LX
li débris de eilcaire; B, première coitcbe île cendres, Me; C, débris calcaire»; D, deuiiËme nnehe de cendres; E, débris ululres rougis par le [en an conlact des cendres qu'ils supponenl; F, Iroisième concbe de cendres; G, terre ronge iTee asuments; H, couebe ^plisse de cendres aiec os semenls (loyer principal); /, terre jiiuie iTec ossementa; J, lit mince de graviers tiTts el Incrustés de slalagmiles, trace 11 peine visible d'un rejer; ^1 éboolls calcaires; L, talus enlevé; JV, Ossure dans le toit de l'abri ; F, bant de calcaire crétacé lormanl ce toit; Y, pilier établi (loar lesnnlcnlr.
Au-dessus vient une couche de terre grasse rougeâtre (0) de 30 centimètres d'épaisseur, renfermant.bien qu'en moindre quantité, les mêmes objets . Enfin, on trouve la couche charbonneuse, la plus étendue et laplus épaisse (H), dont la puis-
370 SUPERPOSITION DES COUCHES. [Chat. IX.
sance moyenne est de 30 ceotimètres, et qui, sur les bords, n'a que 10 centimètres, tandis qu'au centre (fig. 54, X], où elle entame les dépôts sous-jacents, qu'on avait dû creuser pour établir le foyer principal, elle atteint 60 centimètres d'épaisseur. C'est de beaucoup la couche la plus riche en débris charbonneux, en ossements, en galets de quartz, en silex taillés, en nucleus et en instruments en os ; on peut la considérer comme la trace d'une habitation beaucoup plus prolongée que les précédentes. Au-dessus de ce lit charbonneoi vient use couche de terre jaunfltre (/) un peu argileuse, contenant encore des ossements, des silex et des instruments en
Fig 83
F^. i3. — Coupe de l'une des portions bièralei de li eivilé fiile i t mitres il« ti prèeMtnte, et deslinèe 1 montrer que la bèuiilltire de l'atri de Cro-Hagnon u'otcnpaU qo'une aiie irèilimitée CvSdii plan, Dg. &i,)^<:l'('"'1/1<'D (1 lentimètre par mètre.) Uétncs Irtlrts q» 11g. 6a.
OS, et qui est limitée à sa partie supérieure par une couche charbonneuse (/) très-mince (5 centimètres) et très-peu étendue. C'est à la partie supérieure de cette couche jaune, el dans lefondde l'abri qu'ont été trouvés les squelettes humains avec les accessoires de cette sépulture, le tout recouvert, h l'exception d'un espace fort limité, dans l'enfoncementleplus reculé de cette cavité, d'une couche d'éboulis calcaires (A). Cette dernière assise renfermait encore quelques silex, mêlés à des Ossements brisés et à d'autres os intacts se rapportanl à des rongeurs et à un renard particulier.
Ù<Af. IX.] INSTRUMENTS ET ORNEMENTS. tTl
A cet animal et i l'éléphant précédemment mentionné, nous devons ajouter le grand felis des cavernes, an ours de haute taille, un spermophile, l'aurochs, le renne, et le cheval. L'homme était représenté par trois crânes presque entiers et de nombreux os du tronc et des membres. Au fond de ia grotte (voy. fig. 54, 6) se trouvait un crâne de vieillard, qui seul affleurait dans l'espace non comblé de la cavité, et qui restait soumis par conséquent aux infiltrations calcaires de la voûte, comme le prouvent les enduits stalagmitiques qui l'ont recouvert. Les autres ossements humains se trouvaient autour da premier ; on remarquait h gauche du vieillard les restes
Fe Si
Fi;, bi. — Plm ie l'abri, œonlranl h positioa dei sqnelclle^, etc.
-$, Direction de li coupe dans la Og. SI; fS, direclisn de li tonpc île la Sr. S3. P.ululre erélicc; J,pDnli>ncentnle la plasèratsMde 1* concbe H; T, bue iû ^lier
ii,<lenl d'éléphant: b, crias du Tlellliid; dd, otsemeDls faornainsi m, sqnelelle de teiniue; -lU d'nn entnt ; (,e,«, «,ii,«, e, ditlei dtiicbeei de la rodle k diBéreitaèpoqaH.
d'une femme, et près d'elle des fragments d'un fœtus qui n'était pas à terme. Au milieu de ces débris humains gisaient près de trois cents coquilles marines, percées d'un trou et presque toutes appartenant à une espèce de littorine trèscommune sur les bords de l'Océan [littorina littorea]. Les autres peu nombreuses étaient des purpura lapillus, des turritelles communes, etc. (1). Il y avait encore des amulettes en ivoire ovales, discoïdes, percées d'un ou de deux trous, Jes dents perforées, des marques de chasse, des lissoirs,
(1) Rtliq. Aquilan., B, pt. XI.
â7i OSSEMENTS HUMAINS. [Ghap. IX.
des OS de cheval arrondis, des flèches lozangiques enfin, à base transversalement fendue (1), comme celles de Châtel- Perron, de la Chaise, etc., enfin des instruments en silex, parmi lesquels dominent le grattoir semblable à celui de Gorge d'Enfer, le couteau et une espèce de perçoir retaillé. Mais à ces silex sont associés des formes plus nouvelles : on a découvert dans ce gisement des pointes de lance comme il s'en est trouvé à Grenelle, dont un certain nombre de pièces sont comparables à celles de Cro-Magnon. Par ces pièces d'un travail spécial, Cro-Magnon reliera Aurignac à un groupe de stations plus récentes, que nous décrirons plus loin sous le nom de type de Laugerie» Haute.
Ossemeiita hantatiis de Cro-Magnon.
Des cinq individus découverts dans l'abri de Cro-Magnon transformé en sépulture, trois seulement, deux hommes, dont un vieillard, et une femme, ont pu être partiellement étudiés. Ils ont fourni à M. P. Broca les éléments d'un remarquable travail (2) dont nous allons donner une brève analyse.
Nous avons déjà signalé les ressemblances frappantes qui existent entre les deux séries de Grenelle et de Cro-Magnon. Elles se constatent dans la taille, dans la forme et le volume du crâne, les proportions de la face et jusque dans la conformation des membres (3). Aussi presque tout ce que nous avons dit des individus de Grenelle, va-t-il retrouver son emploi. Seulement les caractères anatomiques que nous avons détaillés se montreront exagérés chez le vieillard qui porte le numéro l dans la série décrite par M. Broca. Il est plus grand que l'homme de Grenelle; sa taille, évaluée d'après la longueur approximative de son fémur, dépassait probableinent 1 "" 80. Son crâne dolichocéphale pentagonal a 202*"" de longueur maxima, et mesure 149°^°* dans sa plus grande largeur, ce
(1) Reîiq. Aquitan., h, pi. XU.
(2) Bull. Soc. Anlhrop. de Paris, 2« sér., t. Hl, p. 350.
(3) Voyez plas haut, p. 252 et suiy.
Chap. IX.] LEURS CARACTÈRES CRANIENS. Î73
qui lui donne un indice céphalique de 73,76. Sa circonférence horizontale atteint 568"", et sa capacité crânienne est de 4590 centimètres cubes (1). Son écaille frontale est avantageusement développée ; la courbe totale de ce segment est de 445"™ environ, le diamètre frontal minimum égale 403°", et la courbe horizontale préauriculaire est de 272"". Le crâne postérieur est volumineux ; l'occipital cérébral presque sans protubérance se projette assez loin en arrière du lambda et a 70"°^ de longueur. L'horizontale post-auriculaire mesure 296"". La différence entre le diamètre antéro-postérieur et le diamètre iniaque est la même que sur Thorame de Grenelle, elle se chiffre par 3 millimètres. Nous aurons terminé cette description, quand nous aurons dit que le crâne est très-légèrement ogival, en avant, c'est-à-dire qu'il représente une voussure assez prononcée surtout visible vers le milieu de l'écaillé frontale.
Le crâne masculin n® 3 de Cro-Magnon se rapproche beaucoup du n^ 1 . Son occipital cérébral est cependant beaucoup plus saillant en arrière, et présente cinq ou six wormiens assez grands qui forment dans la suture lambdoïde et sur ses deux branches une rangée presque continue. Le crâne du vieillard montrait un autre os wormien dans le point de la suture sagittale qui correspond à la fontanelle de Barkow (2). Deux fois encore sur trois, comme à Grenelle, l'anomalie d'ossification siège donc dans le crâne postérieur, et comme à Grenelle encore, la soudure des os marche d'avant en arrière (3).
Le crâne féminin qui présente comme les deux autres une longue courbe frontale, 135"", et dont la loge cérébrale antérieure est relativement assez large (diam. fr, min. 97"") comporte une circonférence préauriculaire de 236"*", une circonférence horizontale totale de 540. L'étendue de cette dernière courbe est en rapport avec une capacité crânienne relativement considérable, mais que les mutilations qu'a subies la tête n'ont
(1) Voyez plus haut, page 254.
(2) Cf. Barkow, Comparative Morphologie der Menschen und der Menschànliehen Thiere, ih. 2, pi. Vil, VIII. LXVU et suiv. — E. T. Hamy, Bull. Soc. d'Anthrop.yt* sér., t. II, p. 610.
(3) Voyez plas haut, p. 254.
HAMY. — PALÉONT. Hl'M. 18
%U CARACTÈRES FACIAUX. [Ghap. IX.
pas permis de déterminer. Le crâne postérieur comme chez les deux hommes est développé, et Toccipital cérébral se projette fortement comme dans le n® 3, en arrière du lambda, de manière à ce que la différence entre le diamètre antéro-postérieur (191"'"') et le diamètre iniaque (174) égale 7 millimètres. Cette différence se traduit par le chiffre 12 sur ce même n® 3, par les chiffres 9 et 13 sur les n'^ 2 et 3 de la série de Grenelle.
Les caractères faciaux de Thomme de Grenelle se retrouvent exagérés sur le vieillard comme les caractères crâniens, de sorte que la face restant de hauteur moyenne, prend une largeur énorme. « La distance comprise entre la racine du nez et l'épine nasale inférieure est de 51 millimètres... A cette hauteur qui rentre dans la moyenne ordinaire des têtes d'hommes, correspond un développement transversal que je n'ai jamais observé, dit M. Broca (1), sur les tètes dolichocéphales, et qui est tout à fait exceptionnelle sur les plus grands crânes brachycéphales. » Le diamètre bizygomatique atteint 143 millimètres, un seul crâne s'est élevé au«dessus du chiffre de 141, dans une série de 123 individus examinés à ce point de vue. < Cette largeur extraordinaire de la face est due exclusivement au développement transversal des orbites; car la largeur du nez, celle delà cloison interorbitaire, celle de la partie inférieure des narines, ne sont pas au-dessus de la moyenne générale (i). » La disposition et les dimensions des orbites se présentent à peu près comme sur Thomme de Grenelle. Plus larges encore, et moins hautes que chez lui, elles ont 44 millimètres de largeur. Un crâne sur 250 a donné à M. Broca le même chiffre, et cinq autres atteignaient 43 millimètres. Leur hauteur est de 27, c'est à peu près la hauteur générale minima de l'orbite. LHndice orbitaire enfin est seulement de 61,36 (3).
Les os propres du nez que nous n'avions pas pu étudier sur les faces mutilées de Grenelle, font une saillie énorme, de
(i) p. Broca, op. cit., p. 378.
(2) P. Broca, op, cU,, p. 378.
(3) Cf., p. 255.
Chap. IX.] ORBITE ET MACHOIRE SUPÉRIEURE. 275
sorte que leur extrémité inférieure se trouve placée à 18 millimètres en avant d'une ligne abaissée verticalement de la suture fronto -nasale. Nous avons déjà dit que la largeur de rorifice nasal n'offrait rien de particulier. Mais Tépine antérieure fait complètement défaut (1). L'atrophie de cette saillie osseuse est en rapport avec le prognathisme de l'arcade alvéolaire qui est projetée en avant, tandis que le reste de la face est orthognathe. L'angle facial alvéolaire, ou angle moyen, est de TS"", l'angle facial supérieur ou de Camper mesurant 84"". Malgré la grande obliquité qui résulte du prognathisme alvéolaire, la direction des alvéoles incisifs, qui indique celle des dents, est à peu près verticale. L'étude de la mftchoire inférieure montre que les incisives d'en bas étaient verticales aussi. Il s'agit donc ici seulement d'un prognathisme partiel, exclusivement limité à l'arcade alvéolaire supérieure; sur l'homme de Grenelle, il en est de même, mais le prognathisme est moindre. La femme de Grenelle, ainsi que nous 'avons dit, présente un très-léger prognathisme mandibulaire. Or dans toutes les races ce caractère d'infériorité se rencontre plus souvent chez la femme que chez l'homme.
Mous n'avons aucune autre particularité à signaler sur la mâchoire supérieure, sinon que la voûte palatine est peu profonde, et qu'elle présente une convexité médiane particulièrement développée. La mftchoire inférieure est intéressante à plus d'un titre. Voici la description qu'en a tracée M. Paul Broca : < Toutes les cavités alvéolaires sont ouvertes, et le sujet avait, par conséquent, toutes ses dents au moment de la mort. Ces dents, surtout les molaires, étaient volumineuses, à en juger par l'ampleur des alvéoles qui recevaient leur racine. Le corps de l'os, c'est-à-dire la partie horizontale^ n'offre rien d'extraordinaire. L'éminence mentonnière forme unç saillie très-prononcée ; les apophyses géni sont très-développées, et les deux lignes myloïdiennes bien marquées. Le volume du corps est assez considérable, mais est d'ailleurs en
(1) Cf. Ë.-T. Hamy, De Vépine nasaîe antérieure dans l'ordre des primales, (BulL Soe, Anthrop. de Paris, 2» sér., t. IV, p. 21.)
276 MACHOIRE INFÉRIEURE. [Chap. IX.
rapport avec celui de la face. La courbe de l'arcade alvéolaire est très-divergente, de sorte que les dents de sagesse sont beaucoup plus distantes l'une de l'autre que les premières grosses molaires. Cette courbe est plutôt hyperbolique que parabolique, comme on le voit assez souvent aujourd'hui chez les races dites germaniques; il est rare, toutefois, que la divergence des deux moitiés de la courbe soit aussi forte qu'elle l'est ici. L'ensemble de ces caractères contraste de la manière la plus décisive avec la description de la mâchoire de la Nau lette (p. 231), où la courbe alvéolaire est plutôt convergente que divergente, où les apophyses géni sont remplacées par un trou, où l'éminence mentonnière fait entièrement défaut, et où l'épaisseur du corps est énorme par rapport à sa hauteur. Par tous ces traits, la mâchoire de la Naulette s'écarte du type humain en se dirigeant vers le type des singes, tandis que la mâchoire du vieillard de Cro-Magnon présente plutôt l'exagération des traits qui distinguent le type de l'homme de celui des anthropomorphes. C'est une nouvelle preuve de la grande différence qui existe entre l'homme quaternaire de Cro-Magnon et celui de la Belgique .
» La partie la plus curieuse de la mâchoire de Cro-Magnon est sa branche montante; elle est à peu près perpendiculaire à la direction du corps ; néanmoins l'angle de la mâchoire est très -arrondi. Cette branche présente sur ses deux faces des inégalités très-accusées pour l'insertion des muscles masséters, mais dans son ensemble elle est plane, c'est-à-dire que le bord inféro-postérieur n'est infléchi ni en dedans ni en dehors. Son épaisseur est assez forte, mais elle ne dépasse pas celle que l'on observe sur les mâchoires des hommes robustes. Il n'en est pas de même de sa largeur, qui est vraiment extraordinaire. Cette largeur, mesurée transversalement au niveau de la base de l'apophyse coronoïde, est de 49 millimètres. Le diamètre oblique, mesuré de l'angle de la mâchoire à la partie inférieure du bord antérieur de la branche, est de 44 millimètres ; il est moindre que le diamètre transversal, contrairement à ce que l'on observe d'habitude. Cette différence est due à la forme arrondie de l'angle de la mâchoire. »
Chap. IX.] MACHOIRE INFÉRIEURE. 277
Trois mandibules d'Européens anciens sont seules comparables à ce point de vue à celle du vieillard de Cro-Magnon. La première, présentée par M. Prûner-Bey à la Société d'Anthropologie, dans une des séances consacrées à T étude des débris humains recueillis par M. Louis Lartet> présente un diamètre transversal de 57"° (1). La seconde est la mâchoire d'Engihoul, figurée par M. Malaise, et dont il sera question tout à l'heure; elle compte transversalement 43°°», sa mesure oblique étant de 38°°. La troisième, enfin, est la mâchoire de Châtillon, qui appartient très-probablement au dépôt d'où ont été tirés les instruments précédemment décrits (p. 250), et dont la mesure transversale atteint encore 41°°, la mesure oblique ne dépassant pas 35°°. Ce caractère se rencontre assez souvent dans les races humaines inférieures; MM. Barkow (2), Broca, etc., en ont recueilli des exemples remarquables. Ajoutons que chez les anthropomorphes ce développement de la branche montante est habituel ; la disproportion entre cette partie de la mandibule et la branche horizontale est d'ailleurs moins frappante chez eux, celle-ci acquérant en même temps que la branche montante un volume considérable.
L'examen de la face de la femme de Cro-Magnon sera trèscourt. « Au premier abord, dit M. Broca, elle diffère entièrement de celle du vieillard; toutefois, en y regardant de plus près, on y retrouve la plupart des caractères que nous venons de décrire, à cela près qu'ils sont fort atténués. Ainsi la partie supérieure de la face est orthognathe, tandis que les alvéoles sont prognathes, mais la région alvéolaire est beaucoup moins oblique que chez l'homme. La dépression de la racine du nez est bien moindre, quoiqu'elle soit encore assez notable; Técartement des pommettes est moins fort, l'orbite a moins de largeur et plus de hauteur, d'où résulte un indice orbitaire beaucoup plus grand, quoique encore bien inférieur à celui des autres races d'Europe. Ajoutons que tous les contours sont
(1) Bull. Soc, Anthrop., 2« sér., 1. 111, p. 417.
(2; Barkow, Comparative Morphologie des Mensehen und der Mensehànlichen Thiere, th. 9, taf. I, f. 10, 12, 13. — Broca, loc, cit., p. 386.
278 TRONC ET MEMBRES. [Chap. IX.
plus doux et que les empreintes d'insertions musculaires sont moins prononcées (1). »
Quelques-unes de ces différences doivent être attribuées au sexe, d'autres sont individuelles. La découverte de Grenelle a démontré en effet que le vieillard de Cro-Magnon est un individu exceptionnel, comme M. Broca le soupçonnait, lorsqu'il se demandait si le hasard n'avait pas voulu que la première face d'homme connue de cette race troglodyte fût celle d'un individu présentant des caractères anatomiques exagérés (p. 387).
Il nous reste à dire quelques mots des os du tronc et des membres que les fouilles de M. L. Lartet nous ont fait connaître. Au membre supérieur comme à l'inférieur nous constatons de nouveau les caractères déjà décrits de la race de Grenelle, humérus robuste et relativement peu tordu, cubitus légèrement concave en avant, fémur large, courbé en même temps, très-développé d'avant en arrière, tibia platycnémique, péroné cannelé (2), etc. Deux points méritent une attention particulière. La ligne âpre du fémur (3) offre des dimensions tout à fait insolites, l'épaisseur de Tos, d'avant en arrière, à sa partie médiane, atteint 39"". L'aplatissement en lame de sabre du tibia, très-marqué déjà sur le sujet exhumé par M. Eug. Bertrand, sur ceux que M. Martin a obtenus des alluvions de Grenelle, sur les squelettes d'Aurignac, de Gibraltar, etc., etc., atteint ici son maximum (4).
Dans sa réponse à M. P. Broca, réponse sur laquelle, nous reviendrons plus tard, M. iPrûner-Bey a longuement 'insisté sur un rachitisme i^ enfance, qui produirait entre autres modifications spéciales la forme vraiment simienne que nous avons précédemment déjà constatée sur les fossiles humains (5).
M. Broca n'aurait pas démontré le peu de fondement de cette opinion, en juxtaposant le dessin sch ématique des tibias
(1) Broca, loc. «il., p. 387.
(2) Reliq, Aquitan,, G, pi. VI, fig. 1, 2, 3, 4.
(3) Reliq. Aquitan,, G, pi. VI, fig. 2.
(4) BeUq* Aquitan., G, planche VI, figareS. — Cf. Broca, loo, cU,, figare 3, p. 368.
(8) Voyez plus haut, p. 21 i et 256. ,
Ghap. IX.] PRÉTENDU RACHITISME DE CES OS. 279
sains et malades, comme nous le faisons ci-dessous (fig. S5), que le fait même de la rencontre du caractère anatomique discuté sur tous les individus de cette race, démontrerait l'inanité de cette imputation pathologique. Ajoutons que nulle part ailleurs, les squelettes de Cro-Magnon, de Grenelle, etc., ne montrent de traces de rachitisme, et qu'il y a tout lieu de croire que cette conformation est en rapport avec la puissance relative des muscles de la jambe, et spécialement des muscles de la région postérieure (1).
Fig. 55.
Fig. 55. — Coupes schëmatiques de tibias sains et rachitiqacs an nireaa dt côodttil nourricieV*
No 1. tibia triangulaire normal.
N* 2. Tibia platyenémiqoe.
N» 3. Tibia racbitiqne k courbure antéro-postérieure.
N« 4. Tibia rartaitique k courbure iaiërale.
A, crête du tibia ou bord antérieur. E, bord externe, donnant insertion à l'aponévrose interosseuse. I, bord interne. N, situation du trou nourricier. EN, snrfiice du jafnbier postérieur. IN, surfiicedu muscle poplitè (P. Broca).
Nous aurons terminé cette description lorsque nous aurons signalé les véritables lésions anatomiques que présentent les sujets de Cro-Magnon. Une large érosion suporficielle de récaille du frontal chez le vieillard, paraît douteuse, mais la femme présente au-dessus de la moitié externe de Torbite gauche une perte de substance oblique, longue de 83°°*, large de 12 à sa partie moyenne, terminée en pointe à ses deux extrémités, qui est évidemment d'origine traumatique. Cette lésion a été sans doute produite, dit M. P. Broca, par un coup porté avec une arme qui a pénétré dans le crâne.
(1) p. Broca^ BulL Soc, Ânthrop., 2« sér., 1. 111, p. 446.
980 LÉSIONS TRAUMATIQUES. [Chap. IX.
a Elle a été faite pendant la vie et a probablement déterminé la mort, mais non une mort immédiate, ni même une mort rapide, car on aperçoit à la face interne du frontal, autour de la perte de substance, une vascularisation de Tos et un dépôt de matière osseuse finement poreuse, indice d'une ostéite dont les lésions n'ont pu se produire en moins de quinze à vingt jours. » Le petit fragment qui a été détaché par le coup n'a pas été retrouvé ; il avait été probablement enfoncé dans le cerveau. « Malgré cela, il n'existe aucune esquille sur la table interne, où les bords de la plaie osseuse sont presque aussi nets que sur la table externe. Cette disposition indique que le coup a été asséné avec une très-grande force (1). »
L'un des fémurs du vieillard présente immédiatement audessus des condyles < une dépression peu profonde, très-circonsente, très-ancienne et évidemment traumatique, due au choc d'un corps très- dur qui a produit l'enfoncement de la lame compacte dans le tissu spongieux subjacent sans interrompre la continuité de l'os (2). » Cette lésion paraît à M. Broca « le résultat de l'action d'un projectile mousse, lancé peut-être par une fronde, car nos balles mortes produisent quelquefois des lésions tout à fait semblables, mais un coup de corne, un coup de défense d'éléphant auraient très-bien pu produire le même effet. »
Si cette blessure pouvait, à la rigueur, n'être qu'un accident de chasse, celle de la femme a été évidemment produite par une main meurtrière. D'où il est permis de conclure que cette population si robuste se montre à nous avec des mœurs violentes, en rapport avec la vigueur peu commune qu'elle possède et l'état de civilisation encore rudimentaîre dans laquelle elle vit. Quelque esprit spéculatif pourra tirer un jour ou Tautre de ces faits le sujet d'une dissertation plus ou moins romanesque, sur la vie privée aux temps primitifs, dont cette fois du moins, l'imagination n'aura pas fait tous les frais (3).
(i) p. Broca, loe. cit., p. 356.
(2) Id., ibid., p. 354.
(3) Cf. Bull. Soc. Anthrop., 2« sér., t. \\\, p. 418.
Ghap. IX.] DÉCOUVERTES DE SCHMERLING. 28i
Bngls, Englhonl et 1« Troii-dn-Sarean.
L'hypothèse pathologique de M. Prùner-Bey d'abord, puis sa théorie ethnogénique, détournèrent malheureusement de leur voie les observateurs qui discutaient avec ce savant la question de Cro-Magnon. Ils s'étaient bien préoccupés de montrer les différences qui existent entre la race nouvellement découverte et celle plus anciennement connue, dont M. Ed. Dupont avait trouvé des restes dans les grottes de Furfooz. Mais les ossements découverts par Schmerling, dans ses fouilles de 1833, avaient été complètement laissés de côté. Le parallèle des pièces de Cro-Magnon et de celles d'Engis eût été cependant fort instructif, car il aurait démontré qu'il y a identité de race de l'un à l'autre des groupes d'individus qui vivaient vers la fin de Tâge des animaux éteints, en Belgique et dans la France méridionale, groupes que relient aujourd'hui dans l'espace les hommes exhumés en 1869, des sablières de Grenelle (1).
Les travaux patients de Schmerling avaient amené la constatation de la coexistence d'un homme de race spéciale dans certaines grottes avec quelques grands mammifères d'espèces disparues. A Engîs, par exemple, les débris de trois individus étaient confondus avec des os de mammouth, Jde rhinocéros, d'hyène des cavernes, de grand ours, de cheval et de ruminants indéterminés des genres cerf et bœuf (2).
Les seuls débris qu'il ait pu conserver, sont la mâchoire supérieure d'un enfant, un fragment de maxillaire supérieur d'adulte, dont les molaires sont usées jusqu'à la racine (3), une incisive volumineuse, puis une clavicule gauche, des fragments de radius et de cubitus, deux vertèbres, des métacarpiens et des métatarsiens, et quelques phalanges (4). Les ossements de cette provenance représentés dans TAtlas de
(i) Voyez plus haut, p. 252 et suiv.
(2) Schmerling, op. cit., 1. 1, p. 60 et 62.
(3) Id., ibid., pi. I, fig. 4 et 5.
(4) Icl.,iW(ï., pi. I, fig. 3; ni, fig. 1, 5, 6.
282 CRANE D'ENGIS. [Chap. IX.
Schmerling annoncent généralement des sujets de haute taille.
Une voûte de crâne féminin presque entière se trouvait au même endroit. Cette pièce décrite bien des fois en Angleterre, en Allemagne, en Belgique et en France, est devenue célèbre sous le nom de crâne d'Engis. Elle a été rapprochée du crâne du Néanderthal par M. Vogt, qui, manquant de termes de comparaison, se déclarait porté à le considérer comme un crâne représentant le type féminin d'une race dont le Néanderthalois serait le type masculin (1). M. Prûner qui, sur des soupçons peu fondés, semble lui attribuer une date relativement moderne, fait de la femme d'Engis une femme celtique (2). Nous nous étions depuis longtemps rangé à l'opinion de M. Huxley qui, sans se prononcer sur la question de race, faisait rentrer ce crâne, comparé par Schmerling, avec réserve du reste, aux crânes nigritiques(3), dans le groupe européen (4). Mais, grâce aux nouveaux matériaux récemment acquis à la science, il nous sera possible d'aller plus loin que ce judicieux observateur, et de trouver, croyons-nous, la véritable place ethnique de la femme d^Engis. En effet, l'allongement antéropostérieur, un peu plus considérable, que présente cette pièce, la différencie, seul, des pièces féminines de Grenelle et de Cro-Magnon, son diamètre antéro-postérieur étant de 192"°*, son diamètre transverse maximum est de 131 ou 132, et Tindice céphalique reste au-dessous de 71 . A part cette exagération dans la dolichocéphalie, nous retrouvons tous les caractères énumérés plus haut ; la forme générale tend vers le pentagone, la capacité est presque la même que sur le sujet no 3 de Grenelle (courbe horizontale 52S""), et nous constatons de nouveau le mélange de caractères de supériorité et d'infériorité que nous avons signalé plus haut, dans la race à laquelle nous la rattachons. Le frontal, avantageusement
(1) G. Vogt, Uçons sur Vhomme, p. 401. — Cf. Huxley, App. LyeU, Ane., 2« éd. fr., cb. v.
(2) Congrès Internai,, %• sess., Paris, 1867, p. 52 et 358. — Etc.
(3) SchmerUng, op. eit, pi. II. — Cf. Spring, loc. cit.
(4) H. Huxley, De la place de Vhomme dans la nature, trad. Daily^ Paris, 1867, in-8% p. 3iO.
Ghaf. IX.] SA DESCRIPTION ANATOUtQUF. 163
déyeloppé en longueur (courbe frontale totale i30°"), et de laideur moyenne (diam. fr. min. 94), est contrebalancé par un occipital globuleux et presque sans protubérance, mais
Fig. S6. — Le crâne dlliieis, m de cAté [Hazlej] [V,
fortement musclé et projeté en arrière (courbe occipitale supérieure, 75"°), de façon à ce que la différence entre le diamètre antéro-postérieur maximum et le diamètre iniaque soit de S à 6 millimètres.
L' ossification parait avoir marcbé d'avant en arrière à Engis comme à Cro-Magnon ; les sutures sont également sur ce crâne de complication moyenne.
A la partie supérieure de la face, mêmes analogies encore. tes mesures prises au voisinage de l'axe antéro-postérieur s'écartent peu des moyennes habituelles, l'épaisseur interorbitaire est de 24"°, d'un trou sus-orbitaire à l'autre on
(1) a. Ch. Lyell, Ane., ï- éd , ûg. 4, p. 00.
Ki DESCRIPTION ANATOUIQUE DU CaANR D-EKGIS. [Cs*r. IX.
compte 44 h iS""". Hais il n'en est plus ainsi en ce qui concerne les parties latérales. L'apophyse frontale externe, assez forte, est dirigée très-obliquement en bas, en dehors et un peu en arrière, et la mesure bi-orbitaire externe atteint le chiffre élevé de IH™". L^étendue de ce diamètre comparé au diamètre frontal minimum révèle une face relativement trèslarge, qui, associée à un crâne très-allongé, ne se rencontre pas dans la race dolichocéphale néolithique (celtique de M. Prttner-Bey), ce qui réfute l'opinion rappelée plus haut de cet anthropologiste [i].
Fif. n. — Le crinc d'Engii, vu pir dsnnl (Hnil^j).
Le crâne d'Engis doit donc être, à notre humble avis, rapporté à la race de Grenelle et de Cro-Magnon. La mâchoire inférieure de cette dernière localité décrite par M, Broca a aussi son analogue dans le même canton belge. M. C. Malaise a exploré en 1860, à l'instigation de sir Ch. Lyell (2), une caverne découverte à Engihoul après la mort de Schmerling. Le limon ossifère qui contient les débris de rhinocéros, d'hyène, de cheval, etc., a fourni une portion d'oceipi-
(I) Le rapport Ju diamèlre rronlal minimnm à Is mesore bi-0TbiI»ire exierl)« supposée égale à tOO, ['indice fronto-orbitaire, si Von aime mieni, est senlemeni 81,4. Le même indice, ebercbâ anr 10 crânes nAolithiqnes réputés celtiques, donpe te MBk 93,3. Ce rapport ne descend pas dans celle race aa^lessous de 88,0, ei il peut atteindre 96 et 67.
(!) Ch. Lyell, <tnii., f éd., p. 78.
Chap. IX.] MACHOIRES D'ENGIHOUL. 285
tal correspondant au centre de Técaille (1), un fragment assez grand de pariétal gauche épais de 8 millimètres avec une portion de Toccipilal dont la suture est très-serrée» une autre portion de pariétal, deux demi-mâchoires enfin dont l'une, malheureusement très-mutilée, ne permet d'étudier ni la branche montante, ni la région symphysaire, mais dont la seconde terminée par un menton triangulaire et pointu (2), comme celles de Châtillon, de Grenelle, de Cro - Magnon , etc. , présente comme cette dernière une branche montante très-large, puisqu'elle mesure transversalement 43™°*, lorsque sa mesure oblique atteint seulement 38. On a vu plus haut que ces deux chiffres sont 49 et 44 sur la pièce recueillie par M. Louis Lartet. L'écart que Ton constate à ce point de vue entre les mâchoires d'Engihoul et de Cro-Magnon est attribuable au volume un peu plus considérable de cette dernière mandibule, dont celle que M. Malaise nous a fait connaître, diffère seulement par des dimensions un peu moindres. La distance angulo-symphysaire, par exemple, se réduit de 101 à 98™"*, la hauteur de la mâchoire au niveau de la seconde molaire, de 33™™ baisse à 29, l'épaisseur au même point au lieu d'être 18 est seulement 17 ; l'épaisseur au niveau de la symphyse demeurant sensiblement la même. La seconde mâchoire de Cro-Magnon, malheureusement incomplète, est plus voisine encore de celle de la seconde caverne d'Engihoul, à côté de laquelle il faut placer également celle que Schmerling a trouvée dans une première caverne qu'il fouillait au même lieu en 1833, et dont la branche horizontale, la seule conservée malheureusement, est caractérisée sur le dessin par son aspect robuste, ses fortes insertions
(1) Cf. p. 216 du pré$ent ouvrage.
(2) M. C. Malaise a eu l'idée de prendre l'angle que forme avec l'horizon la face antérieure de la symphyse. On a vu plus haut qu3 sur la mâchoire d'Ârcy (^g. 44, n« 4), la saillie mentonnière et le bord antérieur des alvéoles incisifs sont sur un même plan vertical, l'angle est alors un angle droite et mesure 90«. Il en est de même sur un nôgre du musée de Liège ; sur la mâchoire d'Engihoul, le plan qui passe par le menton et le bord alvéolaire antérieur, se dirige de i)as en haut et d'avant en arrière, et forme avec l'horizontale un angle de 62o. Sur la mâchoire de l'homme de Cro-Magnon cet angle est de 67«; il mesure 68» sur rhomme de Châtillon et sur la femme de Grenelle.
286 LE TROU-DC-SUREAU. [Ghap. IX.
musculaires^ sa canine assez volumineuse horizontalement usée, son menton enûn triangulaire et pointu. Nous avons trouvé constamment ces divers caractères sur les individus de la race dont nous terminons Tétude.
Ce parallèle anatomique pouvait seul être tenté entre les grottes et abris de la Dordogne et de la Haute-Garonne et les dépôts ossifères d'Engis et d'Ëngiboul. En effet, dans la grotte n® 2 de cette localité fouillée par M. Malaise, il ne s'est rencontré avec les ossements humains décrits plus haut aucun silex taillé, et la collection d'instruments de pierre de Schmerling n'a pas été décrite. Tout ce que nous en savons c'est qu'elle contient des pointes, des couteaux et peutêtre des grattoirs.
Mais dans une autre station belge, peu éloignée des précédentes, M. Ed. Dupont a découvert le type d*Aurignac. Le TroU'dU'Sureau à Montaigle, aux bords de la Molignée, renfermait des débris d'hyène, de grand ours, d'éléphant, de rhinocéros cloisonné et surtout de renne et de renard. Ce gisement a fourni à M. Dupont, avec des éclats de silex épais, larges, relativement courts et affectant toujours une forme triangulaire et d'autres instruments minces, étroits, relativement rares, la pointe de flèche longue et plate, largement fendue à la base, qui caractérise, ainsi qu'on l'a dit, le type dont nous allons étudier les dernières stations (1).
Bernières atatloiis du tjpe d'Aurignac. — Lm Chaise.
La grotte de la Chaise, commune de Vouthon (Charente), fouillée par MM. Bourgeois et Delaunay en 1865 (2), appar-
(1) Cf. Ed. Dupont, Étude sur les cavernes du bois de Foy, à Montaigle. [BulU Aead, Roy. de Belgique, 2* sér., t. XXV, p. 199, 1868.) — On remarquera que les silei^ qui dominent ici, appartiennent à la forme principale da Mouslier, ce qui fournirait un argument de plus en faveur de l'ancienneté du type d*Aurignae, par rapport à ceux dont nous le faisons suivre. Dans Tordre chronologique, il conviendrait même de placer le Trou-du-Sureau avant Aurignac qu'il rattache au Moustier. C'est uniquement pour rapprocher cette caverne des autres cavernes helges contemporaines que nous avons parlé seulement ici de celte station (Yoyei tableau I).
(2) Bourgeois et Delaunay, Notice sur la grotte de a Cfiaiie. {Rev, Â rch., août 1865, avec pi.) — Cf. Mat. pour Vfiist., etc., t. ]I,Ip. 156, 1865.
Chap. IX.] DERNIÈRES STATIONS DU TYPE D'AURIGNAC. i87
tient encore au type d'Aurignac, mais par quelques-unes des pièces qu'elle contient^ elle se rapproche singulièrement des cavernes et des abris du type dont T étude va suivre. C'est donc une station intermédiaire qui relie l'un à l'autre notre âge de transition et Vdge du renne dont nous allons suivre maintenant l'évolution progressive, comme celle du Trou-du- Sureau rattachait la station d'Aurignac à celle du Moustier.
Fig. 58.
Vtj
Fig. 58. — Grattoir allongé, Vu par devant, de profil, et par derri^èi iReliq, Aquitan, Ducript. of the pi, p. 23.)
Le foyer de la grotte de la Chaise subjacent à des limons jaunes et à des sables rouges quaternaires, a donné en abon-
288 LA CHAISE. -DÉBOTS DE LA GRAVURE. [Chap. IX.
dance des silex et des os travaillés. Les silex taillés étaient de formes variées, se rattachant, les uns aux stations-types anciennes, c'étaient une hachette, unracloir, etc.; les autres, à des formes nouvelles, grattoirs allongés (fig. 58), couteaux, etc., qui domineront jusqu'à la fin des temps quaternaires.
Des os travaillés, les uns sont identiques à ceux que nous avons décrits ; ce sont des têtes de flèches lozangiques, à base transversalement fendue, des poinçons en bois de renne ou en os d'oiseaux, courts et assez grossiers ; une défense de sanglier présentant sur la courbure externe vingt-huit entailles transversales, et qui peut être rapprochée des marques de chasse ; un os de rocher de cheval perforé ; une canine d'ours dont les deux extrémités de la cavité centrale ont été mises à jour pour y passer un lien ; enfin deux objets indéterminés dont l'un peut avoir servi de hameçon.
Mêlés à ces ossements travaillés dont nous avons signalé les analogues tant à Vergisson, à Combe-Granal, à Ver, qu'à ^urignac, à Gorge-d'Enfer, à Châtel-Perron, à Cro-Magnon, confondus avec ces ornements et ces outils caractéristiques d'un type qui finit, deux fragments de bois de renne se sont rencontrés qui portaient deux de ces dessins caractéristiques des temps qui commencent. Le sauvage d'Aurignac ébauchait grossièrement sur une dent d'ours la tête d'un animal à peu près méconnaissable; le troglodyte de la Chaise est déjà presque un artiste. Il grave des dessins d'une exécution assez nette pour que l'on puisse y reconnaître des chevaux d'une part, des rennes de l'autre. Ces produits sont bien inférieurs sans doute à ceux que nous allons prochainement examiner, mais incomparablement supérieurs à la petite sculpture d'Aurignac (!)•
Ainsi Tesprit humain passait lentement par les diverses phases du progrès artistisque, comme il parcourait l'une après l'autre les étapes industrielles, améliorant sans cesse son travail, qu'iliaçonnât plus simplementet plus rapidement des instruments meilleurs, ou bien que s'élevant jusqu'à Timitation
(1) Voyez plus haut, p. 260.
Chap. IX.] GROTTE DE BIZE. 289
de la nature, il s'appliquât à reproduire sur l'os ou sur la roche les formes animales qu'il avait sous les yeux.
Grotte de Bice.
Ce gisement historique nous paraît devoir prendre place, pour la partie la plus ancienne, dans la classification à côté de celui dont il vient d'être parlé. Explorée pour la première fois en 1828 par M. Tournai (i), la grotte de Bize a fourni à cet observateur d'abord, puis à Marcel de Serres, à MM. Gervais, Brinckmann, JuUien, Cazalis de Fondouce (2), avec de rares mammifères éteints, hyène des cavernes, grand ours, et du renne en abondance, des silex taillés très-divers, trouvés réunis dans un même limon, et dont les uns se rattachent à la station-type du Moustier, les autres à celle des Eyzies ou de la Madelaine. Les premiers, peu communs, sont des pointes de lance, les seconds, beaucoup plus répandus, sont des couteaux et des grattoirs (fig. 58). Les ossements travaillés sont aussi de deux époques ; on a exhumé du limon brun de Bîze des flèches en os non barbelées, des poinçons et des lissoirs, avec lesquels étaient confondus des fragments de bois de renne ornementés. Ce ne sont plus des animaux qu'a voulu représenter l'artiste ; des deux gravures que nous connaissons de Bize, celle du musée de Narbonne présente des ornements en triangle (3), l'autre qui fait partie de la collection du docteur JuUien porte des traits en creux dont il nous a été impossible de découvrir la signification,
(1) Tournai, Note sur la caverne de Bize, près Narbonne, (Ann. Se. NàLi 1"^* sér., t. XV, p. 348, i828.) — Considérations théoriques sur les cavernes d ossements découvertes d Bize, {Ihid., t. XVIII, 1829.)
(?) Marcel de Serres, Notice sur les cavernes d ossements du département de VAude, Montpellier, 1839, in-4». — P. Gervais et Brinckmann, La caverne de Bize et les espèces animales dont les débris y sont associés à ceux de V homme, Montpellier, 1864, in-8<>. — P. Gervais, Remarques sur Vandenneté de Vhomme dans le Midi de l'Europe, Montpellier, 1864; et Recherches sur l'ancienneté de Vhomme et la période quaternaire, p. 52 et pi. X. — J. Jullien, Nouvelles recherches sur la caverne de Bize. (Bull. Soc. Anthrop,, 2«sér., t. II, p. 695, 1867.) ^Mat, pour Vhist., etc., t. V, p. 30 et 64.
(3) Mat. pour Vhist., etc., t. V, pi. I, fig. 2.
HAMY. — PALÉONT. HUM. 19
290 GRAVURES, ORNEMENTS ET POTERIES. [Chap. IX.
Le goût ornemental de ces troglodytes se trahit encore parles stries obliques dont ils ont décoré un gros poinçon qui appar tient à M. P. Gervais. Comme ceux d'Aurignac les sauvages de Bize perforaient des coquilles pour s'en faire des colliers. Ces coquilles, qu'ils allaient chercher au bord de la Méditerranée, ou que peut-être un commerce rudimentaire apportait chez eux, sont le turbo neritoides, le pecten Jacobœus, et peutêtre le cyclonassa neritœa et la cyprœa coccinella. Ils ont aussi perforé uji fragment de schiste marneux vert olive (JuUien). La pierre a été successivement attaquée par ses deux faces, l'ouverture est donc bicône et la partie moyenne forme une petite crête à peu près circulaire.
L'homme d'Aurignac faisait une poterie grossière, celui de Bize a eu aussi ses vases incomplètement cuits, d'un gris noirâtre, dans presque toute leur épaisseur et d'un jaune rouge à la surface. Ils présentent de petites lignes qui semblent dues au lissage de la pâte encore molle au moyen d'une planchette ou d'un bouchon d'herbe. L'argile est relevée par des grains plus ou moins gros de substances variées. On y distingue de petits fragments de quartz, arrondis de plusieurs couleurs, des particules schisteuses, etc. La face interne est irrégulière, mamelonnée, et l'on y reconnaît des empreintes de doigts (I).
Les documents archéologiques sont abondants, on le voit, sur le gisement de Bize. Il n'en est pas malheureusement pas de même des documents anatomiques qui, s'ils ne font pas absolument défaut, sont, du moins, fort rares. M. Tournai, dans ses notices, s'est contenté de mentionner leur présence : Morel de Serres a connu de Bize un fragment de maxillaire supérieur et une portion d*humérus que nous n'avons pas pu étudier. Dans les dernières fouilles on n'a trouvé avec les débris industriels qu'une seule dent incisive remarquable par sa courbure antéro-postérieure. Verticale d'abord, puis fortement inclinée en avant et en bas, l'incisive de Bize représente une forme de prognathisme qui n'a pas encore été décrite et qu'on pourrait appeler, il nous semble, demi-alvéolaire,
(1) J. Jallien, op. cit. {Bull., etc., p. 697.)
Ghap. IX.] OSSEMENTS HUMAINS DE BIZE. %9i
L'incisive de Bize est d'ailleurs presque aussi épaisse que large ; elle porte les traces d'une usure qui est surtout considérable à un millimètre en arrière du bord antérieur de la dent. C'est en ce point que l'incisive correspondante de la mandibule se trouvait en rapport avec la supérieure, ce qui indique une saillie très-forte de celle-ci, un prognathisme considérable par conséquent, et l'angle facial moyen exceptionnel, dont la race de Cro-Magnon nous a fourni des exemples.