sous les yeux neuf maxillaires inférieurs (pièces ou dessins) à peu près édentés, ayant tous appartenu à des sujets assez avancés en âge, et de races très-diverses : leurs apophyses coronoïdes reproduisent, à divers degrés, la forme de celle du maxillaire de Savone (fig. 23) , et dans le nombre, il en est deux qui sont plus longues, plus grêles, plus aiguës et même plus fortement courbées que celle dont il est ici question. La largeur de notre apophyse est de 17 millimètres environ à la base, sa longueur en atteint 23 ; la première de ces dimensions est réduite à 16 dans l'une de nos pièces, la seconde au contraire dépasse 26 millimètres (2) ; dans l'autre mâchoire la langueur de lapophyse égale 31 millimètres; la largeur à la base étant de 14 millimètres seulement. D'où il résulte que dans une série rapidement recueillie dans divers ossuaires, et particulièrement dans le charnier de Sainte-Marine de Paris (1866) , la trop célèbre mandibule de Colle del Vento occuperait seulement le troisième rang au point de vue de ces caractères exceptionnels : longueur de l'apophyse coronoïde , exiguïté des dimensions de cette même partie, dans le sens de sa largeur. Nous avons déjà dit que sur nos deux pièces et sur quelques autres, la courbure

(2) Cf. Barkow. Comparative Morphologie des Mensehen und der menschàhiilt' chen Thiere. 3« p. Breslau^ 1862, in-f«, pi. xlviii, fig. 1.

Chap. m.] CONCLUSION NÉGATIVE. 67

était à peu près la même, ou dépassait légèrement celle de la pièce dont il est fait mention.

Nous ferons remarquer, en terminant, que le maxillaire de Savone porte une dent de sagesse assez profondément cariée ; or, la carie dentaire s'est jusqu'ici très-rarement montrée chez les hommes vraiment fomles, tandis qu'elle est commune dans d'autres races qui ont depuis cette époque évolué sur notre sol. C'est une présomption de plus en faveur de l'opinion à laquelle nous nous sommes rattaché, et que nous formulons de la manière suivante, en terminant ce paragraphe. L'homme prétendu fossile du pliocène inférieur de Savone, semble avoir été inhumé dans le dépôt où on Va découvert, à une date bien postérieure à celle de la formation à laquelle Vont rattaché, sans preuve suffisante, quelques naturalistes.

li'homme pliocène cb Callforale.

Si nous connaissons, d'une manière assez précice, l'industrie des hommes tertiaires, les indications anatomiques nous font, on vient de le voir, complètement défaut à leur sujet. Quelques mauvais fragments , dont on conteste sérieusement la contemporanéité avec la couche qui les recelait, sont les seuls matériaux que nous possédions jusqu'à présent, en Europe.

L'Amérique, qui a déjà fait connaître aux archéologues et aux anatomistes, les traces d'existence de l'homme dans les dépôts de San-Lorenzo (1), de Vermilion-Bay (2), de Gasconade-County (3), de Tuolumne (4), les fossiles humains des récifs de la Floride, ceux de la Nouvelle-Orléans et de Natchez (5), l'Amérique nous a récemment annoncé une découverte qui va peut-être combler cette lacune. Quelque incomplets que soient les renseignements recueillis jusqu'ici sur cette décoruverte,

(1) Ch. Lyell, Ane, 2« éd. franc., p. 52.

(2) J. DesDoyers, i^ébris d*éléphaniei d'industrie humaine dans les alluvUmê de la Louisiane. {Congr, Intern,, Paris, 4867, p. 98.)

(3) Kock, Transaet. of the Aead, of Science of Saint-Louis, 1857, p. 61.

(4) William P. blake, Instruments en pierre de la Californie, {flongr, Intem., Paris, 1867, p. 101 e( fig. 16.)

(5) Ch. Lyeil, Ane, 2« édil. franc., p. 50, 51, 222.

6i L'HOMME PLIOCÈNE EN CALIFORiNIE. [Chap. 111.

nous croyons devoir Tanalyser rapidement, en raison surtout des conséquences que Ton s'est efforcé déjà de tirer de ces faits en faveur des doctrines polygénistes.-

C'est en Californie qu'a été faite cette nouvelle moisson. Déjà, au Congrès International de 1867, M. William P. Blake, professeur de minéralogie et de géologie au collège de Californie, avait attiré l'attention de ses collègues sur les richesses préhistoriques de cette contrée. Les instruments en pierre y sont associés en grand nombre aux ossements du mammouth et du mastodonte dans des alluvions puissantes, recouvertes par une couche de cendre volcanique durcie et compacte ; ce qui atteste l'existence de l'homme avant l'époque de la grande activité volcanique dans ce pays.

Depuis lors, en creusant un puits, près du Camp des Anges, dans le Comté de Calanines, on a trouvé un crâne humain à 153 pieds de profondeur. Ciijq ou six couches superposées de cette cendre durcie, appelée /are en Californie, alternaient dans cette couche avec des couches de graviers. Si, comme le professe M. Whitney, directeur du Geological Survey de la province « l'irruption de la grande masse de matériaux volcaniques sur le versant occidental de la Sierra-Nevada, a commencé à l'époque pliocène, s'est continuée pendant le post-pliocène et peut-être jusqu'à des temps modernes (1), » le crâne du Camp des Anges, plus ancien que ces divers phénomènes éruptifs, appartiendra à notre époque pliocène.

Dans une lettre récemment adressée à M. Desor, le professeur Whitney, revenant sur cette découverte, a confirmé l'existence de l'homme sur la Côte du Pacifique avant les temps quaternaires, « dans un temps, dit ce naturaliste, où la vie animale et végétale était entièrement différente de ce qu'elle est présentement, et à une époque depuis laquelle il s'est produit une érosion verticale d'environ deux ou trois mille pieds 600 à 1000 mètres) des roches dures et cristallisées (2). » La couche qui renfermait le crâne est plus ancitnne que toutes celles où l'on a jusqu'ici trouvé les débris du mastodonte et

(1) Bibl. Unir. Arch. Se. Phjx. cl Nnt. Fovrlor 1867. '2> Bull. Soc. Anthrop., 1869. S'fiir , t. JV.

Chap. III.] HYPOTHÈSE FONDÉE SUR CETTE DÉCOUVERTE. 69

des autres grands mammifères. Aussi les hommes de science attendent-ils avec une impatience bien légitime la description que M. Whitney se propose de publier dans un bref délai, description qui, nous Tespérons, mettra hors de doute sa découverte.

Quelques anthropologistes, devançant même les faits, ont tiré tout aussitôt de la courte notice analysée ci-dessus des conclusions polygénistes que nous allons rapidement examiner. Supposant démontrée d'une manière définitive, dans TAmérique tertiaire, la présence de Thomme dont MM. Bourgeois, Delaunay, deMortillet, etc., avaient établi l'existence européenne en des temps bien antérieurs, ils ont rapproché cette observation de celles qu'on a depuis longtemps publiées en faveur de la doctrine des centres de création indépendants, et ils en ont conclu, un peu tôt, suivant nous, que le genre humain, comme tant d'autres genres, a pris naissance à la fois sur plusieurs points de la surface du globe.

Cette théorie des centres multiples d'apparition des êtres animés a conquis les suffrages de naturalistes célèbres, et parmi les faits qu'elle invoque, il en est un certain nombre dont on ne saurait contester la haute valeur.

Nous n'avons pas à discuter les titres qu'elle possède à la confiance des savants, nous n'avons même pas à nous demander si elle peut, appHquée au groupe humain, rendre un compte satisfaisant des faits observés. Ce qu'il s'agit de démontrer ici, c'est que les centres supposés indépendatits, qui, dans leur faune tertiaire, comptaient des individus plus ou moins nombreux appartenant au genre homme, ont pu communiquer l'un avec l'autre, et que, par conséquent, l'homme, miocène dans l'Ancien Monde, a pu, à l'aide d'un pont formé par une terre aujourd'hui disparue, s'étendre à l'époque pliocène jusqu en Amérique, où nous supposons son existence bien prouvée.

On comprend qu'une telle démonstration ne porte pas atteinte à la doctrine elle-même, mais qu'elle ait simplement pour objet de faire voir que, dans l'espèce, on s'est trop hâté de conclure.

70 RÉFUTATIOxN. — UNE ATLANTIDE TERTIAIRE. [Ghap. UI.

L'AtlABtIde tcrllAlre.

L'existence de communications terrestres, à une époque très-reculée, entre l'Ancien et le Nouveau Monde, a été bien des fois déjà mise en question depuis le xv® siècle. Une terre fortunée, dont le Tintée et le Critias nous ont transmis le souvenir, contrée plus vaste que l'Asie et l'Afrique, douée d'un ciel pur, d'un doux climat, d'un sol fertile, avait jadis, suivant Platon, occupé l'Atlantique, Les forfaits des indigènes attirèrent les vengeances célestes, un tremblement de terre bouleversa d'abord leurs demeures, un déluge effroyable fit ensuite disparaître cette Atlantide sous les eaux.

On n'en retrouvait aucune trace, mais les nombreux obstacles qu'offraient à la navigation certains parages de la grande mer, attestaient en ces lieux la submersion d'une terre dont les traditions égyptiennes avaient sauvé la mémoire de l'oubli.

Les Canaries, les Açores, l'Amérique furent, tour à toiu", considérées comme des restes de la contrée fameuse qui avait donné lieu à tant de merveilleux récits. Les défenseurs de la Bible tirèrent même de l'existence de l'Atlantide un argument en faveur du monogénisme ; les premiers hommes ayant pu gagner, disaient ils, le continent Américain, au moyen de cette terre aujourd'hui submergée. Préhistorique d'abord, l'Atlantide s'est transformée, grâce aux idées anglaises sur les affaissements et les soulèvements partiels, en un continent quaternaire. Mais c'est une Atlantide tertiaire que nous ont révélée les travaux plus récents des paléontologistes et des géologues américains et français. Son existence repose sur des données précises que ces deux sciences ont fournies dans ces derniers temps.

Quelque imparfaits qu'ils fussent, les documents paléontologiques avaientjeté déjà quelque jour sur cette obscure question. Ainsi l'étude des coquilles tertiaires des États-Unis avait démontré à M. Conrad l'identité spécifique d'un certain nom-

Chap. III.] DOCUMENTS PALÊONTOLOGIQUES. 71

bre d'entre elles, venus, isocardes, pétoncles, volutes, fasciolaires, etc., avec les coquilles des couches françaises corres*^ pondantes (1). Ainsi encore l'examen comparatif des insectes a prouvé qu'un grand nombre d'espèces vivent encore aujourd'hui sur les deux rives de l'Atlantique, et présentent à peine de légères variations de l'Angleterre à l'Alabâma (2).

D'autre part, MM. Pomel, Aymard, etc., décrivaient des vertébrés dont les similaires fossiles ou vivants ne se rencontrent que de l'autre côté de l'Atlantique. C'étaient des Chelydres dont les congénères appartiennent à l'Amérique du Nord, des Didelphis qui sont incontestablement des sarigues aujourd'hui exclusivement propres à l'Amérique du Sud, des Géotrypes qui lient nos taupes aux condylures des États-Unis, des Archœomys et des Palanœma qui rappellent les formes les plus caractéristiques de la faune sud-américaine, un tapir qui est presque VAmericantis, un ours qui ressemble beaucoup à celui des Cordilières, un méganthéréon qui diffère peu de celui du Brésil, etc. (3).

De telles analogies qui se poursuivent dans les genres, et jusque dans les espèces, autorisaient les zoologistes à considérer comme faciles les communications entre les deux continents tertiaires. L'étude des flores fossiles a permis de découvrir les mêmes ressemblances entre les végétaux de l'Ancien et du Nouveau-Monde. MM. Unger (4) et Oswald Heer (5), ont été conduits par la botanique à plaider en faveur de l'existence d'un continent atlantique tertiaire « fournissant la seule expli- • cation plausible qu'on pût imaginer de l'analogie entre la » flore miocène de l'Europe centrale et la flore actuelle d » l'Amérique orientale (6) . »

Deux éminents naturalistes, MM. Collomb et de Verneuil, viennent de produire à l'appui de cette théorie une démons- Ci) A. d'Orbigny, op. cit., t. II, p. 796.

(2) Ch. Lyell, Ane., 2« éd. franc., p. 479.

(3) Pomel, op. cit., p. 45, 54, 83, 142 et suir.

(4) Unger, Die versunkene Insel Ailantit., Wien, 1860, in-8«.

(5) 0. Heer, Vie Inseklen Fauna der tertiargebilde von Œningen und Croatien. Leipzig, 1847-53, in-4». — Flora tertiaria Helvetiœ, irad. Gandin, 1801 in-»».

(6) Ch. Lyell, Ane., 2« éd. franc., p. 485.

72 DOCUMENTS GÉOLOGIQUES. [Chap. IIï^

tration géologique de grande valeur. Si Ton jette les yeux fur la belle carte d'Espagne qu'ils ont publiée Tan dernier (1), on voit se dessiner dans la Péninsule trois immenses dépôts tertiaires lacustres. Le plus méridional s'étend sur une grande partie de la Nouvelle-Castille, de Toril dans la Manche à Pixilla en Guadalaxara, et de Calera à l'Ouest jusque vers El Real, dans le royaume de Valence. Il mesure 320 à 325 kilomètres dans sa plus grande longueur et Si50 kilomètres de largeur maxima, ce qui représente une surface de 80,000 kilomètres carrés au moins. Le deuxième lac tertiaire occupe au nord, une surface considérable delà Catalogne, de l' Aragon et de la Vieille-Castille, depuis les environs de Manresa en Catalogne, jusqu'à Salamanca et à Zamora, dans le royaume de Léon, sur une longueur de plus de 600 kilomètres et une largeur moyenne de près de 100. Un troisième lac, intermédiaire aux deux autres, et bien moins considérable, est situé dans les provinces deTerruel et de Calalayud : il a 180 à 190 kilomètres de long et 30 de large environ. Si aux 80,000 kilomètres carrés du lac de la Nouvelle-Castille, on ajoute les 60,000 du lac catalano-castillan et les 5,500 du lac de Terruel, on obtient le chiffre imposant de 145,500,000 mètres carrés, occupés dans la Péninsule ibérique par le tertiaire lacustre. Or, l'épaisseur de ce vaste dépôt atteint et dépasse même 300 pieds, en certains endroits.

Une aussi grande masse de sédiments d'eau douce lentement déposés en couches horizontales formées de calcaires argileux, analogues à ceux de Saint-Ouen, d'argiles, de grès, de gypses, de poudingues à cailloux roulés, comparables à ceux delamolasse miocène de Suisse, etc., atteste l'existence de fleuves immenses qui ont déversé, durant un laps de temps considérable, leurs eaux dans ces larges bassins.

De tels fleuves supposent eux-mêmes de grands continents qu'on ne peut d'ailleurs, dans cette reconstitution du passé de notre hémisphère, placer que vers le Nord-Ouest. Au Nord^ les roches anciennes des Pyrénées, à l'Ouest, les*" granits et

(i) E. de Verneuil et E. Collomb, Carte géologique de V Espagne et du Portugal, 2« édiU, Paris, 1868, in-folio.

Chap. IlJ.l CONCLUSION. 73

les gneiss des monts Carpentaniques, les massifs siluriens de la Sierra-Morena, des monts Lusitaniques, de Salamanque et de Yillefranche, barraient déjà le chemin aux eaux douces. Au Sud et à rOuest, les dépôts tertiaires marins d'Andalousie et de Murcie, de Valence et de Catalogne, formaient les bords d'une Méditerranée où s'allaient jeter les eaux des lacs. Reste le Nord-Ouest où les géologues iront chercher la source des fleuves tertiaires, le Nord-Ouest où se trouvait sans doute, entre l'Espagne, l'Irlande et les États-Unis, le continent Atlantique, qui fit un pont aux migrations plus ou moins lentes des plantes, des animaux et de l'homme lui-même, à l'époque tertiaire, vers les terres américaines.

Qu'elles aient suivi cette voie, comme le pensent MM. E. de Verneuil et CoUomb, qu'elles se soient produites au moyen d'une communication terrestre entre l'Amérique et l'Asie Orientale, comme le veulent MM, Asa Gray et Oliver (1), qu'elles aient eu lieu en général, comme le croit M. Charles Darwin (2), par les parties septentrionales de l'Ancien et du Nouveau Monde « presque continuellement réunies par des terres qui pouvaient alors lui servir de ponts, mais que le froid a rendues depuis infranchissables, » peu importe à la solution de notre problème.

L'homme, luttant avec ses grossiers outils contre les forces de la nature, a pu, non sans de grands efforts, franchir lentement sur un sol presque continu les distances qui séparent les gisements miocènes de France des gisements tertiaires bien plus récents, où l'on croit l'avoir découvert en Californie. L'argument que Ton s'était empressé d'invoquer en faveur du polygénisme perd par là même une grande partie de sa valeur. La doctrine de la pluralité des espèces humaines possède ^ort heureusement des arguments plus solides et des défenseurs plus habiles que ceux dont il a été question dans les lignes qui précèdent.

(i) Ch. Lyell, Atie., 2« éd. franc., p. 485.

(2) Ch. Darwin, De Vorigine des espèces par sélection natureUe, 2« éd. fr., Paris, iSM, in-8% p. 446. — Cf. Schimper, op, cit., p. 98.

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