CHAPITRE V
ÉPOQUE POST-PLIOCENE.
Phénomènes de transilion. — Faane et flore intermédiaires deCromer et de Happisburgh. — Faunes de Mon treuil et de Gray's Thurrock. — Premiers remplissages de cavernes. — Les grottes de San Teodoro et de San Ciro, la grotte de Baume, le Kent's Hole, et les cavernes de Gower. — • La grotte de Wookey. — Dernière extension glaciaire. — Phénomènes qu'elle a déterminés dans l'Ancien et le Nouveau Monde. — Explications dont elle est susceptible.
Phénomènes de transition.
Les classifications, si bien faites qu elles soient d'aiHeurs, supposent entre les groupes plus ou moins compactes qu'elles établissent, des séparations de divers degrés qui sont loin d'être aussi nettes qu'elles nous les montrent. Si Ton étudie avec soin un ensemble de faits unis par des affinités d'un certain ordre dans le temps ou dans l'espace, on aperçoit bien vite entre eux un enchaînement plus ou moins étroit, et des transitions plus ou moins faciles, dont la classification ne tient pas habituellement un compte suffisant. Ces phénomènes intermédiaires abondent surtout dans les groupes de sciences auxquels appartient celle dont ce livre fait l'exposé, et nous avons eu plusieurs fois l'occasion de les signaler dans les pages qui précèdent.
Nulle part ils ne se montrent aussi frappants qu'à la fin de la période à laquelle est consacré le chapitre qu'on vient de bre. La population du globe se modifie de nouveau : certaines espèces disparaissent, d'autres prennent naissance ; mais les premières deviennentxares avant de s'éteindre, e^t les secondes
108 PHÉNOMÈNES DE TRANSITION. [Chap. V.
sont loin d'avoir, tout d'abord, la prépondérance dont elles jouiront ensuite. Ce ne sont pas les brusques changements dont les paléontologistes n'ont pu citer que de rares exemples (1), ce sont des modifications lentes et graduelles, qui renouvellent peu à peu la faune et la flore.
Aux géologues anglais revient l'honneur d'avoir découvert cette population intermédiaire, dont les remarquables gisements de Cromer et de Happisburgh ojit fait connaître les premiers et les plus importants éléments.
L'examen rapide des milieux dans lesquels se sont produits cette flore et cette faune, des phénomènes géologiques auxquels elles correspondent, des successions d'espèces qu'elles renferment, doit nécessairement précéder l'exposé des faits qui se rapportent à la deuxième extension glaciaire généralement considérée comme la ligne de démarcation qui sépare les temps tertiaires des temps quaternaires ou post-pliocènes. L'histoire de cette seconde période glaciaire terminera ce chapitre.
Faune et 0oro Intermédiaires de Cromer et de Happisburgh.
Les relations stratigraphiques des terrains pliocènes ont été exposées avec assez de détails dans les précédents chapitres, pour qu'il soit inutile d'y revenir en ce moment. Pendant que se déposaient en France, en Italie, etc., les couches qui ont fourni les matériaux de reconstitution de l'âge de l'éléphant méridional, l'Angleterre voyait se former dans ses comtés de Norfolk et de Suffolk, une succession de couches coquillières et sableuses, connues sous le nom de crags (2).
Ces crags, divisés en crag corallin, crag rouge et crag de Norwich, ont été explorés avec un très-grand soin par MM. Wood, Prestwich, Lyell, etc., et l'étude des coquilles qu'ils renferment a permis de constater dans cette région le
(1) Voyez p. 52 et 84.
(2) Gh. Lyell, Ane, 2« édit., p. 215.
Cbap. y.] faunes et flores INTKRBIÉDIÂIRES. 1U9
même refroidissement graduel dont nous avons plus haut suivi les traces dans l'Europe centrale (1).
Le dernier de ces lits fait place, vers le port de Cromer (Norfolk) à un limon renfermant de nombreux troncs d'arbres encore debout (forest bed des géologues anglais) et une quantité considérable de débris végétaux, parmi lesquels on rencontre des ossements en assez grand nombre.
Cette couche est géologiquement très-intéressante; les alternances fluvio-marines qui composent Tensemble dont elle forme la base, montrent que, tout d'abord élevée audessus du niveau de la mer, la forêt s'est affaissée ensuite de manière à être inondée à différentes reprises par les eaux douces d'une rivière et les eaux salées d'un estuaire (2).
Elle n'est pas moins importante pour le paléontologiste, car, située immédiatement au-dessous des argiles caillouteuses de la deuxième extension glaciaire, elle est le gisement de la flore et de la faune intermédiaires, qui relient l'une à l'autre la dernière population pliocène et celle qui caractérise les plus anciennes couches post-pliocènes.
Le passage des flores tertiaires aux flores actuelles est presque entièrement accompli, quand la faune de transition est encore en pleine évolution. Aussi le seul profit que nous tirerons, à ce point de vue spécial, de l'étude des végétaux de Cromer, sera de constater dans cette couche la présence de la plus ancienne flore connue, qui soit entièrement composée à' espèces actuelles. Perrier avait son frêne (fraxinus Lecoquii), son orme {Ulmus Lamothn)^ son charme {Carpinus brachyptera) fossiles (3), Zurich, son noisetier éteint (4) ; toutes les plantes de Cromer et de Happisburgh sont encore vivantes aujour-
(1) Rappelons seulement ici que d'après M. Wood, cité par sir Ch. Lyell {t*Èd» ir., p. 217), le crag corallin, le plus ancien des trois, contient 27 espèces méridionales, que le crag moyen (crag rouge) n'en renferme plus que 16 ; enfin qu'il n'y en a plus une seule dans le crag le plus récent (crag de Norwich) ; que d'autre pan le crag corallin n'a que deux' espèces ayant des rapports intimes avec la faune arctique, que le crag rouge a huit espèces septentrionales, et celui de Norwich, douze.
(2) Ch. Lyell, Ane.y 2« éd., p. 22Î.
(3) Pomel, op. eit,
(4) 0. Heer, Les charbons feuUletés de Dûrnten et d'Utznaeh, trad. Gaudin (BibU Univ» Areh, Se, Phys. et Nat , nouv. pér., t. II, p. 321, Genève, 1858).
ilO CHOMER ET HAPPISBURGH. [Chap. V.
d'hui, soit dans la même contrée, soit sous des latitudes un peu plus froides. Ce sont le sapin qui a disparu des lies Britanniques, le pin d'Ecosse, aujourd'hui localisé dans les comtés septentrionaux du Royaume-Uni, Tif, le bouleau, le chêne pédoncule, le hêtre, Forme, Térable faux-platane, le saule cendré, le cornouiller, identiques à ceux des charbons feuilletés de Zurich ; puis Taulne, le peuplier blanc, le tilleul à grandes feuilles, le prunellier et le noisetier commun, qui, dans cette forêt, remplacent les mélèzes, les frênes, les ormes et les charmes des forêts plus anciennes. Le fusain, le buis et la scolopendre verdoient au pied des arbres, les cornifles et les potamots, les trèfles aquatiques, les nénuphars blancs et jaunes couvrent la surface des marais (1).
C'est dans le milieu froid et humide tout ensemble quo nous révèlent les plantes du Norfolk, que la faune commencera à prendre l'aspect boréal qui distingue la première phase des temps post-pliocènes. Aux éléphants des milieux tempérés, que nous venons de parcourir, se joindra le mammouth {e. primigenius. Bl.), éléphant septentrional à la longue crinière et à la fourrure épaisse ; à côté des cervidés des zones moyennes, viendront se placer l'élan gigantesque d'Irlande (i) et le renne de Laponie, qui, avec le mammouth et quelques autres animaux glaciaires, caractérisent les premiers temps de la période suivante.
Cette faune mixte du Norfolk, découverte en grande partie par MM. Gunn et King, cataloguée par Falconer et M. B. Owen, comprend environ vingt espèces, savoir : les deux éléphants, le rhinocéros, l'hippopotame, l'ours, le trogonthère, le bœuf et le cheval des listes précédentes ; le mammouth, l'élan gigantesque, le renne, le cerf, le chevreuil, le sanglier, le loup et le castor que nous retrouverons dans la faune quaternaire proprement dite, enfin quelques mammifères marins, qui n'ont rien de caractéristique (3).
(1) Ch. Lyell, Ane, 2* éd., p. 237.
(2) Voyez pi as loin, ch. vi.
(3) Ils sont désignés par M. R. Owen sons les noms de trieheeui rotmartis (morse) nionodon monoeeros (narval), halœnoptera (baleinoptôre innommé) ! La collection de MM. Gunn et King renferme aussi un cubitus d'oiseau indétermint^.
Cbap. V.] HONTREUIL ET GRAY'S THURROCK. 111
Faïuies de HontrevU et de Gray's Thnrroek.
Ces caractères de transition se retrouvent dans quelques localités récemment exploitées par M. Belgrand aux environs de Paris, et que plusieurs géologues rapportent au même horizon que le forest bed du Norfolk. Nous voulons parler de l'ancien litde rivière, découvert à Montreuil, à Villejuif, etc. (1).
Les carrières de Montreuil, étudiées pour la première fois en 1866, sont situées à des altitudes de 53 à 55 mètres dans une anse comprise entre les promontoires de Charonne et de Nogent sur-Marne. C'est au milieu des graviers de fond, déposés par la vieille Seine dans cette anse, que Ton a successivement recueilli le rhinocéros de Merck, le rhinocéros étrusque et peut-être le leptorhine, Téléphant antique avec le mammouth, le grand hippopotame et un autre de moindre taille, un grand cerf nouveau (C. Belgrondi Larl.), qui ressemble beaucoup à Tun des cervidés anonymes de Saint-Prest, et le Megaceros Hibernicus^ puis Félan, le cerf élaphe, le chevreuil (?), le bison d'Europe et un autre bœuf, deux chevaux, le sanglier commun, un ours, un loup {canis lupus), l'hyène des cavernes et un autre carnassier qui n'a pas encore reçu de nom.
On remarquera que dans ces mélanges de faunes, la prépondérance des animaux quaternaires sur les animaux plus anciens, s'accentue de plus en plus, à chaque pas que nous faisons en nous rapprochant de la période actuelle. Les alluvions de Levallois et de Clichy, plus jeunes que celles de Montreuil, contiendront encore quelques mammifères de la faune intermédiaire que nous venons d'énumérer, mais leur nombre sera restreint à trois. Dans les bas niveaux de Grenelle et de Reuilly, à Viry-Noureuil, etc., il n'y en aura qu'un ou deux ; les couches plus récentes n'en renfermeront plus un seul.
(1) E. Belgrand, Le bassin parisien aux âges antéhistoriques (ap. ffitt, G en, de Paris), l. I", p. 175 et suiv., el fig. 3i, Paris, 1869, in-4».