CHAPITRE IV
ÉPOQUE PLIOCÈNE (sUITE).
Abaissement graduel de la température. — Phénomènes glaciaires. — Conglomérats du plateau'central. — Synchronisme des formations glaciaires de cette extension. —Les faunes pliocènes supérieures d'Europe. — Age de VElephat meridionalU. — Ossements incisés de Saint-Prest. — Résumé des opinions exprimées au sujet de cette découverte. —Silex taillés de Saint-Prest. — Traces d'action humaine sur les ossements du Val d'Arno. — Les œsars de Scandinavie. — Silex taillés de Jâravall. — Résumé.
Abalssemeiit graduel de \m températiure. ^- Phénomènes
glnelnlres.
La fin des temps tertiaires est caractérisée météorologiquement, ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent, par un abaissement lent et graduel de la température, dont la faune et surtout la flore des couches pliocènes supérieures ont donné la mesure. L'Europe centrale voit disparaître la plupart de ses espèces subtropicales, en même temps qu'au Groenland, au Spitzberg, etc., les riantes forêts miocènes qui donnaient à ces contrées, aujourd'hui désolées, l'aspect des prairies méridionales de la Suède (1), sont successivement détruites.
La chaleur diminue rapidement. La température, descendue bien au-dessous de la nôtre, produit ces immenses accumulations de glace, qui, pendant de longs siècles, recouvriront toute la Scandinavie, rempliront les vallées de toutes les chaînes de montagnes, tueront la riche végétation qui embellissait nos régions et anéantiront en grande partie la faune Européenne. Les mastodontes, et avec eux nombre d'espèces de ruminants, de carnassiers, etc., s'éteignent ou émigrent
(l)Schimper, op, eit,, p. 94.
Ghap. IV.] ABAISSEMENT GRADUEL DE LA TEMPÉRATURE. 75
vers le Sud. Un nouyel âge commence pour rhumanité, Age de souffrances et de luttes, que les anciens ont pu connaître (1), et dont les rigueurs, comparées aux facilités d'existence des époques précédentes, ont peut-être donné naissance aux riantes légendes de TAtlantide et du Paradis terrestre, et aux lamentables récits qui mettent fin à ces périodes primitives dans les traditions des Grecs et des Juifs.
Avant de dire ce que fut cet âge, il nous faut résumer, aussi brièvement que possible, l'histoire de ces premières manifestations glaciaires, histoire assez peu connue pour qu'on ait pu la mettre en doute, et que cependant il n'est plus permis de passer sous silence depuis que de récents travaux ont démontré la réalité des phénomènes qu'elle raconte.
Quelques mots ici sont nécessaires pour rappeler au lecteur les conditions d'existence des glaciers actuels (2). On sait que les vapeurs suspendues dans l'atmosphère se cristallisent sous l'influence du froid et constituent des amas de neige qui s'accumulent pendant des siècles sur les hauts sommets. Ces neiges se transforment en glace sous l'influence alternative des dégels et des gelées, et couvrent les montagnes de calottes immenses ou remplissent de champs glacés les vallées qui s'étendent entre elles. Comparables jusqu'à un certain point aux rivières, puisqu'elles sont formées comme elles d'une substance plastique, ces masses sont animées d'un mouvement lent, elles coulent, en quelque sorte, sur les plans inclinés des gorges qui leur servent d'embouchures, et transportent avec elles les blocs de pierre tombés des cimes voisines ainsi que le sable et la boue entraînés par les pluies ou par les avalanches. Les roches, parvenues à l'extrémité inférieure du glacier, tombent sur le sol du haut de l'escarpement terminal, et s'accumulent avec les boues glaciaires en murailles gigantesques que l'on appelle en Suisse des moraines^
(1) Boulanger. L'antiquité dévoilée par ses usages, Amsterdam, 1772, 3 vol. in-12« 1. 1, p. 37 et suiv.
(2) Cf. Huot. Géographie physique, Paris, 1839, in -12, chap. xxx. — Ch. }&SLTiins. De la période glaciaire (ap. lettres sur les Rév. du 6 /o&e par A. Bertrand. 6« édit. n. xx.) — Ch. Lyeil. Princip, ^ EUm, .— Ane, 2« éd. fr. p. 258.
76 PHËNUUÉKES GLACIAIRES. [Cjur. IV.
el qai peuvent atteindre cent pieds de hauteur, comme au glacier des Bois. On conçoit aisément que ces blocs erratiques, — c'est ainsi qu'on les nomme — portés lentement et sans secousse, aient conservé intacis tous leurs angles, toutes leurs arêtes, toutes leurs rugosités, comme on peut le voir très -nettement sur les rochers du glacier inférieur del'Aar, numérotés par M, Agassiz, en 1840,
Outre les accumulations qu'on vient de mentionner, les glaces produisent à la surface des plans inclinés sur lesquels elles glissent des phénomènes mécaniques particuliers, étudiés surtout dans ces derniers temps par MM. Agassiz, Desor, Ch. Martins, Ed. Collomb, Dollfus-Ausset, Tyndall, Whittlesey, etc. Les sables et les graviers jouent le rAle d'émeri, polissent les roches sous-jacentes ou les usent en les arrondissant ; les blocs , accidentellement enfouis dans la masse mobile , énergiquement pressés contre le fond, y burinent des lignes plus ou moins fines ou creusent de longues rainures parallèles à l'axe de la vallée que suit le glacier. Partout où le plan de glissement est susceptible de conserver des empreintes, l'observateur recueille les diverses preuves du passage des glaces, cailloux rayés, rocs polis ou moutonnés, striés, cannelés, etc.
Fig. ai.
FJ(. !4. — Coupe da terrain de Iraosporl lier, bJoo emlliiuei, de Bichmond ; d'après H, Ch. LjEll.
a. b- BiMs erniiiiiici, mnntonnCs sur ane Face, angoleoi sur l'anlre.
c Terrain de irinsporl (Iflf; non slnllflft, FomposË de sabia, de boves, de Envien el de rierres, quelqoes.unes pvlies, slriteselslllunniei.
d. Calcaire lilurien en GlraLlQcalian inclinée, poli el sillonni.
Des formations géologiques considérables se rapportent à cette origine.
Ghap. )V.] phénomènes glaciaires. 77
Ce sont des couches épaisses de boue, et de gravier, renfermant en grande abondance des roches de diverse nature et de différentes tailles, anguleuses ou arrondies, polies, rayées, striées (fig. âA,a, fr, c). Ce a'//, comme le nomment les Anglais, est parfois superposé, comme dans la figure 24, à des strates assez résistantes, gneiss, calcaires, grès, etc., sur lesquelles on retrouve les polissages et les striations des fonds de glaciers.
D'autres fois, ce sont d*énormes blocs anguleux, dont la composition minéralogique indique une provenance éloignée, comme les protogynes du Jura qui ne peuvent venir que du Mont-Blanc; masses rocheuses, disposées en lignes plus ou moins continues dans les vallées ou dans les plaines, qui ne présentent d'ailleurs presque aucune trace de roulis, et qui ont été apportées par les glaces dans les lieux qu'elles occupent.
Ces témoignages variés de l'action glaciaire se sont montrés, à plusieurs reprises, à des niveaux très-différents; les conglomérats permiens du Shropshire et de l'Himalaya, les conglomérats du dyas et du trias américain présenteraient, suivant MM. Ramsay, Blanford, Théobald, Marcou, des indices de phénomènes climatériques analogues à ceux que nous étudions (1). Considérées dans leurs rapports avec le groupe humain, ces manifestations glaciaires apparaissent immédiatement après la faune des mastodontes. Elles sont surtout trèsévidentes dans le plateau central où elles ont été étudiées avec soin par MM. A. Julien et E. Laval. Nous allons analyser rapidement l'intéressant travail que vient de publier sur ce sujet l'un de ces observateurs (2).
ABclemie extenaloii glaciaire. — Conglomérata dm plateaa
central.
La montagne de Perrier, dans le bassin d'Issoire, est depuis longtemps célèbre par ses riches faunes tertiaires (3). Elle
(1) H. Le Hon, op. eiL, p. 345.
(2) A. Julien, Det phènomènet glaciaires dans le plateau central de la France, en particulier dans le Puy-de-Dôme et le Cantal, Paris, 1869, br. in-S*.
(3) Voy. Croizet et Jobert, Recherches sur les ossements fossiles du Puy-ds' Dùme, .- firayard, Monogr. de Perrier. — Pomel, op, cit., p. 136 et siiiy.
78 CONGLOMÉUATS DU PLATEAU CENTRAL. [Ghap. IV.
présente la coupe suivante : son soubassement est formé de protogyne rougeâtre que recouvrent presque horizontalement les calcaires lacustres miocènes, surmontés eux-mêmes d'une couche de cailloux roulés d'origine fluviatile, épaisse de quelques mètres. Au-dessus s'étend un banc de sable fin, d'un mètre, qui contient la faune pliocène inférieure, composée actuellement de 18 genres de mammifères, comprenant 40 espèces (1) et caractérisée par les mastodontes [M. Arvernensis et M. Borsoni). Puis viennent les conglomérats^ accumulation de 150 mètres de cailloux et de blocs de provenance éloignée ^ cimentés par un limon jaunâtre; vers le sommet enfin, se trouve la couche pliocène supérieure, caractérisée par l'éléphant méridional {Elephas meridionalis).
S'il est démontré que les conglomérats, intercalés entre les deux faunes pliocènes de Perrier, sont d'origine glaciaire, la démonstration d'une extension de glaciers antérieure à Ydge de Véléphant méridional qu'il nous reste à étudier pour avoir terminé l'histoire des hommes tertiaires, sera par là même hors de doute. C'est à cette démonstration que s'est surtout appliqué M. Alphonse Julien, dans le travail que nou? avons cité (2).
Ces blocs de conglomérats, quelquefois très- volumineux, sont toujours anguleux, et pour la plupart rayés, striés ou cannelés; ils sont irrégulièrement disposés dans toute la masse, sans distinction de volume ou de densité, et laissent souvent entre eux des vides plus ou moins considérables.
Ces divers caractères sont propres, on le sait, aux accumulations morainiques, La provenance des pierres qui composent ces dépôts ne démontre pas moins clairement leur nature erratique. Granités, quartz, calcaires, basaltes, trachytes, toutes les roches qui encadrent la vallée se retrouvent à Perrier. Les
(1) Cette faune se décompose en rongeurs (4 espèces); carnassiers (i6); proboscidiens (2); pachydermes përissodactyles (2); arcliodactyles (i); ruminants (15). « C'est, dit A. d'Archiac, un des types les plus complets des mammifères de cet âge, et l'un des plus authentiques par sa position géologique. » {Hec. de Rapp. sur les progrès des lettres et des sciences en France. — Paléontologie, Paris, 1868, in-8». — Cf. Pomel, loc. cit. ). — Voy. lab. II, à la fin du volume.
(2) A. Julien, op. cit.^ p. 17 et suiy.
Ghap. IV.] CONGLOMÉRATS DU PLATEAU CENTRAL. 79
blocs gigantesques (il en est un qui mesure 27 mètres de circonférence) sont tous trachytiques et doivent avoir parcouru par conséquent les 25 kilomètres qui séparent du Puy-de- Dôme le conglomérat qui les renferme (1).
L'accumulation qu'on vient de décrire est coupée dans son épaisseur par deux couches de cailloux roulés, mêlés de sable dont la présence ne peut s'expliquer que par l'action d'un cours d'eau qui aurait, à deux reprises successives, remplacé le glacier, et qui sont certainement « les témoins et le produit d'une fusion deux fois répétée du glacier (2). » La colline de Perrier est donc le résultat de trois extensions glaciaires, dont les moraines, épaisses chacune de 50 mètres environ, sont superposées ; extensions glaciaires antérieures à Velephas meridionalis et aux autres animaux qui composent la faune pliocène supérieure.
La position des autres conglomérats d'Auvergne est la même que celle de Perrier. Situés à une hauteur considérable au-dessus du niveau actuel des eaux, ils forment la crête des vallées qui aboutissent à la rive gauche de l'Allier, ou sont étages sur les flancs des hauteurs qui bordent la rive droite. a Partout identiques dans leurs caractères principaux, ils ne varient que par l'adjonction ou l'absence de quelques roches plus spécialement cantonnées dans certaines vallées, d
Un aspect spécial, un tassement particulier et un certain air de vétusté les distinguent d'ailleurs des moraines plus récentes qui emplissent le fond des vallées et que l'on croirait déposées d'hier.
Cette première époque glaciaire, dit M. A. Julien en terminant sa description, a eu en Auvergne une intensité remarquable, a Les glaciers qui descendaient du Mont-Dore, débordant des vallées, se rejoignaient par-dessus les lignes de faîte, et, à un moment donné, ils ont dû recouvrir d'un vaste manteau toute la région qui, du Pic de Sansy, s'étend à Thorizon à une distance de 40 à SO kilomètres. Cette mer de glace n'a
(1) A. Julien, op. cit., p. 17, 24, 31 et suiv.
(2) Les traces des deux retraits signalés à Perrier se retrouyent aux collines d'Orcetet de Monton. (A. Julien, op, eit,, p. 36.)
80 SYNCHRONISME DE CES FORMATIONS. [Chap. IY.
pas laissé de moraines latérales. Elle n*a laissé que sa moraine frontale circulaire et sa moraine profonde. Les torrents d*eau provoqués par sa fusion ont coupé dans tous les sens ce vaste dépôt erratique, approfondi les vallées et définitivement isolé les uns des autres ces débris qui couronnent çà et là les hauteurs (1). »
Sjnehroiilsiiie des formations glaciaires de cette exteasioa.
Un refroidissement assez considérable et assez prolongé pour produire dans le plateau central des actions aussi puissantes que celles dont MM. Julien et Laval ont retrouvé la succession, devait avoir marqué sa place dans les formations de toute l'Europe. L'étude de ces manifestations est trop peu avancée encore à l'heure présente pour qu'il soit possible de les détailler. Un certain nombre de faits ont pu néanmoins être groupés de manière à donner aux lecteurs de cet ouvrage une idée très-incomplète sans doute mais cependant exacte de l'intensité de phénomènes dont les traces ont été assez profondes pour venir jusqu'à nous à travers de longs âges.
L'étude des couches récentes du nord de l'Europe avait depuis longtemps permis de subdiviser les formations glaciaires Scandinaves en deux groupes, l'un plus ancien, l'autre qui semblait bien postérieur, au premier; mais il avait été impossible aux géologues d'établir d'une manière bien nette le synchronisme de ces traces glaciaires avec les vestiges de même nature observés dans l'Europe centrale.
En Suisse, par exemple, où lextension ancienne des glaciers a été découverte par Playfair au commencement du siècle et depuis lors étudiéepar tant d observateurs distingués (2), on n'a longtemps connu qu'une époque de refroidissement . MM, Oswald Heer, A. Favre et quelques autres naturalistes ont récemment publié certains faits qui, rapprochés de ceux qu'on a décrits en
(1) Op, eit,, p. 36.
(2) Cb. Martins, loe. eit,, p. 486.
Chap IV.] EN SCANDINAVIE, EN SUISSE. 8!
Scandinavie d^une part, en France et en Italie de Tautre, permettent de considérer comme définitivement acquises à la géologie de TEurope les deux extensions de glaces, dont il a été question, séparées Tune de l'autre par un laps de temps considérable qui a permis à la faune et à la flore pliocènes supérieures de se développer dans cette partie du monde.
Les faits découverts en Suisse sont les suivants : On exploitait depuis longtemps dans plusieurs localités du bassin de Zurich, à Dùrnten,à Utznach, etc., des lignites recouverts par la moraine profonde de l'ancien glacier de la Linth. Un forage pratiqué en 1862, à travers toute l'épaisseur de la couché, permit à M. Heer de reconnaître que le sous-sol était comme la couche superficielle de nature erratique {{). Pour cet illustre savant, la moraine profonde de Zurich devait correspondre à une première extension représentée déjà en Scandinavie, le dépôt ligniteux était synchronique des dépôts de Suède nommés œsarsy dont Tétude viendra plus loin à propos de l'Age de Yelephas meridionalis qu'ils représentent dans ce pays. L'explication proposée par M. Oswald Heer, acceptée par M. Ch. Marlins et un certain nombre d'autres savants spéciaux, est conforme aux faits que Ton a ci-dessus analysés.
M. A. Favre a publié des observations de même ordre recueillies à Hermance, à Thonon et à Yvoire, sur les bords du lac de Genève, où deux dépôts glaciaires sont séparés, comme aux environs des lacs de Zurich et de Pfœfikon, par une couche plus ou moins épaisse composée de tourbes, de sables et de graviers, qui correspondent aux lignites de Dûrnten, d'Utznach, etc. (2).
Dans ces divers cas, les traces glaciaires sont superposées,
(1) Rev. des Deux-Mondes (15 janr., !•' févr., 1" mars 1867.) — Congr, Iniem. éTAnthrop,, Paris, 1867, p. 275.
(2) Cf. A. Favre, Recherches géologiques dans les parties de la Savoie, du Piémont et de la Suisse, voisines du Mont-Blane. — Les observations de M. Scipion Gras ne seraient-elles pas susceptibles d'une semblable interprétation? (BtiH. soe. gèol, de Fr,, 2«s., t. XIV, p. 207, 1856. —Bi6/. Univ. Arch. Se. Phys, et Nal. Noav. Pér., t. II, p. 5, 1858.) il résulte en effet, des études de ce géologue, comme de celles de Morlol et d'Ischer,que les terrains de transport du Dauphiné et de la Suisse se superposent de la manière suivante : 1<* alluvions à cailloux en partie rayés; 2» alluvions à quartzites non striés; 3' sables et cailloux ; 4* blocs erratiques superficiels»
BAVT. — PALÉONT. HDM. 6
as DANS LES VOSGES, LES PYRÉNÉES, Chap. [IV,
et cette superposition ne peut s'expliquer que de deux manières. Ou bien il faut admettre les deux époques glaciaires dont les travaux récents sur le plateau central de la France ont rendu Texistence incontestable, ou bien il faut supposer avec M. Desor (i) que les lignites, les sables, les graviers ont été déposés pendant un retrait des glaciers dans une de leurs oscillations rétrogrades. Ces oscillations auraient été d'autant plus étendues, d'après M. Desor, que les masses glaciaires étaient alors beaucoup plus considérables, et les bords des lacs suisses se seraient couverts de végétations marécageuses ou auraient été envahis par les sables et les graviers dans l'intervalle qui séparait deux progressions.
Cette dernière interprétation qui pouvait suffire eu 1867, exacte. quand il s'agit de faits particuliers, tels que ceux qu'on a recueillis à Schussenried, et dont il sera question plus tard, n'est plus acceptable aujourd'hui, qu'on a prouvé l'existence d'une première extension glaciaire antérieure aux dépôts pliocènes supérieurs. On verra plus loin que la faune et la flore des lignites concordent avec celles des alluvions supérieures de Perrier, interposées, comme les dépôts des cantons de Zurich, de Saint-Gall, etc., à deux couches glaciaires, et représentant, ainsi qu'on l'a dit, en Auvergne le pliocène supérieur. i
La théorie de M. Desor est d'ailleurs impuissante à expliquer un certain nombre de faits observés en Firance dans ces derniers temps. Dans les Vosges, par exemple, M. £d. Côllomb a signalé^ en dehors des limites des glaciers aociens qu'il restaurait, un certain nombre de blocs très-espacéis, rongés par le temps à leur surface et situés à des hauteurs considérables, si différents de ceux qui sont situés plus bas, t qu'il est difficile d'admettre que leur origine remoote à la même époque (2). • Une action glaciaire antérieure, bien plus énergique que celle qui clôt les âges tertiaires, peut seule rendre compte de leur transport à de telles altitudes.
(1) Congr. Internai,, Paris, 1867, p. 275.
(8) Ed. Coilomb, Preuves de Vexiitenee d*aneien$ glaciers dans les Vosges, 1847» iQ-8*, p.l47.
Cbap. IV.] LE JURA, LE NORD DE L'ITALIE. . 8S
Il en est de même dans les Pyrénées, en dehors des limites de l'ancien glacier d'Argelès si bien étudié par MM. Martins et Collomb (1). Les moraines les plus éloignées de l'ancien glacie du Rhône qui s'étend de Bourg à Lyon enceignent d'autres moraines d'un aspect bien plus frais et bien plus récent (2) . Le conglomérat bressan^ situé derrière les moraines extrêmes et surmonté d'un limon quaternaire^ affecte avec le pliocène inférieur les mêmes rapports que celui de Perrier avec le gisement de la faune des mastodontes ; il a présenté à M; Tardy un aspect glaciaire des plus frappants. Les quartzites qui le composent présentent des méplats que Teaii aurait certainement fait disparaître, si elle avait été l'agent de leur transport.
La preuve du double phénomène peut également se tirer des faits recueillis au mois d'août dernier par le même géologue dans le massif jurassien. M« Benoit avait observé à Montréal et à Nurieux, autour et à l'ouest de la plaine alluviale du lac de Mantua, une moraine dont l'arête est à 510 mètres au-dessus du niveau de la mer. A l'ouest de cette moraine» à des altitudes de 610 et de 760 mètres, M. Benoit avait rencontré des blocs erratiques alpins (3). Or cette moraine est toute calcaire, ainsi que nous l'apprend M. Ch. Tardy, et son glacier veiudt des mots d'Ain situés à Test à 1 ,000 mètres d'altitude. M. Tardy considère cette moraine comme représentant une des extensions glaciaires, les blocs alpins indiquant une phase plus intense et antérieure 3^ puisqu'il n'y a pas de manteau alpin sur la moraine calcaire (4). »
Les blocs erratiques de la colline de Turin, comme ceux du Jura, des Vosges, des Pyrénées, etc., sont situés bien loin en dehors de la limite extrême des moraines, témoins dispersés d'une première extension glaciaire, dont les ravages exercés par les eaux dans des temps postérieurs ont presque partout effacé les traces.
(1) Bull. Soe, Géol. de Fr., 2« sér., t. XXV» p. Ui, 1868. (3) Oe« faits de même nature ont été obseirés dans la Haute-Italie par M. Paglia et peuvent recevoir la mâme interprétation.
(3) Voy. Bull. Soc, Géol. de Fr., 2« sér., t. XX» p. 349, 350, 1863. (4} Gb. Tardy, Communication manuscrite, datée dTzcrnore (5 août 1869),
84 FAUNES PLIOGÈNES SUPÉRIEURES. [Ghap. IV.
Faanea pliocène* •npérlenre» d'Earope.
Dans les contrées où les couches tertiaires supérieures sont superposées en séries à peu près complètes, en Auvergne, par exemple, au-dessus du terrain glaciaire ancien que Ton a rapidement décrit dans les pages qui précèdent, se rencontrent les alluvions que surmontent ellesmêmes de nouveaux dépôts glaciaires, au-dessus desquels se sont déposées les couches dites quaternaires, qui forment le dernier des étages géologiques. Ces alluvions anciennes, interglaciaires, comme on vient de le dire, sont caractérisées par une faune de transition qui établit un passage entre les espèces tertiaires supérieures et les espèces quaternaires proprement dites, et que les paléontologistes ont tour à tour rangée dans Tune ou dans l'autre de ces époques. Pliocène poui les uns, post-pliocène ou quaternaire pour les autres, cette faune interglaciaire diffère notablement de la faune qui Ta précédée. A celle-ci appartenaient les derniers mastodontes; celle-là voit apparaître les premiers éléphants (l). Aux rhinocéros et aux tapirs, aux ours et aux cerfs du pliocène inférieur se substituent des cerfs, des ours, des tapirs, des rhinocéros d'espèces jusqu'alors inconnues. Les genres hippopotame, cheval, etc., jouent un rôle important dans cette population nouvelle; les chats, au contraire, y deviennent retativement rares (2).
Cette faune de.transition qui a régné sur l'Europe pendant de longs siècles, se compose d'une vingtaine de mammifères; ses principaux gisements sont, en France, Perrier et Saint- Prest ; puis le Val d'Arno et Zurich.
A Perrier, et dans les localités voisines, elle comprend treize espèces. La première et la plus importante, celle qui donne son nom aux alluvions qui la contiennent, et à rage humain correspondant, est le plus ancien des éléphants connus, l'éléphant méridional de Nesti. Ce proboscidien, carac-
(1) La contemporanéité dans quelques gisements des éléphants et des mastodontes, admise par qaelqnes auteurs, ne semble reposer que sur des erreurs de nomenclature, ou sur l'étude incomplète de couches remaniées. (Voy. Bil/L Vnio, Areh. Se, Phys. etNat.Nouy.Pér.^U JI, p. 305.)
(2) Voyez Tableau m, à la fin du volume.
Ghap. IV.] FAUNE DE PERRIER. 85
térisé par récartement et la fonne presque lozangique de ses lames dentaires, est assez abondant (1).
n est accompagné à Perrier par un rhinocéros (2) dont le nez ne présente aucune trace de cloison osseuse et que Cuyier a nommé, pour cette raison, leptorhinus (3).
Un troisième animal, qui n*est pas moins remarquable, est le grand hippopotame {h. major, Guy.) bien supérieur par ses dimensions à Thippopotame amphibie qui a vécu plus tard dans les mêmes contrées. On voit aussi apparaître, à cette époque, un ours au front bombé, de très-grande taille, qui, assez rare dans les alluvions de cet âge, deviendra si abondant, après la seconde extension des glaciers, qu*on pourra imposer son nom à la plus ancienne phase post-pliocène. C'est Tours des cavernes, de Cuvier [u. spelœus). On a encore rencontré en Auvergne, à ce niveau, \xn hcenî {bos priscus, Schloth.), et un cheval [equtis robustus, Pom.), une chèvre (capraRozeti, Pom.), et deux cerfs (c. ambigum^c. macroglochis, Pom.}, puis un tapir (t. elegans, Pom.), une hyène(A. brevirostris ^ Aym), un chien (c. Neschersensis ^ Cr.), et un gros hérisson [erinaceus major ^ Pom.) (4).
(1) L'Elephas meridionalis (Nest.) s'est rencontré dans les couches pliocdnes supérieures du pays Chartrain, de l'Auvergne, du Bourbonnais, de la Bresse, de la Bourgogne, du bassin du Rhône; du Piémont, de la Lombardie, des environs de Rome; dans le forett-hed et le erag otsifère de Norwich et dans la grotte de San-Teodoro, en Sicile. (J. Desnoyers, loe,, eiL, p. 95. — Ed. Lartet, ObterwUiont à propos de$ débris fossUet de divers éléphants dont la découverte a été signalée par M, Ponzi aux environs de Rome. (Bull, Soe, Géol. de Fr., 2* sér., t. XV, p. 564, 1868. — Anca et Gemellaro, Monographia degli elephanti fossili di Sicilia. In-^, Palerme, 1867.
(2) Il y en aurait deux» si l'on acceptait i^espèce créée par M. Pomel sous le nom de R. Aymardi, rhinocéros qui parait être une variété du leptorhinus.
(3) Ce rhinocéros désigné par M. de Christel sous le nom demegarhinus (Ann. Se. Nat., 2* sér., t. IV, p. 44, 1835), est interglaciaire ainsi que le rhinocéros Etrus- «t» (Falc.) et le rhinocéros Merekii (Kaup.). Ces trois espèces ont survécu à la jseconde période glaciaire qui a vu apparaître un rhinocéros boréal, le rhinocéros iichorinus (Cuv.) caractérisé par l'épaisse cloison qui sépare entièrement ses narines. (Cf. Ed. Lartet, Note sur les deux crânes de carnassiers fossiles et sur quelques débris de rhinocéros, provenant des découvertes faites par M.'Bourguignat dans les cavernes du Midi de la France. (Ann. Se. Nat., 5* sér., t. VIII» p. 174, 1867.) — Voy. Lyell., Ane, p éd., p. 191.
(4) Cette liste ne serait pas complète, si nous ne mentionnions pas le machairodus latidens de R. O^ten, trouvé dans la Haute-Loire, dans un gisement qm parait se rapporter à cette époque. U sera question plus longuement de cet animal dans le chapitre suivant.
m FAUNE DE ZURICH. [Chap. IV.
La faune suisse, dont le gisement interglaciaire a été précédemment décrit, est beaucoup plus pauvre ; elle ne se compose que de sept mammifères ; plUsieMs de ces animaux sont compris dans la liste précédente : ce sont le rhinocéros leptorhinus, le rhinocéros Merkii (1), Yutsus spelœm et le bos priscus. Quant aux éléphants, Tespèce de Perrier est rem- I>lacée par une espèce qui en est très-voisîne, et qui, tantôt réunie h-Yelephas meridionalis et tantôt isolée, a survécu aux temps pliocènes. C'est Vclephas antiquUs de Fatconer, aux lames dentaires plus serrées et de forme sublozangique, que nous rencontrerons jusque dans les premiers terrains de la période suivante (2) . On a également trouvé dans les couches interglaciaires du bassin de Zurich un cerf dont Tespèee n'a pas encore reçu de nom. On croit aussi y avoir reconnu la présence d un écureuil (3) .
Les couches correspondantes du Val d*Arno, en Italie, superposées comme celles du plateau central de la France à des conglomérats anguleux comparables à ceux de Perrier, ne comptent également que sept espè(îes : Velephas meridionalis^ dont il a été question plus haut, Velephas ahtiquuSf le rhinocéros leptorhinus, le rhinocéros etruscus (4), et Vhippopotamus major, déjà nommés, enfin un cerf et un cheval d'espèces
(1) Ce rhinocéros, nommé par Kaup en 1841,' n'est antre qneVhemitœéhttê de Falconer, caractérisé par l'ossification incomplète de la cloison de ses fosses nasales. C'est ce rhinocéros que Marcel de Serres, Dubreail et Jeanjean ont appelé minutus; Paul Germais, lunellentis; Jàger, kirkerbergentit; Owen et Boyd Dawkins, leptorhinus; Duvernoy, protiehorhinut. (E. Lartet, op, dL Ann. Se, Nai., 5« sér., t. Vlll, p. 158 )
(2) Uelephat antiquut, Fatc. (Lyell, fig. 2), intermédiaire, an point de ynê géologique et zoologique, aux deux autres principaux éléphants fossiles (e» mmdionalit eiprimigeniut}^ est tertiaire en France (Bresse), en Italie (Rignano^ Val d'Arno), en Sicile (Palerme, Âlcamo, Grammichele, etc.), en Suisse (Zurich). Il fuit partie de la faune de transition de Cromer^ dont il sera parlé plos loin. On Ta rencontré dans les dépôts quaternaires anciens de France (bassins de la Somme, de la Seine, etc.)» d'Angleterre (bassin de la Tamise), d'Italie, de Sicile,
et dans quelques cavernes (Govrer, San-Ciro, etc.).
(3) 0. Heer. Les eharhons feuilletés de DOmien etkUtznaeh (Bibl. univ., Areh., se, ph^s. et nat,, nou7. pér., t. II, p. 305. 1858. — Desor {dmgr, intem., "Paris, 1867 p. 274.)
(4) Le rhinocéros étrnsqne de Falconer, au septnm incomplet^ comme le merkiif diifère de celui-ci par ses formes relatirement légères et élancées (Cf. Lyell, Ane,r 2* éd., p. IM).
Chap. IV.] FAUNE DU VAL D'ARNO. 87
\ particulières, cerf et cheval de TArno (Cervus AmenM^ Equug
Amensis), et peut-être un petit rongeur.
La faune de Saint-Prest, près Chartres, découverte en 1848 par, M. de Boisvillette, étudiée depuis lors parHH. Laugel, Desnoyers, jËd. Lartet, Bourgeois, Paul Gervais, etc., est presque identique à celle des couches précitées.
Le dépôt qui la renferme, est un dépôt de transport, d'as* pect fluviatile, comme ceux de Perrier et du Yal d'Arno, avec lesquels il offre tant d'analogies. Il est composé de sables diversement colorés, tantôt ferrugineux, tantôt blancs, purs ou mêlés d'argile, et de silex de la craie brisés et émoussés sur les angles, avec quelques blocs de grès tertiaires (ladèns du pays Chartrain) . Les sables en forment la partie moyenne et inférieure, les graviers s'y trouvent entremêlés; les uns et les autres s'y présentent en lits ondulés et en amas altematifis très-irrégulièrement répétés et diversement inclinés, dans une épaisseur de 15 à 20 mètres, au moins. Ces sables et ces graviers sont recouverts par un épais dépôt de lœss et de terrain de transport plus récent ; ils sont superposés et adossés à la craie dont ils remplissent les anfractuosités et dont ils ne sont séparés, à leur base, que par un lit de gros silex. . Ce dépôt, dit encore M. Desnoyers auquel nous empruntons
I ces renseignements, ce dépôt ne peut être, en aucune façon,
confondu avec le terrain de transport plus moderne de la vallée de l'Eure, terrain plus rapproché de la rivière, et dont les sables de Saint Prest, plus élevés de 25 à 30 mètres, sont complètement indépendants (1). Ajoutons que ces derniers appartiennent à un système d'écoulement des eaux différent du système de l'Eure, la vallée moderne avec ses alluvions quaternaires coupant à Saint-Prest sous un angle considérable, la vallée pliocène à laquelle appartiennent les dépôts à Elephas meridionalis.
L'ancienneté relative de cette couche, dont l'étude atten-
(i) J. Desnoyers, Note tur de$ indices matérielt de la eœxistenee de l'homme • avec I'Elbphas meridionaus dant un terrain des environs de Chartres, plus ancien
I que les terrains de transport quaternaires des vallées de la Somme et de la Seine.
ICompt. Rend. Acad. Se,, 8 juin 1803 et Lyell. Ane, App,, p. 94, i06.}
88 FAUNE DE SAINT-PRKST. [Chap. IV.
tive a fait faire, il y a six ans, un si grand pas à la paléontologie humaine, est attestée, on vient de le voir, par ses rapports géologiques. La détermination des fossiles qu'il renferme le place sur le même horizon que les dépôts interglacîaires dont nous avons précédemment étudié la faune. A leur tête marche encore l'éléphant méridional. Le nombre des ossements de ce proboscidien découverts depuis quinze ans dans cette localité est tellement considérable, qu'on peut estimer à plus de vingt individus le nombre des Éléphants, tous de cette même espèce {Elephas meridionalis) , dont les dents ou d'autres parties du squelette ont été conservées (1). Puis viennent le rhinocéros leptorhinus et son voisin le rhinocéros etruscus (Cuv.), le grand hippopotame cité plus haut, une espèce d'élan un peu différente de l'élan actuel, rapportée par M. Laugel au genre megaceros (M. Carnutorum) (2), deux ou trois autres cerfs indéterminés, le cheval de l'Arno précédemment nommé ; un bœuf, d'espèce élancée , enfin un grand rongeur sur la véritable nature duquel on a beaucoup discuté dans ces derniers temps, et que MM. Lartet et R. Owen rapportent au genre trogontheriumy voisin du castor (3),
(1) J. Desnoyera, loc, eit, p. 97.
(2) Bun. Soe, Géol de Vr., 2« sér.. t. XÎX, p. 7H, 1862. —P. Gervai?, Zool, et Pal. Gén, Nouv, Reeh., Paris, 1867, in-4% p. 84.
(3) Le grand rongeur de Saiot-Prest, publié en premier lieu par M. Laugel (*) sous le nom de Conodontes Boisvilletti, el signalé plus tard par M. Kd. Lartet à M. Lyell, comme étant un vrai trogontherium, a été depuis lors inscrit sous cette môme appellation générique dans la liste des mammifères fossiles de Saint-Prest annexée à la carte géologique des environs de Paris par M. Collomb, dans une note communiquée à l'Académie des sciences par^H. Bourgeois ("), et dans la thèse citée plus haut de M. Alphonse Julien (***). On a contesté la valeur de celte assimilation proposée avec le trogontherium Cuvieri^ tant pour le rongeur de Saint-Prest que pour ceux du même type que M. R. Owen a publiés cumme venant du Norfolk (**"). Ce grand rongeur de Saint-Prest et ceux d'Angleterre ont été qualifiés faux trogontherium en raison de certaines dissem> blances, et en particulier des différences que présente la face triturante des molaires. L'auteur de celte rectification n'avait pas réfléchi aux modifications que rage et la détrilion déterminent chez un grand nombre de rongeurs dans les fonnes caractéristiques de la couronne des molaires. Aussi, sans s'arrêter aux objections formulées par M. PaulGervais, M. R. Owen vient-il de publier dans le Geologieal Magazine de février 1869, de nouvelles figures de son Trogonihe-
O Bvl. Soc. Géol. de Fr., 2* fér , t. XIX, p. 709. D Compt. Reîid. Acad. 5c., t. iXlV, p. 47, janv. 1867. (•••)A. Julien, op. cité., p. 45.
(•*") P. Gerwis, op. cit., Paris, 1867, iii4», p. 80.
Cbap. IV.] AGE DE L*ËLEPHAS MERIDIONALIS. 89
Age de l'Erephas merldlonalia. — OMi«meiito Inclséa
de Salnt-Prcst.
Ces divers mammifères ont, à nos yeux, un intérêt tout spécial. C'est, en effet, à la suite d'un examen attentif de leurs débris osseux que M. J. Desnoyers a, le premier, proclamé l'existence d'un homme tertiaire en France, démontrée, disait-il, par les traces qu'il avait rencontrées sur les squelettes de Saint-Prest. Éléphant ou rhinocéros, hippopotame, élan ou bœuf, tous ces animaux avaient été les victimes de leur sauvage voisin. Cela doit justifier, aux yeux du lecteur, les détails dans lesquels nous avons cru devoir entrer en parlant de ce gisement devenu classique.
La découverte de M. J. Desnoyers remonte au mois d'avril 1863. Le savant bibliothécaire du Muséum en a fait Tobjet d'un remarquable travail, inséré dans les Comptes rendus hebdomadaires de l Académie des sciences^ et réimprimé l'année suivante dans l'appendice à Y Ancienneté de l'homme, de sir Ch. Lyell.
€ Lorsque je visitai la sablonnière de Saint-Prest, dît M. Desnoyers (1), les ouvriers venaient d'y découvrir quelques ossements, dont une partie était encore engagée dans le sable sous plusieurs lits de gravier, et à 10 mètres environ au-dessous de la terre végétale. Leur gisement ne pouvait laisser la moindre incertitude : aucun puits naturel de dépôts de transport plus modernes ne se voyait dans le voisinage, et les ossements occupaient l'un des deux niveaux où l'on avait constamment découvert depuis quinze ans ceux d'éléphants et
rium Cuvieri du Norfolk, en y joignant celle des molaires dn rongeur de Saint- Prest, exécutée d'après an moulage que M. Lartet avait laissé en Angleterre, en 1853. Le savant professeur de paléontologie du Muséum maintient, de son côté, sa première détermination pour le rongeur de Saint-Prest qu'il persiste à considérer comme un VRAI trogontherium et dont il repousse Tassimilation avec le diabrotievty et avec Fagouti des cavernes de Liège qui est, pour lui, un verttable pore-épic .
(i) J, Desnoyers, loe. cit., p. 99-JOO.
^) DÉCOUVERTE DE M. DESNOYERS. [Cbap. IV.
d'autres grands mammifères. Les os découverts en ma ps&s. sence et que je pus recueillir étaient surtout de rhinocéros ; le mieux conservé était une moitié de tibia ; je me procurai aussi quelques dents d'hippopotame et d* éléphant, ainsi que la base d'un bois de grand Cerf, trouvés peu de temps auparavant.
» Je fus frappé, en dégageant en partie le tibia de Rhinocéros du sable qui le recouvrait, d'y voir apparaître des stries variant de forme, de profondeur et de longueur, qui ne pouvaient être le résultat de cassures ou de dessiccation, qu'on y remarquait aussi, car elles leur étaient évidemment antérieures, coupaient l'os dans le sens de sa largeur et passaient même par-dessus ses arêtes, en en suivant les contours. Ces stries ou traces d'incision, très-nettes, quelques-unes très-fines et très-lisses, les autres plus larges et plus obtuses, et comme si elles avaient été produites par des lames tranchantes ou dentelées de silex, étaient accompagnées de petites incisions ou entailles elliptiques, nettement limitées, comme les aurait produites le;.choc d'un instrument aigu.
» Des dendrites ferrugineuses (I) et le sable recouvraient une grande partie de ces cavités et stries qui , d'ailleurs, étaient presque toutes un peu usées, par suite du frottement et du roulis que la plupart des os et des dents avaient subis> sans doute avant et pendant leur enfouissement.
» Je me rappelai aussitôt les incisions analogues, parfaitement constatées sur des os de mammifères fossiles des cavernes, des terrains de transport, des tourbières et même des dépôts infiniment plus modernes... gaulois, gallo-romaiqs et germaniques.
» L'analogie me paraissait évidente. Hais, craignant d'embarrasser la science d'un fait incomplètement observé, j'attendis pour le faire connaître d'avoir vérifié s'il ne se rencon-
(i) Ces dendrites se composent de petites cristallisations ramiffées d'oxydes de fer et de manganèse formant une fine dentelle d'un brun noirâtre, qui rappelle par son aspect certaines plantes marines de petite taille. Elles sont un indice certain de l'ancienneté des incisions dans lesquelles elles pénètrent. — Cf.Gh.tyell» op. eit.f p. 127.
Chap. IV.] OSSEMENTS INCISÉS DE SAiNT-PREST. 91
trerait point de semblables indices sur d'autres ossements recueillis plus anciennement à Saint-Prest.
» Je savais qu'il existait plusieurs collections de ces ossements : la première avait été formée à Chartres par M. de Boisvillette ; les objets les plus précieux en avaient été donnés par lui à TÉcole des mines ; une autre collection existait au Musée de cette même ville, et une quatrième ,. plus riche eiicore que les précédentes» avait été recueillie de 1840 à 4855, pour le beau MuséiB d*hi&toire naturelle que le duc de Luynes avait formé dans son magnifique chftteau de fiampierre...
» Connaissant la part que mon ami, M. Lartet, avait prise à la première détermination des ossements fossiles de Saint- Prest, et sachant qu'il se proposait d'en compléter les descriptions spécifiques dans un travail qu'il publiera prochaine^ m^it, je lui confiai ma petite découverte et je lui demandai de vouloir bien m'accompagner dans l'examen que je désirais faire de ces collections ; ce qui a eu lieu en effet...
» J'ai pu vérifier, successivement, avec une surprise de plus en plus grande , que le fait isolé, dont les premiers indices m'avaient frappé dans la carrière de Saint-Prest et dont je cherchais le contrôle, était pleinement confirmé par l'examen attentif et scrupuleux que je fis de tous les ossements recueillis depuis plusieurs années, sans aucune vue systématique» dans ces précieuses collections; pendant que M. Lartet étudiait» de son côté, les caractères des espèces. Ma conviction s'accrut alors progressivement, avec la surprise qu'un fait aussi évident, quelle qu'en soit la cause, eût échappé jusqu'ici à l'attentioii des observateurs. y
• L'examen de plus d'une centaine d'ossements, dont plusieurs ont un mètre de longueur, m^a démontré que les entailles, que les traces d'incision, d'excoriation ou de choc, que les stries transversales, rectilignes» sinueuses, ou elliptiques, plus aiguës à une extrémité qu'à l'autre, tantôt poUes, tantôt subdivisées en plusieurs stries plus fines occupant la cavité des premières ; en un mot, que des traces tout à fait analogues à celles que produiraient des outils de silex tranchants, &
92 OSSEMENTS INCISÉS DE SAINT-PREST. [Chap. IV.
pointe plus ou moins aiguë, à bords plus ou moins dentelés, se voyaient sur la plupart de ces ossements. On pouvait aussi apercevoir sur quelques-uns, et particulièrement sur une portion de crâne d'éléphant appartenant au Muséum d'histoire naturelle de Paris, qui ne possède presque aucun autre ossement fossile de ce gisement, les traces de flèches (1) qui sembleraient avoir glissé sur la matière osseuse, après avoir traversé la peau et les chairs ; on y peut même distinguer la cavité triangulaire aiguë laissée par la pointe, et des entailles latérales produites par les dentelures d'une flèche de silex ou d'os (2). »
Les mammifères dont les ossements ont présenté à M. Desnoyers ces différents vestiges sont : l'éléphant méridional, le rhinocéros leptorhine et le grand hippopotame cités plus haut, plusieurs espèces de cerfs, parmi lesquelles le gigantesque Megaceros des Carnutes, un grand bœuf et un autre de moindres dimensions. Les os longs de l'éléphant méridional sont particulièrement intéressants par leurs incisions transversales de différentes profondeurs. Sur les crânes des cerfs, on trouve à la base des bois des traces dirigées latéralement, et de haut en bas, analogues à celles que produirait un outil tranchant employé à détacher les insertions musculaires. Les crânes eux-mêmes semblent avoir été brisés près du point d'implantation des bois par un coup violemment porté sur l'os frontal. Les bois aussi sont fracturés et rappellent môme par leur forme les bois du cerf commun que les sauvages de la période néolithique destinaient à l'emmanchement de leurs outils. Enfin quelques os de ruminants sont cassés de telle façon qu'il est permis de supposer que les hommes de Saint-Prest en extrayaient la moelle, comme l'ont fait un certain nombre de tribus préhistoriques et comme le font encore aujourd'hui quelques peuplades barbares.
Telles sont les observations attentives sur lesquelles M. Desnoyers appuya ses convictions sur l'ancienneté de notre espèce. Il lui sembla possible d'en conclure « avec une très-grande
(i) Voy. fig. Î8.
(2) J. DesDoyers, loe, eU,, p. iOi.
Chap. IV. j OPINIONS EXPRIMÉES A CE SUJET. 93
» apparence de probabilité. . . que rhomme a vécu sur le sol » de la France... en même temps que YElephas meridionalis et » les autres espèces pliocmes^ caractéristiques du Val d'Amo » en Toscane et qu'il a été en lutte avec ces grands animaux » antérieurs à YElephas primigenius et aux autres mammifères I dont on a trouvé les débris mêlés avec les vestiges ou les » indices de l'homme dans les terrains de transport ou qua- 1» ternaires des grandes vallées et des cavernes (1). »
BéaBiné des oplnloiui ezpriiikéca an siijet des déeownewtmm
de H. Deanoyers.
La notoriété considérable de Tauteur de ce beau mémoire, sa réputation bien établie d'observateur habile et consciencieux, l'estime qu'inspire généralement le désaveu d'une erreur passée (2), tout cela devait assurer à la découverte de Saint-Prest l'assentiment d'un grand nombre d'hommes de scienc^ M. J. Desnoyers s'était d'ailleurs assuré de l'intégrité du dépôt, il en avait fixé Tâge relatif avec le plus grand soin, en s' aidant de travaux personnels très-estimés sur les terrains tertiaires du centre de la France et des recherches de MM..Laugel, Bravard, Bertrand- Geslin, Strozzi, etc. La faune de Saint- Prest avait été déterminée par M. Ed. Lartet, dont l'autorité en pareille matière était acceptée sans contestation sérieuse des ostéologistes de toute l'Europe.
Aussi n'est-ce point sur la partie géologique et paléontologique du mémoire précité qu'ont porté les contestations, mais bien sur les découvertes archéologiques qu'il signale. Plusieurs naturalistes qui, de l'avis de sir Ch. Lyell et de bien
(i) J. Desnoyers, loe. cit., p. 108.
(2) t Plus je me suis efforcé autrefois, dit M. Desnoyers, d'exciter le doute et de me tenir en garde contre Finterprétation prématurée des faits qui ne semblaient point encore offrir toute la certitude désirable, plus je me fais aujourd'hui un devoir de reconnaître, après le contrôle fourni par tant d'observations isolées, recueillies de sources si différentes et sans idées préconçues, que la contenaporanéité de l'homme et de plusieurs périodes de grands mammifères détruits, en Europe, offre la plus grande probabilité, pour ne pas dire une certitude complète. (Loc, ciL, p. 106.)
9ï CONTESTATIONS. — DISCUSSION. [Chap. IV.
d'autres savants compétents, « avaient examiné les faits avec partialité, • affirmèrent que les empreintes sur lesquelles M. Desnoyers appuyait son opinion, n'étaient pas aussi anciennes que répoque de l'enfouissement des fossiles sur lesquels on les observe. MM. Robert et Bayle, par exemple, ont prétendu que les stries qu'offraient les os du musée de TÉcoie des mines avaient été faites par le préparateur en grattant avec un ciseau le sable adhérent. D'autres ont invoqué l'action des outils des ouvriers extracteurs.
Ils oubliaient que la collection des mines n'est pas la seule qui possède des ossements incises de SaintrPrest, que d'ailleurs, le sable qui peut adhérer à ces os s'en détache sans efforts et presque toujours spontanément quand il est sec, et que, par conséquent, point n'est besoin d'un ciseau de laboratoire pour nettoyer les pièces qui ont cette origine. Ils négligeaient les grains de sable qui emplissent les stries et les dendrites cristallines de fer et de manganèse qui pénètrent dans leur profondeur, et témoignent de l'ancienneté des empreintes qu'elles recouvrent partiellement. Ils ne songeaient pli^ enfin au soin minutieux avec lequel l'auteur du mémoire qu'ils attaquaient avait extrait lui-même des sablières plusieurs fossiles très-nettement entaillés. Enfin, sir Ch. Lyell, qui cependant se montrait très-réservé à l'égard de M. Desnoyers, faisait observer que les trois quarts environ des ossements examinés « étaient entièrement dépourvus de toute marque, soit ancienne, soit moderne, » et que maniés et remaniés sans soin, les nombreux fragments recueillis par M. de Boisvillette ne portaient néanmoins ni incisions, ni rainures, ni dentelures d'aucune sorte (1).
Ce célèbre écrivain a longtemps partagé les doutes de quelques-uns de ses compatriotes à l'endroit des faits signalés à Saint-Prest. En France, en Suisse, en Italie, en Belgique, MM. Lartet, de Mortillet, C. Vogt, Ramorino, Le Hon, etc., avaient adopté, ou peu s'en fallait, les conclusions du bibliothécaire du Muséum. Les Anglais se sont montrés plus
(1) Cf. Ch. Lyell, Ane., Appendice A. — C. Vogt, Leçons sur Vhomme, tr.fr., Paris, i865, in-8«, p. 359.
Chap. IV.] ÉTIOLOGIE DES INCISIONS. 95
sceptiques : M. Lubbock (l), tout en déclarant que les traces d*ÎDcisions qui lui ont été montrées, s'accordent avec la description qu*on en a donnée; et que quelques-ucs^ au moins, lui semblent d'origine humaine, ajoutait que dans l'état de nos connaissances sur cette question, il n'était pas f prêt à affirmer que ces traces n'ont pas pu être faites d'une autre façon. » M. Lyell(2) déclarait d'autre part, que or l'art de reconnaître les incisions et autres marques existant sur les os fossiles » est actuellement dans un tel état d'enfance, qu'il hésite beaucoup à donner son assentiment aux propositions de M. J. Desnoyers.
Dans le but de s'éclairer sur cette difficile question, M. Lyell a fait une véritable enquête, examiné, consulté, institué, avec M. Bartlett, des expériences variées. Des recherches de cet illustre savant et de celles qui ont été faites depuis lors de différents côtés, il est résulté que l'action glaciaire, d'une partf celle des racines, de l'autre, doivent être écartées de Tétiologie des incisions de Saint-ïrest. Il n'y aurait pas lieu de s'arrêter non pljjLS à l'hypothèse d'une dessiccation consécutive à la putréfaction des os ayant produit à la surface des fentes transversales ou longitudinales. Restent les striations sous l'influence des courants, les incisions produites par certains animaux, l'action humaine enfin dont nous allons successivement examiner les effets.
Vaction torrentielle peut se manifester par des stries que creusent sur les os ramollis les graviers et les pierres entraînés par l'eau courante. Bf. Ch. Lyell semble admettre que les marques observées en grand nombre sur certains os ont cette origine. « Nous pouvons supposer, dit-il en parlant d'une pièce qui appartient au British Muséum ^ que la totalité de l'os étant presque enfouie dans la vase, les portions striées étaient exposées à un courant qui entraînait du sable et du gravier sur ces parties, avec une force assez grande pour former des rayures et des dentelures courtes, à un moment où peut-être l'os était plus mou qu'il n'est maintenant. Un léger change- Ci) Lubbock, trad. eit, p. 332-334.
(2) App, cit., p. 13.
96 TRACES D'ACTION HUMAINE. [Chap. IV.
ment dans la position de Tos ou dans la direction du courant de Teau a pu produire une seconde série de stries parallèles qui s'entre-croisait avec une plus ancienne (1). » Cette hypothèse n*est admissible que pour quelques pièces.
Les dents des animaux carnassiers ou rongeurs ont peutêtre tracé d'autres lignes à la surface des ossements que nous étudions. L'existence dans les sablières de cette localité d'un rongeur aussi important que le trogonthère de Cuvier, pouvait rendre compte, en dehors de Faction de l'homme, des incisions observées sur les fossiles de cette localité . Deux se ries d'expériences, faites par M. Bartlett (du Zoological garden)^ ont prouvé que les Histrix cristata eijavanica enlèvent de tels fragments osseux avec leurs incisives, que les traces qu'elles laissent ressemblent singulièrement par leur forme et par leur aspect général à celles qu'on peut observer sur un petit nombre de pièces recueillies à Saint-Prest ; mais sur un petit nombre seulement. Nous ferons observer à ce propos que dans le cas où un Histrix fossile a attaqué les squelettes des mammifères contemporains, il a, comme à Telamone (2) par exemple, régulièrement taillé en biseau les extrémités des os longs, ce que l'on n'a pas observé, croyons-nous, sur les ossements du pliocène supérieur.
Même en admettant, ce qui n'est pas exact, que l'action torrentielle, d'une part, les dents du trogonthère, de l'autre, aient fait à Saint-Prest une notable partie des empreintes que M. J. Desnoyers a, le premier, signalées à l'attention des anthropologistes, il en resterait un grand nombre d'autres que Yintervention de thomme peut seule expliquer. Ces entailles, transversales ou obliques, rectilignes ou sinueuses, plus aiguës à une extrémité qu'à l'autre, subdivisées souvent en plusieurs stries secondaires, ne ressemblent-elles pas tout à fait aux traces que produisent les outils en silex ? Ne recon-
(1) App, ai., p. H.
(2) Prûner-Bey, Rapport sur l'exploration de la grotte de TOemone dam U$ maremmet de la Toteane, par M. L. Zucchi {Bull, Sœ, Anthrop, de ParU, 2« sér., t. II, p. 302, 1867). Le laboratoire de paléontologie du Muséum s'est récemment enrichi de nombreuses pièces de cette provenance, qui portent l'empreinte des dents du porc-épic.
Chap. IV.] SILEX TAILLÉS DE SAINT-PREST. 97
nait-on pas ici la pointe plus ou moins aiguë d'une flèche grossière, là les bords plus ou moins denticulés d'un outil irrégulièrement tranchant? Et sur ce curieux fragment de crâne d'éléphant que possède le Muséum de Paris, ne distingue-t-on pas la cavité triangulaire qu*a laissée la pointe du dard, et les entailles latérales produites par ses ailerons(l)? H. Lyell frappé, comme on l'a dit, de cet ensemble de faits, termine d'ailleurs à peu près en ces termes, la savante argumentation que nous avons suivie, pas à pas, dans les pages qui précèdent. < Nous pouvons être, dit-il, à la veille de grandes découvertes, bien que les preuves fournies jusqu'ici puissent paraître peu nettes et douteuses ; les événements qui surviendront dissiperont tous les doutes... » Les événements qui ont suivi ont abouti en effet au résultat prévu par le célèbre géologue anglais.
Sllcz <alUé« de Saint-Prest.
On s'était demandé en Angleterre et en France, après la publication du mémoire de M. J. Desnoyers, comment dans un dépôt renfermant tant de traces de la main de l'homme, on n'avait jamais rencontré un seul des instruments primitifs, flèches, couteaux, etc., dont le savant naturaliste voyait partout l'action. Les matériaux mis en œuvre à Saint-Prest pour divers travaux d'utilité publique, représentaient une masse si considérable, que cent trente molaires, au moins, d*éléphant méridional avaient été recueillies, dans l'espace de quelques années, et jamais on n'avait trouvé de silex taillé. Les partisans de M. Desnoyers faisaient observer de leur côté, que l'attention des ouvriers n'avait jamais été spécialement attirée que sur les dents et sur les os fossiles, et que d'ailleurs, les outils de cette période devaient avoir été si grossiers que leur forme échappait forcément à leurs yeux inattentifs. On verra tout à l'heure qu'ils n'avaient pas tort.
(1) J. Desnoyers, loc. cit,
HAMY. — PAIKONT. HUiî.
98 SILEX TAILLÉS DE SAINT-PREST. [Chap. IV.
« Dans de telles circonstances, dit à ce sujet sir Ch. Lyell, une preuve négative est indubitablement de peu de poids. » Les recherches de M. Bourgeois ont confirmé les prévisions de M. Ch. Lyell, la prmve négative a perdu le peu d'importance qu'elle pouvait avoir, et Texistence d'un homme pliocène n'a plus été contestée. Il est à peine utile de rappeler qu'à cette époque l'homme miocène était encore complètement inconnu.
La découverte de cet âge, comme celle du précédent, appartient au savant géologue de Pontlevoy, M. Bourgeois, qui l'a fait connaître à l'Académie des sciences, dans sa séance du 7 janvier 1867(1). Ces témoignages de l'action humaine, que réclamait M. Lyell, il les avait recueillis assez abondants pour pouvoir en mettre sous les yeux de la célèbre compagnie une collection choisie. C'étaient surtout des pointes de lances et de flèches, puis des grattoirs, des perçoirs, et enfin des sortes de percuteurs à l'aide desquels noire sauvage avait dû fabriquer ses divers ustensiles.
L'action humaine est tellement nette sur quelques-unes des pièces que M. Bourgeois a présentées à l'Académie, que personne ne s'est avisé de la méconnaître. Nous n'avons donc à nous occuper ici que d'une description des principaux types de Saint-Prest, description d'autant plus rapide, que les silex miocènes s'y trouvent associés pour une part considérable à des formes qui nous sont jusqu'à présent demeurées inconnues. Le grattoir de Thenay, par exemple, se rencontre à Saint-Prest, un peu plus parfait peut-être ; nous en dirons autant de ces perçoirs (p. 50) qui, plus ou moins douteux sous leur forme miocène, prennent ici un aspect décisif. On peut voir, par exemple, au Musée de Saint-Germain, un silex roulé, aiguisé à l'une de ses extrémités, qui devient un appendice dont les angles sont rabattus avec un certain soin.
(i) Bourgeois, Découverte d* instruments en silex dans le dépôt d Elephas mc^ ridionalis de Saint-Prest, aux environs de Chartres, (pompt. Bend. Aead. Se, LXIV, p. 47, 1867.)
Chap. IV.] POINTES DE FLËCUES, ETC. 99
Le lype spécial à Saint-Prest est la pointe de flèche (fig. 25). Celle que nous mettons sous les yeux du lecteur, donnera une juste idée de Taspect habituel de ces instruments de chasse, dont M. Desnoyers avait pressenti la forme, en étudiant les traces de leur action. Les flèches pliocènes sont ordinairement plus ou moins lozangiques, lisses sur une face et taillées sur l'autre. Le côté taillé ne Test qu'en partie, de sorte que la croûte du silex se voit encore dans une certaine étendue, qui dépasse souvent la moitié de la surface
Fig. se.
Fig. 35.
Fig. î5. — Poinle dft flèche de Saint Prcsl (Bourgeois). — s Surface nalurclle du silex. Fig. 26. — Pointe de flèche de la valtêc de la Somme (Lartet et Christy).
totale. Le reste de cette surface présente de petites tailles à peu près symétriques, par rapport au plus grand axe de la
pierre.
Telle est Tarme grossière avec laquelle l'homme de Saint- Prest attaquait les grands animaux, ses antagonistes dans sa lutte pour l'existence.
Nous la retrouverons bien perfectionnée d'ailleurs, dans des gisements plus récents, et en particulier dans la vallée de la Somme (fig. 26). Elle est encore aujourd'hui presque la même, entre les mains de quelques tribus sauvages, peu développées sans doute, mais cependant bien supérieures à celles que nous avons passées en revue en parlant des hommes
100 TRACES D'ACTION HUMAINE AU VAL D'ARNO. [Chap. IV.
miocènes. Ce rapprochement fournit une preuve nouvelle, en faveur des lois générales d'évolution que nous avons précédemment formulées.
Trace d'aetfon h«iiiai«e «iir les iMMemcnta d« Val d'Arao.
La faune du val d'Arno, dont nous avons énuméré les espèces, peu nombreuses d'ailleurs, mais caractéristiques de l'étage pliocène supérieur, cette faune a quelquefois présenté des traces d'action humaine, exactement comparables à celles que portent, une fois sur quatre à peu près, les ossements de Saint-Prest dont il vient d'être question. C'est encore à M. J. Desnoyers que l'on doit la première connaissance de ces faifs intéressants, c J*ai remarqué, dit-il, dans le beau mémoire que nous avons analysé plus haut, des indices ayant beaucoup de rapports avec ceux des os de Saint-Prest, sur d'autres os des mêmes mammifères provenant du val d'Arno, et conservés dans les collections du duc de Luynes (1). >
D'autres débris de même provenance figurent dans les galeries àaBritish Muséum. HM. Lyell et Busk les ont examinés. Ils appartiennent à VElephas meridionalis^ au Rhinocéros Etruseus, à V Hippopotamus major ^ à un bœuf, etc. t Parmi ces ossements, dit sir Ch. Lyell (2), aucun ne nous a paru plus digne d'être noté, qu'un tibia de rhinocéros.
» Sur sa face interne, on pouvait observer plusieurs incisions fines, disposées séparément à des distances irrégulières et s'étendant depuis 10 centimètres au-dessous du sommet jusque près de la base de l'os, qui était long de 37 centimètres. Elles variaient de longueur depuis 14 millimètres jusqu'à 5 centimètres : elles étaient vives, étroites, bien définies, et leur plus grande profondeur se trouvait en leur milieu. Elles suivaient une direction oblique par rapport à l'axe de Vos, e^ étaient évidemment anciennes, puisque plusieurs d'entre
(i) L Desnoyers, loc cit,, p. 98. — Ce gisement célèbre da Val d'Arno a été très-bien décrit, aprds Targioni, Breislak, Brocchi, et Nesti par M. Bertrand* Geslin en 1833, et par M. le marquis Stroxzi en 1858. (J. D.)
(2) App, eity p. 9.
Chap. IV.] OSSEMENTS INQSÉS. 101
elles étaient pleines de dendrites. Quelle que puisse être leur origine, elles ressemblent aux incisions que Ton voit fréquemment sur les os des cavernes ou des habitations lacustres de Suisse, et que Ion suppose ordinairement avoir été faites par des instruments dirigés par la main de l'homme. » Sur Fos pelvien d'un hippopotame, il existait des stries longues et droites qui ne peuvent être rapportées à la dent d'aucun car* nassier, ni d'aucun rongeur : en effet, la mAchoire ne peut pas former un orifice assez large pour saisir un os aussi gros. Sur le métatarse d'un bœuf^ outre un petit nombre de stries récentes qui étaient restreintes à l'espace recouvert par un dépôt de sable adhérent et superficiel, il y avait encore de nombreuses stries grossières, parallèles les unes aux autres, qui pénétraient dans la substance de Fos et qui étaient presque droites. Elles étaient longues d'environ 8 centimètres et suivaient une direction oblique par rapport à l'axe de l'os. Quelques-unes de ces stries contournaient légèrement la courbure de l'os et correspondaient par leur aspect aux empreintes si souvent mentionnées dans les descriptions des os des cavernes, et attribuées ordinairement aux instruments de silex à dentelures inégales employés pour détacher les chairs et les tendons. ^
Quelque concluantes que pussent lui paraître de semblables empreintes, sir Ch. Lyell, persistant dans Tattitude réservée qu'il a toujours eue depuis louverture de ces débats, déclarait modestement à la fin de ce paragraphe, quil ne se considérait pas comme apte à émettre une décision, en ce qui concerne la véritable nature des stries du Val d'Arno(l).
M. le professeur Giovanni Ramorino s'est montré moins timide en présence de témoignages du même ordre qu'il avait recueillis au musée de Gênes, en 1865. La communication de ce savant paléontologiste à la réunion extraordinaire de la Société italienne des sciences naturelle à la Spezzia, est d'autant plus intéressante, que les pièces qu'il a présentées, montrent à côté des traces produites par la main humaine,
. (l) App, cit., p. 10.
102 LES CESARS DE SCANDINAVIE. [Ciiap. IV.
celles que peuvent laisser sur les os les agents invoqués pour expliquer, en dehors de l'action deThomme, les incisions des ossements pliocènes. C'est ainsi qu'un fragment de bois de cerf porte de nombreuses empreintes parfaitement caractérisées des dents d'un rongeur de la taille de l'écureuil ou d'un gros rat. C'est ainsi encore qu'on peut voir sur un rhinocéros de la même collection , l'entaille qu'a produite au moment de Texhumalion l'outil du terrassier. A côté de ces pertes de substance, dont la véritable nature est bien connue, l'observateur en découvre d'autres qui rentrent dans la catégorie de celles que nous croyons devoir attribuer à l'action humaine. Sur un os long de rhinocéros, «r on voit d'abord, dit M. Ramorino, deux sillons larges et assez profonds, se croisant en forme de X; puis, vers les points d'attache des tendons, on remarque de petites entailles très-nettes, bien circonscrites, semblables à celles qui auraient pu être faites par un instrument tranchant, ayant servi à détacher les tendons (1). »
C'est plus qu'il n'en faut pour classer le Val d'Arno, d'ailleurs synchronique de Saint-Prest, à côté de ce gisement célèbre, qui appartient définitivement à l'histoire de l'humanité primitive. Un jour viendra, sans doute, où des recherches, suivies, en démêlant les deux strates superposées, dont on a jusqu'à présent confondu les faunes, mettront entre les mains d'archéologues bien préparés quelque flèche, produit de la rudimentaire industrie qu'ont fait connaître les beaux travaux de M. Bourgeois, et peut-être quelque débris humain, qui nous éclairera sur l'anatomie encore inconnue de l'homme pliocène.
Vem cMam de ScAudinavIe. — Silex taillés da JAraTall.
Aux formations inlerglaciaires de l'Europe centrale et méridionale, semblent correspondre dans le nord de l'Europe ces monticules de sables, de graviers, de marnes et de tourbes, que l'on nomme en suédois œsars. L'ancienneté de ces couches par rapport aux derniers phénomènes glaciaires est très-nette-
(1) G. de Morlilleî, Mat. pour Vhist. posiliv, (tpMlosoph.y t. II, p. 4i.
Cmap. IV.] LES CESARS DE SCANDINAVIE. 103
ment indiquée par le gisement d'un certain nombre de blocs énormes^ composés de gneiss, non arrondis et mesurant plusieurs mètres de diamètre, qui reposent sur ces œsars.
Or, comme les coquilles marines qu*on trouve dans les monticules dont nous parlons, ont les faibles dimensions de celles qui habitent maintenant encore les eaux saumAtres de la Baltique, on a par là môme la preuve que le transport des blocs qui les ont recouvertes a eu lieu à une époque où la mer avait déjà sa faune testacée actuelle, et où la Baltique était déjà séparée de la mer du Nord, et atteignait seulement le quart de la salure actuelle de TOcéan. Ces blocs ont été apportés par les derniers envahissements des glaces, et Vôse qui les supporte doit être considérée comme interglaciaire (1) ; l'extension la plus ancienne des glaciers Scandinaves correspondant, d'ailleurs, au sol même sur lequel repose le monticule.
La paléontologie confirme cette manière de voir, car l'animal caractéristique des tourbières anciennes qui sont sous la dépendance des œsars, est ce même ours des cavernes {Ursus spelœus) que nous avons vu surgir avec la faune pliocène supérieure à Perrier et à Zurich (2) .
Il résulte donc des renseignements géologiques et paléontologiques que les collines dites œsars sont synchroniques, ou peu s'en faut, des alluvions à elephas meridionalis de France et d'Italie, et des lignites de Zurich. Or l'une de ces collines, ou du moins la couche ligniteuse que l'on trouve au-dessous d'elle, a fourni à M. Nilsson des preuves irrécusables du séjour de l'homme en Scanie à cet âge reculé.
« Le long des côtes de la Baltique, dit ce vénérable savant, d'Ystad à la région située entre les petites villes de Trelleborg et de Falsterbo.... court une ose ou colline de sable et de gravier plus ou moins interrompue, nommée le Jdravall (rempart ou colline de Jara) ; dans quelques endroits, elle est haute et large, dans d'aulres elle se divise en plusieurs chaînons longitudinaux... Cette ose recouvre, dans plusieurs endroits, des marais tourbeux dont le niveau est au-dessous
(i) Cf. Lycll, Ane,, 2« éd. franc, p. 2.
(2} s. Nilsson. Op. cit., p. 304 et pi. XI, fig. 223, 224.
104 SILEX TAILLÉS DE JÂRAVALL, [Ghap. IV.
de celui de la mer... J'explorais, il y a nombre d'années, Tun des marais tourbeux du Jâravall. Le lit de tourbe mesurait une épaisseur de plus de 3 mètres, dont 72 centimètres au-dessus, et 2 mètres 65 centimètres au-dessous du niveau de la mer. La tourbe en était tellement comprimée, que sèche, elle avait presque la dureté de Tanthracite ; les troncs d'arbres avaient aussi subi une compression considérable, et lorsque Ton cassait verticalement un copeau ou une branche de pin, la cassure en était noire et luisante... Elle avait évidemment été formée dans Teau douce, comme les tourbières sous-marines qui existent devant Falsterbo, et à Tépoque de sa formation le fond de la tourbière se trouvait au-dessus du niveau de la mer, car Ton y rencontrait les mêmes plantes et les mêmes animaux que ceux que Ton a recueillis dans les tourbières de l'intérieur de la Scanie. Mais sur le fond, composé d'une argile bleue et fine, on a trouvé plusieurs fois des pointes de flèches et de lances, des couteaux et autres objets de silex, toutes choses prouvant que des hommes vivaient déjà dans celte localité à l'époque où la tourbière était encore une eau ouverte, et avant que la tourbe eût commencé à s'y former (1). »
M. Nilsson nous apprend, d'ailleurs, que ces flèches sont entièrement décomposées c en une matière blanche, tendre comme la craie (2] d ; c'est le cacholong, silicate composé que l'on trouve à la surface d'un très-grand nombre d'instruments de pierre fort anciens, et qui, substitué au silex lui-même sous l'influence des éléments, atteste la très-haute antiquité des objets taillés dont il a conservé la forme (3).
De l'importante découverte du professeur Nilsson, l'on peut donc conclure que l'homme a vécu en Scanie, non-seulement avant la seconde extension glaciaire et la formation des œsars, mais encore avant le dépôt des tourbes du Jâravall. Or ces dernières sont aujourd'hui en partie sous-marines, for- Ci) Mlsson, op. cit., p. 30a, 307, 308.
(2) Id., ihid,, p. 301.
(3) Nous rapprocherons des faits recueillis par M. Nilsson ceux qui appartiennent à M. Kjerulf. Ce savant a trouvé, en 1805, des silex taillés, dans une couche surmontée d*un lit de gravier de i'^QO d'épaisseur, considéré comme glaciaire. (Cf. Lyell, Ane, 2* éd. fr., p. 261, note 1.)
Chap. IV.] RÉSUMÉ. i05
mées, par conséquent, avant l'envahissement des eaux. II en résulte que l'existence des premiers hommes au nord de la Baltique a précédé la séparation complète et définitive de la Suède et de l'Allemagne du Nord, et qu'ils ont pu, par conséquent, pénétrer facilement sur les terres Scandinaves, à l'aide d'un de ces ponts qui, suivant M. Ch. Darwin^ ont partout favorisé les migrations humaines.
Bésumé.
De Tensemble des faits que nous avons exposés dans ce chapitre, il résulte que consécutivement à une première période glaciaire, dont l'existence semble maintenant hors de doute, des hommes qui ne nous sont connus que par leurs instruments grossiers et les traces qu'ils ont laissées sur les os des animaux dont ils faisaient leur nourriture, ont peuplé une notable partie de l'Europe, de l'Italie aux terres Scandinaves. On a vu de plus que ces hommes pliocènes ont présenté des caractères ethnographiques communs qui permettent de croire qu'ils ont appartenu à une seule race et possédé un même développement.
Assez hardis pour attaquer les animaux énormes qui leur disputaient la terre, ces indigènes nous sont apparus dans les ténèbres des premiers âges , sous un aspect relativement favorable. Ils sont évidemment bien supérieurs à tous ceux qui les ont précédés.. Les hommes miocènes dépeçaient, il est vrai, l'halithérion, mais l'analogie nous a conduit à rapprocher les incisions qu'ils ont laissées sur le squelette de cet animal de celles que produit l'outil de pierre de l'Australien sur les os des cétacés échoués sur ses rivages. Dans l'âge que nous venons d'étudier, l'action humaine se manifeste d'une manière bien plus puissante (1). Notre sauvage, armé de
(1) L'intervalle qui sdpare les deux groupes d'individus dont il est ici question, est rempli, dans l'ethnographie générale, par certains peuples africains^ qui participent de Tun et de l'autre état matériel que nous avons décrits. Les Kicks^ par exemple, dont nous avons vu tout récemment en Egypte un curieux échantillon, sont comparables à bien des égards aux Européens de Saint-Prest, et ils ont néanmoins dans leur alimentation quelque chose des sauvages de Pouancé, (Cf. Didier, Cinq cents lieues sur le NU, Paris, iSSS, in-iS, p. 75.)
i03 RÉSUMÉ. [Ghap. IV.
flèches aiguës (1), poursuit l'éléphant et le rhinocéros, l'hippopotame, le bœuf, le cerf; à l'un il brise le crâne, il fend les os de l'autre en long ou en travers ; il frappe, il écorche, il entaille, il incise : véritable chasseur, il représente un degré nouveau dans l'évolution de l'humanité. Ainsi se vérifie encore une fois la loi de progrès que nous avons si souvent formulée dans les pages qui précèdent.
(1) Voyez plus haut, p. 99, 104, et fig. 25.